‹ Quand l'esprit souffleChapitre 33 sur 57 · IX

IX

Cependant sa vocation littéraire s’affirmait. Il avait dix-neuf ans. Il venait de terminer ses études au lycée et il se sentait tout à fait inapte à suivre la carrière commerciale car, nous l’avons vu, les calculs d’intérêt et les trafics ne lui inspiraient que de l’aversion. Comme on pouvait s’y attendre, étant donné son admiration pour Baudelaire, Leconte de l’Isle et Nietzsche--qui est un poète plutôt qu’un philosophe--il ambitionna de versifier à l’imitation de ses maîtres.

Aussi, quand son père lui demanda la profession qu’il désirait choisir, il répondit:--Je veux être homme de lettres.

Le père sursauta en se récriant:--Jamais je ne te donnerai un sou pour devenir un poète, jamais, tant que je vivrai, quand même j’aurais la fortune d’un Rothschild!

On s’explique très bien cette réprobation. Lorsque dans une famille bourgeoise il naît un enfant doué pour l’art, dès que son goût se manifeste, ses proches l’observent avec une stupéfaction douloureuse, comme s’il devenait soudain bossu ou bancal. Ou encore ils sont pareils à la poule qui couva des œufs de cane et qui s’affole en voyant les canetons, à peine sortis de la coquille, courir à la rivière prochaine.

Tout les déconcerte en leur progéniture:--Quoi donc, se disent-ils, cet enfant néglige les choses pratiques et positives! Il méprise ce sens commun qui recommande de bien manger, de bien boire, de bien dormir et de penser le moins possible! Il ne comprend pas le sublime de la spéculation consistant à dépouiller autrui à l’abri du Code et sous le couvert de cet axiome: «les affaires sont les affaires!» Il rêve tout le jour aux fadaises de la poésie; il vante des produits littéraires qui ne furent jamais cotés à la Bourse; il s’enthousiasme pour des écrivains qui, de notoriété publique, moururent sans le sou. C’est épouvantable!...

Ah! si du moins, il se montrait apte à produire une œuvre de rapport. S’il laissait percer le don de célébrer, comme de hautes vertus, les façons d’agir de sa classe. S’il peignait, à l’exemple de M. Georges Ohnet, de chevaleresques ingénieurs et des boulangères vengeresses et cossues. Ou s’il témoignait d’une adroite platitude d’idées comme ce Prévost des marchands de poisons sentimentaux dont la prose gélatineuse tremblote aux étalages d’innombrables périodiques. Alors le père pourrait risquer quelque argent sur les fruits à venir de ce cerveau lucratif.

Mais point: ce jeune homme chérit un idéal qui n’a rien de commun avec celui des grands hommes ci-dessus nommés; il s’exalte pour des chefs-d’œuvre peu rémunérateurs. Et ce n’est point comme un passe-temps, comme une distraction d’amateur aux minutes de loisir qu’il considère la poésie, mais comme un labeur glorieux et désintéressé... qui l’absorbera tout entier.

M. Lœwengard père, méditant sur cette catastrophe, ne pouvait qu’opposer un veto absolu au désir de son fils.

«Je lui sus très mauvais gré de son refus, dit Lœwengard. Des scènes pénibles eurent lieu entre nous. Elles étaient dans la tradition... Au reste, la contradiction trempe une véritable vocation: elle en est l’épreuve; si cette vocation survit, elle sera la plus forte.»

Pour gagner du temps, il accepta de faire son droit. Or, il n’était nullement porté à ce genre d’études. Et tel que nous le connaissons maintenant, nous comprenons qu’avocasser n’était point son fait. On ne le voit pas du tout mâchonnant les Digestes indigestes, affligeant la veuve et consternant l’orphelin, s’égayant ou s’indignant sur commande, puis, sans doute, comme un bon nombre des bavards brevetés qui s’égosillent au Palais, briguant un mandat électif pour faire le charançon à la Chambre ou ruminer au Sénat.

Non, l’amour du Beau le tenait trop fort. C’est pourquoi il ajoute: «En dépit des conseils et des colères paternels, sous les lys et les roses de la Poésie, disparurent les chardons et les ronces de la Chicane.»

Or, épris plus que jamais de littérature, il lut, à cette époque, divers écrits de Maurice Barrès.

Il faut bien se rappeler que Lœwengard était devenu alors, comme dit Montaigne, une intelligence purement livresque. Il appartenait à cette famille d’esprits que la nature n’émeut plus d’une façon directe; il ne la goûtait guère qu’interprétée par les arts. Or, sans aller jusqu’à l’austérité de ce moraliste, un peu touché de jansénisme, qui prétend que «l’art n’est qu’un péché magnifique», on doit admettre qu’une telle disposition poussée à l’excès mène à une paralysie des facultés affectives. C’est-à-dire que l’activité cérébrale développée outre-mesure étouffe, chez celui que possède cette étrange maladie de l’âme, tout élan du cœur, supprime presque les sentiments sociaux.

