‹ Recherches nouvelles sur l'histoire ancienne, tome IIChapitre 15 sur 24 · CHAPITRE XIV.

CHAPITRE XIV.

Siége de Tyr.

Les chronologistes trouvent dans les dates du siége et de la prise de Tyr, quelques difficultés[185] qui se résolvent assez naturellement, selon notre manière de voir.

«Nos écritures, dit l’historien Josèphe[186], portent que Nabukodonosor détruisit notre temple dans la 18e année de son règne, et que cet édifice resta 30 ans sans être rebâti: les travaux de ses fondations ayant été repris l’an 2 de Kyrus, la reconstruction ne fut achevée que l’an 2 de Darius. À ces témoignages je joins ceux des archives phéniciennes..... Leur[187] autorité ne peut être équivoque, car les Tyriens ont des registres très-anciens de ce qui s’est passé de remarquable chez eux et chez les peuples avec qui ils ont eu des rapports. Ces registres, formés par autorité publique, sont conservés avec soin.» Ici ils sont conformes pour le calcul des années; on y lit: «Sous le règne du roi Ithobad, Nabukodonosor commença le siége de Tyr, qui dura 13 ans.

«À Ithobad succéda Baal, qui régna 10ans

«Après sa mort, les rois furent remplacés par des juges (ou suffètes); en cette qualité Eknibal gouverna 2mois

«Chelbis, fils d’Abdaius 10

«Abbar, grand-prêtre 3

«Mitgon et Gerastrate, fils d’Abdelème 6

«Balator, avec le titre de roi. 1

«Puis Merbal, que l’on fit venir de Babylone 4

«Puis son frère Irom, appelé aussi de Babylone 20 ----------- Total 42ans 3mois

«De son temps, Kyrus devint puissant chez les Perses. Toute cette durée est de 54 ans et 3 mois. Le siége de Tyr commença l’an 7 de Nabukodonosor (598); et l’an 14 d’Irom, Kyrus arriva à l’empire. Ainsi les récits des Chaldéens et des Tyriens sont conformes aux nôtres.»

Ce passage présente des contradictions qui viennent soit des copistes, soit de Josèphe lui-même. D’abord les anciennes éditions disent, d’après les manuscrits, que le temple resta ruiné, non pas 50 ans, mais 7 ans; cela serait absurde; mais si au lieu de 7 on lit 70, l’on descend de l’an 787 à l’an 518, que Josèphe a pu croire l’an 2 de Darius, par une simple erreur de 2 ans. Le changement de ces 70 en 7, par la suppression des dizaines, appartient sûrement aux copistes. Les modernes ont substitué le nombre 50, qui est vrai dans un autre sens; car de l’an 587, si vous ôtez 50, vous tomberez à 537, 2e année de Kyrus; mais ce n’est pas le texte de Josèphe.

Les 54 ans 3 mois pour les rois tyriens sont une autre erreur qui semble appartenir à Josèphe seul. Sa liste additionnée ne donne que 42 ans 3 mois; et si des 20 ans d’Irom on en ôte 6, pour obtenir sa 14e année, qui correspond à l’avènement de Kyrus, on n’a plus que 36 ans 3 mois. À la vérité, si l’on prend cet avènement, pour celui de l’an 560 au trône de Mèdes, on a 38 ans jusqu’à l’an 598, ce qui cadre assez; mais alors le résumé de Josèphe, qui compte 54 ans, est faux et incompatible avec l’an 537, puisque de là à 598 il y a 61 ans. Pour tout concilier, il faudrait supposer que Josèphe a omis 6 à 7 années du règne d’Ithobal, sous qui commença le siége, et cela est croyable de la part de cet écrivain, qui offre plusieurs fautes semblables. Celle-ci n’a pas d’importance, et elle est rachetée par les faits intéressants qu’il nous apprend; savoir, 1° que le siége de Tyr commença l’an 7 de Nabukodonosor (598); 2° qu’il dura 13 ans, et par conséquent finit l’an 586, 1 an après la prise de Jérusalem, ce qui cadre bien avec le chapitre 26 d’Ézéchiel, lequel l’an 11 de Sédéqiah (587) reproche à la ville de Tyr sa joie de la ruine de Sion et la menace d’un sort semblable.

