‹ Quand l'esprit souffleChapitre 13 sur 57 · XII

XII

La publication d’En Route fit un bruit considérable: langues et plumes entrèrent en danse autour du converti.

Les uns expliquèrent qu’il n’y avait là que «de la littérature.» Le goût bien connu d’Huysmans pour les singularités l’avait porté à ressusciter, à grand renfort de détails effarants, cette chose défunte qu’était la religion catholique. En somme, disaient-ils, c’est une fantaisie d’artiste qui, blasé sur les sensations normales, a voulu s’en créer d’insolites en s’imprégnant de Mystique et en nous mystifiant.--De fait, le mot: mystiquefication fut lancé.

D’autres--des «chers confrères», bien entendu--dénoncèrent un adroit calcul pour s’attirer la clientèle dévote et s’assurer, par là, de sérieux bénéfices. Ils n’allèrent pas, comme ils le firent plus tard pour un autre écrivain, jusqu’à l’accuser de s’être «vendu aux Jésuites». Mais ils qualifièrent sa conversion d’opération de librairie bien menée.

Quand il fut avéré que Huysmans avait sincèrement raconté, dans En Route, sa propre histoire, qu’il pratiquait, persévérait, semblait avoir totalement rompu avec le matérialisme, on en conclut comme il a été dit plus haut, à un affaiblissement d’esprit; un esthète gourmé promulgua cet axiome: «On se fait catholique lorsqu’on n’a plus de talent.» Et maints crocodiles de lettres feignirent de verser des larmes sur l’effondrement prématuré de cette belle intelligence.

D’autre part, dans le clergé, on observait une prudente réserve. Car Huysmans, très ignoré, jusqu’alors, dans les milieux catholiques, et dont seuls, quelques intimes connaissaient la droiture foncière, effrayait par la crudité de son vocabulaire. Il offusquait aussi par la violence de ses critiques touchant les déformations du culte, l’ignorance de la liturgie qui se révèlent dans certaines paroisses, touchant la pauvreté de style et la gaucherie de nombreux volumes traitant de la vie spirituelle. Plusieurs, dont l’amour-propre en fut écorché vif, crièrent au scandale, insinuèrent qu’une mise à l’index s’imposait.

Au surplus, il faut bien l’avouer, Huysmans dépassait souvent la mesure. Il y eut toujours chez lui un penchant à l’exagération des tares de l’Église militante, une tendance aux généralisations hâtives. Je l’ai déjà dit ailleurs: il l’aimait tant cette Église, où il avait mis tous ses espoirs, qu’il voulait servir de tout son talent et de tout son cœur! Y constater maintes faiblesses et maintes défectuosités lui était pénible. Qu’elle ne fût point parfaite, cela le désolait. Et il en résultait des jugements précipités bien faits pour indisposer contre lui ceux qui ne partageaient pas sa furie d’Absolu.

Peut-être eut-il aussi la préoccupation de démontrer aux incrédules que la foi n’abolissait point le sens esthétique, et qu’un catholique n’était pas nécessairement un bondieusard confiné dans d’idiotes superstitions, voué à un fétichisme grotesque.

Quoi qu’il en soit, si l’on ne peut qu’applaudir des deux mains à quelques-uns de ses réquisitoires, par exemple à l’entrain justicier qui lui faisait dénoncer sans cesse l’ignoble laideur de l’imagerie religieuse d’aujourd’hui, on doit reconnaître que certaines de ses appréciations, par trop sommaires, étaient de nature à froisser les esprits enclins à plus d’équité.

Ainsi lorsqu’il déclare que le clergé séculier ne peut être «qu’un déchet, tout le dessus du panier étant enlevé par les ordres contemplatifs et l’armée des missionnaires» et lorsqu’il le traite de «lavasse des séminaires» (En Route, p. 57).

Voilà qui est d’une injustice évidente. Car si le clergé actuel s’est parfois laissé influencer par le rationalisme ambiant, si, comme nous tous, il a besoin de Saints, il n’en contient par moins nombre d’excellents prêtres, surnaturels, zélés, soumis à Rome, et dont l’apostolat se prouve efficace.

Il s’est trompé de même lorsqu’il a parlé des cercles catholiques d’ouvriers. Il les croit composés «d’affreux blousards» dont l’haleine alcoolique dément l’onction mal arrêtée des traits» (En Route, p. 117).

Eh bien cela est faux de toute fausseté. Je fréquente beaucoup lesdits cercles ouvriers, mon métier de conférencier m’en faisant une obligation qui m’est fort agréable à remplir.

Or j’y ai trouvé des âmes admirables de franchise et de piété, des esprits judicieux et d’une culture souvent fort développée. Jamais je n’y ai remarqué de tartufes allant du mastroquet à la table de communion et vice-versa.

J’irai plus loin. S’il est dans les desseins de Dieu que l’Église de France triomphe de la crise qu’elle traverse, je crois que c’est par le peuple que se fera sa rénovation. En effet, la bourgeoisie est, en grande partie, paralysée par l’égoïsme, endurcie par l’amour de l’or, faisandée quant aux mœurs.

Mais, chez les prolétaires, les cercles catholiques d’ouvriers forment, en général, une élite sur qui l’on peut fonder de grandes espérances. La preuve, c’est que la Maçonnerie s’en inquiète et médite de les dissoudre...

Revenons à Huysmans.

On comprend combien ses outrances le desservaient auprès des esprits prévenus et des intelligences fermées à l’art. Son action demeura aussi à peu près nulle sur les simples.

