CHAPITRE III.
Système de Manéthon.
Manéthon, comme nous l’avons dit, fut postérieur, de près de deux siècles, à Hérodote; le roi Ptolomée-Philadelphe ayant mis à sa disposition toutes les archives des temples, ce prêtre indigène eut de grands moyens d’instruction: quel parti sut-il en tirer? voilà pour nous la question. Il prétendit qu’Hérodote avait menti[247] ou erré en beaucoup de choses; mais lui-même a été inculpé d’erreurs et de peu de jugement: son ouvrage étant perdu, il nous reste peu de moyens de prononcer sur son caractère; seulement nous pouvons dire que, si les anciens en général ont eu assez peu de ce que nous appelons esprit de critique, il est bien probable qu’un prêtre égyptien n’en aura pas été doué plus particulièrement.
Il faut néanmoins regretter la perte des trois volumes qu’il dédia au roi Ptolomée. Que de faits curieux n’y eussions-nous pas trouvés, ainsi que dans les livres de Bérose et de Ktésias? Ces trois auteurs nous eussent dévoilé l’ancien Orient; par cette raison même, l’ignorance fanatique s’est efforcée de les détruire, et elle y a réussi.
Un premier pas à cette destruction fut l’abrégé que Julius Africanus fit de l’ouvrage de Manéthon, vers l’an 230 après J.-C. Ce prêtre chrétien, d’origine juive, scandalisé de ce que la chronologie égyptienne faisait le monde plus vieux de quelques milliers d’années que les livres juifs, entreprit une refonte générale de toutes les chronologies profanes, et posant pour régulateur de tout calcul celui de la traduction grecque, il tailla et trancha tous les autres, jusqu’à ce qu’il les y eût adaptés. Dans cette opération mécanique on sent combien le système de Manéthon fut défiguré. Ce n’est pas tout: le livre d’Africanus s’est perdu à son tour; nous ne le connaissons que par les extraits qu’en fit, au 9e siècle, le moine Georges, dit le Syncelle; et ce copiste avoue s’être permis de tailler encore et de changer.[248] Qu’on juge en quel état est l’original! Le lecteur équitable n’exigera donc pas de nous les démonstrations; il se contentera de probabilités, et notre espoir est de lui en offrir d’assez grandes.
L’étendue de la liste d’Africanus nous a obligé d’en renvoyer la portion supérieure à la fin de ce volume: nous y avons joint en regard la liste d’Eusèbe, telle que la donne le Syncelle; et le lecteur remarquera, à la honte des copistes, que cette dernière diffère non-seulement de celle d’Africanus, quoique devant venir l’une et l’autre de Manéthon, mais qu’elle diffère encore de celle du Chronicon publiée par Scaliger comme ouvrage direct du même Eusèbe; il remarquera encore que dans la période la mieux connue, celle des rois compris entre Psammitichus et Kambyses, les listes ne sont point d’accord sur les durées de règne, et qu’en différant d’Hérodote, elles pèchent aussi contre les calculs des Juifs.
Liste de Manéthon selon Selon Eusèbe en Africanus. Syncelle.
24e Dynastie ou famille | Années | | Années originaire de Saïs. | av. not.| | av. not. | ère. | | ère. Bocchoris régna 6 ans. | 721 | 44 ans.| 781 | | | 25e Dynastie. Rois Éthiopiens. | | Éthiopiens. | | | | Sabako régna 8 | 715 | 12 | 737 (Il prit Bocchoris et le | | | brûla vif.) | | | Sevechus (son fils) 14 | 707 | 12 | 725 Tarkus 18 | 693 | 20 | 713
26e Dynastie. Princes | | Amméris éthiopien | Saïtes. | | 12 ans. | 693 | | | Stephinates 7 | 675 | 7 | 681 Nekepsos 6 | 668 | 6 | 674 Nekao I 8 | 662 | 8 | 668 Psammitichus 54 | 654 | 45 | 660 Nekao II, il prit | | | Jérusalem 6 | 600 | 6 | 615 Psammutis 6 | 594 | 17 | 609 Uaphris 19 | 588 | 25 | 592 Amosis 44 | 569 | 42 | 567 Psammacherites 6 m. | | | | | | 27e Dynastie. Rois Perses. | | | | | | Kambyses envahit et | | | règne | 525 | | 525
En effet, selon Africanus, Nekao, fils de Psammitichus, ne règne qu’en l’an 600 avant J.-C.; et selon les Juifs, il avait pris Jérusalem 9 ans auparavant (609)--Selon l’Eusèbe du Syncelle,
VIEILLE CHRONIQUE EN SYNCELLE
---------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- Numéros | Noms | Nombre | Durée | Avant | SELON EUSÈBE DE SCALIGER. | SELON AFRICANUS. des | des | des | du | J.-C. | --------------------------------------------------------------------------------- Dynasties.| Dynasties. | Rois. | temps. | | Noms des Dynasties. | Durée des Règnes. | Avant J.-C. | Rois. | Somme des Années. ---------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- | | | | | 26 Rois Thébains régnant | | | | XVI. |Rois Tanites| 8 | 190 ans.| 2041 | sur toute l’Égypte | 190 ans. | 2003 | 32 | 518 | | | | | depuis Ninus | | | | XVII. |--Memphites | 4 | 103 | 1851 | 5 Rois pasteurs | 103 | 1813 | 86 | 153 XVIII. |--Memphites | 14 | 348 | 1748 |16 Rois Thébains | 348 | 1710 | 16 | 284 | | | | |5 Rois: Iers indigènes | | | | XIX. |--Thébains | 5 | 194 | 1400 | sur toute l’Égypte | 178 | 1360 | 6 | 204 XX. |--Thébains | 8 | 228 | 1206 | Rois Thébains | 178 | 1184 | 12 | 135 XXI. |--Tanites | 6 géné.| 121 | 978 | 8 Rois Tanites | 129 | 1006 | 7 | 130 XXII. |--Tanites | 3 | 48 | 857 | 3 Rois Bubastites | 49 | 877 | 9 | 116 |Diospolites | | | | | | | | XXIII. |ou Thébains | 2 | 19 | 809 | 3 Rois Tanites | 44 | 828 | 4 | 89 XXIV. |--Saïtes | 3 géné.| 44 | 790 | 1 Roi Saïte, Bocchoris. | 46 | 784 | 1 | 6 | | | | | 3 Roi Éthiopiens, dont | | | | XXV. |--Éthiopiens| 3 géné.| 44 | 746 | le premier est Sabako. | 44 | 738 | 3 | 40 XXVI. |--Memphites | 7 géné.| 177 | 702 | 9 Rois Saïtes | 169 | 694 | 9 | 150. 6m. | |--------|---------| | |-------------------| |-------|--------- | | 63 | 1516 | | TOTAL | 1488 ans. | | 185 | 1707. 6m. XXVII. |Le roi perse| | | 525 | Kambyses. | | 525 | | 525 | Kambyses | | | | | | | |--------- | | | | | | | | | 2232. 6m.
