‹ Quitte pour la peurChapitre 7 sur 8 · Scène XII.

Scène XII.

UN LAQUAIS, LE DUC, LA DUCHESSE.

UN LAQUAIS, ouvrant les deux battans de la porte.

Monsieur le duc.

(La duchesse se lève, fait une grande révérence et s’assied toute droite, sans oser parler.)

LE DUC.

Eh bien ! madame, comment vous trouvez-vous ?

LA DUCHESSE.

Mais, monsieur, un peu surprise de vous voir, et confuse de n’avoir pas eu le temps de m’habiller pour vous.

LE DUC.

Oh ! n’importe, n’importe, je ne tiens pas au cérémonial. D’ailleurs on peut paraître en négligé devant son mari.

LA DUCHESSE (à part).

Son mari ! hélas ! — (Haut.) Oui, certainement… son mari… Mais ce nom-là… je vous avoue…

LE DUC (ironiquement).

Oui, oui… J’entends, vous n’y êtes pas plus habituée qu’à ma personne. (Souriant.) C’est ma faute, (tendrement) c’est ma très grande faute, ou plutôt c’est la faute de tout le monde. — (Sérieusement.) Qui peut dire en ce monde, et dans le monde surtout, qu’il n’ajoute pas par sa conduite aux fautes des autres ? Dites-le-moi, madame ?

LA DUCHESSE.

Ah ! je crois bien que vous avez raison, monsieur, vous savez le monde mieux que moi !

LE DUC (avec feu).

Mieux que vous ! mieux que vous, madame ! cela n’est parbleu pas facile. Je n’entends parler à Versailles que de votre grâce dans le monde, vous faites fureur ! On n’a que votre nom à la bouche. C’est une rage. (D’un ton ambigu.) — Moi… je l’avoue, cela… cela m’a piqué d’honneur !

LA DUCHESSE (à part).

Oh ! ciel ! piqué d’honneur ! que veut-il dire ?

LE DUC (s’approchant avec galanterie).

Ça ! voyons ! regardez-moi bien ! Me reconnaissez-vous ?

LA DUCHESSE.

Sans doute, monsieur le duc, j’aurais bien mauvaise grâce à ne pas…

LE DUC (tendrement).

Me dire : oui ? n’est-ce pas ? Ce n’est pas cette docilité qu’il me faut, c’est de la franchise.

LA DUCHESSE.

De la…

LE DUC (sévèrement).

De la franchise, madame.

(Il quitte le fauteuil et retourne brusquement à la cheminée.)

J’aurai beaucoup à vous dire cette nuit et des choses fort sérieuses !

LA DUCHESSE.

Quoi ! cette nuit, monsieur ! y pensez-vous ?

LE DUC (froidement).

J’y ai pensé, madame, pendant tout le chemin de Versailles et un peu avant aussi.

LA DUCHESSE (à part).

Il sait ma faute ! Il la sait ! tout est fini !

LE DUC.

Oui, j’ai le projet de ne partir que demain matin au jour, et vos gens et les miens doivent être couchés à présent.

LA DUCHESSE (vivement, se levant).

Mais ce n’est pas moi qui l’ai ordonné.

LE DUC (avec sang-froid et le sourire sur la bouche).

Alors, madame, si ce n’est vous, il faut donc que ce soit moi.

LA DUCHESSE (à part).

Il restera.

LE DUC (regardant la pendule).

Demain j’arriverai à temps pour le petit lever. —

C’est une pendule de Julien-le-Roy que vous avez là ?

(Il ôte son épée et son chapeau et les pose sur un guéridon.)

LA DUCHESSE (à part).

Un sang-froid à n’y rien comprendre ! — Quelle inquiétude il me donne !

LE DUC (s’asseyant).

Ah ! ah ! voici quelques livres ! C’est bien ce que l’on m’avait dit : vous aimez l’esprit, et vous en avez ; oh ! je sais que vous en avez beaucoup, et du bon, du vrai, du meilleur esprit. — C’est monsieur de Voltaire ! — Oh ! Zaïre ! — Zaïre vous pleurez !

Lekain dit cela comme ça, n’est-ce pas ?

LA DUCHESSE.

Je ne l’ai pas vu, monsieur.

LE DUC.

Ah ! c’est vrai ! Je sais que vous êtes un peu dévote, vous n’allez pas à la comédie, mais vous la lisez. Vous lisez la comédie… pour la jouer, jamais ! (Avec une horreur comique.) Oh ! jamais !

LA DUCHESSE.

On ne m’y a pas élevée, monsieur, fort heureusement pour moi.

