Chapitre 8
Ce n’est pas une armée de vers à soie qui ronge les feuilles ; ce n’est pas que le sol soit couvert d’escargots et de hannetons et que le rouleau à vapeur les écrase ; ce ne sont pas les acheteurs assemblés du Petit Parisien qui s’amusent à froisser leur journal, puis le déchirent : c’est la pluie. Mais on peut s’y tromper, car on la voit à peine. Sur les ardoises seulement et sur les flaques des caniveaux éclatent des bulles, et il semble tout au plus que la terre bouille. Je ne sais pourquoi le vicaire m’emmenait à la recherche d’Estelle. Je le suivais avec peine, car les abbés ont un pas allongé et sec, et, à la différence des vieux prêtres, qui enfournent leur prise comme du charbon, ils ont l’air de marcher à l’électricité. La marchande d’oranges voulut l’arrêter, il fonça sur elle :
— Êtes-vous folle, dit-il, où voulez-vous que je les mette ?
Si bien que j’avais peur qu’il ne marchât aussi sur le père Morin, qui roulait ses tonneaux, nous invitant du regard et les laissant au prix d’achat.
Il n’y avait pas de doute. La Parisienne faisait la lessive. Autour de la maison, s’accrochant aux tilleuls, une corde courait, chargée de linges délestés par tant de jours et de dentelles que le vent les traversait sans les balancer. La Parisienne était assise à la fenêtre et elle souriait, sans doute pour nous dire : – Vous le voyez, c’est bien ma chance, il suffît que je fasse la lessive pour qu’il pleuve.
L’abbé ne fut pas adroit ; il feignit de ne pas la voir. Pour comble de malchance, la sonnette qu’il avait tirée timidement tinta au moins une minute, si bien que, de l’intérieur, on pouvait le croire suspendu au cordon. Aussi, quand la Parisienne fut venue ouvrir, elle ne nous offrit pas d’entrer.
— Mademoiselle, fit mon compagnon, vous allez protester ! vous allez dire le contraire ; mais… mais Estelle est ici.
— Cela la regarde, répondit-elle placidement. Et d’ailleurs je ne suis pas mademoiselle, je suis madame.
On sentait qu’elle ne mentait pas ; j’aurais déjà deviné la vérité si je m’étais jamais posé la question. C’est d’abord, – tandis que les jeunes filles choisissent une partie de leur visage ou de leur corps et n’ont plus d’autre attention, – que Nini mettait son orgueil à ce que les regards coulent naturellement sur elle, sans y trouver d’obstacle ni d’appui. Si bien qu’on pensait à sa bouche, en voyant ses chevilles, à ses hanches, en voyant sa bouche. C’est aussi qu’elle n’avait plus l’entêtement de celles qui n’ont pas de secret : les jeunes filles croiraient qu’elles ont cédé tout entières en vous disant bonjour quand bonsoir leur passe par la tête, mais Nini vous accordait à votre guise qu’il faisait beau ou qu’il pleuvait.
L’abbé, déconcerté, cherchait une excuse, quand des sabots résonnèrent à l’intérieur sur le dallage du corridor. Il haussa la voix :
— Mademoiselle Estelle, cria-t-il, c’est moi, l’abbé Salomon !
Il le criait d’une voix joyeuse, car cela signifiait aussi : vous voyez qu’on n’a pas envoyé le doyen pour ne pas vous influencer. N’oubliez pas non plus que c’est moi qui m’en vais tous les jours prendre ma goutte de cassis avec vous. – Et les écrevisses de l’abbé Salomon se laissent-elles manger, oui ou non ?
Pas de réponse. Les femmes oublient bien vite ! Estelle oubliait-elle aussi avec quel talent le vicaire imitait la mère Henriot, la malade imaginaire, qui criait, le médecin la touchât-il au cou, aux reins ou à la poitrine : – C’est là, docteur, c’est là, ça ne peut être que là !