ce Nekao serait mort en 610, et cependant des Juifs attestent qu’il faisait la guerre en Syrie en 604. D’autre part, l’Eusèbe du Chronicon a des variantes notables sur plusieurs règnes, et l’erreur choquante de faire arriver et régner Kambyses à Memphis, l’an 530 (an 3 de l’olympiade 626), au lieu de l’an 525, qui est la date avouée de tous les auteurs. Si l’on ajoute que dans ce même Chronicon, des événements marquants, tels que la fondation de Carthage, la législation de Lycurgue, la naissance de Pythagore, etc., etc., sont portés chacun à deux ou trois dates différentes, de 20, 40 ou 50 ans, on conviendra que les anciens auteurs ecclésiastiques, malgré tout leur zèle, ont été plus audacieux qu’aucun des modernes, et que ce qu’ils méritent de notre part est bien moins le respect que la sévérité.
L’ancienne Chronique égyptienne, produite par le Syncelle (voyez le tableau ci-contre), ne fournit point les détails des règnes, mais seulement les sommes de chaque dynastie: il est digne de remarque qu’elle ouvre la 25e et la 26e à des dates tout-à-fait concordantes avec les calculs des Juifs et des prêtres d’Hérodote: ce premier trait d’exactitude appelle notre confiance, ou du moins notre attention pour d’autres cas.
Au-dessus de Psammitichus les listes d’Africanus et d’Eusèbe diffèrent totalement du récit d’Hérodote: elles ne parlent point des 12 rois dont ce prince fut l’un; elles font régner son père et amènent Tarakus trop tard pour cadrer avec les livres juifs. Tout accuse leurs dévots auteurs d’une inexactitude involontaire ou préméditée. Comment expliquer leur discordance sur le règne de Bocchoris, porté par l’une à 44 ans, par l’autre, seulement à 6? Ce Bocchoris, détrôné et brûlé vif par Sabako, devrait être le roi aveugle de la ville d’Anysis, dont parle Hérodote. Continuons l’examen de ces listes.
Au-dessus de la 24e dynastie nous avons le tableau suivant:
19e Dynastie. | Avant | Selon Eusèbe. | Avant 7 Rois Thébains. | J.-C. | 5 Rois Thébains. | J.-C. | | | 1 Séthos 51 ans. | 1394 | Idem. 55 ans. | 1376 2 Raphakes 61 | 1346 | Rapses 66 | 1321 3 Ammenophthes 20 | 1285 | Idem. 40 | 1255 4 Ramesses 60 | 1265 | (Omis) | 5 Ammenemès 5 | 1205 | Idem. 26 | 1215 6 Thnoris, contemporain | | | de Troie 7 | 1198 | Idem. 7 | 1189 7 (Omis) | | | | | | 20e Dynastie, 3e | | | volume de Manéthon, | | | 12 Rois Thébains. | | 12 Rois Thébains. | | | | Anonymes, régnèrent | | | 135 ans depuis | 1191 | régnèrent 178 depuis | 1182 | | | 21e Dynastie. | | Selon Eusèbe. | 7 Rois Tanites | | 7 Tanites | | | | Smèdes 26 | 1056 | Smendis 26 ans. | 1004 Phusennes 46 | 1030 | 41 | 978 Nephetcheres 4 | 984 | 4 | 937 Amenophtis 9 | 980 | 9 | 935 Osochor 6 | 971 | 6 | 924 Pinaches 9 | 965 | 9 | 918 Susennes 30 | 956 | 25 | 909
22e Famille. 9 Rois | Avant | Selon Eusèbe | Avant Bubastites. | J.-C. | 3 Rois Bubastites. | J.-C.
1 Sesogchis 21 ans| 926 | Sesogchosis 21 ans. | 874 2 Osoroth 15 | 905 | Osorthon 15 | 853 4e 25 | 890 | | 6e Takellotis 13 | 865 | Idem. 13 | 838 9e 42 | 852 | |
23e Famille 4 Rois Tanites| | 3 Rois Tanites. | Petubates 40 | 810 | Idem. 25 | 825 Osorcho 8 | 770 | 9 | 800 Psammus 10 | 762 | 10 | 791 Zet 31 | 752 | |
Si nous jetons un regard attentif sur ces dynasties, en remontant de la 23e, nous trouvons encore des différences notables entre Africanus et Eusèbe, quoique tous deux se disent copistes de Manéthon; rien de leur part ne ressemble à Hérodote. Nous ne voyons point les deux tyrans Cheops et Chephren, avec leurs 106 ans; mais le 1er roi de la dynastie 22e nous frappe, en ce que son nom de Sesogchis ressemble beaucoup à Sesoch ou Sesach, roi d’Égypte, qui, selon les Juifs, vint l’an 5 de Roboam, fils de Salomon (974 avant J.-C.), attaquer et rançonner Jérusalem. Sesoch est trop tardif dans les listes: celle d’Africanus seulement le place au siècle qui convient (926), et comme nous sommes sûrs de la date des Juifs, nous pouvons accuser d’erreur toutes ces listes.