LE DUC.

Et pour votre prochain, madame, mais je suis sûr qu’avec votre esprit vous la joueriez parfaitement… Tenez (nous avons le temps), si vous étiez la belle Zaïre, soupçonnée d’infidélité par Orosmane, le violent, le terrible Orosmane.

LA DUCHESSE (à part).

(À demi-voix à la cloison.)

Ah ! c’est ma mort qu’il a résolue ! — Rosette, prenez garde ! Rosette ! faites bien attention.

LE DUC.

En vérité, madame, c’est le plus généreux des mortels que ce soudan Orosmane ; n’ayez donc pas peur de lui. S’il entrait ici, par exemple, disant avec la tendresse que met Lekain dans cette scène-là :

Hélas ! le crime veille et son horreur me suit.
À ce coupable excès porter sa hardiesse !
Tu ne connaissais pas mon cœur et ma tendresse,
Combien je t’adorais ! quels feux !…

LA DUCHESSE (se levant et allant à lui ).

Monsieur ! avez-vous quelque chose à me reprocher ?…

LE DUC (riant).

Ah ! le mauvais vers que voilà. Eh ! bon Dieu, que dites-vous donc là ! Ce n’est pas dans la pièce.

LA DUCHESSE (boudant).

Eh ! monsieur, je ne dis pas de vers, je parle. On ne vient pas à minuit chez une femme pour lui dire des vers aussi.

LE DUC (jetant son livre).

(Avec tendresse et mélancolie.)

Eh ! croyez-vous donc que ce soit là ce qui m’amène ? causons un peu en amis.

(Il s’assied sur la causeuse près d’elle.)

Çà ! vous est-il arrivé quelquefois de songer à votre mari, par extraordinaire, là, un beau matin, en vous éveillant ?

LA DUCHESSE (étonnée).

Eh ! monsieur, mon mari pense si peu à sa femme, qu’il n’a vraiment pas le droit d’exiger la moindre réciprocité.

LE DUC.

Eh ! qui donc vous a pu dire, ingrate, qu’il ne pensait pas à vous ? était-il en passe de vous l’écrire ? c’eût été ridicule à lui. Vous le faire dire par quelqu’un, c’était bien froid. Mais venir vous le jurer chez vous et vous le prouver, voilà quel était son devoir.

LA DUCHESSE (à part).

Me le jurer ! Ah ! pauvre chevalier ! (Elle baise son portrait.) Me le jurer, monsieur ! et me jurer quoi, s’il vous plaît ? Vous êtes-vous jamais cru obligé à quelque chose envers moi ? Que vous suis-je donc, monsieur, sinon une étrangère qui porte votre nom ?…

LE DUC.

Et peut le donner, madame…

LA DUCHESSE (se levant).

Ah ! monsieur le duc, faites-moi grâce.

LE DUC (se lève tout à coup en riant).

Grâce ! madame, et de quoi grâce, bon Dieu ! — Ah ! je comprends ; vous voulez que je vous fasse grâce de mes complimens, de mes tendresses et de mes fadeurs. Eh ! je le veux bien. Tant qu’il vous plaira ! parlons d’autre chose.

LA DUCHESSE.

Quelle torture !

LE DUC.

Savez-vous de qui ces tableaux-là sont les portraits ? Je suis sûr que vous ne les regardez jamais. Ces braves gens cuirassés sont mes aïeux, ils sont anciens ; nous sommes, ma foi, très anciens, aussi anciens que les Bourbons ; savez-vous, mon nom est celui d’un connétable, de cinq maréchaux de France tous pairs des rois, et parens et alliés des rois, et élevés avec eux dès l’enfance, camarades de leur jeunesse, frères d’armes de leur âge d’homme, conseillers et appuis de leur vieillesse. C’est beau ! c’est assez beau pour que l’on s’en souvienne, et quand on s’en souvient, il n’est guère possible de ne pas songer que ce serait un malheur épouvantable, une désolation véritable dans une famille, que de n’avoir personne à qui léguer ce nom, sans parler de l’héritage qui ne laisse pas que d’être considérable. Cela ne vous a-t-il jamais affligée ?

LA DUCHESSE.

Eh ! monsieur, je ne vois pas pourquoi je m’en affligerais quand vous n’y pensez jamais. Après tout, c’est de votre nom qu’il s’agit, et non du mien.

LE DUC.

Eh ! quoi ! Élisabeth !

LA DUCHESSE.

Élisabeth ? vous vous croyez ailleurs, je pense.

LE DUC.

Eh ! n’est-ce pas Élisabeth que vous vous nommez ? Quel est donc votre nom de baptême ?