Le siége de Tyr ne fut d’abord qu’un blocus; les machines de guerre ne furent approchées que la dernière année, lorsque le roi de Babylone, débarrassé des Juifs, put rassembler toutes ses forces pour l’assaut. C’est pourquoi Ézéchiel ajoute, verset 7: «Voici que j’amènerai contre Sour (Tyr) Nabukodonosor, roi de Babylone, roi des rois, avec sa cavalerie et ses chars: il élèvera des tours de bois, des remparts de terre, il fera frapper ses béliers, etc., etc.» Ceci a fait croire à quelques chronologistes que le siége n’avait commencé qu’alors[188]; mais l’hypothèse est sans soutien.

À cette époque, la métropole des Tyriens, située dans le continent, avait pour citadelle un monticule de roc qui se voit encore dans la plaine, saillant en pain de sucre, à environ 1,000 toises de la mer. C’était ce même local que vers l’an 732 avait attaqué Salmanasar, roi de Ninive, et qu’il avait bloqué en coupant un bel aqueduc dont les ruines subsistent encore. Les Tyriens, quoique réduits aux abois, lui résistèrent; moins heureux cette fois, ils furent emportés d’assaut par le roi de Babylone, qui les traita comme les Juifs, et qui emmena pour otages leurs familles les plus distinguées. Ce fut de ces familles, que vinrent les rois Merbal et Irom, demandés par les restes du peuple échappés au sabre et à la captivité, et qui s’étaient établis dans une petite île triangulaire, distante de leur ville ruinée d’environ 16 à 1,700 toises. C’est là qu’Alexandre trouva leur postérité, dans ce qu’on appela la nouvelle Tyr. Les Grecs nous apprennent que là existait un, temple d’Hercule, dont la fondation remontait à 2,300 ans avant le voyage d’Hérodote[189], c’est-à-dire environ 2,760 ans avant notre ère. Il faut croire que ce local formé d’une roche plate, privé d’eau douce et exposé aux pirates, n’eut point d’autre habitation que ce temple et quelques dépendances, jusqu’à ce qu’une colonie, contrainte par la nécessité et pourvue de moyens suffisants, pût y construire des citernes, y élever des murs, y bâtir des maisons et tous les ouvrages qui caractérisent une cité. Or cette colonie paraît avoir été la portion d’habitants échappés à la ruine de l’ancienne Tyr continentale: c’est donc celle-ci dont Josèphe nous dit, en un autre passage, que les archives phéniciennes plaçaient la fondation 240 ans avant le temple des Juifs par Salomon. Cette date répond, selon ses calculs, à l’an 1,256 avant J.-C.; car nous avons vu qu’il compte 470 ans entre la fondation et sa ruine par Nabukodonosor (en 586 avant J.-C.). Justin semble dire la même chose quand il place[190] cette fondation de Tyr l’année avant la ruine de Troie; en effet, selon quelques historiens grecs, la ruine de Troie eut lieu vers 1,255 ou 1,256.

Contre Josèphe et Justin, on pourrait alléguer le livre intitulé Josué, qui fait mention de Tyr comme d’une ville frontière des tribus juives dans leur acte de partage; mais pour quiconque a lu avec attention le livre intitulé Josué, il est démontré que ses récits vagues et sommaires d’événements sans date et désignés comme anciens[191], ne sont qu’une compilation posthume de traditions et de monuments déjà écrits, laquelle a pu se retarder jusqu’au temps de Samuel; et la citation du nom de Tyr, loin d’être une objection contre les annales officielles et régulières des Phéniciens, devient plutôt une preuve nouvelle et décisive de la composition tardive du livre juif intitulé Josué, sans auteur nommé, ni temps connu.

Après la réduction de Tyr et de Jérusalem[192], Nabukodonosor, possesseur tranquille de toute la Syrie, paraît s’être retiré à Babylone, et y avoir passé le reste de son règne à la construction des immenses ouvrages dont nous avons parlé, chapitre 3, page 121.

C’est l’indication qui résulte du silence absolu de Bérose sur aucune autre expédition étrangère et lointaine, et de celui de Josèphe, qui, continuant l’histoire de la Judée à cette époque, et qui, ayant en main les écrits de Bérose et des autres historiens, n’eût pas manqué de citer une expédition importante; enfin c’est encore le résultat des écrits de Jérémie, qui fut un écrivain contemporain et vécut plusieurs années après la ruine de Jérusalem. En quel temps donc, à quelle époque faut-il placer cette prétendue conquête de l’Égypte que supposent les écrivains dits ecclésiastiques, et cette grande expédition de Nabukodonosor en Libye et en Ibérie, qui n’a de garant que Mégasthènes, cité ensuite par Strabon, par Polyhistor, etc., par Josèphe, etc.?

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