‹ Quand l'esprit souffleChapitre 39 sur 57 · XV

XV

«Avant de me régénérer dans l’eau du baptême, écrit le converti, Dieu voulut m’éprouver, me forcer à rentrer en moi-même, abattre mon orgueil, mon double orgueil judaïque et païen, m’humilier dans la douleur et le repentir... J’avais péché terriblement et de toutes façons. Il était juste que j’expiasse mon passé de débauche et de superbe...»

C’est pourquoi, à l’automne de 1906, il tomba gravement malade. Une anémie incoercible le rendait «plus faible qu’un vieillard de quatre-vingt-dix ans»; il ruisselait de sueur au moindre effort physique ou mental; il était incapable d’écrire, de lire et même d’entendre lire; l’insomnie l’écrasait; il souffrait d’une façon continuelle.

Et pourtant, à travers tous ces maux, «une conscience parfaitement lucide, une intelligence parfaitement raisonnable» lui conservaient la faculté de s’analyser, la force de se reconnaître justement puni de ses fautes, le pouvoir de suivre la marche du Surnaturel dans son âme.

Cette lucidité, si à l’encontre des lois physiologiques, est un des signes les plus évidents de l’action divine. En effet, ne constatons-nous pas tous les jours que, chez un malade gravement atteint, la dépression mentale suit le délabrement corporel? Cela se vérifie plus particulièrement chez les anémiés tels que l’était alors Lœwengard.

Or, au contraire, chez ce malade qui aspire à Dieu, qui est travaillé, vivifié par la Grâce divine, les souffrances physiques ne font qu’aiguiser, pour ainsi dire, ses fonctions intellectuelles. Il y a là un fait précis qu’il est facile de relever au cours de beaucoup de conversions. Les lecteurs de Du Diable à Dieu se rappelleront peut-être que, moi aussi, je connus un état analogue.

Autre remarque: si, comme le prétend le rationalisme, la conversion n’était que la résultante d’une exaltation maladive, le produit d’une imagination blasée, avide d’émotions imprévues, où le pécheur repentant trouverait-il l’énergie de persévérer? La logique naturelle exigerait que, déçu dans son espoir d’une félicité anormale par la foi, gratifié, au contraire, de souffrances opiniâtres, il se rebutât. Car il se rendrait compte qu’il fut le jouet d’une illusion. Et, plein de rancune contre la chimère qui le leurra, il retournerait, avec une morne fureur, à ses égarements de naguère.

Chez le néophyte, rien de pareil: plus il souffre, plus la Grâce lui donne l’intuition que cette épreuve le purifie, plus son désir d’être à Dieu s’accroît. Et alors, non seulement il se résigne, mais encore il trouve une joie paisible à pâtir. C’est comme s’il goûtait d’un fruit dont la pulpe très amère à la bouche le remplit de suavité dès que, domptant la nature, il a pris sur lui de l’avaler.

Ainsi soutenu, Lœwengard put supporter les angoisses d’une période où l’esprit, amputé de ses habitudes néfastes, erre à la recherche des ailes qui le porteront au seuil étoilé du paradis. Il connut, pour la première fois, le bienfait de la prière, humble, confiante, imprégnée d’amour de Dieu, plus puissante pour atteindre le Ciel que toute spéculation de l’esprit. Il écrit:

«Devenu catholique d’intelligence par l’étude et la réflexion, la maladie me rendait semblable à ces simples, ces enfants, ces ignorants, la vaste foule malheureuse souffrant dans son âme et dans son corps; et, comme le moins intellectuel de mes frères, je m’agenouillais, sanglotant:--Mon Dieu, ayez pitié de moi! Cœur Sacré de Jésus, secourez-moi! Cœur immaculé de Marie, priez pour moi!

«Et toujours, après ces élans de prière, la sérénité, la patience, la résignation et l’espoir entraient doucement dans mon âme dolente, la consolaient, l’apaisaient. Qu’elles étaient loin de moi, détachées de moi, les orgueilleuses philosophies subtiles et vaines. Raisonnements des sophistes, élégant scepticisme d’Anatole France, jongleur d’idées, surhumanisme de Nietzsche, pauvre homme perdu dix ans dans la démence, combien vous étiez incapables de me toucher, de me relever, de m’insuffler la vie!...»

La maladie s’aggravant, il se rendit, accompagné de sa femme, à Bandol, petit port de la Méditerranée. Le médecin, qui avait conseillé cette villégiature, en attendait une amélioration.

«Or, dit Lœwengard, ce séjour ne m’apporta que peu de soulagement; j’avais repris meilleur aspect mais la dépression nerveuse restait la même...»

Par surcroît, sa femme qui le soignait avec beaucoup de dévouement mais qui, jusqu’alors, était demeurée incroyante, tomba malade également.

C’était, cette nouvelle tribulation, une grâce nouvelle car, frappée de la sorte auprès de son mari douloureux, la pauvre égarée comprit qu’elle expiait ses péchés de satanisme. «Elle revint, de toute son âme meurtrie, à la religion de son enfance; elle se confessa; dans la rustique Église de Bandol, elle reçut le Sauveur qu’elle avait délaissé pendant tant d’années.»

La guérison s’ensuivit. Et Lœwengard, touché jusqu’au fond du cœur par la rédemption de sa femme, n’en désira que plus fort d’entrer dans l’Église.

Or, à peine revenu à Lyon, il fut atteint par une épreuve d’un autre genre. Son père, dont le commerce périclitait sans qu’il le sût, fit une faillite où la fortune de la famille s’engloutit tout entière. Lœwengard passa, du jour au lendemain, d’une large aisance à la pauvreté totale.

Il était déjà tellement pénétré d’esprit chrétien qu’il accueillit cette catastrophe avec une résignation parfaite: «Votre justice est terrible, ô mon Dieu, mais elle est la justice. Telles furent les seules paroles que je prononçai.»

D’ailleurs, les obscurités de la nuit purificatrice se dissipaient en lui. Peu lui importaient désormais les revers matériels; il n’avait plus qu’une idée, qu’un désir: le baptême, la communion. Cette soif de l’eau salvatrice, cette faim de l’Eucharistie, c’étaient les signes que l’œuvre de la conversion était accomplie: la Grâce illuminante, ayant rétabli l’ordre et la paix en lui, arrivait à son apogée; il avait correspondu héroïquement à cette Grâce en acceptant la pauvreté avec la maladie sans plaintes ni murmures; son âme loyale, tirée miraculeusement de l’orgueil, de la débauche et de la richesse, reçut sa récompense. Une aube d’azur et de blanches clartés se leva pour son baptême. Et ce fut le 8 décembre 1908, fête de l’Immaculée Conception.

On lira les pages où il dit son allégresse et sa reconnaissance. Elles expriment, avec la simplicité qu’il fallait, son émotion en ce jour-là...

Pour nous, chantons Magnificat.

Et prions pour sa persévérance. Car, comme tous ceux qui ont absorbé les poisons de la théosophie, il est guetté par le Mauvais qui fera tout pour le replonger dans le cloaque de la Gnose orgueilleuse.

Note I

Voici ce que saint Paul dit de la rédemption des Juifs dans l’Épître aux Romains:

«Par le péché des Juifs, le salut est venu aux Gentils qui devaient ainsi leur donner de l’émulation. Si leur péché est la richesse du monde et leur diminution la richesse des Gentils, combien plus encore leur plénitude?... Car si leur perte est la réconciliation du monde, que sera leur rappel sinon une résurrection. Si les prémices sont saintes, la masse l’est aussi; et si la racine est sainte, les rameaux le sont aussi.

«Si donc quelques-uns des rameaux ont été rompus et si toi, qui n’étais qu’un olivier sauvage, tu as été enté en eux et rendu participant de la racine et de la sève de l’olivier franc, ne te glorifie point aux dépens des rameaux...

«Tu diras sans doute:--Les rameaux ont été brisés pour que je fusse enté. Fort bien: c’est à cause de leur incrédulité qu’ils ont été rompus... Mais s’ils ne demeurent point dans leur incrédulité, ils seront entés car Dieu est puissant pour les enter de nouveau. En effet, si tu as été coupé de l’olivier sauvage, ta tige naturelle, et enté contre nature sur l’olivier franc, à combien plus forte raison ceux qui sont les rameaux naturels seront-ils entés sur leur propre olivier!...

«Il est vrai que, selon l’Évangile, ils sont ennemis à cause de vous; mais, selon l’élection, ils sont aimés à cause de leurs pères. Parce que les dons et la vocation de Dieu sont sans repentir. Comme donc, autrefois, vous-mêmes, vous n’avez pas cru à Dieu et que, maintenant, vous avez obtenu miséricorde à cause de leur incrédulité, ainsi eux, maintenant, n’ont pas cru pour que miséricorde vous fût faite et qu’à leur tour ils obtiennent miséricorde. Car Dieu a tout renfermé dans l’incrédulité pour faire miséricorde à tous...»

Ce texte, si profond, sous sa forme imagée, montre la solidarité surnaturelle qui nous unit aux Juifs: ils ont préparé le salut des Gentils, ils ont enfanté l’Église; au dernier jour, l’Église enfantera leur salut.

Si donc il est légitime de prendre des précautions contre la malfaisance actuelle des Juifs, n’oublions pas qu’au point de vue surnaturel, nous devons les respecter comme les témoins, malgré eux, de notre foi--comme prédestinés au Salut.

Note II

Les persécutions effroyables subies par les Juifs n’eurent point pour cause leur religion, comme le prétendent, sans preuve, les rationalistes, mais bien le fait que partout où ils prenaient pied, ils se rendaient insupportables par leur usure et par leur insolence. Renan, qui n’est pas suspect d’animosité contre Israël, puisque il se montra toujours fort respectueux à l’égard des plus riches de ce peuple, a dit, avec raison, dans son livre l’Antechrist: «Quand toutes les nations et tous les siècles vous ont persécuté, il faut bien qu’il y ait à cela quelque motif. Le Juif, jusqu’à notre temps, s’insinuait partout en réclamant le droit commun. Mais en réalité le Juif n’était pas dans le droit commun: il gardait son statut particulier. Il voulait avoir les garanties de tous et, par-dessus le marché, ses exceptions, ses lois à lui. Il voulait les avantages d’une nation sans participer aux charges des nations.» Oui, sans participer aux charges des nations mais au contraire en parasites qui sucent leur substance. C’est ce qui les fit chasser de Rome, maintes fois, sous les empereurs et notamment sous Claude. C’est plus tard ce qui déchaîna si souvent les peuples contre eux. Et alors qui les protégea?--L’Église, les Papes qui les prenaient sous leur sauvegarde, comme mille textes le prouvent à tout homme de bonne foi.

Il faut donc le répéter: l’antisémitisme n’est pas un fait d’ordre religieux; c’est un fait d’ordre social. Un catholique sera antisémite parce qu’il est patriote mais non parce qu’il va à la messe.

PAUL CLAUDEL

--Elle est retrouvée!...

--Qui?

--L’Éternité!

Arthur Rimbaud

Le chapitre précédent était presque terminé quand me tomba sous les yeux le récit que l’auteur de l’Annonce faite à Marie et de tant d’autres belles œuvres publia, de sa conversion, dans la Revue de la Jeunesse.--Claudel ayant eu la gracieuseté de m’autoriser à le reproduire, je le donne ici car il montre, avec une admirable clarté, le travail de la Grâce sur une âme loyale. Et il vient à l’appui de ma thèse que nulles circonstances d’ordre purement naturel ne suffisent à expliquer le miracle de la conversion.

Je n’y ajouterai aucun commentaire. Je ferai seulement remarquer combien il est impressionnant que Claudel ait retrouvé le sens du surnaturel par les écrits de cet Arthur Rimbaud dont je parle dans le chapitre sur Verlaine. Quelle étrange destinée que celle de cet aventurier qui, de quatorze à dix-sept ans, manifesta, en des poèmes et des proses d’une étourdissante beauté, un génie échappant à toute classification et qui, ensuite, laissa de côté la littérature pour se faire trafiquant en Abyssinie!

--C’est le cas de s’écrier: l’Esprit souffle où il veut!...

RELATION DE CLAUDEL

Je suis né le 6 août 1868. Ma conversion s’est produite le 25 décembre 1886. J’avais donc dix-huit ans. Mais le développement de mon caractère était déjà à ce moment très avancé.

Bien que rattachée des deux côtés à des lignées de croyants qui ont donné plusieurs prêtres à l’Église, ma famille était indifférente, et, après notre arrivée à Paris, devint nettement étrangère aux choses de la foi. Auparavant, j’avais fait une bonne première Communion, qui, comme pour la plupart des jeunes garçons, fut à la fois le couronnement et le terme de mes pratiques religieuses.

J’ai été élevé, ou plutôt instruit, d’abord par un professeur libre, puis dans des collèges (laïques) de province, puis enfin au lycée Louis-le-Grand. Dès mon entrée dans cet établissement j’avais perdu la foi, qui me semblait inconciliable avec la pluralité des mondes (!!!). La lecture de la Vie de Jésus de Renan fournit de nouveaux prétextes à ce changement de convictions que tout, d’ailleurs, autour de moi, facilitait ou encourageait.

Que l’on se rappelle ces tristes années quatre-vingts, l’époque du plein épanouissement de la littérature naturaliste. Jamais le joug de la matière ne parut mieux affermi. Tout ce qui avait un nom dans l’art, dans la science et dans la littérature était irréligieux. Tous les (soi-disants) grands hommes de ce siècle finissant s’étaient surtout distingués par leur hostilité à l’Église. Renan régnait. Il présida la dernière distribution de prix du lycée Louis-le-Grand à laquelle j’assistai et il me semble que je fus couronné de ses mains. Victor Hugo venait de disparaître dans une apothéose.

A dix-huit ans, je croyais donc ce que croyaient la plupart des gens dits cultivés de ce temps. La forte idée de l’individuel et du concret était obscurcie en moi. J’acceptais l’hypothèse moniste et mécaniste dans toute sa rigueur, je croyais que tout était soumis aux «lois», et que ce monde était un enchaînement dur d’effets et de causes que la science allait arriver après-demain à débrouiller parfaitement. Tout cela me semblait d’ailleurs fort triste et fort ennuyeux. Quant à l’idée du devoir kantien, que nous présentait mon professeur de philosophie, M. Burdeau, jamais il ne me fut possible de la digérer.

Je vivais d’ailleurs dans l’immoralité et peu à peu je tombai dans un état de désespoir. La mort de mon grand-père que j’avais vu de longs mois rongé par un cancer à l’estomac m’avait inspiré une profonde terreur et la pensée de la mort ne me quittait pas. J’avais complètement oublié la religion et j’étais à son égard dans une ignorance de sauvage.

La première lueur de vérité me fut donnée par la rencontre des livres d’un grand poète, à qui je dois une éternelle reconnaissance, et qui a eu dans la formation de ma pensée une part prépondérante: Arthur Rimbaud. La lecture des Illuminations, puis, quelques mois après, d’Une saison en enfer, fut pour moi un événement capital. Pour la première fois, ces livres ouvraient une fissure dans mon bagne matérialiste et me donnaient l’impression vivante et presque physique du surnaturel. Mais mon état habituel d’asphyxie et de désespoir restait le même.

Tel était le malheureux enfant qui, le 25 décembre 1886, se rendit à Notre-Dame de Paris pour y suivre les offices de Noël. Je commençais alors à écrire et il me semblait que dans les cérémonies catholiques, considérées avec un dilettantisme supérieur, je trouverais un excitant approprié et la matière de quelques exercices décadents. C’est dans ces dispositions que, coudoyé et bousculé par la foule, j’assistai, avec un plaisir médiocre, à la grand’messe. Puis, n’ayant rien de mieux à faire, je revins aux vêpres. Les enfants de la maîtrise en robes blanches et les élèves du Petit Séminaire de Saint-Nicolas-du-Chardonnet qui les assistaient étaient en train de chanter ce que je sus plus tard être le Magnificat. J’étais moi-même debout dans la foule, près du second pilier à l’entrée du chœur, à droite du côté de la sacristie.