LA DUCHESSE (avec tristesse).

Baptême ! le nom du baptême ! c’est vous qui demandez le nom que l’on m’a donné ! Je voudrais bien savoir ce qu’eût dit mon pauvre père qui tenait tant à ce nom-là, (vite) et vous, je ne vous le dirai pas, si quelqu’un lui eût dit : Eh ! bien ce nom si doux, son mari ne daignera pas le savoir.

Du reste cela est juste ! (Avec agitation.) Les noms de baptême sont faits pour être dits par ceux qui aiment et pour être inconnus à ceux qui n’aiment pas. (En enfant) Il est bien juste que vous ne sachiez pas le mien, et c’est bien fait… et je ne vous le dirai pas.

LE DUC (à part, souriant et charmé).

Ah ! çà ! mais comme elle est gentille ! suis-je fou de me prendre les doigts à mon piège ?

C’est qu’elle est charmante en vérité.

(Haut et sérieux.)

Eh ! pourquoi saurais-je ce nom d’enfant, madame ? qu’est-ce pour moi, je vous prie, que la jeune fille enfermée au couvent jusqu’à ce qu’on me la donne sans que je sache seulement son âge ? C’est la jeune femme connue sous mon nom qui m’appartient, celle-là seule est mienne, madame, puisque, pour la nommer, il faut qu’on me nomme moi-même.

LA DUCHESSE (se levant, vite et avec colère).

Monsieur le duc, voulez-vous me rendre folle ? Je ne comprends plus rien ni à vos idées, ni à vos sentimens, ni à mon existence, ni à vos droits ni aux miens ; je ne suis peut-être qu’une enfant ! j’ai peut-être été toujours trompée. Dites-moi ce que vous savez de la vie réelle du monde. Dites-moi pourquoi les usages sont contre la religion, et le monde contre Dieu. Dites-moi si notre vie a tort ou raison ; si le mariage existe ou non ; si je suis votre femme, pourquoi vous ne m’avez jamais revue, et pourquoi l’on ne vous en blâme pas ; si les sermens sont sérieux, pourquoi ils ne le sont pas pour vous ; si vous avez et si j’ai moi-même le droit de jalousie. Dites-moi ce que signifie tout cela ? Qu’est-ce que ce mariage du nom et de la fortune, d’où les personnes sont absentes, et pourquoi nos hommes d’affaires nous ont fait paraître dans ce marché ? Dites-moi si le droit qu’on vous a donné était seulement celui de venir me troubler, me poursuivre chez moi quand il vous plaît d’y tomber comme la foudre, au moment où l’on s’y attend le moins, à tout hasard, au risque de me causer la plus grande frayeur, sans ménagemens, sans scrupules, la nuit, dans mon hôtel, dans ma chambre, dans mon alcôve, là !

LE DUC.

Ah ! madame, les beaux yeux que voilà ! aussi éloquens que votre bouche lorsqu’un peu d’agitation la fait parler. — Eh bien ! quoi ! voulez-vous que je vous explique une chose inexplicable ? Voulez-vous que je fasse du pédantisme avec vous ? Faut-il que je m’embarque avec vous dans les phrases ? Exigez-vous que je vous parle du grand monde, et que je vous raconte l’histoire de l’Hymen ? — Vous dire comment le mariage, d’abord sacré, est devenu si profane à la cour, et si profané surtout ; vous dire comment nos vieilles et saintes familles sont devenues si frivoles et si mondaines, comment et par qui nous fûmes tirés de nos châteaux et de nos terres pour venir nous échelonner dans une royale antichambre, comment notre ruine fastueuse a nécessité nos alliances calculées, et comment on les a toutes réglées en famille, d’avance et dès le berceau (comme la nôtre par exemple) ; vous raconter comment la religion (irréparable malheur peut-être !) s’en est allée en plaisanteries, fondue avec le sel attique dans le creuset des philosophes ; vous décrire par quels chemins l’Amour est venu se jeter à travers tout cela, pour élever son temple secret sur tant de ruines, et comment il est devenu lui-même quelque chose de respecté et de sacré, pour ainsi dire, selon le choix et la durée ; vous raconter, vous expliquer, vous analyser tout cela, ce serait par trop long et par trop fastidieux, vous en savez, je gage, autant que moi sur beaucoup de ces choses…

LA DUCHESSE (lui prenant la main avec plus de confiance).

Hélas ! à vous vrai dire, monsieur, si je les sais un peu, comme vous les savez beaucoup, il me semble, j’en souffre plus que je n’en suis heureuse, et je ne sais quelle fin peut avoir un monde comme le nôtre.