— Monsieur l’abbé, fit la Parisienne. Ne vous frappez donc pas ainsi. Il y a des malheurs plus grands.
Mon compagnon serra les poings.
— Des malheurs plus grands ? riposta-t-il, je vous en défie. Des malheurs plus grands que la lâcheté d’une voyante, présentez-m’en donc, puisque vous vous y connaissez !
J’en trouvais à moi seul une dizaine, à regarder seulement le visage de Nini. Celui d’avoir les yeux brûlés par une broche rougie à blanc, celui d’avoir les cloisons du nez trouées à l’emporte-pièce, celui d’avoir les lèvres découpées par un rasoir qui suivrait juste leur dessin, celui de recevoir sur la bouche un coup de sabre qui vous l’ouvre jusqu’aux oreilles. Nini en connaissait cependant un plus terrible, car l’idée seule l’en fit pleurer, mais doucement, pour qu’on n’y ajoutât pas plus d’importance qu’elle-même :
— Monsieur l’abbé, dit-elle, n’insistez pas. Estelle vous reviendra quand je serai partie. J’attends une lettre qui me rappellera peut-être dès demain.
Et voilà comment l’on revient bredouille. Nous retraversons le petit jardin, nous hâtant à travers des massifs rectangulaires, semblables à des tombes, et en enjambant d’autres, plus petits et carrés, comme si le cercueil était placé verticalement dans la fosse. Le linge tire sur les cordes. Le vent secoue et sèche les nuages mal étendus d’où tombent les dernières gouttes. À la porte, nous nous croisons avec le facteur qui a une dépêche à la main ; une pie l’escorte, et va se poser, en demi-deuil, sur la fenêtre de la Parisienne.
†††
C’est par hasard que j’appris, le lendemain, que Nini s’était asphyxiée, car on se cache maintenant, pour parler de la mort. Il semblait jadis qu’on la prenait du bon côté ou qu’elle n’avait rien à voir avec moi. Un jour on me passa bien un anneau de crêpe autour du bras gauche, je ne sais pour quelles sinistres fiançailles, mais on riait. Une autre fois, mon père entrait dans ma chambre, avec une dépêche et disait, presque railleur : – Eh ! eh ! ils vont bien à La Châtre. Tes deux tantes Picard sont mortes de la typhoïde. Il arriva aussi que le maire mourut ; on se garda bien d’en faire un secret et l’on m’installa au balcon, d’où je vis passer le cercueil, suivi de l’Harmonie, qui jouait le contraire d’une marche, et de la Société de gymnastique, en tricot et en bas blancs comme si elle se préparait à faire du saut en longueur sur la tombe. Mais, depuis un ou deux ans, je ne sais quelle loi enfreignent ceux qui meurent. Le soir où ma nourrice agonisa, je fus grondé pour m’être faufilé dans son couloir, et l’on se réjouissait qu’elle se fût confessée. Parfois, si j’entre au petit salon où mon père reçoit ses clientes, on baisse la voix et je suis fixé : ils parlent de la mort et je m’en vais, par discrétion. Les jours d’enterrement, il pleut, et les invités, sous leurs parapluies qui se touchent, marchent vers le cimetière comme les Romains vers une citadelle. Je me demande ce qui arrivera si le maire remeurt.
Personne n’approuve la Parisienne. Quand on veut se suicider on retourne là où l’on naquit, et l’on n’affirme pas ainsi aux gens, à la légère, que l’on ne peut vivre chez eux. Nini, du reste, était moins qualifiée que personne pour reprocher au bourg son ennui, car elle ne connaissait ni les Bonvin, qui ont toujours une partie en l’air, ni la famille Blot, qui n’a jamais, à ce qu’elle dit, su ce que c’est que d’être triste. Alors ? D’ailleurs, puisqu’elle voulait se tuer, qu’est-ce que cela signifie de faire la lessive ?
Le curé trouva Estelle à son chevet, mais quand il revint, à midi, elle avait déjà disparu.
