‹ Quand l'esprit souffleChapitre 34 sur 57 · X

X

Mais il prit un détour. Barrès lui avait appris ce que c’est que le nationalisme et l’avait délivré par là de l’idolâtrie du Moi. Lœwengard crut d’abord, assez naïvement, que cette initiation faisait de lui un enfant de la terre de France. Or on ne s’improvise pas français: un métèque peut aimer notre pays, puiser dans notre culture nationale les éléments de sa propre culture, il n’abolira point le fait brutal qu’un sang étranger coule dans ses veines. Aussi, quand éclata la crise qu’on appelle l’affaire Dreyfus, il se sentit fils d’Israël; il courut à la défense de sa race. Ce ne fut point un raisonnement qui le détermina mais un instinct héréditaire. Il ne se rendit point compte que, par l’affaire Dreyfus, la barbarie sémite tentait un assaut contre la civilisation aryenne, que les Juifs, secondés par la franc-maçonnerie internationale, les révolutionnaires, et les Protestants, voulaient réduire en esclavage la fille aînée de l’Église. La voix de ses pères criait en lui que la Synagogue était menacée. Les Antisémites se formaient en colonne d’attaque. Cela lui suffit: il alla combattre pour sa nation.

«Jusqu’à l’Affaire, écrit-il, le nom d’Israël n’éveillait en moi nulle émotion. J’étais libre-penseur comme mon père, ma mère, mes sœurs. Le Judaïsme m’était indifférent. Jamais je n’avais assisté aux offices de la Synagogue et je connaissais à peine le grand-rabbin... Sous la poussée antisémite, le nationalisme Juif se réveilla... Une émotion inconnue et profonde monta de mon sang, enflamma mon âme d’héroïsme, l’illumina d’orgueil; je me sentis Juif, je me voulus Juif et, interprétant, dans un sens judaïque, les merveilleux articles que publiait Maurice Barrès, je me résolus à «prendre conscience de ma formation, à accepter mon déterminisme», à me raciner, moi aussi, dans «ma terre et mes morts». Des cris de mort retentissaient contre Israël! Il était donc beau de s’affirmer Israélite, de batailler pour la gloire du peuple juif.»

Barrès, préconisant le nationalisme, pour réveiller l’âme française assoupie par les narcotiques humanitaires, ne s’attendait probablement pas à ressusciter chez un Juif l’amour de sa race. Le fait n’en est pas moins tout à l’éloge de la sûreté de sa méthode, puisqu’il démontre qu’elle se vérifie exacte dans beaucoup de cas.

Or, par une conséquence imprévue de Lœwengard lui-même, se retrouvant Juif, il redevint presque croyant; il se mit à fréquenter la Synagogue; il entra en relations suivies avec le grand-rabbin de Lyon. Aux cérémonies, il priait avec sincérité, avec emportement, avec la joie intime de dissiper, en s’unissant à ses frères, en invoquant, comme eux, avec eux, l’Éternel, l’atmosphère de mort où l’avait confiné, si longtemps, le culte enragé de l’Art pour l’Art.

Et alors il arriva que sa pensée s’arrêta sur le Messie promis aux enfants d’Israël. Laissons-le parler: «Je communiai avec l’âme israélite, cette vieille âme indestructible qui, depuis quarante siècles, répétait les mêmes paroles, glorifiait ses patriarches, annonçait un Rédempteur, un Oint, un fils de David qui relèverait sa patrie, qui rebâtirait le Temple où pourraient s’offrir à nouveau les holocaustes et les parfums...»

Cette idée d’un Sauveur le préoccupa si fort qu’il voulut savoir quel était le sentiment actuel des rabbins à ce propos. Or ceux-ci, que son ardeur à s’informer du fond même de sa religion, faisait sans doute sourire, après quelques dérobades, lui signifièrent que le Judaïsme libéral ne croit plus à un Messie personnel, mais le considère comme une expression symbolique du triomphe de la Révolution[26].

[26] Ce sens messianique donné par les Juifs intellectuels à la Révolution doit être pour nous un avertissement. Si la Révolution leur est bienfaisante elle ne peut nous être que nuisible. Et de fait, pour qui réfléchit, les idées de la Révolution sont à l’âme française ce que l’oïdium ou le mildiou sont à la vigne.

Lœwengard fut violemment déçu. Quoi donc, c’est en cette minable interprétation que se résolvaient les Prophéties éternelles! Il avait soif d’une direction, d’une espérance surnaturelles et l’on lui servait les Droits de l’Homme!...

Or, il pressentait déjà qu’il n’y a pas de Droits de l’homme,--qu’il y a les Droits de Dieu et les devoirs des hommes et qu’en dehors de ce principe vital, on s’égare en de vaniteuses chimères, en des rêveries sans consistance.

Il le pressentait, oui, mais d’une façon confuse, car le travail de la Grâce au fond de son âme lui demeurait encore insensible. Cependant comme la notion du divin, récupérée par ses méditations sur le Règne de la Loi, persistait en lui, l’exégèse rationaliste des rabbins lui fut odieuse: «L’âme juive qui s’était éveillée en moi ne pouvait accepter ce plat humanitarisme.» Il lui semblait que les Prophètes se révoltaient en elle, lui criaient: «--Sors d’ici, sors de ce temple qui a renié les gloires de ton peuple, de ta terre et de tes morts. La communion n’est pas possible entre ces faux Israélites et toi. Et je m’éloignai de la Synagogue...»

En ce temps, commence pour lui une période d’incohérence nouvelle et d’agitation sans résultats. Il publie une plaquette de vers assez insignifiante; il fonde avec quelques «intellectuels» lyonnais une revue éphémère. Il pérore dans les réunions publiques contre «le sabre et le goupillon». Puis l’esprit de destruction, qui possède les socialistes révolutionnaires, le dégoûte car il voit que la ruine de la France en résulterait et il ne peut pas s’empêcher d’aimer la France. Alors il s’esquive du dreyfusisme et pénètre dans une des provinces les plus fuligineuses du royaume de Satan: il s’adonne à l’occultisme.

Comme nous allons le voir, Dieu, qui avait permis que, pour son bien à venir, il parcourût le cercle entier de la folie humaine, le prit faisant tourner des tables et le jeta tout souillé d’aberrations démoniaques, au pied de la Croix.

Telles sont les surprises de la Grâce.

Page 1