Un autre prince remarquable est le 1er de la dynastie 19e, nommé Séthos, et Sethos-is. Eusèbe lui donne 55 ans de règne, avec cette variante, que sa liste en Syncelle le place à 1376, et celle en Scaliger, à l’an 1356. C’est vers cette hauteur qu’Hérodote place Sésostris, et nous savons par Manéthon, en Josèphe, que Sethos-is, dit aussi Ramessès et Égyptus, est le même que Sésostris. Il est fâcheux de voir Africanus et la vieille Chronique s’écarter beaucoup de ces données, en reportant Séthos jusqu’aux années 1394 et 1400, sans nous donner aucun éclaircissement sur lequel nous puissions raisonner.
Au-dessus de Séthos la dynastie 18e est digne d’attention, en ce qu’elle nous offre trois princes qui jouent un rôle marquant dans un passage de Manéthon, conservé par Josèphe: ces princes sont le cinquième, le sixième et le dernier. (Misphragmutos, Tethmos et Amehoph. (Voyez la liste ci-contre.)
Au-dessus de cette dynastie Eusèbe place immédiatement celle des rois pasteurs, dont l’invasion et la tyrannie furent un des grands événements de l’histoire d’Égypte. Africanus au contraire, les rejette 2 dynasties plus haut (à la 15e): cette différence a suscité de vifs débats entre les commentateurs. Le Syncelle a prétendu qu’Eusèbe avait commis un faux matériel pour satisfaire à des convenances systématiques, et Scaliger a admis cette inculpation. Mais que répondront le Syncelle et Scaliger, si nous prouvons que la disposition d’Africanus est absurde en elle-même; qu’elle
DIX-HUITIÉME DYNASTIE.
SELON MANÉTHON DANS AFRICANUS | Avant | SELON EUSÈBE EN SYNCELLE | Avant | SELON EUSÈBE EN SCALIGER | Avant | J.-C. | | J.-C.| | J.-C. ans. | | | | | Amosis (omis le temps) | | Amosis 25 | 1740 | Idem. | 1704 Chebros règne 13 | 1653 | Chebron 13 | 1715 | Idem. | 1679 Amenophtis 21 | 1640 | Ammenophis 21 | 1702 | Idem. | 1666 Amersis 22 | 1619 | | | | Misaphris 13 | 1597 | Miphris 12 | 1681 | Nephrès Id. | 1645 Misphragmutos-is 26 | 1584 | Misphragmutos-is 26 | 1669 | Idem. | 1633 Tuthmos-is 9 | 1558 | Tuthmosis 9 | 1643 | Idem. | 1607 Amenophis 31 | 1549 | Amenophis 31 | 1634 | Idem. | 1598 Horus 37 | 1518 | Orus 38 ou 36 | 1603 | Orus 38 | 1567 Acherrès 32 | 1481 | Achencherses 12 | 1577 | Acencherrès | 1529 Rathos 6 | 1449 | Athoris 39 | 1565 | Achoris 7 | 1517 Chebres 12 | 1443 | Chencheres 16 | 1526 | Cencherrès 18 | 1510 Acherrès 12 | 1431 | Acherrès 8 | 1512 | Idem. | 1492 Armeses 5 | 1419 | Cherrès 15 | 1504 | Idem. | 1484 Ramessès 1 | 1414 | Armès 5 | 1489 | Armais Id. | 1469 Amenoph 19 | 1413 | Ammeses 68 | 1484 | Rameses Id. | 1464 Total 259 | | Memophis 40 | 1416 | Menophis Id. | 1396 Seize rois qui selon l’auteur | | Total 376 | | Total 348 | donnent 263 années, et le | |Seize rois selon l’auteur,| | | total apparent est 259 | | donnant 348 | | | 19e Dynastie. Sethos 51 | 1394 |19e Dynastie. Sethos 55 | 1376 |19e Dynastie. Sethos 55| 1356 | |Les Égyptiens commencent | | |d’avoir un roi de leur nation
est démentie par un texte positif de Manéthon que cite Josèphe; et qu’ici Eusèbe est autorisé par l’ancienne Chronique, dont il paraît suivre de préférence le système depuis la 16e dynastie? Commençons par examiner le fragment de Manéthon, que Josèphe prétend avoir transcrit littéralement.
§ I.
Texte de Manéthon en son second volume.
«Nous eûmes jadis un roi nommé Timaos, au temps duquel Dieu étant irrité contre nous, je ne sais par quelle cause, il vint du côté d’orient une race d’hommes de condition ignoble, mais remplie d’audace, laquelle fit une irruption soudaine en ce pays (d’Égypte), qu’elle soumit sans combat et avec la plus grande facilité. D’abord, ayant saisi les chefs ou princes, ces étrangers traitèrent de la manière la plus cruelle les villes et les habitants, et ils renversèrent les temples des dieux. Leur conduite envers les Égyptiens fut la plus barbare, tuant les uns, et réduisant à une dure servitude les enfants et les femmes des autres. Ils se donnèrent ensuite un roi nommé Salatis, qui résida dans Memphis, et qui, plaçant des garnisons dans les lieux les plus convenables, soumit au tribut la province supérieure et la province inférieure; il fortifia surtout la frontière orientale, se défiant de quelque invasion de la part des Assyriens, alors tout-puissants; et parce qu’il remarqua dans le nome de Saïs, à l’orient de la branche (du Nil nommée) Bubastite, une ville avantageusement située, qui, dans notre ancienne théologie, s’appelle Avar, il l’entoura de fortes murailles, et il y plaça une garnison de 240,000 hommes armés: chaque été il y venait (de Memphis) tant pour faire les moissons et payer les soldes et salaires, que pour exercer cette multitude et inspirer l’effroi aux étrangers. Après 19 ans de règne, il mourut; son successeur, nommé Bêon, régna 44 ans; puis Apachnas 36 ans et 7 mois; puis, Apophis 61 ans; puis Yanias 50 ans, puis Assis 48 ans et 2 mois.
