‹ Quand l'esprit souffleChapitre 24 sur 57 · IX

IX

L’histoire des poètes est une sorte de martyrologe. Sauf quelques-uns qui se conforment aux aberrations de leur temps, que la foule acclame et qui alors deviennent fous d’orgueil, comme Victor Hugo, ils sont voués à la misère, aux humiliations et aux outrages.

Ils ne peuvent que vivre en marge d’une société qui, ayant pour objectif à peu près unique d’accumuler des sommes et de réjouir ses instincts, ouvre des yeux ahuris sur ces étranges personnages dont l’occupation capitale consiste à poursuivre, avec désintéressement, un idéal de Beauté.

--Qu’ai-je à faire, dit l’épicier du coin, de cette espèce de fou, de ce paresseux que je vois flâner par les rues en marmottant des phrases incompréhensibles, et qui se plante en extase devant la lune et les ennuyeuses étoiles à l’heure où les honnêtes gens dorment?... Si je ne craignais de gâter une denrée louable, je le prendrais par la peau du cou et je le noierais dans un tonneau de mélasse.

Et tel professeur de rhétorique, couvé par la Normale, brandissant les parchemins qui lui octroient le privilège d’assoupir deux douzaines de jeunes cancres, s’écrie:--Quelle outrecuidance chez ces poètes!... En voici un qui se permet de prétendre qu’il apporte une personnelle conception de l’art. Je lui montrerai que j’ai pris patente pour maintenir les règles. Sur quoi, le cuistre dégaîne sa critique. Il barbouille un article où il atteste la «saine prosodie» et le «bon goût». Il étale son incompétence gorgée de textes périmés. Il essaie des railleries. Or supposez un hippopotame qui nourrirait la folle ambition de se balancer sur une toile d’araignée, vous aurez une vague idée de la souplesse qu’il met à ces exercices... Mais il égratigne la libre Muse et il est content...

Ces déboires, et bien d’autres, constituent le lot du poète: le peu de pain qu’il mange est saupoudré de cendres malpropres. Écorché vivant, il saigne sans cesse par les autres et par lui-même. Il y a là comme la rançon du don inappréciable qu’il reçut d’exprimer la Beauté.

Toujours un peu de divin se décèle dans l’art, si dévoyé soit-il. C’est pourquoi j’aime à me figurer que Dieu purifie le poète par la souffrance pour lui accorder, après le Purgatoire nécessaire, une petite place au Ciel.

A plus forte raison si le poète est un converti. Car alors il est équitable que les grâces reçues soient payées par des tribulations qui éprouvent sa foi, qui lui font mériter la persévérance. Il est juste et salutaire que les mécréants dont il se sépara le huent et le calomnient. Il est juste et salutaire que les Pharisiens, pour qui l’Église est un parc d’ostréiculture, lui jettent des écailles à la tête. Il est juste et salutaire qu’il soit très pauvre, car ce serait la pire des ignominies si sa conversion lui devenait une source d’écus.

La déchéance de Verlaine s’explique de la sorte. Il semble que Dieu lui ait dit:--Tu subiras les angoisses d’une atroce misère; tu mendieras; tu seras abaissé au niveau des guenilleux, des va-nu-pieds et des meurt-de-faim. Des Juifs mettront ton nom comme enseigne à leur boutique. Tu seras exploité par des aigrefins, bafoué par d’infectes créatures. Couvert de crachats, tu traîneras par les ruisseaux tes membres ankylosés. Les valets de presse et les Petdeloups donneront tes vers comme des modèles d’imbécillité. Les hypocrites prendront un air dégoûté, réciteront de pudibondes patenôtres quand on leur parlera de toi. Malade, tu n’auras qu’un lit d’hôpital pour y étendre ta détresse. Après ta mort, on t’élèvera un monument ridicule qu’inaugureront des athées. A chaque anniversaire de ta fin, quelques poètes se réuniront: ils se soûleront à ta mémoire et ils échangeront des coups. Et nul d’entre eux n’aura l’idée de faire dire une messe pour le repos de ton âme... Ces choses s’accompliront, ô mon fils, parce que je t’aime et que je veux te faire sentir ma justice.