Et c’est alors que se produisit l’événement qui domine toute ma vie. En un instant, mon cœur fut touché et je crus. Je crus, d’une telle force d’adhésion, d’un tel soulèvement de tout mon être, d’une conviction si puissante, d’une telle certitude ne laissant place à aucune espèce de doute, que, depuis, tous les livres, tous les raisonnements, tous les hasards d’une vie agitée n’ont pu ébranler ma foi, ni, à vrai dire, la toucher. J’avais eu tout à coup le sentiment déchirant de l’innocence, de l’éternelle enfance de Dieu, une révélation ineffable. En essayant, comme je l’ai fait souvent, de reconstituer les minutes qui suivirent cet instant extraordinaire, je retrouve les éléments suivants qui cependant ne formaient qu’un seul éclair, une seule arme dont la Providence divine se servait pour atteindre et s’ouvrir enfin le cœur d’un pauvre enfant désespéré: «Que les gens qui croient sont heureux!--Si c’était vrai, pourtant?--C’est vrai!--Dieu existe, il est là. C’est quelqu’un, c’est un être aussi personnel que moi!--Il m’aime, il m’appelle.» Les larmes et les sanglots étaient venus et le chant si tendre de l’Adeste ajoutait encore à mon émotion.

Émotion bien douce où se mêlait cependant un sentiment d’épouvante et presque d’horreur! Car mes convictions philosophiques étaient entières, Dieu les avait laissées dédaigneusement où elles étaient; je ne voyais rien à y changer, la religion catholique me semblait toujours le même trésor d’anecdotes absurdes, ses prêtres et les fidèles m’inspiraient la même aversion qui allait jusqu’à la haine et jusqu’au dégoût. L’édifice de mes opinions et de mes connaissances restait debout et je n’y voyais aucun défaut. Il était seulement arrivé que j’en étais sorti. Un être nouveau et formidable, avec de terribles exigences pour le jeune homme et l’artiste que j’étais, s’était révélé que je ne savais comment concilier avec rien de ce qui m’entourait. L’état d’un homme qu’on arracherait d’un seul coup de sa peau pour le planter dans un corps étranger au milieu d’un monde inconnu est la seule comparaison que je puisse trouver pour exprimer cet état de désarroi complet. Ce qui était le plus répugnant à mes opinions et à mes goûts, c’est cela pourtant qui était vrai, c’est cela dont il fallait, bon gré mal gré, que je m’accommodasse. Ah! ce ne serait pas du moins sans avoir essayé tout ce qu’il m’était possible pour résister.

Cette résistance a duré quatre ans. J’ose dire que je fis une belle défense et que la lutte fut loyale et complète. Rien ne fut omis. J’usai de tous les moyens de résistance et je dus abandonner l’une après l’autre des armes qui ne me servaient à rien. Ce fut la grande crise de mon existence, cette agonie de la pensée dont Arthur Rimbaud a écrit: «Le combat spirituel est aussi brutal que la bataille d’hommes. Dure nuit! le sang séché fume sur ma face!» Les jeunes gens qui abandonnent si facilement la foi ne savent pas ce qu’il en coûte pour la recouvrer et de quelles tortures elle devient le prix. La pensée de l’enfer, la pensée aussi de toutes les beautés et de toutes les joies dont, à ce qu’il me paraissait, mon retour à la vérité devait m’imposer le sacrifice, étaient surtout ce qui me retirait en arrière. Mais enfin, dès le soir même de ce mémorable jour à Notre-Dame, après que je fus rentré chez moi par ces rues pluvieuses qui me semblaient maintenant si étranges, j’avais pris une bible protestante qu’une amie allemande avait donnée autrefois à ma sœur Camille, et pour la première fois j’avais entendu l’accent de cette voix si douce et si inflexible qui n’a cessé de retentir dans mon cœur. Je ne connaissais que par Renan l’histoire de Jésus, et, sur la foi de cet imposteur, j’ignorais même qu’il se fût jamais dit le Fils de Dieu. Chaque mot, chaque ligne démentait, avec une simplicité majestueuse, les impudentes affirmations de l’apostat et me dessillait les yeux. C’était vrai, je l’avouais avec le Centurion, oui, Jésus était le Fils de Dieu. C’est à moi, Paul, entre tous, qu’il s’adressait, et il me promettait son amour. Mais en même temps, si je ne le suivais pas, il ne me laissait d’autre alternative que la damnation. Ah! je n’avais pas besoin qu’on m’expliquât ce qu’était l’enfer: j’y avais fait ma «saison». Ces quelques heures m’avaient suffi pour me montrer que l’enfer est partout où n’est pas Jésus-Christ. Et que m’importait le reste du monde auprès de cet être nouveau et prodigieux qui venait de m’être révélé?

C’était l’homme nouveau en moi qui parlait ainsi, mais l’ancien résistait de toutes ses forces et ne voulait rien abandonner de cette vie qui s’ouvrait à lui. L’avouerai-je? Au fond, le sentiment le plus fort qui m’empêchait de déclarer mes convictions était le respect humain. La pensée d’annoncer à tous ma conversion, de dire à mes parents que je voulais faire maigre le vendredi, de me proclamer moi-même un de ces catholiques tant raillés, me donnait des sueurs froides, et par moments la violence qui m’était faite me causait une véritable indignation. Mais je sentais sur moi une main ferme.

Je ne connaissais pas un prêtre. Je n’avais pas un ami catholique.

L’étude de la religion était devenue mon intérêt dominant. Chose curieuse! l’éveil de l’âme et celui des facultés poétiques se faisait chez moi en même temps, démentant mes préjugés et mes terreurs enfantines. C’est à ce moment que j’écrivis les premières versions de mes drames Tête d’or et la Ville. Quoique étranger encore aux sacrements, déjà je participais à la vie de l’Église, je respirais enfin et la vie pénétrait en moi par tous les pores. Les livres qui m’ont le plus aidé à cette époque sont d’abord les Pensées de Pascal, ouvrage inestimable pour ceux qui cherchent la foi, bien que son influence ait souvent été funeste; les Élévations sur les mystères et les Méditations sur les Évangiles de Bossuet, et ses autres traités philosophiques; le poème de Dante et les admirables récits de la Sœur Emmerich. La Métaphysique d’Aristote m’avait nettoyé l’esprit et m’introduisait dans les domaines de la véritable raison. L’Imitation appartenait à une sphère trop élevée pour moi et ses deux premiers livres m’avaient paru d’une dureté terrible.

Mais le grand livre qui m’était ouvert et où je fis mes classes, c’était l’Église! Louée soit à jamais cette grande Mère majestueuse aux genoux de qui j’ai tout appris! Je passais tous mes dimanches à Notre-Dame et j’y allais le plus souvent possible en semaine. J’étais alors aussi ignorant de ma religion qu’on peut l’être du bouddhisme, et voilà que le drame sacré se déployait devant moi avec une magnificence qui surpassait toutes mes imaginations. Ah! ce n’était plus le pauvre langage des livres de dévotion! C’était la plus profonde et la plus grandiose poésie, les gestes les plus augustes qui aient jamais été confiés à des êtres humains. Je ne pouvais me rassasier du spectacle de la messe et chaque mouvement du prêtre s’inscrivait profondément dans mon esprit et dans mon cœur. La lecture de l’Office des morts, de celui de Noël, le spectacle des jours de la Semaine Sainte, le sublime chant de l’Exultet, auprès duquel les accents les plus enivrés de Sophocle et de Pindare me paraissaient fades, tout cela m’écrasait de respect, de joie, de reconnaissance, de repentir et d’adoration. Peu à peu, lentement et péniblement, se faisait jour dans mon cœur cette idée que l’art et la poésie sont aussi des choses divines, et que les plaisirs de la chair, loin de leur être indispensables, leur sont au contraire un détriment. Combien j’enviais les heureux chrétiens que je voyais communier! Quant à moi, j’osais à peine me glisser parmi ceux qui, à chaque vendredi de Carême, venaient baiser la couronne d’épines.

Cependant les années passaient et ma situation devenait intolérable. Je priais Dieu avec larmes, en secret et cependant je n’osais ouvrir la bouche. Pourtant, chaque jour, mes objections devenaient plus faibles et l’exigence de Dieu plus dure. Ah! que je le connaissais bien à ce moment et que ses touches sur mon âme étaient fortes! Comment ai-je trouvé le courage d’y résister? La troisième année je lus les Écrits posthumes, de Baudelaire, et je vis qu’un poète, que je préférais à tous les poètes français avait retrouvé la foi dans les dernières années de sa vie et s’était débattu dans les mêmes angoisses et les mêmes remords que moi. Je réunis mon courage et j’entrai un après-midi dans un confessionnal de Saint-Médard, ma paroisse. Les minutes où j’attendis le prêtre sont les plus amères de ma vie. Je trouvai un vieil homme qui parut fort peu ému d’une histoire qui à moi semblait si intéressante; il me parla des «souvenirs de ma première Communion» (à ma profonde vexation), et m’ordonna avant toute absolution de déclarer ma conversion à ma famille: en quoi aujourd’hui je ne puis lui donner tort. Je sortis de la boîte, humilié et courroucé, et n’y revins que l’année suivante, lorsque je fus décidément forcé, réduit et poussé à bout. Là, dans cette même église Saint-Médard, je trouvai un jeune prêtre miséricordieux et fraternel, M. l’abbé Ménard, qui me réconcilia, et plus tard le saint et vénérable ecclésiastique, l’abbé Villaume, qui fut mon directeur et mon père bien-aimé, et dont, du ciel où il est maintenant, je ne cesse de sentir sur moi la protection. Je fis ma seconde communion en ce même jour de Noël, le 25 décembre 1890, à Notre-Dame.

Note

Je n’ai qu’une remarque à faire touchant cette relation si précise et si émouvante. Claudel dit que, tandis que la Grâce opérait aux profondeurs de son âme, à la surface, il croyait se conformer encore à ses habitudes d’esprit antérieures. La lutte dura quatre ans!--Je relève, une fois de plus, ce que j’ai déjà noté plus haut: quand la Grâce a touché un homme à fond, il suit parfois encore quelque temps sa route coutumière, en vertu de la vitesse acquise, mais les mobiles qui le poussaient n’ont plus de consistance. Et il se transforme peu, à peu, à travers de grandes souffrances. Or quel est l’homme qui, pouvant se dérober à ces épreuves, s’y soumettrait néanmoins si une force supérieure et indéfinissable ne l’y obligeait?

Cette fois encore, ma thèse me semble confirmée à savoir que: des causes purement naturelles ne suffisent pas à expliquer le miracle d’une conversion.

C’est pourquoi j’ai tenu à ajouter à ce livre le récit de Claudel.

UN MERCREDI DES CENDRES IL ARRIVA QUE...

Seigneur, tu nous as faits pour toi, et notre cœur est dans l’inquiétude jusqu’à ce qu’il repose en toi.

Saint Augustin: Confessions I.

Dans les chapitres précédents j’ai analysé des conversions dont le récit a été publié. Dans celui-ci et dans le suivant, j’expose le cas de deux convertis qui, parce que je leur ai représenté qu’une relation de leur marche vers Dieu pouvait inciter quelques âmes en peine à suivre leur exemple, m’autorisent à parler d’eux. Mais, comme ils sont très humbles l’un et l’autre, ils ont stipulé que je cacherais leur personnalité sous un pseudonyme et que je ne donnerais aucune indication de nature à mettre sur leur trace. Il va de soi que je me suis conformé à leur désir.

Nous appellerons donc simplement Robert--prénom qui n’est pas le sien--celui dont on va lire la confession.

Ainsi qu’il est arrivé plusieurs fois, Dieu a daigné se servir du très pauvre instrument que je suis pour aider Robert à se reconnaître dans ses crises de conscience. Dès qu’il fut à point pour le Sacrement de Pénitence, un bon prêtre prit la direction de son âme. Je n’eus plus à intervenir que pour l’encourager dans la voie étroite et surtout pour demander à des âmes ferventes de former autour de lui un brasier de prières.

Quand je reçus sa première lettre, j’étais en voyage pour le service de l’Église et je me déplaçais presque chaque jour. La missive me rejoignit dans une ville où je ne me trouvais que pour vingt-quatre heures. Elle était insuffisamment affranchie, surchargée d’adresses successives, la dernière à peu près illisible. Il y avait donc bien des chances pour qu’elle s’égarât ou fût mise au rebut par la poste. Je vis une circonstance providentielle dans le fait qu’elle me fût parvenue et je répondis aussitôt[30].

[30] En d’autres occasions des lettres importantes pour le bien d’une ou de plusieurs âmes atteignirent de même fort à l’imprévu «le trimardeur de la Sainte Vierge». Il fallait vraiment que le Bon Dieu n’eût personne sous la main pour requérir de la sorte une aussi mince balayure du monde!...

Une correspondance active s’ensuivit.--On trouvera ci-dessous les lettres de Robert. Je n’en ai supprimé que les phrases qui me concernent et quelques confidences n’ayant point rapport aux opérations de la Grâce sur cette âme, ou d’un ordre trop spécial pour prendre place dans un livre qui désire aller dans toutes les mains. Au surplus ces omissions--peu nombreuses--n’enlèvent rien à la clarté du récit. Enfin, j’ai fait le rebouteux pour quelques phrases bancales et j’ai indiqué brièvement le sens de mes réponses. Là s’arrête mon intervention. Tout le reste est de Robert.

PREMIÈRE LETTRE

Je me décide à vous écrire parce que je viens de lire deux de vos livres: Du diable à Dieu et Sous l’Étoile du Matin. Je les aperçus, l’autre jour, à l’étalage d’une librairie religieuse. Je ne sais pourquoi, ces titres m’intriguèrent: je ne vous connaissais pas du tout et je n’avais aucune idée de ce que pouvaient contenir ces volumes. J’entrai dans la boutique; je les achetai et je les lus d’un seul trait...

Suivent deux phrases à moi personnelles que je supprime. Puis Rohert reprend:

Je ne suis pas bien sûr d’être en voie de me convertir; l’état de mon âme me reste obscur. Mais comme vous avez remué en moi des sentiments dont je me rends mal compte, j’ose espérer que vous consentirez à me donner votre avis...

Suivent des excuses superflues sur son importunité, puis il continue:

Pour vous faire saisir où j’en suis, il faut que je vous explique mon passé et que je vous raconte un fait récent qui m’a troublé au delà de toute mesure. Je ne puis m’empêcher d’y attacher tant d’importance que si je ne me sentais, d’autre part, totalement lucide, je me croirais en proie à une obsession maladive.

J’ai trente-deux ans, une fortune qui, sans être très considérable, me dispense du souci de me créer des ressources. Mon père et ma mère moururent à quelques jours de distance, d’une grippe infectieuse, lorsque j’avais quatre ans: c’est vous dire que je ne les ai guère connus. Il m’est resté une sœur de deux ans plus jeune que moi, qui est entrée au Carmel à vingt et un ans.

Nous eûmes pour tuteur un oncle du côté maternel, veuf, sans enfants, très mondain et qui ne s’occupait pas beaucoup de nous. Ma sœur fut mise en pension dans un couvent. Pour moi, je logeais chez mon oncle et je suivais les cours d’un lycée parisien. Mon éducation religieuse fut très sommaire. Une vieille bonne m’apprit mes prières. Je les répétais machinalement, matin et soir, sans y attacher beaucoup de signification: on m’avait dit que Dieu existait et qu’il était convenable de le prier. J’avais admis la chose sans discussion, car j’étais un enfant docile et j’obéissais à cette «convenance» de la même façon que je prenais soin de manger proprement et de montrer de la déférence aux personnes âgées.

