‹ Recherches nouvelles sur l'histoire ancienne, tome IIChapitre 14 sur 24 · CHAPITRE XIII.

CHAPITRE XIII.

Règne de Nabopolasar, dit Nabukodonosor.

Il n’existe pas de doute sur l’identité du Nabokolasar de la liste babylonienne, avec le Nabukodonosor des Hébreux[176]. Le règne brillant de ce prince semble avoir été le résultat naturel des trois précédents, qui pendant 60 ans de paix affermirent l’autorité, et accumulèrent les moyens de puissance qu’offrait un pays extrêmement fertile. D’autre part, l’emploi que Nabukodonosor fit de ces moyens, fut aussi le résultat de sa situation politique vis-à-vis de ses voisins. A l’est et au nord, l’empire mède lui opposait une barrière menaçante; à l’ouest, les petits états syriens, phéniciens et juifs, divisés et affaiblis, offraient une proie plus facile à son ambition: elle y prit son cours; mais parce que la résistance prolongée des villes de Tyr et de Jérusalem nécessita de sa part diverses expéditions répétées dont on a confondu quelques dates, il est nécessaire d’établir un ordre clair dans cette partie.

La 1re année du règne de Nabukodonosor est fixée par le kanon astronomique, à l’an 604 avant J.-C.; cette date devient un point de départ précis pour tous les faits relatifs soit antérieurs, soit postérieurs.

Jérémie dont l’autorité, comme écrivain contemporain, est prépondérante ici pendant une période de plus de 40 ans; Jérémie remarque[177] en 3 chapitres différents, que l’an 1 de Nabukodonosor fut l’an 4 de Ihouaqim, fils de Josias. Par conséquent le règne de Ihouaqim date de l’an 607, et la mort de Josias, son père, se place à l’an 608. Ce prince avait régné 31 ans; par conséquent il avait commencé l’an 638. Jérémie ajoute, chapitre 25, que cette 4e année de Ihouaqim fut la 23e depuis l’an 13 de Josias, où Jérémie avait commencé sa mission prophétique. Ces 23 ans avant et compris l’an 604, remontent à l’an 626 inclus. Si l’on ajoutait 13 années pleines, on aurait 639; mais la 13e année de Josias doit se fondre dans la 1re des 23, et n’être que l’an 626, afin que la 1re de Josias reste l’an 638, comme l’exige le calcul premier de Jérémie.

Josias périt dans une bataille qu’il livra à Nékos, roi d’Égypte. Ce fils de Psammitik avait commencé de régner l’an 617; par conséquent l’an 608 fut la 10e année de son règne[178]. «Il avait entrepris, nous dit Hérodote, de creuser le canal qui conduit à la mer Rouge: 120,000 ouvriers périrent dans ce travail. Ce prince l’interrompit sur la réponse d’un oracle qui déclara qu’il travaillait pour le barbare: les Égyptiens appellent barbares tous ceux qui ne parlent pas leur langue.»

Ce barbare est clairement le Babylonien Nabopolasar, dont la puissance commença, vers l’année 610 ou 611, d’alarmer Nékos. La réponse de l’oracle suppose une question provocative: on devine aisément que ce fut Nékos qui dicta l’oracle, afin d’avoir un motif plausible de renoncer au canal, et de venir conquérir la Syrie. Hérodote a clairement désigné la défaite de Josias, lorsqu’il ajoute «que Nékos livra sur terre une bataille aux Syriens, près de Magdol[179], et qu’après avoir remporté la victoire, il prit Kadyt-is, ville considérable de la Syrie.»

Cette ville de Kadyt-is n’est autre chose que Jérusalem (la sainte Salem), comme l’a très-bien vu Danville. Les Arabes ont conservé l’usage de l’appeler la Sainte par excellence, el Qods. Sans doute les Chaldéens et les Syriens lui donnèrent le même nom, qui dans leur dialecte est Qadouta, dont Hérodote rend bien l’orthographe quand il écrit Kadyt-is, puisque dans l’ancien grec, l’γ remplace sans cesse l’ou oriental, ainsi Bêrytos est Bérout; Ankyra est Angouriê comme Sylla est en latin Sulla, etc.