«Ces six premiers rois firent constamment aux Égyptiens une guerre d’extermination. Toute cette race portait le nom de Yksos, c’est-à-dire rois pasteurs; car, dans la langue sacrée, yk signifie roi, et, dans le dialecte commun, sos signifie pasteur.
«Selon quelques auteurs, ce peuple était arabe, cependant Manéthon dit en un autre ouvrage que, selon certains livres qu’il avait consultés, le mot hyksos signifiait pasteur captif; hyk, en langue égyptienne, et hak avec une aspiration, signifiant captif: et cela, dit-il, me paraît plus vraisemblable et plus conforme à l’ancienne histoire.» (Josèphe continue).
Manéthon dit encore que ces pasteurs rois et que leurs successeurs possédèrent l’Égypte environ 511 ans; mais les rois de la Thébaïde et ceux du reste de l’Égypte ayant entrepris contre eux une guerre longue et violente, ils la continuèrent jusqu’à ce que sous l’un de ces rois nommé Alisphragmutos (lisez Misphragmutos), les pasteurs, vaincus et repoussés du pays, se renfermèrent en un local nommé Avar, dont le circuit était de 10,000 arpents; Manéthon dit que les pasteurs entourèrent ce local d’une forte et immense muraille, pour la défense et la conservation de leurs personnes et de leur butin. Après Alisphragmutos, son fils, nommé Thummosis, vint avec 480,000 hommes assiéger cette place; mais n’ayant pu réussir à la prendre de force, il fit avec les pasteurs un traite dont la condition fut qu’ils pourraient quitter l’Égypte sains et saufs: à ce moyen ils emmenèrent leurs familles et tout leur butin, etc., etc., et sortirent au nombre de 240 mille par le désert qui mène en Syrie; mais parce qu’ils craignirent les Assyriens, qui alors dominaient en Asie, ils s’arrêtèrent dans la contrée qu’on appelle Judée, et ils y bâtirent une ville nommée Jérusalem, capable du contenir toute leur multitude.
Ici Josèphe veut se prévaloir du sens de pasteur captif donné par quelques livres au mot yksos, pour en inférer qu’il s’agit du peuple hébreu emmène par Moïse. Laissons cette fausse hypothèse où s’égare l’écrivain juif, pour ne nous occuper que du récit du prêtre égyptien.
Dans ce récit plusieurs fautes se révèlent à un examen attentif.
1° Si, comme il est vrai, le nom du père de Thummos se lit constamment Misphragmutos dans Africanus et dans les deux listes d’Eusèbe, il est évident que l’Alisphragmutos de Josèphe est une erreur de copiste, venue de ce que l’M grec mal conformé a pris l’apparence d’ΑΛ dont la réunion a quelque ressemblance: les manuscrits de Josèphe sont pleins de ces fautes. La correction de celle-ci met en évidence la liaison intime de la dynastie 18e avec celle des pasteurs, tant par l’identité des noms et qualités des 2 rois cotés 5 et 6 dans les listes, que par leur titre de rois thébains. Amenoph, le dernier, est cité dans un récit subséquent.
2° Il résulte de ce premier point que l’expulsion des pasteurs eut lieu dans le cours de cette dynastie 18e, un peu plus de 100 ans après son ouverture, et dès lors Africanus est atteint et convaincu d’erreur; car, puisque l’expulseur fut Thummos, il est clair que les premières années de sa dynastie jusqu’à lui ont été parallèles aux dernières années des pasteurs: or de là il résulte un double emploi de cent années, pour le moins, qu’il faut retirer sur l’une des 2 dynasties; il est clair en outre qu’Eusèbe a eu raison de joindre immédiatement la dynastie expulsée à la dynastie expulsante, tandis que leur séparation dans Africanus forme un hiatus inconcevable et réellement absurde, que bientôt nous verrons condamné par Manéthon même..... Il est encore à remarquer qu’Eusèbe, dans son Chronicon, ne donne aux pasteurs que 103 ans de durée, ce qui est la somme exacte de leur dynastie dans l’ancienne Chronique, où ils sont appelés rois memphites, à raison de leur chef-lieu. Il semblerait ici que cette ancienne Chronique a évité le double emploi dont nous venons de parler; car, si aux 103 ans qu’elle compte nous ajoutons les 100 quelques années écoulées depuis Amos-is jusqu’à Thummos, nous avons un total de 200 quelques années qui se rapproche de celui donné par Josèphe. D’autre part, Eusèbe, en plaçant l’ouverture de cette dynastie 18e à l’an 1740, imite encore sensiblement l’ancienne Chronique, qui l’assigne à l’an 1748; et cette imitation, qui le disculpe de l’accusation de faux, donnerait à penser qu’il s’est aperçu des incohérences choquantes d’Africanus, et qu’il a eu le bon sens de lui préférer l’ancienne Chronique, dont l’autorité nous paraît s’accroître à chaque pas.
