VII
Musset éprouvait le singulier besoin d’invoquer la Providence au cours de ses querelles d’alcôve, mais enfin il croyait. Hugo, comme il l’a dit lui-même, faisait «des restrictions» à Dieu, mais enfin il croyait. Lœwengard, éloigné de Dieu, les délaissa donc et prit pour directeurs de conscience un athée et un catholique perverti qui cherche à stimuler son âme infiniment lasse en la prostituant aux pieds du Démon: Leconte de l’Isle, le chantre marmoréen du néant et Charles Baudelaire, le subtil et puissant magicien dont les vers, d’un sombre éclat, pareil à celui de l’ébène, célèbrent la volupté de faire le mal sachant qu’on le fait. Le premier disait à Dieu: Je te nierai plutôt que de me courber sous ta loi. Le second:--Je n’ignore pas que je pèche en te désobéissant, mais j’aime mieux les piments de la révolte que le lait fade de la soumission. Et l’un magnifie «la divine Mort où tout rentre et s’efface». Et l’autre s’écrie: «Saint Pierre a renié Jésus: il a bien fait!...» Tous deux ciselaient leurs blasphèmes dans une forme magnifique. Ah! ce n’est pas sans raison qu’ils ont mis leur empreinte sur trois générations de poètes!
Lœwengard, comme bien d’autres, se laissa choir dans ce bourbier tendu de pourpre et d’or. «A dix-huit ans, dit-il, je n’ai plus d’autre religion que celle de l’Art. Comme pour Leconte de l’Isle et Baudelaire, l’art pour moi est Dieu. L’Absolu réside dans la forme et la forme, indépendamment du fond, suffit à la Beauté... L’Art est au-dessus des lois morales et sociales: il est amoral. Il est au-dessus même de l’idée car quelle idée est vraie, quelle idée est fausse? La sensation esthétique est l’unique critérium du bien et du mal, de la vérité et de l’erreur. Cette théorie est celle de l’art pour l’art: j’en fus pendant dix ans le défenseur fanatique.»
Ce paganisme effréné, cette adoration furieuse de la Forme, non seulement pourrissent les âmes en y réveillant les instincts cruels qui sommeillent au fond de notre sale nature déchue, mais encore les vouent au désespoir. Car ne croyez pas qu’ils soient heureux ceux qui exaltent, avec une sorte de rage, les liesses incomparables de la sensation esthétique. Sectateurs d’Apollon, de Dyonisos et d’Aphrodite, ils déclarent qu’ils «vivent en beauté». Ils peignent leur existence comme un festin où les coupes s’entrechoquent parmi des fards merveilleux, des parfums savamment artificiels et les raffinements les plus extrêmes de la débauche. Ils prétendent qu’ils ont atteint les sommets du sublime.
Mais la satiété vient et avec elle l’ennui. Ils regardent alors dans leur âme et elle leur apparaît comme un marécage au-dessus duquel flottent des brumes couleur de plomb. Une immense mélancolie monte de ces eaux putrides; aussitôt, comme l’a dit superbement ce même douloureux Baudelaire, qui fut châtié d’une façon si rude et si équitable: Dans la brute assouvie un ange se réveille. En une minute de repentir, ils s’écrient, toujours avec le poète des Fleurs du Mal:
Ah! Seigneur, donnez-moi la force et le courage De contempler mon cœur et mon corps sans dégoût!...
Mais le Seigneur s’est fait sourd.--Eux retournent à leur vomissement. Le Diable, qui les attend, leur tresse une couronne d’orgueil et les pousse vers une philosophie qui leur affirmera qu’ils vont dans le vrai sens de la vie--celle de Nietzsche par exemple.
Tel fut le cas de Lœwengard: «Marcher, écrit-il, sur les traces de ces maîtres qu’auréole une gloire démoniaque, les dépasser encore, si possible, telle sera, entre dix-huit et vingt-huit ans, ma plus haute ambition.»
Cette fois, il semblait bien perdu car il allait tomber sous l’emprise d’un sophiste allemand qui distille des poisons auprès de quoi les strophes les plus pernicieuses des poètes de l’art pour l’art ne sont que d’innocentes panades.