VIII
Nietzsche est un fou, mais un fou de génie.--Quand il le connut, Lœwengard l’écouta d’autant plus avidement qu’il sortait de la philosophie universitaire, celle de Kant. Ce démolisseur de la Raison pure, après avoir dissous, avec une obstination huguenote, tous les principes qui forment la conscience, nous propose, pour les remplacer, une vague idole qu’il baptise--selon quelle opaque phraséologie--: Impératif catégorique. Kant est le vrai père du modernisme, c’est tout dire[23].
[23] Tous ces Germains nébuleux sont, du reste, des destructeurs: Hegel, pourléché par Renan, définit Dieu: «la Catégorie de l’Idéal» et enseigne l’identité des contraires, c’est-à-dire l’équivalence du vice et de la vertu. Schopenhauer tient le monde pour une illusion que notre volonté doit nier. Et tous les autres, et Nietzsche plus que tous...
Nietzsche, lui, pousse l’individualisme jusqu’à la fureur. A son avis, adopter la morale chrétienne, c’est se soumettre à une doctrine d’esclaves. Il enseigne que l’homme supérieur doit développer en lui l’orgueil, le goût de la volupté, un égoïsme dur comme le granit. L’élite qui adopterait ses préceptes fournirait, affirme-t-il, le Surhomme, c’est-à-dire un être autant au-dessus de l’homme que l’homme est au-dessus du singe. Comme on le voit, il accepte, comme certitude l’hypothèse, aujourd’hui ruinée, de l’évolution et il fonde sur elle son système. Il dit, en effet, dans le prologue de son étrange poème, Ainsi parlait Zarathoustra: «Tous les êtres, jusqu’à présent, ont créé quelque chose au-dessus d’eux; et vous voulez être le reflux de ce grand flot, et plutôt retourner à la bête que de surmonter l’homme? Qu’est le singe pour l’homme? Une dérision ou une honte douloureuse. Et c’est ce que doit être l’homme pour le surhomme: une dérision ou une honte douloureuse[24]...»
[24] Toute la doctrine de Nietzsche est condensée dans les Pages choisies, publiées par M. Henri Albert (Mercure de France). On y trouvera la conception du Retour Éternel qui couronne cette aberration. Je n’ai pas à m’en occuper ici.
Donc, créer des monstres d’orgueil, de luxure et de cruauté, méprisant et piétinant, sans remords, le bétail humain, tel est son idéal. Néron--si cher au doux Renan--voilà le modèle qu’il insinue d’imiter.
Or, le fait est que les vrais Surhommes, ce sont les Saints, c’est-à-dire des hommes surnaturalisés, prenant le contre-pied des enseignements de Nietzsche, cultivant en eux l’obéissance, l’humilité, la chasteté, la grande charité, bref, toutes les vertus qui s’opposent à cette doctrine de brute esthétique.
D’ailleurs, au simple point de vue moral, il est d’expérience que le culte effréné des passions dégrade l’homme au lieu de le hausser au-dessus de lui-même, comme le prétend Nietzsche. C’est ce que démontra naguère--en un moment de lucidité très rare chez lui--cet autre fou qui a nom Max Nordau: «Le constant réfrènement de soi-même est une nécessité vitale pour les plus forts comme pour les plus faibles. Il est l’activité des centres cérébraux les plus hauts, les plus humains. Si ceux-ci ne sont pas exercés, ils dépérissent, c’est-à-dire que l’homme cesse d’être homme; le soi-disant «surhomme» devient un «soushomme», c’est-à-dire une bête. L’organisme succombe sans retour à l’anarchie de ses parties constitutives et celle-ci conduit infailliblement à la ruine, à la maladie, à la mort...» (Dégénérescence, ch. II, p. 334).
Nietzsche, lui-même, confirma l’exactitude de cette observation. En 1889, son logeur le rencontrant qui divaguait dans la rue, dut le ramener chez lui et parer à ses tentatives de suicide. Puis il fut frappé de mutisme. Pendant dix années, à la suite, il végéta comme un pauvre zoophyte, «honte douloureuse» pour sa famille. Puis il mourut dans l’inconscience.
Ainsi s’avère, dès ce bas-monde, la justice de Dieu sur les âmes perdues d’orgueil qui commettent le péché contre le Saint-Esprit...
Or, ainsi que bien d’autres, Lœwengard subit l’influence de cet insensé malfaisant. Cela s’explique: son tempérament d’artiste le portait à s’éprendre de Nietzsche dont la forme est réellement séduisante. En outre, il était préparé à s’en intoxiquer par sa vénération pour Leconte de l’Isle et Baudelaire. Depuis ces initiateurs, il avait progressé dans la voie de l’orgueil à outrance et Nietzsche lui sembla fait pour combler ses fringales de sensations excessives.
Il écrit: «Cet ultra-romantique chez qui le romantisme s’exaspère en mégalomanie, me séduisit comme il séduisit toute une partie de la jeunesse intellectuelle. Ce névropathe déchaîna en moi «la névrose juive». Tous mes instincts malsains, ce philosophe les a légitimés, glorifiés, exaltés... Il acheva en moi l’œuvre de pourriture commencée par les romanciers et les poètes... Je devins, de plus en plus, un enfant de volupté...»
A ce moment de son existence, Lœwengard donne un exemple à l’appui d’une des lois psychologiques qui régissent notre nature déchue dès qu’elle se refuse à Dieu. On peut la formuler de la sorte: Plus tu cultiveras ton orgueil, plus tu développeras en toi les penchants sensuels.