A onze ans, je suivis le catéchisme à ma paroisse. Je ne sais si le vicaire qui nous instruisait manquait d’éloquence ou de zèle, mais le fait est que je ne ressentis aucune ferveur: je récitais correctement le chapitre prescrit, je répondais correctement aux interrogations, tout comme au lycée j’apprenais correctement la leçon du jour et j’assistais à la classe sans trop de dissipation.

La veille de ma première communion, ainsi qu’il m’avait été recommandé, je priai mon tuteur de me pardonner les peines que je lui avais causées. C’était le soir, après dîner; il allait partir pour son cercle et parut assez étonné de me voir m’agenouiller devant lui. Quand j’eus formulé ma requête en des termes appris par cœur, il se rappela la cérémonie du lendemain et que même il avait promis d’y assister. Il ne me laissa pas finir; me tapotant la joue il me dit:--Oui, oui, c’est entendu... Tu es un bon garçon, sage comme une petite fille; je n’ai rien à te reprocher...

Puis s’adressant au valet de chambre qui lui tendait son chapeau et sa canne:--Demain matin, vous me ferez souvenir qu’il faut que j’aille à la première communion du petit.

Un point, c’est tout.

La nuit suivante, je dormis paisiblement, sans être troublé par l’approche de cet acte dont personne ne m’avait fait concevoir la portée. Le lendemain, en communiant, je n’éprouvai aucune émotion particulière: j’étais seulement préoccupé de me tenir convenablement. J’avais conscience de remplir un devoir et de le remplir avec correction--rien de plus. Retourné à ma place, je récitai mentalement mon action de grâces telle qu’on me l’avait fait apprendre. Puis je n’y pensai plus.

Par la suite, je renouvelai, je reçus la confirmation toujours dans les mêmes dispositions d’obéissance paisible. J’allais le dimanche à la grand’messe de ma paroisse, je faisais mes Pâques--bref j’étais, au point de vue religieux, un petit automate remonté une fois pour toutes et dont les rouages fonctionnaient correctement.

Vous constaterez que j’insiste sur la «correction». C’est que ce mot représente, avec la plus grande exactitude, la règle de vie qui m’avait été inculquée, que j’avais acceptée sans peine et qui régissait toutes mes manières d’être: ne se faire remarquer en rien.

Ainsi, au lycée, je ne me rangeais ni parmi les premiers ni parmi les cancres; je restais dans la moyenne. Mes bulletins mensuels se résumaient par la note: assez bien. Aux distributions de prix, je recueillais deux ou trois accessits: latin, histoire, composition française. Je passai mon baccalauréat à dix-huit ans, toujours avec la note: assez bien.

Cette formalité accomplie, mon oncle me demanda pour quelle carrière je me sentais du goût. Cette question m’embarrassa car je n’y avais jamais réfléchi.

--Je ne sais pas, répondis-je.

Mon oncle me traita, en riant, de «jeune mollusque». Puis comme je gardais le silence--non parce que je me trouvais offensé mais parce que l’expression me paraissait, en somme, assez exacte,--il ajouta:--Bah! tu as le temps de te décider; ta fortune est suffisante pour que tu ne sois pas obligé de courir tout de suite après quelque emploi. Attendons que tu fasses ton service militaire. Si le métier te plaît, tu pourras rester dans l’armée, gagner, en passant par Saumur ou Saint-Maixent, ton galon de sous-lieutenant et suivre ensuite la filière. Un officier muni de quelques rentes ne s’ennuie pas et peut se marier--correctement. D’ailleurs, nous avons un parent général, qui commande une division je ne sais plus trop où, dans le Midi. Il a su se mettre bien avec les fripouilles du gouvernement. Je te recommanderai à lui et il te pistonnera... Cela te va-t-il?

--Cela m’est égal, répliquai-je.

La période de temps qui s’écoula jusqu’à mon départ pour le service ne présenta rien de saillant. J’ai beau essayer d’y relever quelque incident notable, je la vois comme une plaine grise sous un ciel un peu couvert.

Je n’avais point d’amis--tout au plus des camarades avec qui je me tenais en des termes d’indifférence polie. Je n’étais pas un anachorète, mais la «noce» outrancière et persévérante m’ennuyait. Je faisais des visites dans nos relations très étendues; j’étais invité à des bals et à des dîners; j’allais assez souvent aux courses et au théâtre. Je menais une existence vide et--correcte, dont ma passivité s’accommodait: j’étais le bon jeune homme dont on ne dit rien.

Ma sœur, je la connaissais à peine. J’allais quelquefois la voir à son couvent; je lui portais des pralines ou des marrons glacés; je lui posais quelques questions sur sa santé puis je m’en allais.

Elle était beaucoup plus vivante que moi. Je me rappelle maintenant qu’elle avait parfois des élans de tendresse qui m’étonnaient. Déconcertée par ma froideur, elle les réprimait, de sorte que nul lien ne se noua entre nous. J’ajoute qu’elle passait toutes ses vacances à la campagne chez une vieille cousine dont je ne savais rien, sinon qu’elle était fort pieuse.

Au régiment, je fus--correct. Je m’y ennuyais passablement mais je me pliai sans effort à la discipline et j’appris d’une façon suffisante le maniement d’arme et la théorie. Mon temps près de finir, mon tuteur me demanda si je voulais persister. Or je ne me sentais nullement la vocation militaire: j’étais monté au grade de sergent, cela contentait mon ambition. Je partis donc avec ma classe.

J’ajoute qu’au régiment, je perdis l’habitude d’aller à la messe et de communier à Pâques--non par incrédulité réelle, mais par nonchalance. J’avais loué une chambre en ville et j’y passais les dimanches à dormir, à feuilleter des illustrés ou à bâiller en fumant beaucoup de cigarettes.

Rentré dans la vie civile, la question se posa de nouveau du choix d’une carrière. Mon oncle s’enquit de mes projets. Or j’avais passablement réfléchi là-dessus et je m’étais reconnu tout à fait inapte à un labeur régulier. D’autre part, je n’avais aucune ambition et je n’éprouvais nul besoin de primer mes semblables en quoi que ce soit. Le seul penchant un peu accusé que je me découvrisse allait vers la littérature. Mais après avoir noirci pas mal de papier, je m’aperçus que je ne possédais point la marque personnelle qui dénote les écrivains supérieurs. J’aurais pu, comme tant d’autres, réussir des pastiches de mes auteurs favoris mais cette facilité dans l’imitation ne me parut pas valoir la peine de fournir du travail aux imprimeurs. Pour mon plaisir particulier, je me mis à étudier l’histoire: je pris des notes sur mes lectures; je formulai des jugements. Et j’acquis, du moins, dans cette occupation, une philosophie désenchantée qui se basa sur cette remarque qu’à toute époque, l’homme n’a cessé d’être un fort méchant animal.

Donc quand mon oncle m’interrogea, je lui répondis que je poursuivais des recherches historiques et que je désirais m’y adonner à l’exclusion de tout autre travail.

--Mais, m’objecta-t-il, c’est comme si tu ne faisais rien... Il faut faire quelque chose dans l’existence.

J’aurais pu lui répliquer que lui-même menait l’existence la plus vide du monde. Je ne voulus pas le désobliger et je me tus.

Il n’insista pas. C’était un de ces égoïstes affables qui, pourvu qu’on ne trouble pas leurs habitudes, s’abstiennent de tracasser leur entourage. Comme je ne lui causais point d’ennuis--pécuniaires ou autres--il ne jugea pas à propos de me presser davantage et me laissa vivre à ma guise.

Ne travaillant pas d’une façon suivie, je rentrai dans la routine des visites, des papotages salonniers, des courses, des bals, du cercle et du théâtre. Cette équipe de nigauds agités qu’on appelle le Tout-Paris--je ne sais pourquoi car on y rencontre surtout des rastaquouères--me connut. Je ne devins pas un arbitre des élégances comme ce Cazal dont M. Paul Bourget dénombra les cinquante-deux paires de bottines. Mais enfin mon nom fut cité, dans les feuilles chères au snobisme, entre ceux de la baronne Jéroboam et du prince Dédéagatch.

Du reste, je ne me donnais pas tout entier à ce milieu; j’observais et je ne m’engageais pas. Et, par exemple, je me gardais de ces liaisons si fréquentes, sous une apparence de décorum, chez les gens qui s’intitulent eux-mêmes «la bonne société». Je n’y avais guère de mérite car le fleuretage préalable avec les minaudières à la mode m’assommait. Et puis les mésaventures arrivées à quelques-uns de ceux qui ramaient, comme moi, sur la galère du «grand monde» justifiaient mon abstention. Les confidences lamentables de certains d’entre eux m’apprirent aussi à éviter les toiles tendues par les araignées scintillantes du demi-monde.

Vraiment quand on considère les roueries de toutes ces coquettes et de toutes ces aventurières, on ne peut presque s’empêcher d’admettre qu’il y a du bon dans la boutade de Schopenhauer: «Les femmes sont de petits êtres charmants mais dangereux qu’il faudrait bien nourrir, battre et enfermer.»

Les mâles sont équivalents: sortez-les du bridge, des écuries de courses et du récit de leurs soi-disant prouesses amoureuses, vous ne trouverez rien dans ces pauvres cervelles...

J’eus encore à esquiver plusieurs pièges matrimoniaux. Quelques maîtresses de maison voulurent jouer les Macettes, pour le bon motif, en ma faveur. Je les décourageai sans retard. Mais alors des dames mûres et inquisitoriales, affligées de deux ou trois filles, se mirent à tourner autour de moi, flairant le gendre possible et me dardant des regards de commissaire-priseur. On s’arrangea pour me faire bostonner souvent avec de jeunes oies maniériées dont le babil faussement ingénu m’agaçait au delà de toute expression. Pour mettre fin à ces entreprises contre mon indépendance, j’eus recours à un subterfuge: un de mes amis, stylé par moi, consentit à faire courir, à la sourdine, le bruit que j’avais dévoré à peu près toute ma fortune en de secrètes extravagances. Comme la plupart des gens du monde sont toujours très disposés à mal penser du prochain, cette bienfaisante calomnie fut acceptée sans contrôle. Les dames mûres et leurs jacassantes demoiselles s’écartèrent avec empressement de ma personne: j’eus la paix... Vous demanderez pourquoi, jugeant de la sorte le monde des salons, j’ai continué de le fréquenter.

Sincèrement, je n’en sais trop rien. Vous vous rappelez ce personnage des Joyeuses épouses de Windsor dans la bouche duquel Shakespeare met cette définition: «Le monde est une huître». Il faut croire que j’avais des affinités avec ce bivalve puisque je ne le fuyais point. En outre, je pense qu’il y avait beaucoup de désœuvrement dans mon cas...

Du désœuvrement et aussi, par crises, une affreuse sensation de vide qui me faisait redouter la solitude. Je connaissais des jours d’ennui morne où je me sentais si abandonné, si incapable de me suffire à moi-même! Mon enfance sans affection, ma jeunesse sans amour gémissaient au fond de mon cœur. Je me raisonnais; je me disais qu’il ne tenait qu’à moi de me créer un foyer, que le Tout-Paris n’était pas l’univers et qu’en dehors de ce Guignol luxueux, je trouverais certainement, si je voulais m’en donner la peine, une compagne intelligente et tendre qui m’aiderait à supporter la vie. Et j’éprouvais des velléités de me mettre à la recherche de cet oiseau rare.

Mais alors--et ceci est déjà passablement étrange--je fus arrêté net par je ne sais quel pressentiment que là n’était point ma voie et qu’un événement surgirait bientôt qui m’orienterait dans un sens dont je n’avais aucune idée. De sorte que je renonçai à toute démarche et que je demeurai dans un état d’attente assez anxieux.

J’étais dans cette disposition, depuis trois mois environ, quand se produisit l’incident dont je vous parle au commencement de ma lettre.

Une «belle madame» quelconque donna un bal costumé, le soir du mardi gras. Déguisé en Pierrot, je me tenais accoté à la tapisserie et je regardais les couples multicolores tourbillonner devant moi au son d’un orchestre épileptique. Plus assombri que de coutume, j’avais énergiquement refusé d’entrer dans la sarabande. Je roulais des pensées moroses où revenait ce refrain:--Je m’ennuie à périr... C’est bien de ma faute car qu’est-ce qui me forçait de venir ici?... Mais alors, je n’ai qu’à m’en aller... Ma foi, non, je n’ai pas sommeil et ailleurs, je m’ennuierais tout autant... N’importe, il est idiot de rester...

Néanmoins je restais, étouffant mes bâillements, errant parfois d’une salle à l’autre pour revenir ronchonner dans mon coin. Personne ne s’occupait de moi car je me suis établi une solide réputation d’ours insociable.

La nuit passa sans que je réussisse à me distraire en observant les gambades des pantins qui se trémoussaient sous mes yeux. Enfin, après un tango plus obscène, si possible, que les danses précédentes, on annonça le souper. On mangeait par petites tables de deux ou quatre. Je m’attendais bien à n’être d’aucune, quand une jeune femme--nous l’appellerons Aline--mariée depuis deux ans et que son imbécile de mari s’était empressé de lancer dans la fête perpétuelle dès le voyage de noce terminé, vint à moi et me dit en me prenant le bras:--Nous soupons ensemble.

Ébahi de cette invitation à brûle-pourpoint, je lui demandai:--Quelle mouche vous pique? Ils sont au moins quarante qui ambitionnent la faveur que vous me faites et qui la méritent mieux que moi, car je suis ennuyeux et ennuyé.

--Ennuyé, reprit-elle, cela se voit. Ennuyeux, non. Allons, venez...

J’obéis. Tout en la conduisant, je me souvins qu’ayant été plusieurs fois à son jour, j’avais eu l’occasion de remarquer qu’elle était moins superficielle et moins artificielle que la plupart de ses émules en frétillements mondains. On lui prêtait des aventures. Je ne sais si l’on avait raison, mais toujours est-il qu’à deux ou trois reprises, la trouvant seule, nous causâmes d’une façon intelligente, sans ombre de coquetterie de sa part. Encouragé par cette si rare ouverture d’esprit, je laissai voir quelques idées qu’elle apprécia. Il y eut dès lors, entre nous, une sorte d’entente tacite dont je ne profitai point pour lui faire la cour. Il me parut qu’elle m’en savait gré. Mais ce soir, la voyant aussi enragée que les autres à la danse, je m’étais abstenu de lui parler et je crois même de la saluer. Quand nous fûmes attablés, je lui fis compliment sur son costume: c’était celui de la Finette, le délicieux Watteau de la salle Lacaze au Louvre.

--Et vous, dit-elle, au lieu de vous affubler de ce pierrot fantômal, vous auriez dû prendre le costume du pendant de la Finette, vous savez: l’Indifférent au pourpoint bleu ciel.

--Cela ne m’eût pas convenu, répliquai-je, car l’Indifférent se moque gaîment de toutes choses tandis que moi, je suis funèbre comme un maître des cérémonies présidant aux obsèques de ses propres illusions.

--En vérité? dit Aline. Mais alors je ne comprends pas ce que vous faites ici.

--Il est certain que je ne m’y amuse pas autant que vous.

--Et qui vous dit que je m’amuse?

Elle prononça cette phrase très vivement et je vis une expression de lassitude désenchantée passer sur son fin profil dont des mois de surmenage mondain n’avaient pas encore réussi à friper la délicate beauté.

Je répondis:--Dame, comme vous avez dansé toute la nuit, on peut en conclure que vous y preniez beaucoup de plaisir.

--C’est ce qui vous trompe... Je m’ennuie peut-être plus que vous.

