CHAPITRE XII.
Rois de Babylone jusqu’à Nabukodonosor.
En ayant le mérite exclusif de nous donner la liste des rois babyloniens depuis Nabonasar, le Kanon astronomique n’y a pas joint celui de nous donner des détails instructifs sur leurs règnes, et l’on n’y supplée que très-imparfaitement par d’autres auteurs. Sans un passage du Syncelle, nous ignorerions pourquoi les rois antérieurs n’ont laissé aucune trace: il paraît que Nabonasar, en brûlant leurs actes, ne fit qu’imiter l’exemple de Ninus, qui, selon l’historien syrien Mar-ibas[171], brûla aussi les histoires des rois qui l’avaient précédé. Le règne de Nabonasar, qui forme une ère, s’ouvrit le 26 février de l’an 747 avant J.-C. à midi. A cette époque dut régner à Ninive Teglat-Phalasar, qui l’an 742 s’empara de Damas et enleva quelques tribus juives. Il faut croire que Nabonasar lui parut trop puissant pour l’attaquer, et qu’il se contenta d’une apparence de tribut et de vassalité, comme il arrive quelquefois à la Porte ottomane, en des cas semblables. La dernière année de Nabonasar, en 734, paraît coïncider avec le temps où Salmanasar, autre roi de Ninive, était occupé d’une guerre opiniâtre contre les villes phéniciennes; ce prince prit Samarie et déporta les tribus juives en 730. Nabius, successeur de Nabonasar, n’avait régné que 2 ans: Xinzirus et Porus, qui régnèrent 5 ans, avaient succédé à Nabius et virent Salmanasar enlever une colonie de Babyloniens qui furent déportés à Samarie. Nous avons dit que cet acte indique un retour de puissance de la part des Ninivites sur les Babyloniens.
En 726 régna Ilulaïus, à l’époque où Sennachérib dut succéder à Salmanasar. En 721, à Ilulaïus succéda Mardok-empad, le Mérodak-Baladan des Hébreux, et le Bélésys de Ktésias... Cette année fut la première de Sardanapale, Asar-adonphal, fils de Sennachérib, et il semble que Mérodak lui dut sa nomination ou sa confirmation.
Depuis Mérodak jusqu’à Saos-Duchœus, en 667, 7 règnes et 2 interrègnes remplissent la courte durée de 54 ans; ce qui indique un état de troubles civils, et de partis contraires qui se disputent le pouvoir.
Parallèlement chez les Mèdes régnait Deïokès, qui, assez occupé de son intérieur, ne dut point inquiéter les Babyloniens. Saos-Duchæus, par son règne de 20 ans, indique un état de choses plus affermi, à raison de l’ascendant d’un des partis. Ce dut être lui dont les généraux emmenèrent captif à Babylone Manassé, roi de Juda, mort en 652. Le livre des Rois, plus authentique que les Paralipomènes, ne dit rien de ce fait, d’ailleurs peu important. En 645 régna Kinil-Adan, qui serait le Nabukodonosor de Judith, si saint Jérôme ne nous avertissait formellement que dès son temps les Juifs, malgré leur zèle dévot, reconnaissaient ce livre pour être apocryphe, ainsi que le livre encore plus romanesque intitulé Tobie. Si le lecteur veut jeter l’œil sur la note ci-jointe, il y verra les preuves de cette apocryphité admise par tous les bons critiques.[172]
Le livre intitulé Chronologie d’Hérodote[173] prouve, page 150, que Kynil-Adan est le Nanibrus de Ktésias dans l’anecdote de Parsodas, laquelle se place entre les années 633 et 627.... Il semblerait que Nanibrus aurait succédé à Saos-Duchæus, comme à son père, sous le bon plaisir des rois mèdes.
Après Kynil-Adan, en 625, règne Nabopolasar qui est le premier Labynet d’Hérodote. C’est de lui que parle cet historien, lorsqu’après la bataille entre les Lydiens et les Mèdes, interrompue le 3 février au matin, par la célèbre éclipse de Thales, il dit: «Syennèsis, roi de Cilicie, et Labynet, roi de Babylone, furent les médiateurs de la paix; ils hâtèrent le traité, et ils l’assurèrent par un mariage.»
