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Chapitre 7

Vers cinq heures, comme les pèlerins approchaient, j’allais au-devant d’eux, avec les femmes du village.
C’était jeudi. C’était un jour amorphe et neutre, glissé entre les deux parties de la semaine comme un État tampon entre deux nations jalouses. On y peut rire et médire sans châtiment. C’était aussi le jour où Dieu créa les animaux, et tous, fiers de leur anniversaire, s’amusaient à confondre, ainsi qu’au Paradis, leurs habitudes. Un cheval se roula, pour gagner son avoine ; les poules clignaient, facétieuses, et chantaient le coq ; de ses pattes de derrière, ruant, une chatte grattait le sable ; même en frottant le dos des canards, vous auriez obtenu des étincelles électriques. Seuls, les chiens s’asseyaient modestement auprès de vous et léchaient votre main, n’admettant pas d’autre créateur. Pourtant, quand vous étiez distrait, ils s’attardaient sur l’accotement, pour y brouter.

Mais soudain, sans hésiter, les chevaux hennirent, les poules gloussèrent, l’âne, bien qu’on en rît, se mit à braire, les chiens, malgré les menaces, s’entêtèrent à aboyer : le cortège des pèlerins approchait. On entendait les cantiques, différents pour chaque paroisse, rentrer en accordéon les uns dans les autres ; un murmure sans écho flottait autour de leur colonne comme la poussière autour d’un bataillon en marche. On respirait aussi la poussière. Et tout à coup, au tournant, ils apparurent.

Je n’avais guère vu jusque-là que des pèlerins isolés. Ils semblaient honteux, si on les regardait, comme un baigneur dont la maladie est venue à contre-temps et qui circule dans la ville d’eau quand la saison est finie. Ils se rangeaient devant les bicyclettes, devant les arbres, devant la route, et suivaient les trottoirs, rougissant quand une demoiselle de magasin s’adossait à la devanture. Mais ceux d’aujourd’hui allaient en torrent, les rangs et les poings serrés, sans voir que le soleil en berne flottait à peine au ras des cheminées, et l’on n’avait qu’une peur, qu’ils traversent et dépassent sans s’en apercevoir le bourg, terme de leur pèlerinage. La Sainte Vierge aurait surgi à leur côté qu’ils ne l’auraient pas remarquée ! Ils ne remarquèrent pas la maison Bonvin et durent prendre pour des groseilliers ses fameux arbres du Japon. Ils ne virent pas les frères aveugles qui crurent, ne recevant pas d’aumône, qu’un plaisant les avait postés dos à la route. Ils ne virent pas un officier de spahis sénégalais, comme si Beaume en tenait garnison. Je devinais d’ailleurs, à les voir, tous leurs péchés.

En tête marchait Orgueil, fier de sa faute, fier de son guide, l’archiprêtre Salat, qui, fier de sa calvitie, battait la mesure. Ils triomphaient d’arriver et d’arriver par le soleil, dans la conviction que le pèlerinage et le soleil étaient leur œuvre. Ils triomphaient de voir notre abbé glisser sur un caillou et s’apprêtaient à triompher de la nuit, que l’un d’eux annonçait. Puis vint Vanité, marchant sur ses pas, mais sans le talonner, souriante, et se moquant de son chef de file comme la lune se moque du soleil. Les messieurs mettaient leur pardessus, pour prouver qu’ils n’y portaient par leurs décorations. Puis défilèrent les Menteurs, hurlant un cantique latin, et qui croyaient nous tromper, parce que nous ne les comprenions pas ; ils prétendaient aussi qu’il pleuvait et qu’ils n’étaient pas encore arrivés. Puis s’acheminait un groupe dont je ne distinguai pas la faute ; les hommes et les femmes, séparés, affectaient de ne pas se reconnaître ; des dames se souriaient des minutes entières, et soudain, surprises, se mordaient les lèvres. Ce qui faisait qu’elles restaient rouges. Ainsi qu’un maître souligne les fautes de ses élèves, Dieu avait souligné leurs yeux de bistre et de brun ; leurs mains semblaient des gants à jour ; elles respiraient avec calme, au cours même de leur sourire, et le vent n’avait pas de prise sur leurs jaquettes unies. Mais les hommes étaient excédés et tiraient la jambe. Tout semblait leur rappeler leur faute : le lieutenant de spahis, dont le sabre cliquetait, et le commissaire de police, en écharpe, ses clefs à la main, qui surveillait le défilé.

