‹ Recherches nouvelles sur l'histoire ancienne, tome IIChapitre 16 sur 24 · CHAPITRE XV

CHAPITRE XV

Prétendue expédition en Égypte, en Libye, en Ibérie, sans preuves et sans vraisemblance.

À l’égard de l’Égypte, Hérodote, qui a bien connu l’histoire de cette contrée pendant toute cette période[193], n’indique pas un mot, ne donne pas un soupçon de cette prétendue conquête, qui eût dû faire beaucoup de bruit. Il y voyageait 100 ans après Nabukodonosor, et voici l’extrait de tout ce qu’il dit de relatif à cette période.

Nékos, après un règne de 16 ans, meurt (en 602), sans autre échec que sa dernière campagne (bien détaillée par les Hébreux). Psammis, son fils, lui succède, sans la moindre mention d’une invasion récente de la part des Chaldéens, dont les conquêtes se bornèrent au torrent d’Égypte, selon les Hébreux. Psammis ne règne que 6 ans, et meurt (597) après avoir fait en Éthiopie une expédition qui prouve sa sécurité. Son fils Apriès lui succède (en 596), et fut après Psammiticus, son bisaïeul, le plus heureux des rois ses prédécesseurs. Il règne 25 ans; il a sur mer des succès contre les Sidoniens et les Syriens; mais il termine par un revers contre les Kyrénéens. Ses troupes se révoltent, et couronnent Amasis (en 570), qui le fait étrangler, et qui règne très-heureusement. Dans tous ces règnes on n’aperçoit aucun indice, aucune trace de la prétendue conquête des Babyloniens.

Jérémie, dont on réclame ici l’autorité comme prophète, prouve la négative comme historien; car après la ruine de Jérusalem et l’assassinat de Godolias, gouverneur chaldéen, les Juifs qui craignaient la vengeance de Nabukodonosor, se retirèrent en Égypte, dit Jérémie, parce qu’ils crurent y vivre en paix et en sûreté: donc le pays n’était pas au pouvoir de Nabukodonosor. L’Égyptien Apriès y régnait tranquille et heureux[194]. Il est bien vrai que Jérémie dit au chapitre 44, «v. 30: Je livrerai Pharaon, Haphra (Apriès), roi d’Égypte, aux mains de ses ennemis, de ceux qui en veulent à sa vie, comme j’ai livré Sédéqiah aux mains de Nabukodonosor, son ennemi.» Ceci se rapporte à l’an 22 de Nabukodonosor (583). Vouloir s’autoriser de ce verset pour prouver qu’Apriès fut détrôné par Nabonadius, c’est cumuler fausse citation, faux raisonnement, confusion de dates et de personnes[195]. D’autre part prétendre, comme l’ont fait quelques savants plus pieux que prudents, qu’un événement a dû arriver, parce qu’un prophète juif l’a prédit, c’est introduire en histoire une règle subversive de tout ordre et de toute vérité: alors nous ne pourrons plus refuser aux Indiens et aux Chinois de raisonner par nos propres principes, et on voit l’abus qui en résultera. Ici la vérité est que dans les prophéties juives, comme dans les autres, il faut, selon le conseil de plusieurs sages théologiens, distinguer les prophéties comminatoires, des prophéties exécutives. Dans la première classe, par exemple, fut celle de Jonas sur la ruine de Ninive: voudra-t-on, comme ce prophète, reprocher à Dieu de n’avoir pas détruit un grand peuple pour satisfaire à une prédiction? La prophétie de Jérémie à Taphnahs en Égypte, est du même genre, lorsqu’il proteste que le trône de Nabukodonosor sera un jour posé sur les pierres qu’il enterra près le palais. Si le silence absolu de l’histoire dément cet événement, pourra-t-on forcer une telle barrière? D’ailleurs on peut dire que le trône de Babylone étant passé à Kyrus, la prédiction s’accomplit dans la personne de Cambyse, qui conquit l’Égypte et en devint roi.