LE DUC.

Eh ! bon Dieu ! madame, qui s’en inquiète à l’heure qu’il est, si ce n’est vous ? Personne, je vous jure, pas même chez ceux que cela touche de plus près. Respirons en paix, croyez-moi ! Respirons, tel qu’il est, cet air empoisonné, si l’on veut, mais assez embaumé, selon mon goût, de l’atmosphère où nous sommes nés, et dirigeons-nous seulement lorsqu’il le faudra, selon cette loi que, ma foi, je ne vis jamais nulle part écrite, mais que je sentis toujours vivante en moi, la loi de l’honneur.

LA DUCHESSE (un peu effrayée et reculant).

L’honneur ! oui ! mais cet honneur, en quoi le faites-vous consister, monsieur le duc ?

LE DUC (très gravement).

Il est dans tous les instans de la vie d’un galant homme, madame, mais il doit surtout le faire consister dans le soin de soutenir la dignité de son nom… et…

LA DUCHESSE (à part).

Encore cette idée ! ô mon Dieu ! mon Dieu !

LE DUC.

Et en supposant qu’on eût porté quelque atteinte à la pureté de ce nom, il ne doit hésiter devant aucun sacrifice pour réparer l’injure ou la cacher éternellement.

LA DUCHESSE.

Aucun sacrifice ne vous coûterait-il, monsieur ?

LE DUC.

Aucun, madame, en vérité.

LA DUCHESSE.

En vérité ?

LE DUC (sur un ton emporté).

Sur ma parole ! aucun ! fallût-il un meurtre !

LA DUCHESSE (à part).

Ah ! je suis perdue ! ah ! mon Dieu ! (Elle regarde sa croix.)

LE DUC (sur un ton passionné).

Fallût-il me jeter à vos pieds et les couvrir de baisers, et m’humilier pour rentrer en grâce ! (Il lui baise la main à genoux).

LA DUCHESSE (à part).

Ah ! pauvre chevalier ! nous sommes perdus ! je n’oserai plus te revoir. (Elle baise le portrait du chevalier.)

LE DUC (brusquement en homme et comme quittant le masque).

Ah ! ça ! voyons, mon enfant, touchez là.

LA DUCHESSE (étonnée).

Quoi donc !

LE DUC.

Touchez là, vous dis-je ; une fois seulement donnez-moi la main, c’est tout ce que je vous demande.

LA DUCHESSE (pleurant presque).

Comment ! monsieur.

LE DUC.

Oui, vraiment, touchez-là bien franchement, en bonne et sincère amie ; je ne veux point vous faire de mal et toute la vengeance que je tirerais de vous (si vous m’aviez offensé), ce serait cette frayeur que je viens de vous faire.

Asseyez-vous. — Je vais partir. —

(Il reprend son chapeau et son épée.)

Voici le jour qui vient ! il me faut le temps d’arriver à Versailles.

(Debout, il lui serre la main, elle est assise.)

Écoutez bien. Il n’y a rien que je ne sache…

Àvrai dire, je ne me sens nulle colère et nulle haine pour vous.

N’ayez, je vous prie, nulle haine contre moi, non plus. Nous avons chacun nos petits secrets. Vous faites bien, et je crois que je ne fais pas mal de mon côté. Restons en là ! Je ne sais si tout cela nous passera, mais nous sommes jeunes tous les deux, nous verrons. — Soyez toujours bien assurée que mon amitié ne passera pas pour vous… Je vous demande la vôtre, et (en riant) n’ayez pas peur, je ne reviendrai vous voir que quand vous m’écrirez de venir.

LA DUCHESSE.

Êtes-vous donc si bon, monsieur ? et je ne vous connaissais pas !

LE DUC.

Pardonnez-moi cette mauvaise nuit que je vous ai fait passer. Je vous ai dit que je tenais à notre nom… En voici la preuve : — Vos gens et les miens m’ont vu entrer, ils me verront sortir, et pour le monde c’est tout ce qu’il faut. —

LA DUCHESSE (à ses genoux, lui baise les mains et pleure en se cachant le visage. — Silence.)

Ah ! monsieur le duc, quelle bonté et quelle honte pour moi ! Où me cacher, monsieur ? j’irai dans un couvent.

LE DUC (souriant.)

C’est trop ! c’est beaucoup trop ! je n’en crois rien, et je ne le souhaite pas. Du reste, il n’en sera que ce que vous voudrez ; adieu, moi, je vous ai sauvée en sauvant les apparences.

(Il sonne, on ouvre, il sort.)

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