Ici le texte et le bon sens s’accordent à vouloir que si Syennèsis et Labynet furent présents, ils furent auxiliaires et sans doute vassaux, l’un du Lydien, l’autre du Mède; ceci cadre bien avec le récit de Ktésias: mais, dira-t-on, si la bataille eut lieu le 3 février au matin, et si le règne de Nabopolasar ne date que du 26 de ce mois (l’an 625), comment Hérodote l’appelle-t-il déjà roi? Cette difficulté se résout très-bien, en disant que Nabopolasar dut être le fils de Nanibrus-Kynil-Adan; qu’en sa qualité d’héritier, il put conduire le subside, même depuis 4 ans que durait cette guerre, et que son père étant mort l’année 624, cette année ne compte pas pour Nabopolasar, quoique déjà roi, attendu que dans cette liste les années appartiennent toujours aux princes qui les commencent. D’ailleurs Hérodote a pu lui anticiper le nom de roi.
Quant à la date de l’éclipse de Thalès au 3 février de l’an 625 avant J.-C., telle que nous l’admettons, elle résulte si positivement du texte d’Hérodote, que nous la croyons immuable (voyez la Chronologie d’Hérodote, page 7 et suivantes). Si donc aujourd’hui les calculs de nos astronomes représentent cette éclipse comme arrivée trop matin pour avoir été visible dans l’Asie mineure, il faut ou que les théories n’aient pas encore atteint une entière perfection, ou que le fait ait subi quelque altération de la part des narrateurs. Le savant auteur d’un ouvrage récent n’hésite pas à préférer cette seconde opinion lorsqu’il regarde cette éclipse comme une fiction d’Hérodote ou de ses auteurs[174], mais en mettant à part l’infaillibilité de nos astronomes, il est ici des considérations morales que l’on ne peut écarter légèrement.
D’abord on ne voit pas comment les historiens babyloniens, mèdes et lydiens, intéressés au fait, ont pu s’entendre pour imaginer une fiction sans base; encore moins comment Hérodote, voyageur étranger, impartial, et d’un caractère éminemment sincère, a pu consulter les livres et converser avec les savants de ces divers peuples, sans trouver et sans noter quelque doute, s’il y en eut, sur un fait si remarquable, lui qui nous répète cette phrase de candeur: «Voilà ce que disent les uns; mais les autres prétendent que cela se passa autrement.»
Ensuite l’on doit remarquer qu’ici l’éclipse n’est pas l’accessoire, la broderie du fait, mais le fait principal lui-même, la cause occasionelle et déterminante d’un traité qui changea l’état politique de l’Asie, et cela de la manière la plus notoire, la plus remarquable, puisqu’une grande guerre fut terminée brusquement par l’un de ces prodiges célestes qui excitaient une terreur générale chez les anciens peuples. Ce fut encore une suite de l’éclipse, que le siège de Ninive par Kyaxarès, et son interruption par les Scythes, qui poussèrent jusqu’à Ascalon, où les arrêta Psammetik, roi d’Égypte. Cette dernière anecdote, Hérodote la tient des prêtres, égyptiens, comme il tient des Chaldéens celle de Labynet. Conçoit-on qu’il ait lié tous ces traits en un même récit, sans avoir fait une sorte de collation avec ces divers auteurs, et sans les avoir questionnés sur une éclipse aussi remarquable?