--J’ai de la peine à l’admettre: vous êtes si jeune, si adulée, si gâtée par l’existence!... Et moi, je suis pareil à un vieux Pharaon momifié de spleen dans le sable d’un désert sans oasis.

Cette image baroque la fit sourire:--Quelles comparaisons sépulcrales, s’écria-t-elle. A vous entendre, il semblerait que vous soyez un vieillard édenté qui se dépite de ne plus pouvoir cueillir de noisettes.

--La cueillette me laisse froid; mais ne parlons pas de moi. Dites-moi plutôt pourquoi vous avez l’air de protester quand je suppose que ce bal vous amuse.

--Il ne m’amuse pas du tout, je vous l’affirme. Je danse pour m’étourdir, pour ne pas penser à l’existence absurde que je mène... Tout cela est si vide!

Je gardai le silence une minute. Cet aveu faisait vibrer en moi une corde tellement sympathique! Quoi donc, elle aussi souffrait du vide atroce qui me tenait l’âme en détresse?...

Enfin je repris:--Et dire que nous continuerons à la mener cette existence jusqu’à ce que nous nous en allions en poussière dans notre cercueil!

--Eh bien, vous l’êtes macabre, s’exclama-t-elle, avec un rire qui sonnait faux, moi qui espérais que vous me tireriez de l’ennui où me plongèrent les madrigaux fadasses de mes danseurs.

--Si je vous ennuie comme eux, je me tairai.

--Non, ne vous taisez pas... Mais vous conviendrez que nous avons une singulière conversation pour un souper de carnaval... Il est vrai que, ce matin, c’est le mercredi des Cendres et qu’il est à propos d’évoquer la poussière que nous serons.

--Comment, dis-je, le mercredi des Cendres! Vous êtes sûre?

--Très sûre, impie que vous êtes!

Et tirant de la trousse en or qu’elle portait à la ceinture une boîte à poudre et une houpette, elle secoua sur nous un petit nuage parfumé. Puis elle ajouta d’un ton qui voulait être plaisant:--Souviens-toi que tu es poussière!...

Memento quia pulvis es, traduisis-je machinalement.

Et soudain, je me sentis tout contrarié, fâché contre Aline et contre moi-même. D’une façon très nette j’avais l’impression que nous venions de profaner, par légèreté, une chose grave et religieuse. Naguère j’aurais sans doute ri de cette médiocre facétie. Pourquoi, en ce moment, me déplaisait-elle si fort?

Je crois bien qu’Aline éprouvait un sentiment analogue, car elle remit la boîte en place avec un geste maussade, baissa la tête et se mordit la lèvre en fronçant le sourcil.

Il y eut un silence pénible entre nous. Pour faire diversion, je lui offris du champagne et je me mis à railler la sottise prétentieuse de la plupart des déguisements choisis par les autres invités. Aline me donna la réplique, mais sans verve. Nous étions tous deux comme gênés par un remords. Ce fut avec soulagement que, le souper terminé, je vis un freluquet, qui avait jugé spirituel de se travestir et de se grimer en gorille, s’approcher d’Aline pour lui rappeler qu’elle lui avait promis le cotillon. Elle se leva vivement et, se composant une mine insouciante, elle me tendit la main:--Au revoir, croque-mort, me dit-elle.

Tandis qu’elle s’éloignait au bras de ce singe, je demeurai pensif.

Accroissant mon malaise, le Memento funèbre se répétait en moi, comme proféré par une voix secrète dont l’insistance me troublait d’une façon plus qu’étrange. En même temps, il me semblait qu’un mur de ténèbres se fendillait par places pour me laisser entrevoir je ne sais quelle lueur très lointaine. Je tâche de vous faire saisir, par approximation, l’état d’âme si insolite où je me trouvais, mais ce n’est pas facile car je ne savais où me référer, n’ayant jamais rien éprouvé de semblable... Enfin, comme vous avez l’expérience de ces sortes de choses, j’espère que vous me comprendrez.

L’idée me fut ensuite imposée que le caprice qui m’avait fait choisir, comme vis-à-vis de table, par cette jeune femme, d’apparence si évaporée et, au fond, si mélancolique, n’était point l’effet d’un hasard non plus que le caractère, si peu en accord avec les circonstances, des propos échangés entre nous.

N’étant pas superstitieux, je m’efforçai d’abord de ne point admettre qu’il y eût en ce fait quoi que ce soit d’anormal. Mais j’avais beau me raidir, la conviction grandissait en moi que j’avais été mené par une force étrangère à ma personne et qui continuait de m’influencer.

Mené? Mais comment et pourquoi?

Je crus à ce moment que je divaguais et je me demandai si le champagne me portait à la tête. A la réflexion, je dus me répondre négativement car j’en avais avalé à peine une demi-coupe au dessert et pendant le reste du repas, je n’avais bu que de l’eau.

Je restai assez longtemps dans ces pensées, les yeux à terre. Quand je relevai la tête, ce que je vis me fis frissonner. Le bal avait pris un aspect terrible: il me sembla que la lumière électrique s’était affaiblie et ne répandait plus qu’un éclat livide sur les danseurs. Les faces de ceux-ci, verdâtres, blafardes ou terreuses, offraient une poignante expression d’égarement et de désespoir qui me fit peur. Et cependant, ils tournoyaient enlacés sans pouvoir s’arrêter ni se déprendre. On aurait dit qu’un aiguillon inexorable les forçait de tressauter douloureusement--pour l’éternité... Si l’on danse en enfer, ce doit être ainsi.

Je fus saisi de panique:--Oh! me dis-je, ce n’est pas possible, je suis malade; il faut aller prendre l’air...

Je gagnai la sortie. Dans l’antichambre, j’enfilai ma fourrure, je coiffai mon chapeau. Un moment après, je fus dehors.

Pensant que la marche me ferait du bien, je renvoyai ma voiture et, quittant l’avenue où se donnait le bal, je débouchai dans les Champs-Élysées que je descendis d’un pas rapide. L’horloge d’un kiosque de contrôle, à une station de fiacres, m’indiqua qu’il était six heures du matin. Arrivé à la Concorde, au lieu de prendre le pont pour rentrer chez moi--j’habite derrière la Chambre--je continuai par la rue de Rivoli, puis je tournai à gauche et je me trouvai presque tout de suite dans la rue Saint-Honoré.

J’avais suivi ce chemin d’une façon toute machinale, occupé que j’étais à écarter la vision macabre que je venais de subir et aussi à entendre le Memento quia pulvis es résonner de nouveau en moi, mais alors avec une si triste douceur que les larmes m’en montaient aux yeux.

Un commencement de petit jour faisait une tache pâle à l’orient. Une brume jaunâtre mais pas trop épaisse couvrait la ville; j’y distinguai, çà et là, des silhouettes de balayeurs et d’agents de police, déambulant, deux par deux, le long des maisons endormies. Parfois une carriole de laitier passait au grand trot, avec un tapage de ferraille remuée.

Qu’elles sont lugubres ces aubes d’hiver sur Paris, quand on s’en retourne, las et morne, après une nuit de creuse agitation! Jamais je n’en avais ressenti l’affreuse désolation comme ce mercredi des Cendres.

Tout à coup je m’arrêtai: j’étais devant l’église Saint-Roch et je voyais des ombres de femmes gravir les marches et se glisser à l’intérieur. Par une impulsion à laquelle j’obéis sans hésiter, je les suivis... Qu’il y avait longtemps que je n’étais entré dans une église, sauf pour un mariage ou un enterrement mondains!

Je fis, par réflexe, un geste pourtant bien oublié: je pris de l’eau bénite et je me signai. Ensuite je m’avançai vers le maître-autel où un prêtre disait les oraisons préparatoires à l’imposition des Cendres. Je m’appuyai à une colonne et je tâchai de démêler ce qui se passait en moi.

Il y avait peu de lumières de sorte que, dans la demi-obscurité, je voyais les fidèles agenouillés près de moi comme une masse confuse. Cette pénombre, le recueillement de tous, la paix tiède du sanctuaire me pénétraient et dissipaient mon désarroi. Une sensation de plénitude comblait le vide intérieur dont j’avais tant souffert. Je ne songeais pas à formuler de prière, mais il me semblait que mon cœur si sec, et si contracté depuis des mois, se dilatait et tendait vers le tabernacle. Cela se fit sans que ma volonté intervînt. Je me sentis alors comme dédoublé; une partie de mon âme s’humiliait devant le mystère de la Présence Réelle et y goûtait un plaisir sans violence. L’autre partie essayait brutalement d’échapper à cette impression car elle en souffrait comme d’une brûlure.

Cependant les assistants quittaient leur place et se rendaient à la barre de communion pour recevoir les Cendres. J’étais sur le point de les imiter quand une grande honte vint m’en empêcher: ma vie lâche, fainéante, souillée, se dressa devant moi pour m’interdire de me mêler à ces âmes pieuses, que je n’étais pas digne d’effleurer.

Je restai donc immobile et je me contentai de m’appliquer mentalement le Memento... Ah! certes oui, je sentais à quel point j’étais une vile poussière.

La cérémonie terminée, la messe commença. Je ne pus la suivre: une rêverie douloureuse tenait mon esprit fixé sur mes misères. La sensation de bien-être éprouvée tout à l’heure s’était évanouie. Je me sentais comme accablé sous un fardeau que, par moments, je voulais rejeter car il me paraissait intolérable. Mais une minute après, je sentais une allégresse mystérieuse à en supporter le poids énorme.

Cependant j’avais quitté ma place, sans m’en apercevoir, et je me trouvai dans le bas-côté, près de l’Épître. Ainsi, tout proche de l’Officiant, je l’entendis articuler ces paroles en offrant l’hostie:--Suscipe, sancte Pater, omnipotens æterne Deus, hanc immaculatam hostiam quam ego, indignus famulus tuus, offero tibi Deo meo vivo et vero, pro innumerabilibus peccatis et offensionibus et negligentiis meis...[31]

[31] C’est l’admirable première oraison de l’Offertoire: «Reçois, ô Père saint, Dieu tout-puissant et éternel, cette victime sans tache que moi, ton serviteur indigne, je t’offre, ô Dieu vivant et véritable, pour mes péchés, mes offenses et mes négligences qui sont sans nombre.» (N. de l’A.)

Ces mots si simples et si humbles me bouleversèrent. Un flot de larmes me jaillit des yeux et, avec un grand soupir, je les répétai presque à voix haute. J’étais si transporté que je craignis d’éclater en sanglots et de troubler l’office...

Je sortis précipitamment et j’arpentai, comme en rêve, les rues jusqu’à mon domicile. Je ne puis me rappeler à quoi je pensais durant cette course...

Rentré, je me mis au lit. J’étais brisé de fatigue et je dormis dix heures, d’une seule traite.

Voici maintenant douze jours passés depuis que tout cela m’arriva et je ne sais à quoi me résoudre. Parfois, il me semble que j’ai reçu de Dieu un avertissement d’avoir à changer de vie et je suis sur le point d’aller me confesser.

Plus souvent, à la seule pensée de mener désormais une existence chrétienne, il s’élève en moi un ouragan de doutes, de répugnances et de blasphèmes... En tout cas, j’ai la conscience très nette d’être profondément travaillé par des forces adverses dont je ne suis pas le maître. Comment vous dire cela? C’est comme si mon âme faisait une maladie de croissance d’où je pressens qu’il résultera un grand bien--ou un grand mal. Ce qui m’étonne aussi c’est la lucidité extraordinaire qui m’est venue pour m’analyser: je la vois, mon âme, comme une pièce anatomique dont on injecta les moindres nerfs et les moindres artérioles d’une substance colorante pour en faciliter l’étude à un myope. Je saisis tous les détails du conflit dont je suis l’objet mais la signification de l’ensemble m’échappe.

J’ai pourtant reçu quelque lumière par la lecture de vos livres. Ils sont... etc., etc... et ils me font soupçonner que peut-être Dieu me dispose à me convertir. Et pourtant ce n’est guère probable, car pourquoi une âme aussi médiocre que la mienne serait-elle choisie? Ma médiocrité vous l’aurez reconnue en lisant ce récit. Toutefois, si vous jugez, malgré tout, qu’il peut y avoir dans mon cas du surnaturel et que la crise dont je souffre n’est pas tout simplement le fruit des songeries moroses d’une intelligence désœuvrée, veuillez me venir en aide. Agréez etc...

RÉPONSE

Non, à coup sûr, il n’était pas un médiocre celui qui m’écrivait ces lignes: le propre de la médiocrité c’est d’être très contente d’elle-même. Les petits esprits ne se déplaisent pas dans le monde; ils s’y trouvent à leur place car ils jouissent du développement de leur vanité chez cette gent salonnière où ils rencontrent tant de leurs semblables! Quiconque prétend, comme eux, y réussir doit se prouver banal sous des dehors brillants. Manifester, même sans le vouloir, qu’on fait peu de cas des règles que les mondains promulguent, c’est les blesser au vif de leur amour-propre en ne se conformant pas à leurs préjugés. C’est manquer à cette fameuse «correction» dont Robert, aveugle quant à sa supériorité sur ces cryptogames, se croyait si ingénûment l’adepte.

Le ton de franchise de sa lettre me ravit. Je notai aussi que son pessimisme n’avait point fait de lui un de ces arrogants pontifes de la négation universelle qui, jugeant le monde à sa très mince valeur, ne trouvent là qu’un prétexte à se figer dans la vénération d’eux-mêmes.

Je fus également très heureux que sa culture et ses dons littéraires--remarquables comme on a pu voir--ne l’eussent point transformé en un professionnel de la plume. Car s’il s’était laissé aller à publier, il aurait couru le risque de devenir, comme les neuf-dixièmes des écrivains d’aujourd’hui, un venimeux concierge, un négociant rusé, un imperméable goujat ou un dindon se pavanant au milieu d’une basse-cour plus ou moins académique.

Méditant sa lettre, je crus reconnaître en Robert une de ces âmes prédestinées dont Dieu laisse dormir les puissances jusqu’à l’heure marquée par son infinie sagesse pour les éveiller à la vie spirituelle et les épanouir dans l’atmosphère brûlante de Son Amour.

Ah! quel gage il avait reçu de cet amour lorsque, dans l’église où la Grâce le conduisit, il avait senti la Croix salutaire peser sur ses épaules! Il avait souffert, il souffrait et il souffrirait sûrement encore davantage pour entrer dans la voie étroite. C’est pourquoi je me pris à l’aimer d’un cœur tout fraternel.

Après avoir consulté l’un des saints prêtres qui me consentent leurs lumières en ces occasions, je lui répondis qu’il me paraissait bien avoir été favorisé d’un appel de Dieu et que, puisque malgré tant de circonstances défavorables, il avait conservé la foi implicite, son devoir était de se tenir, par la prière et le recueillement, en état de docilité vis-à-vis de la Grâce. «Car, ajoutai-je, quand Dieu frappe à la porte d’une âme, il ne suffit pas de lui tenir le battant entre-bâillé: il faut ouvrir tout au large.»

Enfin je lui conseillai la lecture de l’Imitation, sachant que dans ce merveilleux petit livre, il trouverait de quoi s’instruire et se guider jusqu’à ce qu’un directeur expert prît le gouvernement de sa conscience... Naturellement, je ne donne ici que l’essentiel de ma réponse. Mais on doit croire que j’y exprimai en outre tout ce que je pus d’encouragements affectueux et de sympathie.

Six jours après, nouvelle lettre de Robert.