Et, en effet, il en fut ainsi.

Or Verlaine restait l’humble qui pleure ses péchés toujours renaissants, considère son ordure, demande à Jésus seul d’avoir pitié de sa faiblesse. Peu avant sa mort, cloué sur un grabat d’assistance publique, il soupirait:

O Jésus, vous m’avez puni moralement Quand j’étais digne encor d’une noble souffrance, Maintenant que mes torts ont dépassé l’outrance, O Jésus, vous me punissez physiquement.

L’âme souffrante est près de Dieu qui la conseille, La console, la plaint, lui sourit, la guérit Par une claire, simple et logique merveille. La chair, il la livre aux lentes lois que prescrit Le Verbe qui devait, Jésus-Christ, être Vous...

... Jésus répond: Pour être enfin Mienne et le Vase pur de l’Esprit de sagesse Et d’amour et plus tard glorieuse au divin Séjour définitif de liesse et de largesse,

Encore un peu de temps, souffre encore un instant, Offre-moi ta douleur que d’ailleurs la science Peut tarir, et surtout, ô mon fils repentant, Ne perds jamais cette vertu: la confiance,

La confiance en moi seul. Et je te le dis Encore: patiente et m’offre ta souffrance. Je l’assimilerai, comme j’ai fait jadis, Au Calvaire, à la mienne; et garde l’espérance,

L’espérance en mon Père: il est père, il est roi, Il est bonté, c’est le bon Dieu de ton enfance. Souffre encore un instant et garde bien la foi, La foi dans mon Église et tout ce qu’elle avance.

Comme le clair ruisseau d’espérance chuchotait toujours au fond de son âme, Verlaine put supporter sans révolte ses dernières tortures. Reclus en une chambre sordide de la rue Descartes, il souffrait d’une hypertrophie du cœur, du diabète, d’une cirrhose du foie, d’une gastralgie, d’une arthrite rhumatismale. Ainsi que je l’ai rapporté dans mon livre: Au pays des lys noirs, il ne versifiait plus, mais il usait les journées à dorer des bibelots. Quelques-uns de ses amis venaient le voir et le trouvaient paisible, résigné à ses maux.

Une pneumonie survint qui amena le dénouement--peut-être par suite d’un accident dû à la négligence de la personne qui le soignait.

La nuit qui précéda sa mort, ayant voulu se lever, il tomba sur le carreau. La garde, «trop faible pour l’aider à se recoucher, n’osa pas réveiller les voisins de palier. Ce ne fut qu’au matin que Verlaine put être replacé dans son lit de moribond après avoir passé la nuit étendu sur le sol[15]...»

[15] Les derniers jours de Paul Verlaine, par F. A. CAZALS et G. LEROUGE, (1 vol. éditions du Mercure de France). M. Cazals fut le plus fidèle et le plus dévoué des amis de Verlaine.

Le médecin, mis au courant, déclara, après examen, que le malade était perdu sans ressources. Un prêtre fut alors appelé qui arriva cinq minutes trop tard: Verlaine était mort. Et c’était le 8 janvier 1896, à sept heures du soir.

Donc, les dernières heures de son existence, il les passa sur la terre glacée. Et les secours demandés à l’Église lui firent défaut...

Cette suprême abjection, ce délaissement, je pense qu’ils furent voulus de Dieu pour le rachat du poète. Mais je m’imagine aussi que toute proche de l’entrée dans la vie éternelle, alors que les assistants le croyaient dans le coma, son âme, fermée aux choses d’en bas, s’ouvrit aux lumières d’En-Haut. Oui, j’aime à me persuader qu’à cette minute terrible, Jésus le visita comme au temps de la cellule pénitentielle. Oui, le Sacré Cœur, brûlant d’amour et de miséricorde, dut rayonner sur cette âme contrite.