Et cela s’explique: son style surchargé de néologismes et d’archaïsmes, ses métaphores en raccourci, sa syntaxe déconcertante ne pouvaient que les ahurir sans les toucher. Dame, il n’a rien d’un classique. On se rappelle ses diatribes amusantes contre Virgile et les écrivains du XVIIe siècle. Au fond, plus encore qu’un réaliste, il est un romantique, voué au paroxysme du sentiment et de l’expression.

Mais ce sont justement les teintes violentes de son style, ses trouvailles d’images neuves, l’imprévu de ses comparaisons pharmaceutiques et culinaires, son habitude d’explorer les régions les moins connues de la littérature et de l’art, qui séduisirent des amateurs de nourritures rares dont le cerveau ne digérait plus que le bistournage des idées et les ragoûts de sensations troubles et de sentiments savamment frelatés.

Certains d’entre eux se plurent aux confidences scabreuses d’En Route, furent d’abord comblés dans leur goût de l’équivoque, charmés par cet écrivain qui savait accommoder, d’une façon si experte, leurs friandises de prédilection.

Plusieurs en furent chatouillés dans leur dépravation et rien de plus. Mais quelques-uns, qui ne s’étaient pas méfiés de ces bonbons au poivre enrobant l’eau pure et fraîche de la Grâce, firent soudain un retour sur eux-mêmes. Sans qu’ils en eussent d’abord conscience, ces aveux véridiques, cyniquement chrétiens, touchèrent la partie encore saine de leur âme. Puis se comparant à Huysmans, ils se dirent:--Moi, non plus je n’attends rien de la vie; moi aussi, le chagrin et l’ennui me rongent; moi aussi, je suis dégoûté des raffinements infects dont mes sens ont désormais besoin pour s’émouvoir; moi aussi, j’ai soif d’une certitude que ni la science ni les philosophies les plus subtiles n’ont pu me fournir.

De là à se dire:--Si j’essayais de faire comme Huysmans? il n’y avait qu’un pas.

Et ce pas fut souvent franchi.

Aussi avait-il le droit d’écrire, quelque temps après la publication d’En Route: «Ce livre a fait des conversions que je connais; d’autres sont prêtes. Cela étonne bien des prêtres qui le constatent puisqu’ils en sont les témoins, mais c’est ainsi. A coup sûr, c’étaient des gens bien malades ceux qui se sont appliqués ce remède de cheval. N’est-ce pas la meilleure récompense que le Bon Dieu ait donnée à mes efforts? Il a fait servir le très imparfait que je suis au bien. Il est admirable!...[6]»

[6] Lettre à un religieux citée par dom du Bourg, bénédictin, dans son opuscule: Huysmans intime.

Huysmans eut une preuve encore plus formelle que son œuvre ne restait pas stérile. Je rapporte le fait tel qu’il me le conta, l’un des derniers jours de sa vie terrestre.

Lorsque parut En Route, l’abbé F., qui l’avait instruit et dirigé dès le début de sa conversion, eut à subir de violents reproches de la part de plusieurs de ses collègues. Ils prenaient texte des passages acrimonieux à l’égard du clergé que contient le volume, pour mettre en doute la sincérité de l’écrivain. Ils accusaient son confesseur d’avoir agi avec trop de précipitation.

Le pauvre prêtre fut pris de scrupule. Bouleversé, il alla prier la Sainte Vierge, à l’église Saint-Sulpice, de l’éclairer sur le cas de Huysmans.

--Bonne Mère, lui dit-il, que je me sois trompé ou que j’aie bien agi, daignez me donner un signe.

Le lendemain, comme il était à son confessionnal, un homme d’une quarantaine d’années se présenta et lui déroula une série d’aveux où foisonnaient les turpitudes et les sacrilèges. Il témoignait du plus intense repentir et spécifiait qu’il n’avait plus pratiqué depuis vingt-cinq ans.

Fort édifié, l’abbé F. lui donna l’absolution. Puis il lui demanda quelle circonstance l’avait amené à une aussi parfaite contrition.

--C’est que je viens de lire En Route, répondit l’autre. Le ton de sincérité, la bonne foi de ce livre m’ont touché. Enfin je me suis dit que si une âme souillée, avouant ses fautes avec tant de franchise, avait été pardonnée, la mienne, plus sale encore, pourrait peut-être aussi se purifier. Je suis venu à ce confessionnal--à tout hasard. Et j’ai bien fait puisque vous m’avez reçu à merci.

--Le voilà le signe, se dit le bon prêtre, fondant en larmes et remerciant la Vierge...

Donc Huysmans reçut quelques consolations à travers ses souffrances. Elles lui furent douces mais elles ne rafraîchirent pas son aridité. Pourtant il ne se rebute pas. Il se déclare indigne d’être mieux traité. Il écrit: «Ce qui m’inquiète, c’est de ne pas assez aimer Dieu. Je l’aime bien tout de même mais je ne le sens pas et j’en souffre... Je vois qu’on va continuer Là-Haut à me mener par une voie que, faute de courage, je n’aurais pas choisie. Mais Dieu sait très bien ce qu’il fait; et il n’y a qu’à répondre: Amen!»

Et se répétant toujours: Père, c’est bien dur! Mais que votre volonté s’accomplisse et non la mienne, il continue à prier dans sa nuit sans étoiles.

Il vient d’atteindre le fond de la souffrance morale. Dieu va le préparer maintenant à l’extrême souffrance physique en le mettant en contact avec cette sainte Lydwine dont il est destiné à reproduire en partie les maux.

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