DEUXIÈME LETTRE

... Oui, je crois que, malgré les années vécues sans aucune pratique religieuse, j’ai conservé la foi implicite. En effet, spontanément, depuis ce mercredi des Cendres, je suis allé tous les matins à la messe. Et le miracle sans cesse renouvelé qui constitue l’essence du sacrifice ne choque en rien ma raison. Je note encore ceci: j’ai découvert, dans un coin de ma bibliothèque, le catéchisme de ma première communion et une concordance des Évangiles et je me suis mis à les relire. A mesure que je les étudiais, le souvenir se réveillait très net en moi de ce que j’y avais appris jadis. Bien plus, ayant entamé le commencement du Discours sur la Montagne, j’en retrouvai la suite et jusqu’aux termes exacts dans ma mémoire. On aurait dit que l’ensemble des dogmes, les explications et les préceptes du catéchisme, les paroles du Christ étaient restés, depuis vingt ans, au fond de mon âme comme des graines engourdies par un long hiver. Maintenant, elles germaient sous l’action d’un soleil printanier dont les effluves m’imprégnaient d’une joie lumineuse.

Il m’est difficile de ne pas voir là une preuve que Dieu m’incline à me convertir.

Pourtant, malgré ce signe, je me sens plein de contradictions. D’une part, je ne suis plus seul avec moi-même. La sensation de plénitude succédant à un vide désolé persiste. Elle s’accompagne de la notion, presque indéfinissable mais très accusée, d’une présence surnaturelle autour de moi comme en moi. Je me sens protégé, poussé doucement à la prière. Je ne puis me faire d’illusion à cet égard, demeurant très lucide et ayant conscience que mon Moi se distingue de cette présence et garde tout entier son libre arbitre.

Vous allez en conclure que je suis disposé à prendre le seul parti logique: me confesser, communier, puis vivre désormais en chrétien.

Eh bien non, et voilà où commencent les contradictions. A cette seule pensée de faire le pas décisif et de modifier mes habitudes, des arguments qui plaident pour que je ne bouge pas se lèvent en foule dans mon esprit et je ne parviens pas à les réfuter. Ce qu’il y a de fort singulier, c’est qu’ils insistent sur ce point que si je changeais de vie, je susciterais les commérages et les railleries des gens du monde. A cette idée, je suis pris de panique et je refuse d’agir.

Or ma crainte est d’autant plus déraisonnable que, comme vous avez pu le constater, depuis pas mal de temps, les jugements du monde ne m’importaient guère. Alors pourquoi prennent-ils soudain pour moi une autorité si grande? Je juge cette préoccupation puérile et voici qu’elle me domine!... Tenez, par exemple, je me représente allant à la communion et vu par des personnes de ma connaissance. A cette seule pensée, je ressens un malaise extraordinaire et je me dis:--Non, non, il est impossible que je me donne ce ridicule...

J’ai honte de vous écrire ces choses car cela signifie que, courageux pour affronter les ragots des salons quand il ne s’agissait que de ma réputation mondaine, je deviens un pleutre quand il faudrait affirmer ma foi.

Chaque fois que je me dérobe de la sorte, j’entends en moi comme une voix pateline qui m’approuve et qui me confirme dans mon inertie. Ah! je l’entends me dire très distinctement:--Dieu n’en demande pas tant. A quoi bon imiter les vieilles dévotes et les marguilliers vermoulus qui se croiraient damnés s’ils n’étaient sans cesse collés à la barre de communion? C’est déjà beaucoup et peut-être trop que tu t’absorbes si fort dans des idées religieuses. Fais comme d’autres: accepte le catholicisme en tant qu’une doctrine sociale qu’il est convenable de protéger mais ne te crois pas obligé pour cela de pratiquer. A la rigueur, afin de donner le bon exemple aux subalternes, tu peux aller à la messe le dimanche; tu en seras quitte pour penser à autre chose tout en gardant une attitude déférente. Mais ne va pas t’exalter davantage sur des rêveries mystiques qui proviennent de ton désœuvrement. Occupe-toi, reprends tes études d’histoire. Tu avais commencé une analyse du règne de Louis XIII. Pourquoi ne pas t’y remettre?... Alors tu redeviendras normal.

--Mais oui, répondis-je, c’est le sens commun qui me parle. Je vais essayer...

Vaine tentative: non seulement je n’ai pu fixer mon attention sur les travaux où je prenais naguère quelque plaisir mais encore, loin d’être apaisé par la voix du--sens commun, je me suis senti de plus en plus troublé, inquiet, malheureux. Enfin, par une pente irrésistible, mes pensées sont revenues à Dieu et, en corollaire, à la conviction que je ne trouverais la paix qu’au confessionnal.

--Allez-y donc, me direz-vous.

Je ne puis: une nouvelle difficulté me cloue sur place. Me confier à un prêtre, lui exposer l’état de ma conscience me cause une répulsion violente. Je me persuade qu’il ne me comprendra pas ou qu’il me rebutera en traitant comme des vétilles les faits de vie intérieure dont je suis le théâtre. Or je le sens très bien: si l’on rabroue, comme de puériles imaginations, mes incertitudes et mes combats, si l’on n’attache point l’importance, que je crois qu’il mérite, à l’avertissement reçu dans la nuit du mardi-gras, mon âme qui, me semble-t-il, voudrait s’ouvrir, se refermera peut-être à jamais... Voilà donc où j’en suis: je me sens attiré vers la vie chrétienne. Mais quoique je sache que pour vivre en bon catholique, il me faut d’abord me purifier et me fortifier par la confession et la communion, deux obstacles m’arrêtent: la peur absurde, mais jusqu’à présent incoercible, des commentaires mondains; la presque conviction qu’aucun prêtre ne donnera l’attention nécessaire au conflit qui me torture.

En effet, je souffre beaucoup. Je n’ai un peu de répit qu’à la messe quotidienne et c’est sans doute pourquoi je persiste à m’y rendre. Tant qu’elle dure, des élans d’amour, où ma volonté n’a point de part, projettent mon âme vers l’autel. Il en résulte quelques minutes de délivrance où j’éprouve une paix délicieuse. Puis, à peine sorti, je retombe dans la tristesse. C’est comme si j’errais dans une nuit profonde dont les ténèbres m’accablent et où se lamentent des voix désespérées. Et en même temps--accommodez tout cela--je me sens soutenu par cette présence amicale dont je vous parle plus haut.

Telle est ma vie actuelle: me disputer avec moi-même, tâtonner dans l’obscurité, soupirer:--Seigneur, ayez pitié de moi!...

Si vous le pouvez, venez à mon aide et veuillez agréer, etc...

RÉPONSE

En méditant cette lettre, je reconnus tout de suite que, selon sa tactique coutumière, le Malin triturait l’imagination de Robert en lui faisant des monstres de l’opinion du monde et de l’incapacité du clergé à le comprendre. Au fond, ces artifices démoniaques sont fort misérables. Mais voilà: quand il s’agit d’autrui, pourvu qu’on ait quelque habitude de la vie intérieure, on en saisit très vite le peu de consistance. Quand il s’agit de soi-même, et surtout lorsqu’on est un néophyte, on perd pied. Il n’y a que le directeur qui ait grâce d’état pour mettre les choses au point.

D’un autre côté, j’admirai en Robert les merveilles de la Grâce: Dieu ne cessait de lui faire sentir sa présence; c’était une indicible faveur car d’habitude, dans cette nuit obscure par laquelle il faut qu’on passe pour y apprendre l’impuissance où nous sommes de nous sauver tout seuls, il nous semble, faussement d’ailleurs, que tout secours surnaturel nous fasse défaut.

L’œuvre de son salut me parut donc en bonne voie et ce fut également l’avis de l’excellent prêtre à qui je communiquai sa lettre, comme j’avais fait de la précédente. Il avait accepté de diriger Robert quand le moment serait venu. En attendant, nous tombâmes d’accord sur ce point que je continuerais à tenir le rôle du chien de berger qui rabat la brebis errante vers le bercail.

Dans ma réponse, j’avertis Robert de la manigance diabolique dont il était le jouet. J’ajoutai qu’étant donné son expérience du monde, il devait bien s’attendre à de la malveillance quoiqu’il fît, et je me montrai persuadé que s’il mettait une bonne fois en balance le désir de plaire à Dieu avec le scrupule de ne pas déplaire aux mondains, ce dernier mobile lui paraîtrait bientôt tellement inepte qu’il n’aurait plus de peine à l’écarter.

En outre, je lui citai, en le priant de le méditer, un passage de l’Introduction à la vie dévote que certains ne seront peut-être pas fâchés de retrouver ici:

«Tout aussitôt que les mondains s’apercevront que vous voulez suivre la vie dévote, ils décocheront sur vous mille traits de leur cajolerie et médisance: les plus malins taxeront votre changement d’hypocrisie, bigoterie et artifices; ils diront que le monde vous a fait mauvais visage et qu’à son refus, vous recourez à Dieu. Vos amis s’empresseront de vous faire une foule de remontrances fort prudentes et charitables à leur avis: «Vous perdrez crédit auprès du monde, vous vous rendrez insupportable, vous vieillirez avant le temps; vos affaires domestiques en pâtiront; il faut vivre comme le monde avec le monde; on peut bien faire son salut sans tant d’embarras», et mille autres bagatelles.

«Tout cela n’est qu’un vain et sot babil; ces gens-là n’ont nul souci de votre santé ni de vos affaires. Si vous étiez du monde, dit le Sauveur, le monde vous aimerait parce que vous êtes sien. Mais parce que vous n’êtes pas du monde, partant, il vous hait. Nous avons vu des gentilshommes et des dames passer la nuit entière à jouer aux cartes. Y a-t-il une occupation plus chagrine, plus mélancolique et plus sombre que celle-là? Les mondains néanmoins ne disaient mot; les amis ne se mettaient point en peine. Et pour la méditation d’une heure ou pour nous voir lever le matin un peu plus tôt qu’à l’ordinaire pour nous préparer à la communion, chacun court au médecin pour nous faire guérir de l’humeur hypocondriaque et de la jaunisse. On passera trente nuits à danser: nul ne s’en plaint; et pour la seule veille de la nuit de Noël, chacun tousse et crie au mal de ventre le jour suivant.

«Qui ne voit que le monde est un juge inique, gracieux et favorable pour ses enfants, mais âpre et rigoureux aux enfants de Dieu?

«Nous ne saurions être bien avec le monde qu’en nous perdant avec lui. Il n’est pas possible que nous le contentions car il est trop bizarre. Jean est venu, dit le Sauveur, ne mangeant ni ne buvant et vous dites qu’il est possédé; le Fils de l’homme est venu, en mangeant et en buvant, et vous dites qu’il est Samaritain. Si nous nous relâchons par condescendance à rire, jouer, danser avec le monde, il s’en scandalisera. Si nous ne le faisons pas, il nous accusera d’hypocrisie ou de bizarrerie. Si nous nous parons, il l’interprétera à quelque dessein. Si nous nous négligeons, ce sera pour lui vile rusticité. Nos gaîtés seront par lui nommées dissolutions et nos mortifications, tristesses. Comme il nous regarde toujours de mauvais œil, jamais nous ne pourrons lui être agréables. Il agrandit nos imperfections et publie que ce sont des péchés; de nos péchés véniels il en fait des mortels; et nos péchés d’infirmité, il les convertit en péchés de malice.

«Au lieu que, comme dit saint Paul, la charité est bénigne, au contraire le monde est malin; au lieu que la charité ne pense point de mal, au contraire le monde pense toujours le mal. Et quand il ne peut accuser nos actions, il accuse nos intentions. Soit que les moutons aient des cornes ou qu’ils soient noirs, le loup ne laissera pas de les manger s’il peut... Nous sommes crucifiés par le monde et le monde nous doit être crucifié. Il nous tient pour fols, tenons-le pour insensé[32].»

[32] SAINT FRANÇOIS DE SALES: Introduction à la vie dévote, quatrième partie, ch. I.

J’engageai donc Robert à méditer ces lignes du profond psychologue que fut saint François de Sales. Je lui fis remarquer qu’il les goûterait, sans doute, d’autant plus que ses études historiques et ses propres observations lui avaient appris à quel degré le monde fut, est, sera toujours le même, à savoir malveillant et corrompu. C’est là un fait immuable, n’en déplaise aux adorateurs du fétiche-progrès qui, malgré les leçons cinglantes de l’expérience, s’entêtent à croire que l’homme va se perfectionnant. Le Diable, ajoutai-je, vous a mis sur le nez une paire de lunettes grossissantes qui vous font voir un tas d’asticots grouillants--je veux dire les gens du monde--comme des serpents boas prêts à vous dévorer. Je vous enlève ces fâcheuses bésicles en vous apportant le témoignage d’un très grand Saint. Suivez son enseignement et allez de l’avant. Le commencement de la sagesse, dit le Psalmiste, c’est la crainte du Seigneur. Or la crainte du Seigneur implique le mépris des jugements du monde. Telle doit être, je crois, votre pierre de touche pour le moment.

Pour sa prévention quant à l’inintelligence possible du prêtre auquel il s’adresserait, il devait bien s’apercevoir qu’il donnait également dans un piège diabolique, car il ne pouvait pas ignorer que n’importe quel prêtre, fût-il médiocre, avait pouvoir pour l’entendre en confession et l’absoudre. En ce qui concerne la direction, c’était autre chose. Mais n’ayant pas la mentalité d’un instituteur primaire du régime, il n’en était pas à se figurer que tous les ecclésiastiques sont des imbéciles ou des fourbes. Puisqu’il avait confiance en moi, je me chargeais de lui procurer un directeur expert. Pour achever de le rassurer, je lui rapportai le cas d’un jeune homme qui, comme lui, s’était buté à cette niaiserie que personne n’était à même de lui nettoyer l’âme; or je le jetai à l’eau pour le faire nager[33]. Cependant, ajoutai-je, je n’entends pas du tout vous inviter à une confession immédiate et faite à contre-cœur. C’est de vous seul que doit venir le désir de vous confesser. Si vous restez homme de bonne volonté, je suis sûr que ce désir naîtra en vous et que, sous l’influence de la Grâce, il deviendra très vite un besoin irrésistible.

[33] L’anecdote ferait longueur à cette place. Je la donne à la fin du chapitre. Voir note I.

Considérez maintenant, je vous prie, ceci: tandis que Notre-Seigneur souffrait une épouvantable agonie, pour vos péchés, au jardin des Olives, vous dormiez parmi les disciples. Il vous a fait la grâce insigne de vous réveiller. Notre pauvre nature est si lâche que vous essayez à présent de vous rendormir. Mais vous n’y parvenez pas: des cauchemars et des remords ont traversé votre somnolence et vous ont obligé de vous lever, de prier avec Jésus et de prendre part à ses angoisses dans la nuit sans étoiles. Continuez cette veille, malgré les chuchotements et les ricanements du Démon, et bientôt, vous suivrez le Bon Maître, avec abnégation, jusqu’à sa montée au Calvaire. Quand vous serez au pied de la Croix, avec la Sainte Vierge, saint Jean et sainte Madeleine, votre cœur sera transpercé comme le fut le Sacré-Cœur et l’Amour vous brûlera de ses flammes adorables... Je l’engageai aussi à tenir un journal de ses impressions quotidiennes, sachant, par expérience, qu’une telle analyse nous aide beaucoup à voir clair en nous-mêmes...

Enfin je lui promis de faire prier pour lui. C’est un moyen qui m’a toujours réussi. Que de fois je l’ai employé; que de fois j’ai vérifié qu’en allumant autour d’une âme en peine un foyer d’oraisons, j’attirais sur elle les grâces d’énergie et de persévérance dont elle avait besoin pour se transfigurer. Il y a, de par le monde, une communauté de moniales qui me fut, à cet égard, particulièrement auxiliatrice. Que ces saintes filles trouvent une fois de plus ici l’expression de ma reconnaissance. Qu’aurait pu faire le déplorable Retté si des âmes infiniment supérieures à la sienne ne lui avaient apporté leur secours?...

