‹ Quand l'esprit souffleChapitre 40 sur 57 · I

I

Il y avait une fois--ceci commence comme un conte de fées mais c’est une histoire vraie--il y avait donc une fois un jeune homme que nous appellerons Henri Lefèvre et qui n’avait pas la moindre idée de ce que pouvait être le Bon Dieu.

Sa mère n’aurait pu le lui apprendre car elle-même n’avait été baptisée que la veille de son mariage. Ce qui signifie que la famille tenait, par convenances bourgeoises, à la cérémonie religieuse et rien de plus. Son père, assez brave homme au demeurant, était fort imbu de préjugés contre l’Église. Il vilipendait les «monstres en soutane» au café du Commerce de sa petite ville. Il citait les œuvres complètes de MM. Homais et Renan. Il dénonçait volontiers, d’après Victor Flachon et Georges Clémenceau, les méfaits de «l’obscurantisme» et les manœuvres de la «faction romaine.»

Comme de juste, il veilla soigneusement à ce que son fils ignorât les préceptes de la religion. Tout au plus souffrit-il, par une inconséquence qu’il se reprochait, que l’enfant fût baptisé à l’âge de deux ans. La marraine était fort pieuse. Mais, en compensation, le parrain, apôtre des utopies romantico-humanitaires de 48, agrégé de philosophie, matérialiste belliqueux, se chargea d’inculquer à son filleul, dès que celui-ci se montra capable d’associer deux idées, la morale civique et l’horreur du catholicisme.

Toutes les précautions étaient donc prises pour qu’Henri se considérât comme un tube digestif uniquement préoccupé de réjouir son estomac et les organes voisins.

Néanmoins, le petit ne parvenait pas à imiter les animaux à deux pieds et sans plumes, éblouis par les sables d’or de la finance et férus d’amour pour «les immortels principes de 89», dont le tiers-état lui mettait tant d’exemplaires sous les yeux.

La religion était pour lui le fruit défendu. Il le regardait de loin; mais comme on lui avait dit que l’arbre qui le produit est un mancenillier, il n’osait pas s’en approcher.

Il m’écrit: «Éloigné, par système, de tout enseignement religieux, je rôdais autour de l’église en proie à des sentiments complexes, où il entrait de la haine contre les «superstitions grossières» qu’on m’avait dit se pratiquer à l’intérieur de ce monument et une espèce d’attirance obscure qui me portait à y pénétrer pour me rendre compte. Cette répulsion mêlée de curiosité s’affirmait surtout à l’époque des premières communions. Je dévorais du regard les enfants qui venaient de recevoir pour la première fois l’Eucharistie; j’étais sur le point de leur demander ce qu’ils avaient éprouvé et, en même temps, je me sentais contre eux des mouvements de rage, une envie de les battre que j’avais peine à contenir. Ensuite, il me semblait que j’aurais tout donné pour le bienfait inestimable dont on m’avait frustré...»

Il ajoute, et retenons ce point, que pendant toute son enfance, il resta préoccupé par la personne de Jésus-Christ, croyant le haïr. Rêveur et enclin à la solitude, il ne confiait à personne ces impulsions contradictoires.

A l’école et, plus tard, dans le lycée parisien où il termina ses humanités, Henri Lefèvre se prit de passion pour la littérature. Comme tant d’autres, il lut, sans aucun contrôle, toutes sortes de livres. Mais il eut surtout un penchant pour les poètes de la génération symboliste dont l’idéalisme lui agréait d’avantage que les mornes et plats inventaires après pourriture des naturalistes.

Remarquons, en passant, qu’une fois de plus se démontre ici l’influence salubre de l’art. Quiconque reçut le don d’aimer la poésie, se maintient dans un courant d’idées nobles contre lesquelles la préoccupation exclusive des intérêts matériels ne saurait prévaloir. Cultiver en soi-même le sens du Beau par la méditation des œuvres d’art, c’est tenir ouverte une croisée par où le Beau absolu, qui est Dieu, pourra pénétrer un jour dans l’âme.

Orienté de la sorte, Lefèvre devint, et il est resté, un lettré d’un goût très fin et très sûr.

Bachelier, il se découvrit une vocation impérieuse pour la médecine. Comme il était d’assez faible santé, sa famille aurait préféré qu’il choisît une profession moins fatigante. Mais son attrait vers les études médicales était trop fort; il insista si bien qu’on finit par le laisser suivre sa voie. Il y avait là une disposition providentielle car, entré dans l’Église, Lefèvre fut le médecin catholique, c’est-à-dire celui qui voit dans les malades les membres souffrants de Notre-Seigneur, et non pas seulement de la matière désorganisée, des sujets d’expérience ou des sacs d’écus bons à saigner avec souplesse et dextérité.

Il suivit les cours de la faculté de Paris. A cette époque, l’aversion pour le catholicisme dont on frelata son enfance avait presque disparu. D’abord ses lectures lui firent entrevoir la place énorme tenue par l’Église dans l’histoire de l’humanité. Ensuite, les beautés de la liturgie, l’apparat grandiose de certains offices l’émurent. Mais ce n’était encore guère qu’un sentiment d’ordre tout esthétique.

«J’entrais parfois, dit-il, à Saint-Étienne du Mont et à Notre-Dame: l’art chrétien me plaisait beaucoup, mais quant à la vie profonde de mon âme, je n’avais pas conscience qu’elle en fût dirigée vers la foi. Je ne priais pas--j’admirais. Mais l’admiration pour les choses de Dieu n’est-ce pas déjà une sorte de prière?

«Quand je m’examinais avec un peu d’attention, je sentais pourtant en moi comme un vide que ni la science ni la littérature ne suffisaient à combler. Il me semblait que j’attendais un événement, je ne sais quoi qui changerait mon existence. Oui, je me le rappelle très bien, j’attendais avec une sorte d’anxiété. J’avais l’impression d’un grand voile qui me cachait la lumière...»

Donc, à ce moment, si on lui avait proposé de «manger du prêtre», il n’aurait pas tendu son assiette avec empressement. Ce n’était pas sans une certaine sympathie littéraire qu’il contemplait l’Église; mais se soumettre à ses commandements, il n’y pensait même pas.

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