Mais comment expliquer les 511 ans que Josèphe dit s’être écoulés depuis l’entrée des pasteurs jusqu’à l’expulsion de leurs successeurs? qui sont-ils, ces successeurs? Nous voyons dans Africanus une dynastie de pasteurs grecs, au nombre de 32 rois, succéder aux rois pasteurs pendant 518 ans: voilà presque les 511 de Josèphe, et même voilà juste les 518 ans qu’il reproduit dans sa controverse contre Manéthon; mais le prêtre égyptien semble avoir compris dans les 511 toute la durée des 6 rois pasteurs, qu’Africanus place en dehors. Ce dernier aurait donc encore fait ici un double emploi ou bien serait-ce le texte de Manéthon qui, par une équivoque, aurait causé méprise et confusion? Cet embarras est sensible dans le paragraphe de Josèphe que nous discutons et qui commence par ces mots: «Manéthon dit encore que les pasteurs rois» Ici Josèphe cesse de copier son original; il parle de son chef, et résumant un article du texte qui nous manque, il en déduit les sommes totale de 511, sans nous faire connaître les sommes partielles qui la composent. Pour nous figurer ce qu’a pu contenir ce texte, il faut se rappeler que dans l’article antérieur, Manéthon a dit que les pasteurs rois étaient nommés Yksos, que ce nom était composé de deux mots égyptiens, yk signifiant roi, et sos pasteur, mais que dans d’autres livres il avait trouvé le mot hyk et hak avec aspiration signifiant captif en ce dernier cas, il paraît que Manéthon aurait eu en vue les Hébreux, qui de leur aveu furent à la fois captifs ou prisonniers des Égyptiens, et pasteurs d’origine chaldéene, c’est-à-dire Arabes; comme les pasteurs rois. Cette dernière circonstance a pu contribuer à quelque confusion; et parce qu’ensuite Manéthon, lorsqu’il explique l’origine des Hébreux et leur sortie d’Égypte sous Moïse, qu’il nomme Osarsiph[249], prétend qu’ils furent une tourbe populaire composée de lépreux et de gens impurs de toute espèce au nombre de 80,000, chassés par le roi Amenoph père de Sethos, sur l’ordre d’un oracle, le juif Josèphe, indigné de la comparaison, quitte son texte pour argumenter contre lui et prouver que ses ancêtres furent les pasteurs rois: cette prétention est inadmissible; mais il est probable que Manéthon, après avoir parlé des pasteurs captifs, avait résumé en masse tout le temps écoulé depuis leur expulsion par Aménoph jusqu’à l’entrée des pasteurs rois sous Timaos, et qu’il avait évalué ce temps à la somme de 511 ans. Voilà sans doute ce qu’a voulu dire Josèphe; et en effet, si l’on part de l’an 1400, où régnait le roi Aménoph, selon les listes, ces 511 ans remontent à l’an 1911, comme date originelle de l’invasion des pasteurs; mais parce qu’il y a eu double emploi des cent premières années de la dynastie de Tethmosis, il ne faut compter que 1811, et l’Eusèbe du Syncelle donne 1830 pour date de l’entrée des pasteurs rois. L’Eusèbe du Chronicon donne 1807, ce qui se rapproche suffisamment. D’ailleurs plus nous scruterons Manéthon, plus nous verrons qu’il n’a point eu d’idées nettes sur son sujet en général, ni en particulier sur celui que nous traitons. Les erreurs, les contradictions, les discordances de ses copistes en font foi, et Diodore complétera la preuve.
L’historien Josèphe, dans son argumentation contre ce prêtre, nous fournit d’autres preuves d’erreur pour leur compte commun. Mais on a peine à concevoir l’excès de sa distraction dans la liste des rois qu’il dit avoir succédé à Tethmos, expulseur des rois pasteurs. «Après cette expulsion[250], dit-il, Tethmos régna 25 ans, puis après lui régna son fils Chebron, etc.» Suivez la liste, qu’il dit copiée de Manéthon:
LISTE DE JOSÈPHE (DYNASTIE 18e).
Après avoir chassé les pasteurs rois,
Tethmos-is règne 25 ans 4 mois. Son fils Chebron 13 Aménoph (I) 20 7 Sa sœur Amess-is. 21 9 Mephris 12 9 Mephramutos 25 10 Tmos-is 9 8 ------------------ Aménoph (II) 30 5 Total partiel, 128ª. 11m.
Orus 36 5 Sa fille Acencher-es 12 1 Son frère Rhatot-is 9 Acencheres 12 5 Acencheres 20 3 Armaïs 4 1 Ramessès 1 4 Amessès Miâmi 46 2 Aménoph(III) 19 6 ----------------- Total général 320 7 Total partiel, 191ª. 8m. Sethos-is, appelé aussi Ramesès (Sésostris).....
«Or, dit-il en se résumant, comment Manéthon peut-il placer sous Aménoph la sortie des pasteurs vers Hiérusalem, quand il a placé cette sortie 518 ans plus haut sous Tethmos?»
Nous trouvons ici deux fautes: 1° Josèphe nous a dit 511 ans, et maintenant il nous dit 518; mais ce qui est bien plus grave, il a dit, ou fait dire à son auteur «que les pasteurs et leurs successeurs possédèrent l’Égypte pendant 511 ans:» lesquels par conséquent doivent se compter depuis leur entrée (en possession), et maintenant il veut les compter depuis leur sortie ou expulsion. Ce n’est pas tout: il accuse Manéthon d’introduire un faux Aménoph sans date connue; et cependant Manéthon exprime qu’Aménoph fut père de Séthos (Sésostris) qui à l’époque de l’expulsion était âgé de 5 ans, ce qui le classe suffisamment.
«Or, ajoute-t-il, depuis Tethmos jusqu’à Séthos, les années intermédiaires sont au nombre de 393.»
Ce n’est donc plus 511 ni 518, ce n’est pas même le nombre donné par la liste, lequel est 320, portant un déficit de 73 ans; mais ce qui est pis, c’est que cette liste, comparée à ses analogues dans Africanus et Eusèbe, accuse et convainc Josèphe d’une méprise inconcevable, en ce qu’il place à la tête de la dynastie le roi expulseur qui n’en fut que le 7e; qu’il le confond sous le nom de Tethmosis, avec Amosis, vrai roi 1er régnant 25 ans; et qu’il ne le reconnaît point dans Tmosis, fils de Misphragmutos, écrit par lui plus haut, Alisphragmutos. Attribuera-t-on de telles erreurs à des copistes? quel fonds faire sur les manuscrits ou sur l’auteur? combien le juif Josèphe, avec quelque esprit de critique, nous eût-il évité d’embarras! Il nous y laisse entièrement pour les dates d’entrée et de sortie des pasteurs. Voyons si dans le texte qu’il a cité de Manéthon quelques circonstances peuvent nous diriger à cet égard.
§ II.
Analyse du texte cité par Josèphe.
«Jadis nous eûmes un roi nommé Timaos.»