Le curé s’inquiétait d’Estelle qui n’arrivait pas, bien qu’on eût préparé un dais à son intention, et, me sachant son confident, il m’appela :

— Va chercher ton amie, me dit-il en souriant. Qu’est-ce qu’elle peut bien fabriquer ? Sapristi, elle n’apparaîtra pas souvent, quand elle sera au ciel !

Je vais les faire tous attendre un peu avant de révéler la cachette de la voyante : il faut laisser à son crime le temps de devenir irréparable. D’ailleurs, on signale à peine les trois diligences d’où les organisatrices surveillent l’arrière-garde. Les voici. De l’impériale, les jeunes filles sursautent quand une branche fouette leurs joues, puis elles guettent l’accident à la voiture suivante, et, vengées, éclatent de rire ; l’une d’elles se hausse pour attraper un marron, le manque, se rassied la main vide, et cependant son poing reste rond et ferme comme s’il avait un noyau ; près du cocher un petit bouledogue aboie sans répit ; quand un autre chien lui répond, les dames patronnesses tremblent qu’il ne descende et elles sont trois à vouloir le saisir, quand le char à bancs fait halte ; il leur échappe, écume, mais, un danois s’approchant, il se tait, et, baissant pavillon, amène la queue entre les pattes. Puis il se rattrape sur le curé, qui vient déballer les voitures, après avoir dépêché les Enfants de Marie à la maison d’Estelle.

— Faites vite, leur avait-il confié. MmeDelotte est là.

MmeDelotte, qui patronnait Saint-Sauveur, le pèlerinage voisin, dont la voyante avait tourné mal, venait évidemment pour espionner. Sinon, pourquoi plissait-elle ainsi les paupières ? Et pourquoi avait-elle amené cette négresse dont les yeux, à chaque seconde, chaviraient indécemment ? Et pourquoi demandait-elle, en embrassant la main du curé, imitée, que diable, par sa suivante :

— Mais, monsieur le Chanoine, est-ce qu’Estelle serait malade ?

Il ne répondait pas ; la seconde voiture le payait de ses peines. Appuyés sur le bras d’un frère, deux boiteux, les premiers malades que le pèlerinage eût attirés, se laissaient bénir, bienveillamment. Le premier, il est vrai, n’était que rhumatisant, mais le second était un infirme véritable, avec deux béquilles déjà sculptées et patinées comme un ex-voto, avec ce regard d’excuse qui vous dit : – Oh ! vous savez, je le sais, que je le suis ! avec cette jambe droite qui se bande et qui sautille dès qu’elle entend la jambe gauche. – Mais, au fait, où était-elle, la jambe gauche ?

— Il est amputé, expliquait le frère.

Une valise tomba de l’impériale, rasant nos têtes. Le curé souffleta une gamine trop curieuse qui rôdait autour de lui, et je comprenais sa colère. Amputé ! Il fallait juste que le ciel eût choisi le boiteux pour lui couper les jambes alors qu’il avait à sa disposition toutes ces vieilles patronnesses : Mme Ferré, grasse à battre, MmeDelotte, ou au besoin cette négresse qui époussetait là-bas sa robe noire, sans parvenir à la faire redevenir blanche. Et voilà que la nuit tombait. Et voilà que les enfants revenaient, criant à tue-tête :

— Monsieur le curé ! Estelle est partie depuis ce matin avec sa valise. On ne sait ce qu’elle est devenue !

Les vicaires pâlissent, MmeDelotte sourit, sachant ce que peuvent devenir les voyantes ; les fillettes des écoles, pour venger leur amie souffletée, marmottent en mesure que c’est Estelle, oui, Estelle, qu’il leur faut. Et tous tournent les yeux vers moi, car ils me savent le confident de la sainte, – et je m’amuserais à les faire attendre une heure encore, si, des usines à parfums, les ouvriers socialistes ne descendaient vers notre groupe. Gardons pour nous nos scandales ! Il ne faut pas qu’ils nous rattrapent en entonnant nos cantiques par dérision. Je dis à l’oreille du curé qu’Estelle ne viendra pas. Il me regarde comme s’il allait me souffleter, oubliant, dans sa colère, de renvoyer l’air qu’il aspire, il en aspire plus encore et donne enfin le signal du départ. Le groupe des Menteurs passe en tête, me jetant de longs regards qui veulent signifier : – Eh bien, tu vois, nous allons en queue ! Les Boiteux emboîtent le pas ; le dogue hurle ; le parfum de l’usine est rabattu jusqu’à nous par le vent, qui vaporise les taches de soleil ; bien que ce soit jeudi, jour où l’on fabrique la verveine, de petits nuages rose thé et jasmin s’appuient sur les cheminées. Les martinets au sortir des nids les crèvent… Je vais, à vingt pas du dernier pèlerin. Les paumes de mes mains, que le soleil tiédit, sentent l’héliotrope. Les ouvriers anarchistes me croient en pénitence, imitent le cri de l’âne et me hèlent, pinçant les filles.