Exemple: un homme normal voit une maison brûler. Il est saisi par l’horreur du spectacle. Les cris et les appels des habitants, surpris par le feu et cherchant à s’échapper, l’emplissent d’angoisse et de pitié. Il suit, d’un cœur anxieux, les péripéties du sauvetage et il n’a de repos que quand l’élément destructeur est vaincu.

L’esthète, non. Au début, il aura peut-être une velléité de partager l’émotion générale. Mais, presque aussitôt, son sens hypertrophié de l’art ne lui fera plus que suivre, d’un regard charmé, les colorations changeantes de l’incendie; son oreille n’enregistrera les clameurs des sinistrés que comme les accords d’une symphonie pathétique. Il ne s’intéressera pas au dévouement des sauveteurs mais à la qualité plastique de leurs gestes. Puis il se rappellera tel tableau représentant une catastrophe de ce genre et où il admira le savoir-faire du peintre, tel livre où il savoura une description d’embrasement relevée «d’épithètes rares». Il établira une comparaison entre le souvenir de ces fictions et la réalité offerte à ses yeux. Ensuite, comme le zèle charitable et les propos apitoyés de la foule qui l’entoure l’importunent, il s’éloigne en concluant:--Cet incendie est très réussi, ou bien:--cet incendie, je le trouve manqué...

C’est à un desséchement aussi affreux du cœur qu’aboutit le néronisme appris à l’école de Nietzsche; c’est à cette férocité dans l’amour de l’art pour l’art qu’aboutit le culte exclusif de la forme; c’est à ce dédain pour les sentiments charitables exprimés par le grand nombre qu’aboutit la préoccupation de se distinguer de la plèbe.

L’infortuné s’est si follement grisé du vin de l’orgueil, il a tant aspiré à devenir «surhumain», que les plus beaux mouvements d’humanité lui semblent d’ordre inférieur. Il ne peut plus approcher ses lèvres de ce breuvage salutaire que Shakespeare appelle: le lait de la tendresse humaine.

Lœwengard en était donc là quand il découvrit l’œuvre de Barrès. Ce lui fut une révélation. Peut-être est-ce l’individualisme passablement maladif de Sous l’œil des Barbares et du Jardin de Bérénice qui le séduisit tout d’abord. Mais Barrès a vite renoncé à cette attitude de dilettante énervé. Les livres qui suivirent annoncent sa marche vers une conception plus saine de la vie. Il la réalisa enfin cette conception et, par là, il fournit au jeune dévoyé de l’art pour l’art, non seulement une méthode pour se connaître soi-même, mais encore les moyens de se rattacher à ses traditions et à sa race[25].

[25] On sait avec quelle logique merveilleuse, avec quel sens du réel, Barrès accomplit son évolution. Des livres comme les «romans de l’énergie nationale», comme cette Colline inspirée, dont les dernières pages opposent l’ordre éternel aux désordres du sens propre, sont en effet d’un grand secours aux âmes errantes qui souffrent de leurs vagabondages esthétiques et qui cherchent à s’enraciner. Barrès est, à l’heure actuelle, probablement, le plus français de nos écrivains; puisse-t-il en outre acquérir la foi profonde dans les vérités promulguées par l’Église. Ce sera le couronnement nécessaire de son œuvre.

Par la lecture de Barrès, Lœwengard commença de pressentir le lieu stable où il pourrait se reposer un jour. Il étouffait dans une serre chaude; l’auteur des Déracinés y fit entrer un peu de l’air du dehors. Aussi affirme-t-il: «En attendant que sur mon chemin de Damas, je rencontrasse le Maître unique, l’unique Religion, l’unique Prince des hommes, je choisis pour «intercesseur» Maurice Barrès.»--Bien entendu, intercesseur n’est pas pris au sens religieux.

Plein de reconnaissance et n’étant point l’homme des demi-mesures, il partit aussitôt pour Paris afin de remercier celui qui venait de le tirer de l’artificiel.

Cette spontanéité dans la gratitude rend Lœwengard fort sympathique. Ce n’est pas un esprit ni un cœur médiocres qui auraient de ces élans. Dès ce moment, on peut prévoir que le jour où la seule Vérité lui deviendra évidente, il ira vers elle avec le même généreux empressement.

Il est écrit que «le Royaume du Ciel souffre violence». Violent dans le bien comme il fut violent dans le mal, Lœwengard méritera bientôt de l’investir.

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