‹ Quand l'esprit souffleChapitre 14 sur 57 · XIII

XIII

A mon avis, avec la seconde partie d’En Route, le chef-d’œuvre de Huysmans c’est Sainte Lydwine de Schiedam.

La Cathédrale, en effet, s’alourdit de considérations liturgiques, d’aperçus, ingénieux d’ailleurs, sur le symbolisme religieux, de nomenclatures bibliographiques par trop sèches qui en rendent la lecture assez pénible. D’autre part, les états d’âme, consécutifs à sa conversion, que Huysmans y analyse, sont toujours les mêmes. Cette monotonie était inévitable puisque, souffrant d’une aridité qui se prolongea jusqu’à sa maladie dernière, il ne pouvait que constater le fait sans en varier l’exposé. Son admirable véracité, son souci d’exactitude s’opposaient à ce qu’il inventât des péripéties aussi poignantes que celles qu’il venait d’éprouver quand il écrivit En Route. Or les études d’archéologie, d’histoire et d’art qui occupent une grande partie du volume apparaissent plaquées un peu au hasard parmi les considérations d’ordre psychologique. Il semble qu’il y ait là un défaut de composition et l’intérêt en pâtit.

Peut-être Huysmans aurait-il bien fait de scinder l’ouvrage. Il aurait consacré un livre à part à la description et à l’explication de la cathédrale de Chartres, et un autre à sa propre psychologie durant la période qui suivit son retour à Dieu. Telle qu’elle est, la Cathédrale donne l’impression d’une mosaïque disparate et rafistolée à l’aveuglette, où les pavés grisâtres d’une érudition pesante alternent avec les émaux monochromes d’une phase, sans incidents notables, de la vie spirituelle.

La même remarque s’applique à l’Oblat, encore qu’il y ait dans ce livre d’intéressantes données sur les vicissitudes d’une communauté bénédictine à l’époque des expulsions.

Quant à Foules de Lourdes, c’est un livre manqué. Le tempérament de Huysmans ne le désignait guère pour se mêler aux grands pèlerinages. Sa sensibilité extrême, son penchant foncier à discerner, avant tout, le vilain côté des choses humaines, et à le souligner dans ses écrits, l’ont emporté une fois de plus. Il a eu sur les yeux une sorte de voile qui lui amortit fâcheusement l’incomparable éclat du Surnaturel à Lourdes. Les laideurs vinrent au premier plan et rejetèrent les beautés dans une pénombre excessive.

Cependant on trouve dans Foules de Lourdes, une superbe apologie de la Sainte Vierge, une page exquise sur les cierges à la Grotte, une réfutation judicieuse et documentée des difficultés que la science matérialiste oppose au caractère miraculeux des guérisons obtenues par l’Immaculée. Ceci peut atténuer cela. Néanmoins, le volume pèche par manque d’équilibre et de mesure. De là l’impression blessante qu’il laisse à beaucoup de personnes.

Mais dans Sainte Lydwine, Huysmans a rencontré un sujet qui s’adaptait on ne peut mieux à son talent et à son amour de la Mystique. Cette victime volontaire de la loi de substitution, souffrant des maux inouïs dans son corps et dans son âme pour racheter les péchés de son siècle, cette Sainte toute couverte de plaies répugnantes, tout embaumée de parfums surnaturels, l’a ravi et, par suite, l’a merveilleusement inspiré.

Il est sorti de lui-même. Il a compris, il a noté, dans des pages d’une puissance et d’une éloquence magnifiques, le rôle bienfaisant, assainissant, divin, de la douleur dans le monde. Il a reproduit, avec une foi paisible, avec une naïveté toute nouvelle chez lui, avec un grand bonheur d’expression, les épisodes terribles ou gracieux qui parsèment la légende de la Sainte. Son style s’est clarifié, simplifié[7]. Son humeur même s’est adoucie. Moins railleur, il est devenu plus compatissant à autrui, plus équitable, plus persuasif.

[7] Il y a bien encore quelques façons de dire assez saugrenues. Par exemple, p. 210, Huysmans fait parler ainsi un chanoine implorant l’aide de Lydwine: «Je vous serais obligé d’exorer le Sauveur pour qu’il m’élague de ce qui lui déplaît le plus en moi.» Mais ces taches sont rares.

C’est pourquoi l’on ne saurait trop recommander la lecture de Sainte Lydwine. D’abord cette relation, tout imprégnée d’esprit surnaturel, réagit, d’une façon excellente, contre certaines vies de Saints où l’aberration rationaliste s’étale avec impudence à moins que ce ne soient les vaines finasseries du libéralisme.

Ensuite l’impression produite par le livre est consolante: on y apprend à souffrir avec résignation, voire avec joie. Je sais des âmes qui s’en trouvèrent éclairées, réchauffées, stimulées vers l’abnégation de soi-même.

Huysmans allait avoir besoin de cette abnégation. Comme on l’a indiqué ci-dessus, il semble qu’ayant été orienté par la Providence vers sainte Lydwine, il en ait reçu l’énergie surnaturelle nécessaire, pour accepter, en se sanctifiant, les tortures purificatrices par où s’acheva son existence périssable.

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