†††
Le fils Millet, son cousin, ne fut pas long à la vendre. En rentrant, il l’avait trouvée, causant avec sa mère, et il n’avait pas paru surpris. On avait même débouché une bouteille. Pourtant, dès huit heures, le lendemain, il sortait du presbytère où il l’avait dénoncée.
— Triple gosse, me dit-il, écoute ce que tu vas faire. Tu pars avec l’abbé jusque chez la mère Millet, puis tu reviens à l’auberge des Romains. Je t’y attends à boire mon vermouth, et tu me diras comment la sainte a pris l’histoire.
Il me renfonça l’épaule gauche, qu’il prétendait plus haute que la droite. Puis il me donna un coup sur le bras, que je balançais. Enfin, ma mâchoire inférieure avançant, il la remit en place d’une chiquenaude. J’étais fier qu’il perdît ainsi son temps avec moi, car on nous voyait des ateliers et il n’est pas une fille qui ne l’aime. Il les embrasse en pleine rue, et, tous les quinze jours, il en a une nouvelle. D’ailleurs, il n’y avait sur lui aucune prise : on ne pouvait le vitrioler, il avait déjà eu la variole et en portait les marques ; impossible aussi de l’épouser, car il était paresseux et dormait parfois des semaines entières, gémissant et se battant pendant son sommeil. Vers le huitième jour, sa mère le secouait : – Eh, fils Millet ! disait-elle, lève-toi ! Voilà qu’il est temps de te reposer.
Estelle ne parut pas surprise de nous voir arriver. Elle vint presque joyeuse nous tendre la main. L’abbé la refusa :
— Ma fille, dit-il, entendons-nous. Il sera toujours temps de se serrer les mains. Mais nous avons eu ce matin la visite de votre cousin. Il prétend que vous seriez disposée à entrer au couvent, dès demain, si nous vous payions le voyage à Rome.
Il n’ajoutait pas que le fils Millet avait réclamé vingt francs pour le service rendu. Estelle, atterrée, n’avait pas le courage de dire que son cousin avait menti.
— Jamais, fit-elle, que ce soit à Rome ou au contraire de Rome.
Mais elle parlait presque bas, d’une voix distraite et lassée. L’abbé comprenait qu’elle était à bout. Il insista.
— Rome n’est pas Châteauroux, dit-il, réfléchissez.
La mère Millet arrivait à la rescousse sans avoir l’air de rien. Il n’y avait pas de temps à perdre.
— Vous pourriez même changer de train à Florence, et voir la ville.
Il prononce lentement et doucement les noms merveilleux des villes, si bien qu’on les voit, avec leurs avenues.
Heureuse Estelle, je la vois, Rome. Rome est sur le bord d’une mer dont le sable est bleu et où le ciel se mire ; elle s’étend d’une colline que surmonte un château à un volcan qui, de l’autre côté de la baie, fume comme un phare. Sur la plage, le Saint-Père se promène et il achète à des noirs des figues qu’il fait payer en sequins par son camérier. De leurs gondoles, des dames se lèvent, esquissent une révérence, mais retombent assises, brusquement, cependant que leurs reflets vacillent sur l’eau qui les froisse et les glace tour à tour. Au crochet des gaffes, aux tiges des fleurs, aux crocs des potences pendillent toutes les cloches du monde. C’est Romes fleuries. C’est Pâques.
Estelle revient avec nous sans avoir dit oui. Je lui parle de l’Italie et d’un oncle qui la connaît du Nord au Sud. Mais elle croit que je veux diminuer le mérite de ceux qui vont là-bas.
— Pauvre petit, dit-elle, te voilà jaloux.
C’est bien ma sainte. Incapable de comprendre pourquoi l’on invente et pourquoi l’on ment. Mais il me serait si facile de l’humilier ; je vais lui demander si Rome est en Suisse ou au Comtat Venaissin. Alors elle me dévisagera, soupçonneuse, et secouera la tête pour trouver une réponse, comme on secoue le pochon du loto pour en faire sortir le bon nombre. Qu’elle se débrouille. Le fils Millet m’attend.