Quant au récit de Mégasthènes, qui suppose que Nabukodonosor, plus vanté qu’Hercule même par les Chaldéens, avait franchi les colonnes d’Afrique et conquis l’Espagne; qu’ensuite, selon le commentaire de Strabon[196], il était revenu par la Thrace, etc., l’invraisemblance d’une telle expédition à cette époque est trop choquante pour mériter qu’on la discute. L’erreur vient d’une fausse acception du mot Ibériens. Quelque auteur chaldéen mentionnant la conquête des Juifs, les aura désignés par leur nom asiatique Heberim (Hebræi); et soit Mégasthènes, soit le traducteur qu’il employa, l’écrivain n’ayant pas connu ce petit peuple ou cet ancien nom, l’a entendu des Eberim ou Ibères d’Espagne, ou de Colchide, dont le nom a la même orthographe et peut-être la même étymologie[197].

En faveur de cette expédition de Libye, l’on a voulu invoquer un passage de Salluste qui dit que[198] «selon les livres phéniciens trouvés chez le roi Tempsal, une partie de l’ancienne population de l’Afrique s’était composée de Perses, de Mèdes, d’Arméniens, venus par la mer à la suite d’Hercule;» et parce que la langue des Berbères, qui descendent des anciens Mazikès, offre en effet quelques mots persans, on a voulu s’en prévaloir pour appliquer ce récit à Nabukodonosor, que les Africains auraient pris pour Hercule[199].

Mais on n’a pas fait attention, 1° que les Mèdes, les Perses et les Arméniens n’ont jamais été sujets de Nabukodonosor; 2° qu’il n’aurait pu les licencier sans anéantir son armée, et qu’alors même cette époque tardive, ils n’eussent pas été assez nombreux pour fonder un peuple; 3° enfin que la vraie raison de ce fait historique se trouve clairement indiquée dans le chap. 28 d’Ézéchiel, où cet écrivain dit à la ville de Tyr:

«Ville superbe qui reposes au bord des mers, tu tiens à ta solde le Perse, le Lydien; l’Égyptien. Tes murailles sont parées de leurs boucliers et de leurs cuirasses. Tu portes ton commerce au loin dans des pays (ou des îles). Tous les vaisseaux de la mer sont employés à tes transports.»

On voit par ces phrases que les Tyriens eurent le même système militaire que les Carthaginois, les Vénitiens, les Génois, en un mot que tous les peuples marchands qui, pour économiser le sang de leurs concitoyens, prennent à leur solde des étrangers mercenaires. Naturellement les Tyriens durent trouver de tels stipendiaires dans les Arméniens, les Mèdes et les Perses, qui nés soldats, durent préférer aux enrôlements forcés de leurs rois, l’enrôlement volontaire chez un peuple libre qui les payait bien. Les Phéniciens qui eurent de bonne heure des colonies en Afrique, à Hippon, à Leptis, à Utique, y envoyèrent pour garnisons ces soldats asiatiques, dont la cumulation pendant 6 ou 7 siècles avant Nabukodonosor dut y jeter une masse capable d’influer sur la population et le langage: les débris d’une armée débandée n’eussent pu produire un tel effet. L’expédition d’Hercule, tout aussi invraisemblable que celle de Nabukodonosor, se décèle par cela même, pour une allégorie dans laquelle le soleil, dieu des Phéniciens, est personnifié roi et conquérant, parcourant et soumettant tout le monde; et parce que les principaux astres et les constellations également personnifiés en héros étaient les patrons des divers peuples, par exemple, Persée; patron des Perses, Jason, patron des Mèdes, Haïk ou Orion, patron des Arméniens; il devint naturel de dire que ces peuples avaient suivi leurs chefs à l’armée céleste, et à une expédition qui eut pour bornes les colonnes d’Afrique et d’Espagne, attendu que là le soleil semblait finir sa course dans l’Océan. Lisez l’histoire ancienne sans calcul et sans précautions, vous n’y verrez qu’un roman souvent absurde; lisez-la avec une défiance critique, elle finira par ne vous offrir que des tableaux de faits naturels et probables.

Revenons aux rois de Babylone.

Page 1