†††

Il n’y avait pas eu de crépuscule ; tant de lumières désemparées s’étaient ralliées et suspendues au soleil que la bouée gigantesque fonça d’un coup. La nuit s’étala, sans précaution, prenant ses aises ; des ombres menues grignotaient aux bordures des plafonds et ne se dérangeaient pas quand on haussait la lampe ; des clameurs implacables annonçaient le vent, mais, arrivé sur vous, il chavirait, satisfait d’avoir effrayé, et déversait des oiseaux et des parfums. Enfin une pointe de feu creva le ciel, s’étira, devint la lune. On entendit la clochette de la chapelle se rapprocher peu à peu, comme si elle rentrait à l’étable ; et l’on put voir le jour déchu hisser son pavillon, un petit nuage bleu et blanc, qui devait être vert et jaune, puisqu’il faisait nuit.

Pour dédommager les pèlerins de leur première déception, le curé les avait priés de se rassembler vers neuf heures dans la cour du couvent. Ils défileraient alors devant la fenêtre d’Estelle, déposant leur obole et lui baisant la main. Et il m’avait recommandé de venir aussi m’asseoir près d’elle, sachant qu’on n’est plus habitué à la voir sans moi. Je suis sûr qu’elle ne sera pas revenue et je ne me hâte guère. Cela va être un beau scandale.

Sur le pas des portes, on causait. À voir ces étrangers courir vers la poste, égarer leurs valises, confondre bureau de tabac et épicerie, photographier un tombereau attelé d’une vache, les habitants de Beaume sentaient plus nettement combien l’on perd de sa dignité à voyager et combien le pays qu’on habite est supérieur à tous les autres. Le père Lignelet, qui avait fait sous Napoléon la campagne de Chine, avait trouvé ce soir des auditeurs. On devenait fier de soi-même à l’écouter.

— Pour manger, disait-il, on trouve toujours ! Mais, ce qui change le plus, c’est pour les yeux. Il n’y a pas une chose qui ne soit pas jaune. Vous portez des robes jaunes comme on porte ici des robes bleues. Si vous trouvez une rivière, vous vous demandez comment les poissons peuvent vivre !

— À Paris…, commençait Potie.

Mais le père Lignelet ne permettait pas la concurrence. Il lui coupa la parole.

— À Paris, riposta-t-il, ils font ce qu’ils veulent. Mais là-bas ils aiment le jaune. Le rouge, le brun, les grenats, bernique ; je voudrais que vous voyiez une Chinoise. Nous en avions dans le camp comme cantinières. Les souliers, les bas, jusqu’aux camisoles, je vous dis que tout était de la même couleur.

— Les bas ! répétait le vieux Morin, goguenard.

Le père Lignelet clignait des yeux :

— Toi, dit-il, tu la connais ! D’ailleurs il en faut quinze pour faire une Française !

Neuf heures sonnaient, je dus partir. Mais le hasard, pendant qu’il y était, tenait à me détacher à la fois de tous ces continents vers lesquels chaque lecture me poussait. Sur le banc de l’auberge, croisant ses mains, sans peur de les confondre, car l’une portait un anneau d’or, j’aperçus la négresse de MmeDelotte. Elle me sourit et je m’approchai. La bague m’intrigua.

— Êtes-vous mariée ? demandai-je.

Elle lisait dans mes yeux le désir de savoir si son mari était un nègre. Mais ma question ne l’étonnait pas, car je sais qu’en Afrique on se dit bonjour en se révélant les secrets les plus doux ou les plus terribles, et l’étranger qui se présente doit raconter ses amours par le menu. Elle s’y mettait :

— Vous avez des yeux juste comme je les aime, affirmait-elle ; j’aime aussi beaucoup vos cheveux.

— Oui, répondis-je, eux friser.

