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Voyons comment il progressa dans la voie étroite avant de fondre son âme dans la suradorable Essence. Les premiers jours furent terribles car, non seulement le mal lui broyait les membres, mais encore toute consolation surnaturelle lui était retirée. Dieu voulait lui faire bien sentir quel était son néant afin qu’il prît conscience que, sans le secours d’En-Haut, jamais il n’arriverait à sanctifier ses tortures.
Notant ses angoisses peu après que cette période douloureuse eut pris fin, il dit: «Ce fut d’abord une tristesse accablante, presque du désespoir. Une pensée cruelle traversa mon esprit et ajouta une douleur nouvelle à mes douleurs. Je me crus abandonné de Dieu et de sa Mère. Je voyais dans le mal qui m’avait terrassé, réduit à l’impuissance, un châtiment de mon désir présomptueux du sacerdoce. Dès lors, je ne goûtai plus aucun repos le jour, ni aucun sommeil la nuit, me considérant comme un réprouvé de Dieu et de son Église...»
Il était au maximum de cette agonie quand le saint prêtre qui le dirigeait lui apporta spontanément l’Eucharistie.
L’effet du sacrement fut immédiat: l’âme comprimée par la tentation de désespoir, se redressa et bondit, plus fervente que jamais, dans l’Amour divin. Il s’écrie: «Changement indicible! Œuvre adorable de la droite du Très Haut! J’étais autrefois sur un lit de roses, plongé dans les délices, et mon âme était torturée tandis que mon corps frémissait de volupté. Aujourd’hui, je suis couché sur un lit de souffrances, en proie aux déchirements et à la douleur et mon âme transportée fond dans l’amour de Dieu... Mon Dieu, je repousse du pied toutes les choses de la terre, j’embrasse de toutes mes forces votre Croix. O Mon Dieu, je surabonde de joie[43]!...»
[43] Ces quatre derniers mots sont soulignés dans le manuscrit de Roux.
Pour féconder en lui l’esprit de sacrifice, son directeur lui fit lire alors les vies de sainte Lydwine et d’Anne-Marie Taïgi. La lecture des combats et des triomphes héroïques de ces deux généreuses victimes de la loi de substitution alluma en lui le désir ardent de les imiter. Il comprit sa mission et s’y donna sans réserve. Il ne vécut plus que pour expier les péchés du monde. Il écrit: «Quel plus beau partage, ô mon Dieu, pour un homme? Et comment avez-vous jeté votre regard sur la plus misérable de vos créatures pour l’élever jusqu’à cette hauteur? Moi, un homme de prière et d’immolation, moi un homme de douleur comme vous, mon Sauveur adoré! Je ne veux subsister que pour me consumer devant vous comme la lampe de l’autel. O Beauté, ô Bonté infinie, consumez, anéantissez mon être de misère, faites de moi un sacrifice parfait...»
Comme le dit fort bien son biographe: «On ne saurait voir dans ces dispositions l’effet d’une exaltation illusoire et passagère. Elles étaient fondées sur une doctrine toujours reconnue et professée par l’Église, celle de l’union du chrétien à Jésus, union en vertu de laquelle le chrétien vivant en Jésus-Christ, comme Jésus-Christ vit en lui, par sa grâce sacramentelle ou sa grâce habituelle, mêle ses prières, ses actes, ses mérites à ceux de Jésus vivant en lui.»
D’ailleurs, loin de pâtir de son état de maladie et de l’ivresse d’amour divin qui le transfigurait, son intelligence avait acquis un degré de lucidité tout à fait supérieur. Il note: «Mon âme a acquis une étonnante compréhension de la vie, une merveilleuse aptitude à embrasser la vie des autres, à y entrer, à se l’approprier, à se l’assimiler; le soir, après avoir gémi sur l’humanité, ses erreurs et ses misères, compati à ses douleurs, pleuré sur ses crimes, je me sens vivre de tant de vies! Impuissant à les contenir dans mon cœur, je les répands aux pieds du Rédempteur; je le supplie de les laver dans son sang, de les recevoir ainsi purifiées dans son cœur et de les rendre à l’éternel amour du Père.»
Et d’ailleurs encore, la plus grande preuve qu’il n’était pas dans l’illusion, c’est qu’à mesure qu’il ressentait davantage les joies du sacrifice, il croissait en vertus, ce qui est, selon sainte Térèse, la marque que Dieu habite l’âme qui se donne de la sorte.
Ces vertus, nous allons les voir se manifester.