XI
Qu’un homme qui souffre dans son corps d’une façon continuelle et qui, de plus, éprouve, comme nous le verrons, des peines d’esprit d’une acuité formidable, montre parfois un peu de mauvaise humeur, c’est fort naturel. Ce qui ne l’est point, c’est que plus il souffre, plus il se montre patient, doux, charitable.
Dans l’âme, surnaturalisée par la douleur, de Clément, l’amour de Dieu eut pour répercussion l’amour des hommes.
L’accueil qu’il faisait à ses rares visiteurs était aimable et souriant. Il ne se plaignait point; il ne demandait pas qu’on le plaignît. S’oubliant lui-même, il s’informait de leurs peines et de celles de leurs proches, les consolait et leur donnait des avis pleins de bon sens et d’affectueuse mansuétude. Jamais on ne l’entendit porter de jugements amers sur personne. Au contraire, il cherchait des excuses à ceux qui critiquaient hautement sa «bigoterie».
Un bon prêtre, le chanoine Isnard, qui fut son directeur après l’abbé Raimondi, a dit de lui: «S’il arrivait qu’on lui demandât des nouvelles de sa santé, il éludait la question ou n’y répondait que d’une façon brève et évasive. Parfois il se bornait à dire: Comment voulez-vous que puisse aller un vieux meuble, une machine toute détraquée? On n’en parle pas; ça n’en vaut pas la peine... Et il accompagnait ce propos d’un rire franc et communicatif qui empêchait le visiteur de s’apitoyer sur ce martyr...»
N’ayant comme ressources que sa maigre pension de retraite pour les faire vivre lui et sa mère, il se privait d’une servante et vaquait lui-même aux soins du ménage. Plusieurs fois, une personne pieuse qui le visitait souvent, Mlle Angélique Cresp le surprit à laver, avec mille peines, le parquet de sa chambre. «C’est pour épargner, dit-il, cette fatigue à ma vieille mère. La pauvre femme, j’ai reçu d’elle tant de services; je puis bien lui rendre celui-là.»
Octogénaire, Mme Roux perdait peu à peu la vue. Faisant la cuisine, il lui arrivait de laisser tomber des morceaux de charbon, des copeaux, de la cendre dans les aliments qu’elle apprêtait. Clément Roux riait de ce singulier assaisonnement et n’en mangeait pas moins. «C’est, disait-il, une excellente occasion de me mortifier en expiation de mes péchés.»
Un jour, quelqu’un le trouva en train d’avaler un potage où naviguaient des mouches. Comme le visiteur témoignait de la surprise et un peu de répugnance, Roux lui dit:--Quelle différence voyez-vous entre des mouches et des grives?... Par cette repartie il essayait de dissimuler son esprit de mortification.
Une autre fois, comme il se mettait à table, on frappe à la porte. C’était un pauvre qui demandait un secours. Roux n’avait pas d’argent, car les quelques sous qu’il épargnait sur son mince revenu s’en allaient tout de suite en aumônes. Il donne au solliciteur sa part du dîner. Comme sa mère essayait de protester:--Ne me prive donc pas de cette joie, lui dit-il, je suis plus heureux de donner mon repas que de le prendre moi-même.
«N’avoir rien, écrivait-il, ne posséder rien, n’être rien, ne désirer rien, suivre nu Jésus-Christ nu, seule science, seul trésor, seul repos, seul bonheur que je doive rechercher encore ici-bas.»
Hiver comme été, il ne faisait usage que d’une seule couverture sur son lit. Quand on lui disait qu’il devait parfois grelotter, il répondait:--Pas du tout: je suis on ne peut mieux. Et cela est bien suffisant pour un vieux loup de mer comme moi.