†††
Il m’aperçut de la terrasse, et cria, battant la table d’une bouteille vide :
— Ah, malheur ! Tu ne sais pas ce qui t’attend. Mme Alphonse te paie une absinthe.
Je voulus lui parler d’Estelle.
— Il n’y a plus d’Estelle, fit-il. Il y a à savoir si une absinthe te fait peur.
Je n’en ai jamais bu. Comment lui expliquer que j’aime à penser d’avance aux choses que je n’ai pas encore faites, et que je veux, le jour où je me décide, celui que je préfère auprès de moi. Pour la seconde absinthe, tant qu’il aurait voulu ; la première, je sais à qui j’aimerais la devoir. Cependant j’obéis, je tamise mon eau, et, sous les regards moqueurs de Mme Alphonse, je bois. Je bus. De petites bulles montaient dans l’air tiède comme dans l’eau qui va bouillir ; les poules chantaient, croyant avoir pondu, parce qu’une chaleur incomparable gonflait leurs plumes ; d’un orme une chouette aboyait, et l’on était tout disposé à croire à un chien ventriloque. Puis, à part les coqs, qui se passaient la garde du soleil, tout se tut. Mon cœur, au lieu de battre, bourdonnait. Je dus tourner la tête pour tourner les yeux, et d’ailleurs, peu à peu, tout venait à moi, m’effleurant sans me choquer. Au fond de l’air un peu aigri, flottaient, comme la lie d’un vin décoloré, des mousselines et des voiles. La terre trépidait, et l’on devinait qu’elle était ronde, car, avant d’en distinguer les murs, on apercevait les cheminées des maisons. Un arbre poussa tout à coup à côté de ma table, me meurtrissant le bras, et, soudain, comme je ne les avais jamais vus, tous les arbres se dressèrent dans la campagne et avancèrent vers nous ; les peupliers, par escouades de trois, qu’on ne devait pas séparer, même sur les navires ; des chapelets d’aulnes au pied desquels serpentait un ruisseau d’ombre presque tari ; un pin parasol, qui abaissait ses branches comme un marchepied et d’où l’ombre descendait, noblement ; puis les acacias que la foudre épargne, car chaque feuille a son paratonnerre. Puis la Forêt, laissant les clairières comme traces de ses pas.
J’ai beau lutter, j’ai beau crisper mes mains, je deviens peu à peu une petite fille. Mes soucis de gamin s’en vont par lambeaux ainsi qu’une peau de serpent qui mue ; mes bras s’allongent dans l’air comme dans l’eau d’un bain ; et mon cœur, au lieu d’être boule, s’étale. Je m’appelle d’abord Agnès. Il n’y a pas une chose au monde qui ne me paraisse naturelle et bonne. Ne me demandez pas de vous embrasser, car je vous embrasserais. Et je possède aussi dix autres noms, qui tiennent au creux de mes mains, fermes et polis comme des billes d’agate, et je les laisse tomber un à un sur le ciment. Mais le fils Millet les ramasse et m’apostrophe.
— Petit, me crie-t-il, je bois à la santé de toutes les femmes présentes, futures et passées ! On peut dire d’elles tout ce qu’on voudra, mais c’est de l’ouvrage conditionné. Je bois aux blondes, je bois aux brunes, et je ne vois pas pourquoi nous ne trinquerions pas à ta tante Picard qui en valait deux à elle seule.
Je suis heureux qu’il ait oublié les rousses ; je bois, silencieux, à leurs nattes de sang oxygéné, à leurs visages toujours sans ombre, car il faudrait mettre un abat-jour entre leur front et leurs cheveux, je bois à les voir tordre leurs tresses, à l’aurore, et les brosser, s’inclinant pour que les taches de rousseur, au lieu de tomber sur leurs joues et sur leur poitrine, fondent dans le premier rayon… Je bois…
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