Scène XI.
LA DUCHESSE, ROSETTE.
ROSETTE. (effrayée).
Madame !
LA DUCHESSE.
Quoi donc ?
ROSETTE.
Madame m’a appelée.
LA DUCHESSE.
Ah ! je voulais… mon peignoir.
ROSETTE.
Madame la duchesse l’a sur elle.
LA DUCHESSE.
J’en voulais un autre. — Non. — Restez avec moi, j’ai peur. — Restez sur le sopha, je vais lire ; (à part) je n’ose pas faire un signe de croix. — À quelle heure le chevalier vient-il demain matin ? Ah ! je suis la plus malheureuse femme du monde.
(Elle pleure.)
Allons, mets dans la ruelle un flambeau et la Nouvelle Héloïse. (Tenant le livre) : Jean-Jacques ! ah ! Jean-Jacques ! vous savez, vous, combien d’infortunes se cachent sous le sourire d’une femme.
(On frappe à une porte de la rue, une voiture roule.)
On frappe à la porte ! Ce n’est pas ici, j’espère !
ROSETTE.
J’ai entendu un carrosse s’arrêter à la porte de l’hôtel.
LA DUCHESSE.
En es-tu bien sûre, Rosette ? à minuit !
(Rosette regarde à la fenêtre.)
ROSETTE.
C’est bien à la porte de madame la duchesse, un carrosse avec deux laquais qui portent des torches, c’est la livrée de madame.
LA DUCHESSE.
Eh ! bon Dieu ! serait-il arrivé quelque événement chez ma mère ? Je suis dans un effroi !
ROSETTE.
J’entends marcher ! on monte chez madame la duchesse.
LA DUCHESSE.
Mais qu’est-ce donc ? (On frappe.)
Demande avant d’ouvrir.
ROSETTE.
Qui est là ?
UN LAQUAIS.
M. le duc arrive de Versailles !
ROSETTE.
M. le duc arrive de Versailles !
LA DUCHESSE (tombant sur un sopha).
M. le duc ! depuis deux ans ! lui ! depuis deux ans ! jamais ! et aujourd’hui ! à cette heure ! Ah ! que vient-il faire, Rosette ? Il vient me tuer ! cela est certain ! — Embrasse-moi, mon enfant, et prends ce collier, tiens, et ce bracelet ; tiens, en souvenir de moi.
ROSETTE.
Je ne veux pas de tout cela ! Je ne quitterai point madame la duchesse !
(On frappe encore.)
Eh bien ! quoi ! madame la duchesse est au lit.
LE LAQUAIS (toujours derrière la porte).
Monsieur le duc demande si madame la duchesse peut le recevoir.
LA DUCHESSE (du canapé, vite).
Non !
ROSETTE (vite à la porte).
Non !
LA DUCHESSE.
Plus poliment, Rosette : Madame est endormie.
ROSETTE (criant et ayant un peu perdu la tête).
Madame est endormie !
LE LAQUAIS.
Monsieur le duc dit que vous avez dû la réveiller, et qu’il attendra que madame la duchesse puisse le recevoir. Il a à lui parler.
ROSETTE (à la duchesse).
Monsieur le duc veut que madame se lève !
LA DUCHESSE.
Ah ! mon Dieu ! il sait tout, il vient me faire mourir.
ROSETTE ( sérieusement).
Madame !… (Elle s’arrête.)
ROSETTE.
Eh bien ?
ROSETTE.
Madame, je ne le crois pas !
LA DUCHESSE.
Et pourquoi ne le crois-tu pas ?
ROSETTE (tragiquement).
Madame, parce que les gens ont l’air gai !
LA DUCHESSE (effrayée).
Ils ont l’air gai ? — Mais c’est encore pis. Oh ! mon pauvre chevalier !
(Elle prend son portrait.)
ROSETTE.
Hélas ! madame la duchesse, quel malheur d’être la femme de monsieur le duc !
LA DUCHESSE (désolée).
Quelle horreur ! quelle insolence !
ROSETTE.
Et s’il vient par jalousie !
LA DUCHESSE.
Quel étrange amour ! voilà qui est odieux !
Écoute ! il ne peut venir que par fureur ou par passion ; de toute façon c’est me faire mourir. Tue-moi, je t’en prie.
ROSETTE (reculant).
Non, madame ! moi tuer madame ! cela ne se peut pas.
LA DUCHESSE.
Eh bien ! au moins va dans mon cabinet. Tu écouteras tout, et dès que je sonnerai, tu entreras. Je ne veux pas qu’il reste plus d’un quart d’heure ici, quelque chose qu’il me veuille dire. Hélas ! si le chevalier le savait !
ROSETTE.
Oh ! madame ! il en mourrait d’abord !
LA DUCHESSE.
Pauvre ami ! — S’il se met en colère, tu crieras au feu ! Au bout du compte, je ne le connais pas, moi, mon mari !
ROSETTE.
Certainement ! madame ne l’a jamais vu qu’une fois.
LA DUCHESSE.
Oh ! mon Dieu ! ayez pitié de moi !
ROSETTE.
On revient, madame.
LA DUCHESSE.
Allons, du courage ! — Mademoiselle, dites que je suis visible.
ROSETTE.
Madame la duchesse est visible.
LA DUCHESSE (à genoux, se signant).
Mon Dieu ! ayez pitié de moi !
(Elle se couche à demi sur le sopha.)