Pourquoi ce nom ne paraît-il sur aucune liste? ne serait-ce pas que les pasteurs ayant tout saccagé, les archives de Memphis auraient été détruites? cela trouverait sa preuve dans le désordre et la nullité des listes antérieures, comme nous le verrons.
«Et du temps de Timaos il vint du côté d’orient (par l’isthme de Suez) une race d’hommes de condition ignoble (des pâtres très-méprisés par les laboureurs d’Égypte), et ces hommes remplis d’audace soumirent le pays sans combat et avec la plus grande facilité.»
(Donc les Égyptiens, isolés du monde et entièrement livrés à l’agriculture, avaient jusque-là vécu dans une paix profonde. Donc ils étaient encore en ces siècles d’obscurité dont parle Hérodote, avant qu’aucun roi se fût rendu célèbre par de grands ouvrages ou par des guerres au dedans ou au dehors.)
«Et ce peuple étranger, que quelques auteurs disent Arabe, traita les Égyptiens avec la plus grande cruauté, tuant les chefs, détruisant les villes, renversant les temples, réduisant le peuple en servitude.»
Nous demandons ce que devinrent les monuments historiques pendant deux siècles que dura cette tyrannie.
«Après les premiers désordres, les pasteurs se nommèrent un roi.»
[Ils n’en avaient donc pas auparavant; ils vivaient donc par tribus indépendantes (quoique associées), à la manière des Arabes.]
«Et ce roi, nommé Salatis, résida dans Memphis.»
Dans laquelle? car il y eut deux Memphis: l’une ancienne et première, située à l’orient du Nil, et du côté d’Arabie, selon l’aveu d’Hérodote et de Diodore; l’autre, de fondation postérieure et de plein jet, par un monarque puissant que Diodore nomme Uchoreus, qui fit le grand travail qu’Hérodote attribue mal à propos à Menés. Salatis dut résider dans l’ancienne et première Mèmphis, qui, par sa position, fut plus exposée aux pasteurs. La seconde Memphis eût été plus résistante à cause de ses fossés et de ses remparts; sans compter que ces fossés et ces remparts ne durent pas encore exister à cette époque d’état pacifique, négligent, anti-militaire. Leur idée ne fut probablement suggérée que par ce malheur et par ses suites.
Mais pourquoi ne nous dit-on pas un mot d’Héliopolis, ville non moins importante, et qui étant sur la route de Memphis, eût dû être attaquée et prise avant celle-ci? Ne doit-on pas conclure qu’elle n’existait pas encore? alors ne seraient-ce pas ces pasteurs qui, fortifiant la frontière orientale, auraient bâti cette ville dédiée à leur dieu Soleil? Cette hypothèse cadrerait avec un passage de Pline[251], qui dit qu’Héliopolis fut fondée par les Arabes, tels qu’ont dit ceux-ci: alors encore, si les Juifs placent à Héliopolis (qu’ils nomment On) le roi égyptien lors de leur entrée en Égypte, cette entrée est donc postérieure aux pasteurs; et si le conquérant Sésostris, lorsqu’il éleva une muraille sur cette frontière, prit pour point d’appui Péluse d’un côté, et Héliopolis de l’autre, il trouva donc cette dernière ville existante; son règne fut donc postérieur à la fondation d’Héliopolis et au règne des pasteurs comme à leur expulsion..... Notons ce fait.
«Or Salatis placé à Memphis, soumit au tribut la province supérieure et la province inférieurs.»
Si Salatis, après avoir pris Memphis, y fit sa résidence, il y a apparence que cette ville était déjà la capitale du pays... Alors on entend sans peine que la province inférieure fut la Basse-Égypte, le Delta. Mais que signifie la province supérieure? entendrons-nous toute la Haute-Égypte et le royaume de Thèbes? cela ne se doit pas; car si une ville de l’importance et de la célébrité de Thèbes eût été prise, Manéthon n’eût pas manqué d’en faire mention; et de plus on ne verrait pas dans son récit subséquent, les rois de Thèbes figurer comme chefs de la ligue qui se forma contre les pasteurs, et de la guerre opiniâtre qui les expulsa. La province supérieure fut donc seulement l’Heptanomis, cette portion de l’Égypte qui de tout temps a formé l’une de ces 3 grandes divisions, et nous avons droit de penser que les pasteurs furent arrêtés vers Osiout par l’opposition des rois de Thèbes et par les obstacles naturels du sol, qui de tout temps ont formé une ligne de séparation entre la Haute et la Basse-Égypte, et défendu la frontière du Saïd contre les attaques venues d’en bas.
«Et les rois de la Tbébaïde s’étant ligués avec ceux du reste de l’Égypte, ils entreprirent une guerre longue et violente.»
Voici bien clairement exprimés d’autres rois d’Égypte que ceux de Memphis et de Thèbes; il y avait donc au temps des pasteurs, plusieurs royaumes grands ou petits en Égypte. Nos érudits veulent nier le fait; mais leurs arguments démentis par le raisonnement, par la nature des choses et par des témoignages positifs, ne méritent point que l’on s’y arrête. Il suffit d’observer que dans un temps postérieur le petit pays de Kanaan comptait 30 à 32 rois ou roitelets, qui furent soumis par Josué, pour concevoir qu’un pays tel que le Delta, plus étendu que la Palestine, et morcelé par des bras de fleuve, par des marais et par des déserts, a dû avoir et conserver long-temps des chefs ou rois qui; soit indépendants, soit vassaux du roi de Memphis, auront échappé ou résisté aux pasteurs, auront invoqué le secours des rois de Thèbes, demeurés puissants, et les auront secondés contre l’ennemi commun de la nation.