Elle feignit de ne pas comprendre ma malice et m’éleva sans colère jusqu’à elle. Alors ma tête heurte, sur sa poitrine, un grigri, et son pays m’apparaît, avec ses mornes et ses criques. Des ocres et des carmins s’écaillent sur les pentes ; le fourré de lianes s’effondre, puis se renfle, comme si la forêt avait son flux, son reflux, ou était en caoutchouc ; un kakatoès qu’un singe a attrapé par la queue se débat à mort et il piaule, oubliant dans son émoi qu’il sait jurer en portugais ; une tortue géante, pêchée de la veille, s’évade, et, rien ne l’arrêtant, seize nègres en pagne indigo à rayures brique se sont enlacés et montent sur sa carapace. Mais la terre en porte davantage et avance quand même.

— Si vous me disiez votre nom, fit-elle.

Le charme était rompu ; je la regardai, je vis ses yeux pleins de larmes et je comprenais sa désolation. C’est qu’il ne lui était plus possible de douter, ce soir, que la nuit ne fût le revers du jour. C’est que tout lui avait prouvé, dans sa promenade, que la clarté de nos plaines et de nos teints ne nous fut pas accordée d’office et que le bonheur et le travail de mille années nous l’apportèrent. C’est qu’elle avait enfin compris notre campagne, émoussée et claircie par chaque matin neuf ; et nos sources, où flottent des mottes de beurre, comme s’il suffisait d’écumer leur eau pour avoir la crème ; et la grêle, qui passe les coteaux et les toits au papier de verre ; et les heures du soir, à travers lesquelles on voit déjà la lune et qui, le bousculant pour rire, laissent tiédir midi au creux de chaque fenêtre. Ajoutez que l’ombre maladroite s’élargissait en clairière autour d’elle. Elle voulait m’embrasser, je me secouai et m’enfuis.

Il était temps ; le cortège se massait déjà à l’angle du presbytère, et je tenais à jouir du scandale que l’absence d’Estelle provoquerait. J’entrai dans sa chambre sur la pointe des pieds ; mais, ô miracle, elle était là. Assise près de la fenêtre, voilée de noir, elle attendait sans mot dire. Le curé souffla la lampe et m’installa sur ses genoux.

Or, ce n’était pas, Dieu merci, les genoux d’Estelle ; chaque ressort en frissonnait, se prêtait ou se tendait par malice, puis, le poids forçant, s’affaissait sans hâte. Je ne connais pas non plus ce parfum : arome de ces fougères ajourées qui ventilent l’air des cèpes et des menthes ; arome de ces mois d’été où chaque girouette flamboie, vacillant à peine, comme du papier d’Arménie. Je devine : Estelle n’est pas revenue. On me place sur une fausse sainte ainsi qu’on dispose une chatte et ses chatons sur la meule de foin où s’est caché un fugitif. On a déguisé la duchesse, ou une parfumeuse de l’usine.

— Eh bien, Estelle, dis-je, on n’embrasse pas aujourd’hui !

Elle ne répond pas ; elle ne se penche point : c’est la duchesse. Je la tiens donc, celle qui ne veut embrasser que ses pairs et refusa, le jour où elle eut trente ans, à la dernière Assomption, de serrer la main du paysan qui lui offrait le bouquet des métayers. Si je les vengeais, et la dénonçais soudain, au beau milieu de la fête.

Mais sa main dédaigneuse a pris ma main. Son cœur bat largement, envoyant ses parfums, sans contrôle et sans saccade, jusqu’aux veines mauves. Sur sa poitrine, il y a, ce qu’Estelle n’avait point, juste une place pour ma tête. Je crois bien que je vais céder. Je dis seulement :

— Estelle, embrasse-moi, et devant tous les pèlerins, ou je crie vive la Sociale !

Je connais les femmes, elles aiment qu’on soit brutal à condition qu’elles sachent qu’on l’est pour leur faire plaisir.

— Tiens-toi, gamin, dit-elle rudement. Tu m’étouffes.

Les pèlerins défilaient, par quatre, têtes découvertes – avec des lanternes vénitiennes au-dessus, pour les réchauffer sans doute ; et de vieilles dames m’admirent, et tous nous regardent, effarés ; et je m’amuse, en les dévisageant, à leur faire baisser les yeux ; et, à travers son voile, qui moule et losange son baiser comme un caillé délicieux, à travers ses lèvres qu’elle ferme rageusement, sans paraître y songer, sans sourire, la duchesse Martin m’embrasse.

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