Nékos vainqueur déposa Ihouakas que les Juifs avaient élu après la mort de Josias; lui ayant substitué Ihouaqim son frère, il s’occupa de conquérir la Syrie de proche en proche jusqu’à l’Euphrate. Voilà cette prétendue rébellion du satrape d’Égypte dont parle Bérose en Josèphe (contr. App., lib. I, § XIX), laquelle détermina Nabopolasar à envoyer contre lui Nabukodonosor, son fils, à la tête d’une puissante armée. Josias avait péri en 608; Iouakas n’avait régné que 3 mois; Ihouaqim avait été installé en 607; les conquêtes de Nékos se firent en cette même année et pendant 606 et 605..... Il avait à subjuguer plusieurs petits états assez reluctants, tels que les Philistins, les Phéniciens, les rois de Damas, de Hama, de Hems, etc. En 605, il passe l’Euphrate et entre en Mésopotamie. Nabopolasar alarmé envoie contre lui Nabukodonosor, probablement en automne. Les armées se rencontrent, la bataille de Karchemis se livre en 604[180]. Nékos, complètement défait, se sauve en Égypte, d’où il ne sortit plus, dit le livre des rois. Nabukodonosor le poursuit rapidement jusqu’à la frontière d’Égypte. Il apprend la mort de son père: il avait à se venger du roi de Judée, Ihouaqim, créature de Nékos; mais il était encore plus pressé d’aller prendre possession d’un trône récemment élevé. «Dans ces circonstances, dit Bérose, il mit ordre aux affaires d’Égypte, de Cœlésyrie et des pays adjacents; et confiant à des chefs dévoués la conduite des nombreux prisonniers syriens, juifs, phéniciens, égyptiens qu’il emmenait, il partit avec peu de troupes, traversa le désert à grandes journées, et arriva à Babylone où les Chaldéens lui remirent le gouvernement, et il succéda à tous les états de son père[181]».

Voilà donc en l’an 604, 4e année de Ihouaqim, Nabukodonosor qui devient roi, évacue la Syrie, et se rend à Babylone. N’est-ce pas à cette époque qu’il faut placer le tribut dont parle le livre des Rois[182], lorsqu’il dit: «Ihouaqim était âgé de 25 ans quand il régna, et il régna 11 ans? En son règne vint Nabukodonosor, roi de Babylone, qui lui imposa un tribut.... Ihouaqim le paya pendant 3 ans (604, 603, 602), puis il se révolta; alors Nabukodonosor envoya contre le pays de Juda des partis (latrones) de Chaldéens, de Syriens, de Moabites, d’Ammonites, etc., qui le désolèrent[183], et le reste des actions de Ihouaqim est écrit dans les archives des rois. Ce prince s’endormit avec ses pères..... Son fils Ihouakin, âgé de 18 ans, régna à sa place pendant 3 mois.... et les généraux de Nabukodonosor vinrent l’assiéger; puis ce roi accourut lui-même, et Ihouakin étant sorti au-devant de lui, se rendit à discrétion, et fut emmené à Babylone, l’an 8 du règne de Nabukodonosor (597).»

Maintenant ajoutons à ces faits la circonstance du mariage de Nabukodonosor avec la fille de Kyaxar, du vivant de Nabopolasar, c’est-à-dire en l’an 606 ou 605, lorsque les succès alarmants de Nékos étaient la cause probable de cette alliance, et nous verrons un accord d’événements et de dates qui donne à ce tableau toute la vraisemblance historique. Pourquoi donc Alexandre Polyhistor nous dit-il[184] «que sous le règne de Ioachim, roi de Jérusalem, le prophète Jérémie ayant surpris les Juifs qui sacrifiaient à une idole d’or appelée Baal, et leur ayant prédit des calamités prêtes à fondre, Ioachim ordonna de saisir le prophète pour le brûler. Mais Jérémie insista et assura que le feu ne serait employé qu’à cuire les aliments des Babyloniens, par la main des Juifs transférés captifs à Babylone. Nabukodonosor, informé de cette prophétie, pria Astibar, roi des Mèdes, de s’associer à lui pour marcher contre Jérusalem, et ayant formé une armée immense de Chaldéens et de Mèdes, il vint en effet assiéger cette ville, saisit vif le roi Ioachim et enleva tout ce qu’il y avait d’or, d’argent et d’airain dans le temple, laissant seulement l’arche et les tables de la loi à la garde de Jérémie.»