TROISIÈME LETTRE

Votre lettre m’a fait beaucoup de bien. Je me rends compte à présent que je m’enlisais dans un marécage sans issue, quand je me tourmentais à propos de l’opinion du monde et de l’incapacité des prêtres. Quel orgueil outrecuidant j’ai montré! Il me faut l’avouer: j’avais donné en plein dans le traquenard démoniaque que vous me démasquez. Néanmoins, je ne suis pas encore décidé à faire le nécessaire et je prie Dieu pour qu’il me donne la force de prendre enfin une résolution ferme... Ce qui m’a le plus touché, c’est votre comparaison de mon état d’âme au sommeil des disciples à Gethsémani. Oh! oui, je suis lâche!... Mais je ne veux absolument pas retomber dans mon assoupissement. Suivant votre conseil, j’ai commencé de tenir un journal de ma vie intérieure; j’y trouve du soulagement à mes peines et je vous l’enverrai. Continuez, je vous en supplie, de faire prier pour moi: j’en ai bien besoin car voici que cette présence mystérieuse qui me soutenait s’est retirée: j’erre, le cœur sec, dans de lourdes ténèbres. Que le Seigneur ait pitié de moi!...

Agréez, avec mes remerciements les plus chauds, etc., etc...

P.-S.--Je lis tous les jours un peu de l’Imitation: quel voyant que l’auteur de ce livre! Je vous sais grand gré de me l’avoir fait connaître.

JOURNAL DE ROBERT

9 mars.--Je suis triste et tout déconcerté de ne plus sentir en moi cette force indéfinissable qui me consolait et m’aidait à me reconnaître. Pour essayer de la reconquérir, je vais d’église en église. Je sais que mon Dieu repose dans le tabernacle et je lui demande de dissiper l’obscurité. M’appelle-t-il encore? M’a-t-il abandonné?... Je l’implore:--Vous voyez, lui dis-je, je ne dors plus; j’attends votre lumière. Pourquoi me laissez-vous dans la nuit?...

Rien ne répond. Et mon cœur aride n’est plus capable de ces élans d’amour qui le portaient vers le Saint-Sacrement. Je souffre et pourtant je ne voudrais pas rebrousser chemin. Mais il y a des heures de doute où je me demande, une fois de plus, si je ne me suis pas illusionné lorsque j’ai cru que Dieu me sollicitait. N’est-ce pas une crise de spleen que je subis et ne serait-il pas très facile de la vaincre?

Tout un jour j’y ai pensé. Le travail ne m’a pas réussi. Peut-être qu’un voyage?...

J’ai tâché de me persuader de faire un tour en Espagne. J’ai même pris des informations, tracé un itinéraire, compulsé des indicateurs et des guides. J’ai fait acheter une malle et divers ustensiles de voyage. Mais comme j’allais donner des ordres pour mon départ, je me suis senti soudain une grande répugnance pour ce subterfuge. Il m’a semblé qu’un mur se dressait devant moi qui m’interdisait de poursuivre et que, si je prenais un détour, j’encourrais une responsabilité grave.

Je me suis soumis et alors j’ai éprouvé un mouvement de joie intérieure et un soulagement qui me dilatait la poitrine: ce fut comme si l’on enlevait le poids qui m’écrase pour me permettre de respirer. Cela ne dura qu’une minute, puis le fardeau pesa de nouveau sur mes épaules et je retombai dans mes incertitudes...

Je suis allé à la messe, ainsi que chaque jour. Ne m’en félicitez pas: j’accomplis cet acte sans goût, la plupart du temps avec ennui. Néanmoins j’ai l’impression confuse qu’il m’est bienfaisant. C’est comme un remède amer que je me serais prescrit, que je prendrais tous les matins et qui me fortifie peut-être sans que j’en aie conscience.

Jamais je ne fus distrait comme aujourd’hui. Je restais debout devant mon prie-Dieu et mon esprit vagabondait parmi toutes sortes de vétilles. Quand l’officiant eut dit le dernier Évangile, je m’aperçus que je n’avais pas du tout prié. J’en ressentis d’abord de l’irritation contre moi-même et tout de suite après, une envie de murmurer contre Dieu qui, voyant ma bonne volonté, me retirait la faculté de le prier alors que cela m’eût fait tant de bien.

Peut-être que si je me confessais, je me détendrais enfin?... Ah! non: plus tard!... Plus tard!...

12 mars.--Il est quatre heures du matin: je rentre chez moi et je me hâte de noter la chose singulière et un peu effrayante qui vient de m’arriver...

Depuis avant-hier, je continuais à nourrir une sorte de sourde rancune contre la Divinité qui paraissait me délaisser. Puis je m’examinais avec complaisance et je me disais:--Je fais pourtant tout mon possible pour Lui obéir; il n’y a peut-être pas beaucoup de gens qui montreraient autant de persévérance que moi... Bref je m’admirais presque et je me prélassais dans un orgueilleux et ridicule sentiment de mon mérite.

Hier matin, comme j’allais partir pour la messe, je vins à me dire que je n’y prierais probablement pas mieux que de coutume. L’idée d’y assister, cette fois encore, comme un morceau de bois, me causa un tel ennui que je résolus de rester à la maison. Je m’affirmai que j’en avais assez fait pour le moment et qu’étant sûr de ma constance, je pouvais prendre un peu de loisir.

J’éprouvai bien un certain remords de ce manquement à une habitude qui, malgré tout, m’était devenue chère--mais je l’écartai aussitôt. Et je me mis à réfléchir aux distractions que je pourrais me donner.

Toutes, d’abord, me parurent insipides. Mais peu à peu s’insinua en moi l’idée que j’avais besoin d’une diversion violente.--Tout de suite un tableau d’orgie débraillée, parmi des cris, des rires, des musiques «chahutantes», s’esquissa en moi. Tandis que je le considérais, vaguement séduit, et qu’il croissait d’autant en relief et en couleur, je m’entendis fredonner un des motifs les plus endiablés de la Veuve Joyeuse.

Je trouvai un charme inattendu dans cette image de débauche; je m’y attachai; je me plus à en détailler les nuances. Et alors le désir me vint de réaliser quelque chose de ce genre... Oh! ce ne fut d’abord presque rien: à peine une velléité... Comme je vous l’ai dit, je crois, je ne fus jamais ce qu’on appelle un «viveur». J’ai quelquefois suivi, par nonchalance, mes camarades mondains dans leurs noctambulismes arrosés d’alcool mais je n’y prenais guère de plaisir. De même, depuis pas mal de temps, mes infractions aux 6e et 9e commandements avaient été fort rares. Depuis le mercredi des Cendres, je m’étais tout à fait abstenu...

J’écartai donc cette tentation que je devinais périlleuse. Je fis quelques pas dans la chambre et je m’efforçai de penser à autre chose. L’Imitation était ouverte sur la table. Je la feuilletai et je tombai sur ce passage du chapitre des tentations: «D’abord il ne se présente à l’esprit qu’une simple pensée; elle passe ensuite dans l’imagination; puis vient le plaisir et le mouvement déréglé, et enfin le consentement de la volonté...»

J’aurais bien dû lire la suite qui m’aurait peut-être mis en garde. Mais, tout infatué de confiance en moi-même, je fermai le volume.--Je n’en suis pas là, me dis-je, j’ai peut-être mis quelque complaisance en des souvenirs malpropres mais je ne céderai pas...

Je me répétais cela et, cependant, les images voluptueuses se multipliaient, se faisaient plus attirantes: la tentation grandissait, grandissait; et je n’étais presque plus maître de moi car une langueur extraordinaire dissolvait ma résistance.

En cette extrémité, l’idée me passa de courir me réfugier dans une église mais elle ne m’inspira qu’une répulsion violente:--Non, m’écriai-je, si je vais à l’église, j’y resterai glacé comme tous ces jours-ci; cela ne servira qu’à me rendre plus morose... Marchons plutôt.

Pendant des heures j’errai à travers la ville. La nuit vint, cette nuit de Paris qui semble étoilée de cantharides phosphorescentes. La tentation déferlait autour de moi, s’installait, triomphante, en moi. Je n’essayais plus de lui résister: je me disais que j’allais faire le mal, nuire à mon âme d’une façon redoutable, et en même temps, par une perversité bizarre, j’éprouvais une sorte de plaisir trouble à me le dire...

J’étais sur le boulevard de Clichy, à peu près désert à cette heure. Un banc était là; je m’y assis.

A ce moment, une idée nouvelle se leva dans mon esprit:--Mais tout ce qui m’arrive, ce n’est pas naturel. Je suis en proie à une force mauvaise dont l’action s’accroît à mesure que je me détourne de Dieu. Car qu’ai-je fait depuis deux jours? Je me suis plaint de mon délaissement; j’ai récriminé comme si Dieu me devait quelque chose; je me suis sottement loué pour ma ferveur sans récompense. Plein de vanité, j’ai rebuté la pratique, la jugeant superflue. Et aussitôt des pensées de débauche m’ont envahi. Serait-il donc vrai que, comme je l’ai lu, dès qu’on cède à la tentation d’orgueil, la tentation de sensualité suit presque toujours?

D’autre part, pourquoi ces basses ripailles qui, d’ordinaire, ne m’attirent nullement, m’apparaissent-elles si désirables? Pourquoi se peignent-elles dans mon imagination sous des couleurs si chatoyantes?

Cet examen me calma un peu. Mais voici que, me reprenant de la sorte, le souvenir me revint de toutes mes inquiétudes et de mes souffrances depuis le mercredi des Cendres. Ce fut si douloureux que, comparant mes angoisses présentes à ma tranquillité de naguère, je m’écriai:--Non, je ne veux plus demeurer dans cet état... J’en ai assez de m’énerver en des conflits d’âme dont je ne puis me rendre compte. Tout ce que j’ai cru éprouver de divin n’était que rêveries dues au désœuvrement. Eh bien, je vais prendre un bain de boue, me gorger d’ordures pour rompre le prestige. Après, je me dégoûterai sans doute, mais les phantasmes qui m’obsèdent seront emportés du même coup... Et je redeviendrai l’homme insignifiant mais paisible que j’étais, avant que cette crise incompréhensible bouleversât mon existence.

Sitôt cette décision formulée, ma sensualité tressaillit d’allégresse. Toute hésitation fut balayée comme par un grand vent. Je me levai; je filai, à grandes enjambées, vers la Place Blanche...

Vous connaissez Montmartre; vous savez qu’il y a dans ces parages plusieurs cafés de nuit où la luxure et l’ivrognerie hennissent, braillent, dansent et se vautrent jusque passé l’aube.

Tout impatient de me mêler à l’une de ces fêtes porcines, j’allais ouvrir la porte d’un cloaque où des violons miaulaient comme des chattes en folie, où roulait une tempête de rires rauques et suraigus parmi des hoquets, des grognements et des cliquetis de vaisselle cassée.

Une seconde encore et j’étais dans la fournaise...

Tout à coup, je ne sais quelle main souveraine s’appesantit sur moi et me cloua sur place. En même temps, j’entendis une voix mélancolique, très basse, mais très distincte, murmurer tout au fond de mon cœur:--Mon ami, que fais-tu?...

Dieu!... C’était la parole de Notre-Seigneur à Judas quand le traître le désigna aux soldats chargés de l’arrêter!...

Ébloui, tout frémissant, je chancelai. Mes jambes se dérobaient sous moi; je dus m’appuyer à la devanture.

Cependant une bande de frénétiques, hommes et femmes ivres, puant le musc, l’éther et les alcools, se ruait vers l’entrée. Ils me heurtèrent au passage, et me crièrent quelques injures. Mais je ne répondis pas. Déjà, je fuyais...

Tournant le dos au pandemonium, je dégringolai une rue en pente vers l’église de la Trinité. Des larmes me ruisselaient sur la figure et je me disais:--Oh! puisque Jésus daigne enfin me manifester sa présence, je ne le livrerai pas à ses bourreaux!... Quelle horreur que tout cela et quel crime j’ai failli commettre!

Des actions de grâces me montaient aux lèvres--pas de longues oraisons mais cette effusion cent fois répétée:--Merci, Seigneur, je ne voulais plus combattre, j’étais le lâche qui vous trahit et vous m’avez sauvé!... Merci Seigneur!...

De fait, la tentation s’était dissipée comme de la brume au soleil. Je ne pouvais plus douter maintenant que la protection divine me fût acquise, et je me sentais déborder de bonnes résolutions.

Rentré, je rouvris l’Imitation, je lus la suite du chapitre et je compris quel traquenard le diable m’avait tendu[34]...

[34] N. de l’A.--Voici le passage, en effet décisif: «C’est ainsi que l’Ennemi s’empare pied à pied de notre cœur si nous ne lui résistons pas dès le commencement. Plus nous négligeons de le faire, plus nos forces diminuent et plus les tentations deviennent violentes... Et ainsi, il ne faut pas perdre courage dans les tentations, mais demander avec plus d’ardeur que jamais le secours de Dieu afin qu’il nous soutienne dans nos misères, et selon la parole de l’Apôtre qu’il nous fasse tirer profit même de nos tentations. Humilions-nous donc sous la main de Dieu parce qu’il sauve et soutient les cœurs humbles». (Livre I, ch. XIII).

13 mars.--J’ai dormi assez tard et j’ai fait un rêve dont le souvenir m’est resté tout à fait présent au réveil.

Par un sentier tortueux, coupé d’angles brusques, très raide, où des fouines m’avaient mordu, où des cailloux m’avaient meurtri les pieds, je venais de gravir la partie inférieure d’une colline dont le sommet demeurait invisible, les frondaisons épaisses d’une forêt aux arbres très serrés le couvrant et formant, tout autour, comme un bloc d’ombre.

J’étais arrivé à mi-hauteur, sur une plate-forme gazonnée où des marguerites brillaient, comme des étoiles, parmi les herbes d’un vert-tendre; au milieu de la clairière, une croix de pierre fruste s’élevait--toute nue. Comme j’étais haletant et couvert de sueur, après la rude montée, je m’assis au pied de la croix. Malgré ma fatigue, je me sentais heureux d’être parvenu jusque-là. Je savais, d’intuition certaine, qu’il me faudrait continuer, mais je puisais du réconfort dans la contemplation de cette croix et je remerciais Jésus de m’avoir préservé des chutes dans les gouffres pleins de vipères et de ténèbres fuligineuses qui bordaient le sentier.

Pendant que je priais, j’entendis une musique aérienne qui planait au-dessus de moi et m’imprégnait l’âme d’une douceur mystérieuse. Il semblait que ce fût la montagne tout entière qui chantait; toutes sortes de mélodies se fondaient dans son cantique: des voix d’enfants d’une pureté inouïe, les carillons délicats de cloches cristallines, des chuchotements de feuillages légers, les accords graves d’orgues rêveuses, des palpitations d’ailes angéliques. Je tendis l’oreille pour saisir les paroles. Mais cela demeurait si lointain, si délié, si vague... J’entendis pourtant ceci: O Crux, ave, spes unica!...

Il me sembla aussi que cette musique était une lumière, blanche d’abord, qui, filtrant à travers les ramures, prenait peu à peu les nuances d’un arc-en-ciel atténué dont l’orbe vint encercler la croix.

Je ne puis exprimer à quel point cette harmonie radieuse m’emplissait d’amour de Dieu et de zèle pour reprendre la montée.

Mais comment pénétrer sous les arbres? Nul chemin ne s’ouvrait. Une brousse rébarbative faite de ronces griffues, d’orties revêches et de buissons entrelacés barrait la lisière.

Indécis, je priai Jésus--que je sentais, invisible, près de moi--de me dire ce qu’il fallait faire. Aussitôt, un mince rayon se détacha de l’auréole qui nimbait la croix, glissa vers la forêt et vint se poser à l’endroit où il y avait le plus d’épines.