Il est donc permis d’espérer que le bon Maître le recevra un jour dans son Paradis...

Note I

Verlaine dit, quelque part, que sa première communion se fit sans aucune ferveur. Et cependant, au chapitre IX de son livre: Confessions, il écrit ceci: «Je ressentis alors, pour la première fois, cette impression presque physique que tous les pratiquants de l’Eucharistie éprouvent de la Présence absolument réelle dans une sincère approche du Sacrement. On est investi: Dieu est là dans notre chair et dans notre sang. Les sceptiques disent que c’est la Foi seule qui produit cela en l’imaginant. Non, et l’indifférence des impies, la froideur des incrédules quand, par dérision, ils absorbent les Saintes Espèces, est l’effet même de leur péché, la punition temporelle du sacrilège...»

Comment expliquer cette contradiction? Je crois que Verlaine applique à sa première communion d’enfant ce qu’il éprouva lors de sa première communion en prison, après son retour à Dieu. Cette sensation si exactement notée de la Présence Réelle dut être la récompense octroyée à son sincère repentir. Notons, en passant, que cette seconde communion eut lieu à la fête de l’Assomption.

Note II

Dans le volume cité plus haut, Les derniers jours de Paul Verlaine, M. Cazals fait remarquer que les plus beaux poèmes d’Amour, de Bonheur et de Liturgies intimes furent écrits lors des nombreux séjours du poète dans les hôpitaux. Et il ajoute: «Certains jours, Verlaine convenait avec bonne grâce qu’il se fût volontiers résigné à passer toute sa vie dans un hôpital--moyennant, toutefois, certains adoucissements à la sévérité du régime--comme, par exemple, le droit d’avoir une chambre à lui...» (p. 66).

C’est que le poète se rendait compte à quel point la vie extérieure était périlleuse pour le salut de son âme. A l’hôpital, comme jadis en prison, il se dégageait des prestiges néfastes qui l’assaillaient au dehors; sa sensualité excessive faisait silence. Aussitôt, broyé par la douleur physique, lacéré par le remords de ses chutes, il se tournait vers Jésus; et aussitôt les carillons de la Grâce recommençaient à tinter en lui.

Dans son cas, s’avère, une fois de plus, je le crois, l’action surnaturelle. Car si sa foi n’avait été qu’un effet d’imagination, elle ne l’aurait certes pas reconquis dès que Dieu le mettait à l’abri des tentations basses. Loin d’accepter ses souffrances comme l’équitable châtiment de ses fautes, il se serait révolté contre le destin barbare qui le lui imposait et il aurait sombré dans l’indifférence à l’égard de Dieu. Au contraire, plus il était frappé, plus sa ferveur se ranimait.

On a le droit, semble-t-il, de déduire de ce fait--et d’autres analogues notés chez Huysmans et chez ceux que nous aurons encore à étudier--une loi de constance pour la psychologie de la conversion. On pourrait la formuler de la sorte: toutes les fois que le converti, incité par la nature corrompue, tente d’échapper à la Grâce, la Grâce le ressaisit par la douleur et le force de rentrer dans la voie étroite.

PAUL LŒWENGARD

Écoute, Israël, les ordonnances de vie; prête l’oreille, pour apprendre la sagesse. D’où vient, Israël, que tu es maintenant dans le pays de tes ennemis, que tu vieillis sur une terre étrangère, que tu t’es souillé avec les morts et que tu es réputé au nombre de ceux qui sont descendus dans la tombe? C’est que tu as abandonné la source de la Sagesse. Car si tu avais marché dans la voie de Dieu, tu serais assurément resté dans une paix éternelle. Apprends où se trouvent la prudence, la force, l’intelligence, afin que tu saches en même temps où se trouvent la stabilité, la vraie nourriture, la lumière des yeux et la paix.

Baruch: III.

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