Il y a certainement erreur de dates et confusion de faits dans ce fragment; la prophétie indiquée par Polyhistor doit être celle du ch. 36 de Jérémie, où il est dit que «l’an 4e de Ihouaqim (604), Jérémie chargea Baruch d’écrire sous sa dictée tout ce qu’il avait prophétisé depuis l’an 13 de Josias; Baruch ayant terminé son travail l’an 5 de Ihouaqim (603) au 9e mois, alla faire de ce livre une lecture publique dans le temple: par suite de la rumeur que causa cette lecture; le livre fut porté au roi qui était dans son appartement d’hiver, près d’un brasier; ce prince en lut 3 ou 4 pages, les déchira, puis brûla tout le livre page à page, et donna ordre que l’on saisît Baruch et Jérémie pour les punir, mais on les cacha.»

Cette affaire étant de l’année 603, 2e de Nabukodonosor, lorsque ce monarque était rendu à Babylone, il ne peut avoir de suite assiégé Jérusalem, et enlevé le roi, surtout lorsque Jérémie et le livre des Rois n’en disent pas un seul mot. Polyhistor a sûrement confondu l’expédition de 597, et il a pris Iouakin pour son père Ihouaqim: la méprise est très-facile pour un Grec; mais à cette époque où Kyaxarès-Astibar assiégeait Ninive, ce prince n’a pas dû prêter ses troupes, et si les Mèdes accompagnèrent les Chaldéens, ce dut être dans l’expédition de 605 et 604, contre Nékos. Ainsi il y a confusion double.

La source de cette erreur semble être une phrase des Paralipomènes. Cette chronique dit au chap. 36, livre II:

«Ihouaqim régna 11 ans, et il fit le mal devant le Seigneur. Contre lui vint Nabukodonosor qui le lia de chaînes d’airain pour l’emmener à Babylone, et il emporta aussi les vases du temple. Son fils Iouakin régna à sa place, âgé de 8 ans, et il régna pendant 3 mois et 10 jours, et Nabukodonosor envoya contre lui et le fit amener à Babylone avec les vases.»

Il y a dans ce passage plusieurs fautes palpables. Selon la chronique des Rois, Iouakin avait 18 ans quand il régna, et non pas 8. Ce témoignage est confirmé par la circonstance qu’il vint se rendre de son gré à discrétion: un enfant de 8 ans ne vient pas, on l’amène. À cette époque (598), Nabukodonosor n’avait pas emporté les vases du temple, car Jérémie, témoin sur place, dit en son chap. 27: «Dieu s’est adressé aux colonnes, et à la mer d’airain, et aux vases d’airain que Nabukodonosor n’a point emportés quand il a emmené le fils de Iouakim, et il leur a dit: Maintenant vous serez déportés avec Sédéqiah.»

Si les vases ne furent pas emportés avec le fils, ils ne l’avaient donc pas été avec le père, et si l’enlèvement du père n’est mentionné à aucune époque, ni par Jérémie, témoin intéressé, ni par la Chronique des rois, rédigée long-temps avant les Paralipomènes, l’on a droit de dire que ce dernier livre, écrit tardivement et négligemment, a introduit cet enlèvement par la confusion du père avec le fils, ou par le motif dévot d’accomplir les menaces prophétiques de Jérémie en son chap. 36.

Depuis l’an 604, où Nabokodonosor emmena par le désert ses prisonniers à Babylone, l’on ne voit point ce prince reparaître en Syrie avant l’an 598: il est naturel de croire que les premières années de son règne furent employées, à organiser son empire, à surveiller les Mèdes et les Scythes, et à préparer une dernière expédition contre les deux seules cités qui lui résistassent encore en Syrie, contre Tyr et Jérusalem. Examinons les dates du siége de Tyr.

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