Sans hésiter--cette musique me donnait tant de courage!--j’allai au maquis, j’empoignai les branches hostiles pour les écarter; elles me déchiraient les mains; mon sang coulait, tout chaud, le long de mes doigts. Mais la musique, de plus en plus vaporeuse, si je puis dire, allait s’élevant vers le sommet et les paroles saintes s’affaiblissaient comme un écho qui s’éloigne, s’entrecoupe et va mourir: O Crux... ave... spes... unica...

J’avais franchi l’obstacle, je m’avançais sous les arbres quand tout disparut et j’ouvris les yeux.

J’ai cru comprendre que, par ce rêve, Dieu m’octroyait des forces pour persévérer à travers de nouvelles souffrances...

Je suis allé à la messe. Pour la première fois, depuis longtemps, j’ai pu prier avec une pleine ouverture de cœur. C’est que la musique céleste résonnait toujours--lointaine, lointaine, au plus lointain de mon âme.

Mais que m’arrivera-t-il demain?

17 mars.--Maintenant, il m’est devenu impossible de douter que Dieu ait quelque dessein sur moi. La joie intense que j’éprouve à prier, le sens nouveau et de plus en plus profond que prend pour moi l’Évangile--médité tous les jours,--le détachement où je suis de tout ce qui n’est pas la religion me prouvent que le vrai sens de la vie m’est enfin révélé. Mon ancien Moi gît en pièces éparses qui tendent, du reste, parfois à se rejoindre pour reconstituer, vaille que vaille, ma personnalité d’hier. Mais elles n’y parviennent pas: un être nouveau s’est formé dans ma conscience; il ne veut rien savoir que de Dieu, réfrène ses velléités trop humaines, et impose silence aux réclamations de ma paresse et de ma sensualité.

Ce n’est pas tout: non seulement je pense presque sans cesse à Dieu, mais je ressens le besoin presque irrésistible de parler de Lui.

L’autre soir, je passais devant la maison où se trouve le cercle dont je fais partie. Je ne sais comment, je fus poussé à y monter.

Il n’y avait pas grand monde. Quelques vieilles gens jouaient au whist ou au bridge. Quelques hommes de cheval discutaient des courses du jour dans un coin. J’allais sortir, sans avoir abordé personne, lorsque, traversant le petit salon qui vient tout de suite après l’antichambre, j’aperçus, assis dans un fauteuil près du feu, et fumant un cigare, un garçon de mon âge, Gérard de X... Il fut au lycée avec moi et nous sommes en relations assez suivies.

Quoique très mondain, Gérard est beaucoup moins superficiel et moins vide que les snobs et les fêtards parmi lesquels il circule. Plusieurs fois, nous avons causé ensemble d’art et d’histoire. J’ai constaté qu’il avait une culture, des opinions à lui, du goût, des jugements originaux. Bref, contrairement à la plupart des gens de notre monde, il ne se borne pas à répéter, en perroquet docile, les niaiseries dont les entretiennent leurs feuilles favorites. Pour cela, et pour certaines façons incisives qu’il a d’apprécier la vie, il m’est passablement sympathique.

--Tiens, me dit-il, la main tendue, par quel hasard?... Il y a des siècles qu’on ne vous a vu ici.

--Je ne sais pas, répondis-je en m’asseyant à côté de lui, je passais... je suis monté, voilà tout...

--Et déjà, reprit-il, comme vous vous fichez des cartes, que vous bâillez aux potins et que vous ne vous souciez guère des performances de Tartelette II ou de Kirsch-léger, vous preniez la fuite.

--Ma foi oui... Mais, d’ailleurs, est-ce que vous aussi, vous ne trouvez pas le cercle tout à fait insipide?

--Si, si, certainement, c’est un endroit où l’on ne peut se plaire que si l’on n’a rien dans la cervelle. On y bétifie en troupe; et voilà probablement pourquoi les sots s’y plaisent tant. Car, n’est-ce pas, le propre du sot c’est de s’ennuyer dans la solitude. Il lui faut le contact de ses semblables pour s’apercevoir qu’il existe.

--Très vrai... Mais vous qui n’êtes pas un sot--il s’inclina avec une expression de reconnaissance bouffonne--pourquoi fréquentez-vous le cercle?

--Ce soir, répondit Gérard, comme il pleut, c’est pour me mettre à l’abri en attendant minuit où j’ai un rendez-vous avec... quelqu’un. Cependant je dois avouer que j’y passe souvent des nuits au baccarat. C’est stupide, mais cela aide à tuer le temps... N’est-ce pas votre avis que le temps a la vie très dure?...

--Plus à présent.

--Veinard!... Vous auriez trouvé une occupation assez absorbante pour vous faire oublier le néant de vivre?

--Oui, dis-je.

--Et laquelle, s’il n’y a pas d’indiscrétion?

--Aucune: je vais à la messe tous les jours et j’apprends à aimer le Bon Dieu.

Gérard leva les sourcils en signe d’étonnement. Puis il me regarda bien en face pour vérifier si je ne me moquais pas de lui. Voyant que j’étais très sérieux, il reprit:--Eh bien! cela ne me surprend pas trop de vous. Vous m’avez toujours produit l’impression d’un mondain malgré lui, d’un monsieur tombé de la lune, qui se trouve mal à l’aise sur la terre et qui regrette sa patrie.

--Vous savez ce que les Anglais entendent par lunatique? repris-je en riant. Dites-moi tout de suite que vous me tenez pour un toqué.

--Pas le moins du monde: les toqués, ce sont peut-être ceux qui n’agissent pas comme vous.

Nous nous tûmes un bon moment. Gérard avait laissé son cigare s’éteindre et il regardait le feu d’un air pensif. Moi, je l’observais et je me demandais quel pouvait être l’objet de ses réflexions.

--Gérard, dis-je tout à coup, voulez-vous me promettre de répondre avec franchise à la question que je vais vous poser?

--Je vous le promets.

--Croyez-vous?

--Oui, Robert, je crois, répondit-il avec gravité.

--Mais alors, excusez-moi, pourquoi menez-vous une existence aussi...

--Aussi absurde, dites-le mot, c’est celui qui convient... Eh bien, mon cher, c’est par pure lâcheté... Jusqu’à dix-neuf ans, formé par un admirable prêtre, et peu entamé par les sophismes qu’on nous apprend au lycée, je fus très sincèrement pieux et très pratiquant. A cet âge, je fis une première chute dans le ruisseau. Je n’avais pas l’excuse d’être un ignorant des préceptes de l’Église, car j’avais été merveilleusement mis en garde contre le péril. Je me relevai, je me nettoyai, j’eus des remords et je pris de bonnes résolutions. Mais, et c’est là le point, je ne m’écartai pas du milieu oisif, veule et noceur où nous pataugeons. Il faut dire aussi que mon directeur était mort et que je ne trouvai pas à le remplacer. Je dois avouer, du reste, que je ne fis guère d’efforts pour cela. J’abandonnai peu à peu la pratique: de nouvelles culbutes s’ensuivirent, elles se multiplièrent: une mauvaise honte me déconseilla de lutter. Et peu à peu aussi, cette mollesse énervée, qui s’empare de nous quand nous abusons de nos sens, m’empêcha de remonter le courant... Cependant, je n’ai pas perdu la foi. Si je ne croyais pas... Enfin je veux dire qu’il y a des heures où j’ai envie de me brûler gentiment la cervelle tant je me dégoûte moi-même.

--Je comprends cela, répondis-je.

--Évidemment vous le comprenez; et vous valez mieux que moi puisque, constatant comme les ressorts de notre âme se rouillent quand nous nous éloignons de Dieu, vous avez eu le courage de réagir.

--Oh! protestai-je, ne vous hâtez pas de me complimenter. S’il n’y avait eu que moi pour me tirer de l’ornière, j’y barboterais encore... Écoutez ce qui m’est arrivé.

Je lui racontai alors toutes les péripéties par où j’avais passé depuis le bal du mardi-gras.

Il m’écouta très attentivement. Quand j’eus terminé, il reprit d’un ton rêveur:--Voilà qui me confirme ce que j’ai toujours soupçonné: nous baignons dans le surnaturel. Et si nous savions nous recueillir, nous apprendrions tous les jours que notre seule raison d’être c’est de nous préparer à la vie future. Sinon, pourquoi serions-nous mis au monde? Quel sens aurait la vie? On s’y ennuie à périr ou l’on y souffre sans résignation dès que l’on en élimine la signification donnée par l’Église... J’irai plus loin: le sentiment de l’au-delà que Dieu mit au cœur de tous les hommes, je crois qu’il ne s’abolit jamais; il dévie, il se fausse, il se frelate; on s’adore soi-même, ou l’on adore les femmes, ou l’or, ou la science, ou l’art; on s’illusionne à leur propos, on les idéalise et l’on est déçu mais, à moins d’être une brute totale, on n’arrive pas à tuer tout à fait cette aspiration vers quelque chose de plus beau que ces mornes réalités qui nous entourent...

--J’imagine même, fis-je remarquer, qu’à certaines minutes de repliement sur soi-même, il y a peu d’hommes qui ne pensent pas à la mort avec la crainte de ce qu’on trouve--de l’autre côté.

--Il n’y en a peut-être pas un seul, approuva Gérard, et j’ajouterai que c’est sans doute pour échapper à cette pensée terrible que la plupart de nos illustres contemporains se démènent, comme des mannequins électrisés, en se frottant le plus possible entre eux. Oh! ce n’est pas l’intérêt qu’ils portent au voisin qui les rend sociables, car ils se détestent profondément les uns les autres. Non: ils cherchent à s’étourdir.

--Ah! que je voudrais sonder toutes ces âmes afin de leur arracher leur secret, m’écriai-je, quels drames poignants doivent se jouer même chez les plus corrompus!...

--L’âme d’autrui, c’est une forêt obscure, a dit Tourguéneff... Mais je crois que vous avez mieux à faire.

--Et quoi donc?

--Vouer votre avenir à prier pour eux, par exemple.

--J’ai déjà bien de la peine à prier pour moi.

--Bah! vous vous développerez... quand vous serez au monastère.

--Comment, comment, au monastère, m’exclamai-je tout ébahi, est-ce que vous vous figurez que je veux me faire moine?

--Mon cher, un imbécile de ce cercle disait l’autre soir: «Les moines sont des fous qui ont pris la précaution de s’enfermer eux-mêmes». Moi, je pense que les moines sont à peu près les seuls sages de ce monde: ils le jugent à sa valeur parce qu’ils aiment Dieu. Vous aussi, vous tâchez de l’aimer. Pourquoi n’iriez-vous pas jusqu’au bout de votre vocation en endossant le froc?

--J’avoue que je n’y ai pas songé!

--Eh bien, songez-y, reprit Gérard en se levant... Mais voilà qu’il est minuit moins le quart... Je ne veux pas faire attendre... Bonsoir, Robert, je suis content que nous ayons parlé de tout cela: j’en ai l’âme un peu décrassée et...

--Et?...

--Rien... Ou plutôt si: peut-être bien que je ferai comme vous, un jour ou l’autre.

--Mais pourquoi pas tout de suite?

--Il haussa les épaules:--Trop lâche, dit-il.

Il était déjà dans l’antichambre quand il revint sur ses pas:--Robert, ajouta-t-il, priez donc un peu pour moi.

--Je le ferai, mais...

--Chut! pas un mot de plus... Merci, j’y compte.

Il s’éclipsa et je ne m’attardai pas après lui. Quelques secondes plus tard, j’étais dans la rue. Je ne saurais dire à quel point je me sentais heureux de m’être confié à un homme capable de comprendre ce qui se passait en moi. Mais surtout j’avais l’intuition de m’être fortifié dans le bien en attestant ma foi. Récapitulant notre conversation, je me rappelai l’avis de Gérard. Me faire moine, je n’y éprouvais aucun penchant; mais qui sait s’il n’avait pas raison?

Je n’en suis pas là, conclus-je; il faudrait d’abord commencer par le commencement: aller à confesse. Comme chaque fois qu’elle me venait, cette pensée me mit un pinçon au cœur... Hélas! je n’ai pu me décider; comme chaque fois aussi je me suis dit:--Plus tard, plus tard!... J’ai beau me répéter que si Gérard m’a très bien compris, le prêtre intelligent dont vous m’avez parlé me comprendra encore mieux, je demeure inerte. Que le Seigneur ait pitié de moi!...

Ici quelques phrases qui me sont personnelles, puis Robert ajoute:

Vous trouverez probablement qu’un cercle est un endroit fort peu indiqué pour un entretien du genre de celui que je viens de vous rapporter. Si je vous ai scandalisé, excusez-moi...[35]

[35] Voilà un singulier scrupule! Je ne fus pas scandalisé du tout. Voir Note II à la fin de cette étude (N. de l’A.).

21 mars, Vendredi saint.--Quelle journée et quelle date dans ma vie que celle-ci! Je suis encore si ému que j’ai peine à rassembler mes idées. Je veux pourtant essayer de vous décrire ce qui m’est arrivé depuis ce matin.

J’ai assisté, comme de juste, à l’adoration de la Croix. A la lecture de la Passion selon saint Jean, les larmes me vinrent aux yeux. Je le connaissais presque par cœur ce récit d’un témoin oculaire: je l’avais si souvent relu et médité! Mais me redisant que le Sauveur était mort, ce jour-là, pour mon salut, je souffrais, d’une façon indicible, au souvenir de mes péchés. Je me reprochais ma tiédeur, mes hésitations, mes délais. La comparaison entre l’amour infini que Jésus nous manifesta et le peu que je faisais pour me rendre digne de sa sollicitude m’emplit d’angoisse. La cérémonie terminée, quand je considérai le tabernacle ouvert et vide, je crus que j’allais défaillir, car le vide, je le sentais également en moi. Il me semblait que Dieu s’était retiré très loin et qu’il ne me visiterait jamais plus. Quand les cierges s’éteignirent et que les ténèbres régnèrent dans l’église, elles envahirent aussi mon âme. Qu’elles étaient épaisses ces ténèbres intérieures! Je n’arrivais pas à me persuader qu’une aube consolatrice renaîtrait qui fût capable de les dissiper.

Je me traînai dehors. Ce poids énorme, dont je vous ai déjà parlé, opprimait si fort mes épaules que j’étais obligé de garder la tête inclinée sur la poitrine. J’allais sans rien voir autour de moi. Toute oraison mentale m’était impossible. Je ne pouvais que balbutier:--Mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné?...

Rentré, le repas sommaire que mon domestique m’avait préparé me répugna. Je mangeai seulement quelques bouchées de pain, je bus un demi-verre de vin et je ressortis aussitôt.

Il faisait un de ces temps gris et rêches qui portent avec eux la tristesse et qui s’accommodait à l’état de mon âme. J’errais au hasard quand, débouchant sur l’esplanade des Invalides, je rencontrai une parente éloignée que je fréquentais peu mais dont je savais qu’elle était une des plus trépidantes parmi les mondaines à la mode.

--C’est vous, Robert, s’écria-t-elle, mais que vous êtes donc pâle!... Seriez-vous malade?

--Non, répondis-je, je suis triste, simplement.

--Triste? Pourquoi? Peines d’amour?

Le sourire affriandé qui soulignait cette question me fut insupportable. Néanmoins je répliquai:--C’est cela même: peines d’amour.

--Oh! dites-moi vite de quoi il s’agit. Un flirt qui ne rend pas, je parie...

--Je souffre, dis-je en la regardant fixement, de ne pas assez aimer le Bon Dieu.

Pour quelle raison, lui parlai-je ainsi? Je n’en sais absolument rien. La phrase jaillit de ma bouche spontanément.

Elle en fut un moment tout interloquée. Comme je restais impassible, elle reprit:--Ah! ce Robert, toujours original!...