L’on voit que dans cette anecdote des rois pasteurs, l’Égypte nous est représentée dans l’état de faiblesse et d’inexpérience dont Hérodote parle, comme ayant précédé les temps où des rois égyptiens se rendirent célèbres par de grands ouvrages et par des guerres étrangères.--Par conséquent Mœris n’avait point encore creusé son immense lac; Sésostris n’avait point fait ses immenses conquêtes, et c’est l’indication positive de Manéthon, en Josèphe, lorsque celui-ci, copiant sa liste des successeurs de Tethmos, nomme Ramessés dit Miami, puis son fils Amenoph, puis ses enfants Armaïs et Sethos-is, dit aussi Ramessés (comme son aïeul), lequel eut de puissantes et nombreuses armées de terre et de mer. Tout ce que Josèphe dit de ce Sethos-is démontre qu’il fut Sésostris lui-même, comme nous l’avons déjà dit.
Mais quel fut précisément le siècle des pasteurs? un mot de Manéthon nous donne à cet égard plutôt une lueur qu’une lumière: «Salatis, dit-il, fortifia surtout la frontière d’Orient, dans la crainte des Assyriens alors tout-puissants en Asie...» D’où Manéthon a-t-il tiré ce motif? il n’a pas eu en main les archives de Salatis; les Égyptiens n’auront pas écrit de mémoires à cette époque de persécution... C’est donc une idée de Manéthon lui-même, qui, disciple des Grecs, voulant leur plaire et ayant en main l’histoire des Assyriens, par Ktésias, a cru faire ici acte d’érudition et de discernement, en comparant les temps obscurs de son pays à une époque étrangère plus connue... Cela ne nous donne pas de date précise, mais nous y trouvons une limite au-dessus de laquelle l’invasion des pasteurs ne peut plus se placer...; cette limite est la fondation de l’empire assyrien par Ninus: selon Ktésias, ce prince aurait régné vers les années 2000 à 2100 avant J.-C.[252] L’invasion des pasteurs, selon Manéthon, est donc postérieure à cette date, et elle peut l’être de beaucoup d’années; mais qui de Josèphe, ou de l’ancienne chronique, ou des listes d’Eusèbe et d’Africanus, est l’interprète de Manéthon? toutes leurs données diffèrent entre elles: selon la chronique, ce fut l’an 1851; selon Eusèbe en son Chronicon, ce fut l’an 1807, et 1830 en sa liste du Syncelle; selon Africanus, ce serait en 2612. (Voyez la liste.)
Ici ce copiste est encore une fois atteint et convaincu d’erreur et d’infidélité, si Manéthon lui-même ne l’est de contradiction: car cette date de 2612 excède de plus de cinq siècles le règne de Ninus; par conséquent elle anticipe de toute cette somme sur l’extrême limite donnée par le prêtre égyptien; et de près de 800 ans sur les dates d’Eusèbe et de l’ancienne chronique. Il en résulte incontestablement que les dynasties 16e et 17e de prétendus pasteurs grecs et anonymes, sont démontrées fausses par témoignage positif, comme nous les avions démontrées absurdes par simple raisonnement: ainsi les 153 ans de la 17e dynastie et les 518 de la 16e, ne sont que du remplissage dont Africanus pourrait avoir pris l’idée en Josèphe, à l’article que nous avons censuré, s’il ne l’a prise dans Manéthon même. Quelle confiance pouvons-nous désormais avoir en ce copiste? et cependant nous ne sommes pas à la dernière erreur ou contradiction démontrable.
En remontant dans sa liste à la dynastie 12e, nous sommes choqué d’y trouver le célèbre conquérant Sésostris cité comme 3e prince, avec des circonstances qui viennent plutôt d’Hérodote que de Manéthon. Nous avons vu ce dernier auteur le placer sous le nom de Sethos au même rang, et par conséquent à la même époque que les listes d’Eusèbe et d’Africanus, en tête de la dynastie 19e: nous avons vu Hérodote s’accorder avec ces témoignages en le plaçant dans le même siècle. Nous remarquons qu’il y aurait une contradiction, un chaos inexplicable à supposer que l’Égypte, élevée au plus haut degré de puissance politique et d’art militaire sous Sésostris, fût retombée au degré de faiblesse et d’ignorance où la trouvèrent les pasteurs. Comment un tel anachronisme peut-il donc se présenter dans la liste d’Africanus[253], copiste de Manéthon, et, ce qui est plus étrange, dans celle de Diodore son successeur, ainsi que nous le verrons? ceci est un vrai problème littéraire qui nous a long-temps embarrassé: quelle qu’ait pu être sa cause originelle, il en eut une, et il est intéressant de la trouver; après bien des indications, principalement sur la moralité et les moyens d’instruction de nos auteurs, il nous a semblé découvrir le mot de l’énigme dans la confiance accordée par Manéthon à Ktésias, et dans les circonstances politiques et littéraires où les Égyptiens et les Perses se sont respectivement trouvés au temps de cet auteur.