D’autre part, l’astronome, qui inculpe si facilement l’histoire de fiction, peut-il bien nous garantir la certitude mathématique des méthodes adoptées? Sans doute les Tables de la lune dressées par M. Burgh sont plus parfaites que celles de Mayer et de Mason; mais ne reste-il rien à y ajouter? par quels moyens sont-elles établies? N’est-ce pas en prenant pour jalons certaines éclipses de Ptolomée? Or que penser de l’exactitude de cet astronome, si quelques-unes de ses éclipses ne cadrent point avec les autres? Pour obtempérer à ces éclipses, l’on a supposé au mouvement de la lune une accélération progressive, représentée dans le calcul par une équation séculaire qui, pour l’an 625 avant J.-C., s’élève à environ un degré et demi: mais ne serait-ce pas ici la fiction; car si à la longitude donnée par les tables pour cette année-là, on ajoute l’équation 1°½, l’accélération se trouve beaucoup plus grande en ces temps anciens que dans les temps modernes, et cela est l’inverse du système régnant qui admet l’accélération croissante à mesure qu’elle s’approche de ces derniers. Ce système se trouve donc ici en contradiction avec lui-même, et sans doute c’est pour avoir senti cette contradiction, qu’un illustre astronome allemand, M. le baron de Zach, a proposé dans ses tables de la lune, page 3, de ne considérer les équations séculaires en longitude et en anomalie moyenne comme positives, c’est-à-dire croissantes, qu’après l’an 1700 (de notre ère), et comme négatives ou décroissantes, avant 1700. Alors le lieu moyen de la lune, au moment de l’éclipse du 3 février 625, moins avancé de 3 degrés qu’on ne le suppose, exigera que l’on augmente sa longitude (pour joindre le soleil) d’un espace qui, calculé en temps, peut retarder l’éclipse de près de 6 heures et la représenter comme arrivée entre 8 heures du matin et midi. L’on s’est donc trop pressé d’inculper l’exactitude d’Hérodote, et cette diversité d’opinion entre de savants astronomes, prouve que la science n’en est pas encore au point de prononcer d’emblée sur les historiens. De plus, il est dans les éclipses des incidents singuliers qui peuvent accroître leurs effets ténébreux d’une manière incompréhensible même pour les astronomes. Mæstlin, de qui fut élève Kepler, en cite un exemple frappant dans l’éclipse de soleil observée à Tubingen le 12 octobre 1605. Commencement à 1h 40´ après midi. Fin à 3h 6´ temps vrai. Grandeur, 10 doigts ⅓ ou ⅖. «Vers le milieu de cette éclipse, dit Mæstlin, le ciel étant parfaitement pur, survint tout à coup une obscurité semblable au crépuscule du soir, à tel point que l’on put voir Vénus, quoique rapprochée du soleil à 21 degrés, que les vignerons occupés à vendanger eurent peine à discerner les grappes, et que les maisons disparurent dans l’ombre.»
Voilà l’effet que produirait une éclipse totale, et néanmoins il s’en fallait 4 minutes que dans celle-ci le disque du soleil fût masqué: concluons que le récit d’Hérodote mérite une attention particulière et qu’il peut devenir un point de mire utile à nos astronomes. Revenons à notre sujet.
L’invasion des Scythes étant survenue, Kyaxarès fut réduit pendant 18 ans à être leur tributaire ou leur ennemi impuissant; pendant cet intervalle, le roi de Babylone protégé par ses fleuves, par ses canaux, par les inexpugnables remparts de sa ville, put braver la cavalerie scythe, ou la paralyser, comme Psammitik, par des présents annuels; et profitant de la faiblesse de Kyaxarès, il put cesser d’être son vassal, et devenir seulement son allié. C’est ce qui se déduit d’un passage d’Alexandre Polyhistor cité par le Syncelle, page 220, lequel nous apprend[175] «qu’Astibaras (Kyaxarès) accorda sa fille Aroité à la demande que lui en fit Nabopolasar pour son fils Nabukodonosor.» Cet événement correspond aux années 607 ou 606. Il en résulte que Nabopolasar dut être le premier roi babylonien à la fois héréditaire et indépendant: en sorte que Babylone, vassale depuis sa fondation, en 1193, ne paraît avoir été capitale souveraine et indépendante, que vers les années postérieures à 625, quoique Hérodote lui attribue cet état sitôt après la subversion de Ninive en 717.