Puis sans insister:--Moi je vais me confesser. C’est un peu ennuyeux mais enfin, il faut bien faire ses Pâques, ne fût-ce que pour les gens... Et puis hier, j’ai entendu le sermon d’un délicieux prédicateur, je ne me rappelle pas son nom... Oh! il est si élégant, si plein d’esprit, il a eu des mots charmants, très parisiens, pour nous parler du chemin de la croix; tout le monde était ravi, car, vous savez, il n’est pas comme vos vieux curés bourrus qui insistent sur la pénitence et qui vous fourrent des idées lugubres dans la tête... Et maintenant je vais donc me confesser, il faut que je vous quitte, le Père X est très couru et je ne veux pas attendre trop longtemps; du reste ce sera vite expédié, d’abord je n’ai pas du tout la contrition, oh! pas du tout: je le lui dirai tout de suite et je pense qu’il ne me grondera pas trop; il est si indulgent, si commode...

Tout cela fut débité d’une haleine,--prestissimo.

L’attitude morne que je gardais durant ce babil parut la déconcerter un peu:

--Allons, je me sauve, reprit-elle... Venez donc à mon jour, on ne vous voit jamais, ours que vous êtes, c’est affreux; tous les mercredi à cinq heures; au revoir, mon cher...

Elle s’envola par la rue de Grenelle. Et je demeurai encore plus triste.

Voilà, me dis-je, la religion des gens du monde. Est-ce celle-là qu’il me faudrait?

Tout mon être répondit énergiquement:--Non!

Ensuite je pensai à la destinée que se préparent de tels inconscients qui, croyant rendre son dû à Notre-Seigneur, affilent en réalité la pointe des clous qui lui percent les pieds et les mains.

Alors une grande pitié ne vint pour ces infortunés. Je sentis clairement que je devrais réparer le mal qu’ils font--à eux-mêmes et aux autres. La phrase de Gérard s’articulait en moi:--Il faut prier, souffrir pour eux. Puis, par une association d’idées fort naturelle, je me rappelai le conseil qu’il me donna d’entrer au monastère. Ce qui est assez bizarre--mais je vous dis les choses comme elles furent--cela prit la forme d’une réminiscence littéraire, l’exclamation d’Hamlet: Go into a nunnery, Ophelia!...[36] Vous vous souvenez?...

[36] Allez dans un couvent, Ophélie!

Gérard, je pense au pauvre Gérard, faux sceptique, âme désolée, et aussi à cette Aline, si gaie en apparence, si mélancolique au fond, dont je vous parle dans ma première lettre. Oui, me sacrifier, pâtir pour eux, aimer Dieu pour eux, et aussi pour cette folle oiselle qui sautillait tout à l’heure devant moi, et pour tous les autres: ceux qui crachent sur le Crucifix, ceux qui s’en détournent comme d’un témoin gênant, ceux qui ne le voient plus parce que la clarté des lampes de leurs fêtes perpétuelles les aveugle!... Oui, me donner tout entier comme Notre-Seigneur s’est donné...

Un peu de douceur me vint tandis que je formulais ce vœu. Je vis une petite étoile luire au fond de mes ténèbres et je me sentis moins accablé.

Le reste du jour, j’ai visité les églises, me mêlant volontiers à la foule recueillie qui venait adorer Notre-Seigneur au tombeau. Vers le crépuscule, je suis entré à Notre-Dame des Victoires. Quelle paix en ce sanctuaire; comme on s’y imprègne des effluves d’oraison qui flottent sous cette voûte enfumée par des milliers de cierges!

Je m’agenouillai près de l’autel; je demandai à Marie qu’elle m’obtînt la grâce d’en finir avec mes incertitudes et mes répulsions pour la pénitence. Alors, comme je la priais de mon mieux, plein d’une grande confiance dans son intercession, je sentis le poids qui m’écrasait depuis tant de jours s’enlever de dessus mes épaules; je relevai la tête, je respirai largement. Et je vis,--non des yeux du corps, mais par un regard d’âme que je ne puis expliquer,--Jésus mort en croix au sommet du Calvaire. Madeleine, les cheveux épars, gisait prosternée, la face collée au sol; des sanglots agitaient son échine. Saint Jean était assis, les coudes sur les genoux, la figure dans les mains, à côté d’elle. A quelques pas, la Sainte Vierge se tenait debout, les yeux fixés sur la plaie béante qui trouait le côté de son Fils. Ah! quelle expression de douleur résignée où se mêlait, cependant, une sorte de joie sublime, dans ce regard!... Elle le reporta sur moi et il me sembla qu’elle me disait:--Courage, meurs au monde!... A ce moment, une douleur aiguë, comme d’un coup de lance, me perça le cœur et en même temps je me sentis inondé d’une chaude lumière. Toutes mes froideurs fondirent; toutes mes lâchetés tombèrent en poudre... Je ruisselais de larmes et je brûlais d’amour pour mon Rédempteur...

Ici, une phrase rappelant la prédiction que je lui avais faite, puis il termine:

Longtemps je suis demeuré en prière, en adoration, en contrition devant la plaie radieuse du Sacré-Cœur.

A présent, vous comprenez, mon ami, que je n’hésite plus. Mettez-moi bien vite en rapport avec le prêtre dont vous m’avez parlé...

DÉNOUEMENT

Ici s’arrête ce que je suis autorisé à citer de ce journal. On devine que j’envoyai tout de suite Robert au prêtre qui l’attendait. Il se confessa, il communia, il se prépara à la vie religieuse.

Je veux pourtant donner encore deux fragments de lettres subséquentes parce que je les crois propres à suggérer des réflexions salutaires.

On se souvient que sa sœur était entrée au Carmel. Après son retour à l’Église, il alla la voir. Il m’écrivit au sujet de cette visite:

«Lorsque j’eus fini de raconter ma conversion à ma chère sœur, la bonne fille pleurait de joie. Elle me dit qu’une des raisons principales de sa vocation, ç’avait été le désir que Dieu lui inspira de m’arracher au monde. Elle avait offert une grande partie de ses prières et de ses mortifications pour mon salut, surtout pendant le dernier Carême. Enfin, le Vendredi Saint, à l’heure même où je fus foudroyé à Notre-Dame des Victoires, comme elle me mettait au pied de la Croix, elle avait senti un mouvement d’allégresse soudaine et la conviction entra en elle que j’étais sauvé. Aussi, quand je la fis demander au parloir, elle y vint avec la certitude que j’allais lui annoncer la bonne nouvelle...»

Cette preuve de la puissance des prières d’une âme sacrifiée à Dieu ne m’étonna pas du tout. D’ailleurs les moniales que je mentionne plus haut s’étaient aussi vaillamment employées pour Robert. Or Jésus ne serait pas Jésus s’il restait sourd aux suppliques de ses épouses...

Le second fragment a rapport à une crise de révolte que Robert subit au moment de se rendre postulant dans la communauté religieuse qu’il a choisie. Il m’écrivait:

«... Je suis en proie à une véritable tempête de doutes sur ma vocation, de scrupules sur mon indignité et même de tentations d’une bassesse affreuse; si mon directeur ne m’assurait que je dois persévérer, je crois que je m’enfuirais jusqu’au bout du monde plutôt que d’entrer au monastère...»

Je lui rappelai sainte Térèse qui nous confie qu’elle ne souffrit jamais autant que le jour où elle quitta sa famille pour le couvent d’Avila. «Recommandez-vous à cette Sainte, ajoutai-je, et foulez aux pieds ces imaginations.»

D’ailleurs j’ai eu souvent lieu de remarquer que chaque fois qu’on fait un pas en avant dans la vie spirituelle, le Malin emploie toutes les ruses possibles pour vous tirer en arrière.

Qu’on me permette de reproduire, en exemple, un passage d’une lettre que m’écrivait une protestante convertie quelques jours avant son abjuration. Je l’ai déjà donné ailleurs[37], mais il a également sa place ici:

[37] Notes sur la psychologie de la conversion, p. 44.

«... Peu d’heures me séparent encore de l’acte solennel. Je devrais être pénétrée de joie et de reconnaissance et il n’en est rien. Je me sens triste à la mort, pleine d’épouvante. Je lutte corps à corps, avec des tentations affreuses. Je suis brisée, anéantie, j’ai les yeux pleins de larmes et le cœur lourd d’angoisse. Dieu se cache. Il n’entend plus les cris de mon âme. Et la douce lumière à laquelle je m’étais habituée a disparu. Je ne comprends rien moi-même à mon état. On a beau m’encourager, je n’entends pas les paroles qu’on me dit. Toute ma nature se révolte contre le sacrifice de mon âme à Dieu et dans mon cœur il y a un désordre affreux. Pourtant, il me semble aussi que c’est là une tentation des plus perfides et des plus astucieuses. Dans mes courts instants de lucidité, je me dis qu’il faut la vaincre. Mais si toutes les dispositions n’étaient pas prises pour la cérémonie, je la remettrais je ne sais à quand...»

Admirablement exhortée par son confesseur, entourée de prières, pleine elle-même de bonne volonté, elle triompha comme je l’ai rapporté.

Robert aussi vint à bout du Démon; tous les prestiges s’évanouirent dès qu’il eut franchi le seuil du noviciat.

Il n’est pas besoin, je pense, que je commente sa conversion: les faits parlent tout seuls. Il fut longtemps comme une pierre d’attente entre les mains de Dieu. Mais à partir du moment où l’action surnaturelle se manifesta, elle le conduisit au port avec une extraordinaire rapidité: quarante-cinq jours entre la première touche de la Grâce et la conquête définitive du néophyte par la Vierge et le Sacré-Cœur!

A présent Robert poursuit, d’un cœur paisible, sa probation: et, quoique je n’aie pas été pour grand’chose dans sa conversion, il veut bien prier pour moi. J’avoue que cette pensée m’est douce car le pauvre trimardeur de la Sainte Vierge a terriblement besoin de prières!...

Note I

Voici l’histoire du jeune homme qui ne voulait pas se confesser, sous prétexte que nul prêtre ne serait assez intelligent pour l’entendre.

Il avait commencé un noviciat dans une communauté en exil et avait dû se retirer par défaut de santé. Son ancien supérieur, de passage à Paris où j’habitais à cette époque, me le présenta en me demandant de m’intéresser à lui.

Je le voyais assez souvent et, quoi qu’il m’eût dit que sa foi restait intacte, je remarquai bientôt qu’il détournait la conversation dès qu’elle touchait à des sujets religieux. Il y avait en lui quelque chose de gêné, de fuyant et, avec cela, une tristesse perpétuelle. Je pressentais que tout n’allait pas pour le mieux du côté de sa conscience mais comme il éludait l’occasion d’en parler, je ne pouvais qu’attendre qu’il se mît en confiance avec moi.

Une après-midi, nous nous promenions au jardin du Luxembourg quand, spontanément et sans nulle précaution oratoire, il me dit qu’il avait commis un péché grave, quelques mois auparavant et qu’il n’avait pu se résoudre à s’en confesser; en outre, il avait abandonné la pratique et n’allait même plus à la messe dominicale. Du reste, il avouait souffrir beaucoup et de l’état de son âme et de sa désertion.

--Mais, lui dis-je, c’est bien simple, il me semble: puisque vous n’avez pas cessé de croire, allez vous confesser et rentrez dans la règle.

Alors il me dit que son péché était d’un ordre si particulier qu’il lui faudrait un prêtre d’intelligence supérieure pour le comprendre.

Comme je témoignais de quelque étonnement, il me confia soudain de quoi il s’agissait... C’était grave certainement, mais enfin cela n’avait rien de si extraordinaire qu’il fallût un théologien d’une rare transcendance pour l’entendre et l’absoudre.

Je le lui dis. Or il s’était buté à cette idée qu’il était hors la loi commune. Eh bien, repris-je, je connais pas mal de prêtres intelligents; je vais vous mettre en rapport avec l’un d’eux car vous ne pouvez pas rester dans cet état.

Il hésita, il tergiversa, il chercha cent prétextes pour différer. Je réfutai toutes ses arguties, je le mis au pied du mur.--Supposez, conclus-je, qu’un autobus vous écrase quand vous sortirez de ce jardin, vous plairait-il de paraître devant Dieu avec ce poids sur la conscience?

L’argument le toucha. Il finit par m’autoriser à faire le nécessaire.

Le soir même, j’allais me rendre chez le prêtre que j’avais en vue quand je reçus de mon jeune homme un télégramme où il me disait qu’il préférait attendre encore.

Or je l’avais passablement étudié depuis un mois qu’il venait me voir et j’avais reconnu en lui un de ces caractères indécis qui ont parfois besoin qu’on leur fasse un peu violence. Je lui répondis, par un pneu, que ma démarche était faite, que le prêtre l’attendait le lendemain matin, qu’il n’avait aucune raison pour se dérober davantage et que s’il reculait, mes sentiments à son égard en seraient grandement modifiés car je croirais qu’il n’était pas sincère en prétendant se repentir.

Je ne mentais là que pour une demi-heure car, la lettre mise à la boîte, j’allai en effet trouver le prêtre en question qui, comme j’en étais sûr d’avance, accepta de le voir le lendemain matin. Puis je priai, je fis prier et j’attendis le résultat.

Tout se passa très bien; il fit la démarche, il se confessa. Je le revis dans le courant de la journée: c’était un autre homme, à la face joyeuse, au regard droit, aux propos nets.

--Ah! s’écria-t-il, faut-il que j’aie été stupide pour me figurer que mon cas était presque insoluble. Mais j’étais comme aveuglé. Je n’ai vu clair que quand, avec une peine énorme, j’ai eu fait l’aveu.

--Tout cela, répliquai-je, c’est une manigance du diable: grossir jusqu’à l’aberration des difficultés qui ne sont telles que pour notre imagination, c’est une de ses tactiques favorites. Tenez-vous le pour dit.

Il se le tint si bien pour dit qu’il est redevenu un excellent chrétien. Et c’est la morale de cette histoire.

Note II

Touchant le baroque scrupule de Robert qui, on se le rappelle, craignait de m’avoir scandalisé en parlant de choses religieuses dans un cercle de joueurs, je tiens à dire ceci: ce serait le fait d’un Pharisien de prendre la mouche pour une raison de ce genre. On peut parler de Dieu partout, pourvu que ce soit avec les sentiments qui conviennent. Pour rassurer Robert, dans une lettre que je n’ai pas citée, je lui rapportai une anecdote personnelle: l’hiver passé, vers onze heures du soir, j’étais au casino de la jetée-promenade, à Nice, en compagnie d’un lieutenant de chasseurs-alpins et d’un autre jeune homme, tous deux bons catholiques. C’était, n’est-ce pas, un endroit peu propice aux conversations d’ordre religieux. L’orchestre fignolait des valses langoureuses; cinq cents rastaquouères jargonnaient autour de nous; des gourgandines luxueuses jouaient de la prunelle; pas bien loin, les écus tintaient et une cohue d’adorateurs du hasard vidaient leurs poches aux petits chevaux.

Eh bien, pendant ce temps-là, nous parlions de l’amour de Dieu et je commentais à mes jeunes amis sainte Lydwine et Catherine Emmerich. Et je vous prie de croire que nous ne donnions pas la moindre attention aux choses mal édifiantes et saugrenues qui se passaient là.

UNE EMBUSCADE DE L’ÉVANGILE

A la vérité, il y a des grâces diverses, mais c’est le même Esprit. Il y a diversité de ministères mais c’est le même Seigneur; et il y a des opérations diverses, mais c’est le même Dieu. Or à chacun est donné la manifestation de l’Esprit pour l’utilité. Car à l’un est donné par l’Esprit la parole de sagesse, à un autre la parole de science selon le même Esprit, à un autre la grâce de guérir par le même Esprit.

Saint Paul: I Cor., 12.

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