Sa charité s’exerçait encore d’autres façons. Un matin qu’il partait pour assister à la messe et communier, une dame survint qui voulait lui demander un conseil. Il l’accueillit avec son affabilité coutumière. L’entretien se prolongea de telle sorte que lorsqu’il prit fin, l’heure de la messe était écoulée. La visiteuse s’excusait. «Que voulez-vous, répondit-il, je suis avec Dieu et j’accomplis sa volonté. Que puis-je faire de mieux? Au lieu de communier avec l’Eucharistie, je communie à la volonté divine.» Et l’on sait, ajoute la personne qui rapporte le fait, jusqu’à quel point son âme était avide de la sainte communion.
Un jour de foire, un de ses amis le rencontra près de la place où s’agitait la foule. Très étonné, il ne put s’empêcher de lui dire:--Vous ici!--Eh oui, répondit-il, au milieu de ce monde qui ne pense pas à Dieu, qui ne songe qu’aux choses de la terre, n’est-il pas juste qu’il y ait quelqu’un pour adorer Dieu, le remercier, lui faire amende honorable? C’est ce que je fais.
Sa gaîté douce émerveillait, édifiait tous ses interlocuteurs.
Mlle Catherine Bernard le rencontre dans la rue, riant de tout son cœur:--Qu’avez-vous donc, monsieur Roux?
--Figurez-vous que je fais peur aux bêtes. Je viens de me trouver nez à nez avec un âne et il s’est enfui épouvanté dès qu’il m’a regardé!...
Clément faisait allusion à l’aspect bizarre que présentait son corps courbé sur deux cannes. Loin de s’en chagriner, il y voyait un motif d’humilité salutaire et s’en réjouissait.
Les fidèles qu’il visitait parfois se faisaient une fête de le recevoir. Mme Latty, modiste, rapporte ceci: «Lorsque M. Roux entrait dans mon atelier, il nous semblait que c’était le Bon Dieu lui-même qui venait nous visiter. Les ouvrières heureuses, attentives, charmées, l’écoutaient ou plutôt buvaient ses paroles. Il nous parlait un peu de tout: de notre état, de notre travail, nous égayant par sa bonne humeur et son entrain. Puis il savait amener doucement notre esprit vers des pensées plus élevées. Il nous disait la façon de sanctifier notre travail. Et tandis que nos doigts maniaient l’aiguille et froissaient les rubans, il dirigeait vers Dieu ces actes vulgaires, et nous apprenait à les accomplir dans son Amour. Et après que le saint homme nous avait quittées, nous étions encore sous le charme et nous nous redisions quelques-unes des belles et touchantes paroles qui étaient tombées de ses lèvres...»
On pourrait multiplier à l’infini ces témoignages mais il faut se borner. Ajoutons seulement que Clément Roux obtint plusieurs conversions. M. Henri Pigeon, ingénieur des Ponts et Chaussées, ramené à Dieu par lui, devenu un chrétien excellent, écrivait: «Non seulement M. Roux convertissait les âmes, non seulement il les entraînait par ses conseils et ses exemples à la pratique des vertus héroïques, mais son souvenir seul suffisait pour les soutenir et les animer dans les moments difficiles.»
Un dernier trait; je le tiens du propriétaire de la maison que Clément Roux habitait à Grasse. Le brave homme avait les larmes aux yeux en me parlant de lui:--Voyez-vous, Monsieur, me dit-il, M. Roux, c’était un saint. On se sentait devenir meilleur rien qu’à l’approcher.
Et il me conta ceci; Clément Roux était toujours vêtu d’habits propres mais très usés, vu son dénuement. Cette circonstance et son infirmité lui donnaient l’aspect d’un vieux pauvre. Or il arriva plusieurs fois que des personnes, étrangères à la ville, édifiées par son extrême recueillement à l’église, s’approchèrent de lui et lui glissèrent quelque monnaie dans la main. Il saluait profondément et en silence. Puis, dès sa sortie, il allait porter les sous ou la pièce blanche à l’un des indigents qu’il assistait...
Et voilà ce qu’était devenu, pour l’amour de Jésus-Christ, le beau, le fier, le sensuel, le bouillant et l’aventureux jeune homme d’autrefois.