Nous avons considéré que lorsque les Égyptiens, en l’an 413 avant J.-C., secouèrent le joug des Perses, il ne put manquer d’y avoir récrimination de la part du grand roi et de ses diplomates qui, selon l’usage de tous les temps et de tous les puissants, ne manquèrent pas de crier à la rébellion contre l’autorité légitime. Les Égyptiens durent opposer à cette inculpation deux réponses solides: 1° leur état d’indépendance naturelle avant que Kambyses les eût injustement subjugués; 2° leur état même de suprématie avant l’existence de l’empire perse, puisqu’il était prouvé par leurs annales, que le conquérant Sésostris avait soumis au tribut tous les peuples de cette partie de l’Asie avant l’existence de l’empire assyrien même.--Cet ordre de faits était vrai dans le sens où l’a présenté Hérodote qui, comme nous l’avons vu, a placé Sésostris au-delà de l’an 1300, et Ninus vers l’an 1230 ou 36 seulement: en faveur de cette opinion était le silence même des monuments et des traditions qui jamais n’avaient dit ou insinué que Sésostris eût pris les imprenables cités de Ninive et de Babylone, ou qu’elles eussent résisté à cet invincible guerrier, alternative, également remarquable, dont le souvenir eût été conservé: ils durent même ajouter ce que nous lisons en Cedrenus,[254] savoir, que Sésostris laissa une colonie de 15,000 Scythes dans le pays des Perses qui s’y mêlèrent. L’orgueil de la cour du grand roi dut être infiniment choqué de ces allégations; mais comme de tout temps la diplomatie eut des ressources, principalement dans les gouvernements despotiques, quelque courtisan délié imagina un moyen efficace de démentir ou d’éluder ces faits, en élevant le règne de Ninus au-delà du temps de Sésostris, à une époque obscure et inattaquable. Cela se pouvait d’autant plus aisément, que la chancellerie perse, que nous avons vue en activité sous Kyrus, sous Kambyses et sous Darius[255], possédait seule les archives des Mèdes et des Assyriens. Elle put donc fabriquer des listes de rois et des durées de règnes, selon son besoin et son gré. C’est cette fraude que nous avons indiquée en notre 1er volume (pag 484), quand nous avons démontré le doublement des rois mèdes par Ktésias, et que nous avons fortement inculpé cet auteur, d’une opération semblable sur la liste des rois d’Assyrie; nous eûmes dès-lors le soupçon que nous renouvelons ici; mais en réfléchissant sur ces expressions de Diodore, «que Ktésias, particulièrement favorisé des bonnes grâces d’Artaxercès, eut en main les archives royales, et après avoir recherché avec soin tous les faits, les mit en ordre, etc.;» nous sommes maintenant porté à croire que ce Grec, adroit et souple mercenaire, a lui-même été le conseiller et l’auteur de la fraude: quoi qu’il en soit, elle nous paraît positive; son époque a dû être entre les années 380 et 390, où Ktésias fut en faveur, par conséquent une vingtaine d’années après l’insurrection des Égyptiens. Ceux-ci ayant connu cet argument inopiné, durent éprouver de l’embarras; mais parce que l’esprit des anciens cabinets se ressemblait (ainsi que celui des temples), les diplomates du Pharaon régnant (probablement Nectanebus Ier.) s’avisèrent du même expédient, et ils combinèrent à leur tour cet échafaudage de listes qui rejette Sésostris plusieurs siècles avant Ninus: de là ces deux systèmes de chronologie qui ont divisé les auteurs anciens et déconcerté les modernes: l’un, que nous appelons l’ancien, que nous trouvons dans Hérodote, et même dans l’ancienne Chronique; l’autre, le système nouveau, qui nous est présenté par Diodore et par Africanus, copistes de Manéthon. Nous ne saurions regarder le prêtre égyptien comme son inventeur; mais il nous semble que, doué de peu de critique, il l’a compilé sans le comprendre, et que c’est de lui que Diodore l’a emprunté.
Il nous semble encore que Manéthon lui-même appuie notre conjecture sur sa nouveauté, en donnant l’épithète d’ancienne à la Chronique anonyme jointe par lui à son livre d’où le Syncelle l’a tirée par l’entremise d’Africanus[256]. Quelques érudits ont voulu qu’elle fût de composition tardive et postérieure à Nectanebus II, c’est-à-dire à l’an 350, où se terminait aussi l’ouvrage de Manéthon; mais il est prouvé par nombre d’exemples, que les manuscrits anciens de chroniques pareilles ont reçu des additions et des continuations posthumes à leur premier auteur, et cela de la main des savants qui les possédèrent ou qui en donnèrent des copies... Ainsi la mention de Nectanebus II ne prouve rien; et si l’on considère, d’une part, que Manéthon dut avoir ses raisons d’appeler ancienne la chronique dont nous parlons, et d’autre part, qu’elle diffère essentiellement du plan de cet écrivain, en ce qu’au-dessus de la seizième dynastie, c’est-à-dire, un peu au-dessus des pasteurs, elle n’admet ou ne connaît aucun fait historique (comme pour indiquer que la persécution de ces tyrans en aurait effacé la trace); que, de plus, dans les dynasties inférieures, elle se rapproche du plan d’Hérodote; l’on sera porté à croire qu’elle a été rédigée un peu après Kambyses, lorsque le règne tolérant de Darius Hystasp permit aux savants Égyptiens de recueillir les débris de leurs monuments, brûlés ou dispersés par le féroce fils de Kyrus. De telles idées viennent en de telles circonstances: alors elle a précédé Manéthon de près de 240 ans, et par-là elle a mérité, relativement à lui, le titre d’ancienne, surtout s’il a eu, comme nous le croyons, quelque indice que le système signalé par nous n’existait pas auparavant; Quoi qu’il en soit de nos conjectures, en revenant au point primitif de notre discussion, il reste prouvé par les témoignages combinés de tous les anciens, que le règne de Sésostris, antérieur à celui de Ninus, n’a pu être que postérieur à l’invasion des pasteurs.--Ce second chef se démontre par le raisonnement. En effet, d’après le tableau du règne de ce conquérant, il est impossible, comme nous l’avons déjà dit, de concevoir comment l’Égypte serait retombée dans l’état de faiblesse, d’avilissement où la trouvèrent les pasteurs..... Tout, dans cette hypothèse, marche en sens inverse du cours naturel des choses politiques; tout suit, au contraire, un cours naturel, en admettant que l’époque d’ignorance et d’esclavage précéda et même prépara l’époque de l’affranchissement et de l’énergie militaire qui, depuis, alla croissant et se développant.
Au moment où arrivent les pasteurs, nous voyons l’Égypte, par suite de son état primitif de morcellement en peuplades sauvages, divisée encore en plusieurs états, et certainement en deux royaumes principaux ayant pour capitales Thèbes et Memphis l’ancienne. La population, toute agricole, est, comme celle de la Chaldée au temps de Ninus, inexpérimentée à l’art de la guerre: l’étranger aguerri soumet sans peine celle du Delta et l’accable de cruautés. Il est probable que cette persécution fut une époque d’émigration à laquelle se rapporteraient certaines colonies égyptiennes en Grèce, en Italie, en Babylonie, mentionnées par les monuments et par les historiens.--Thèbes résista par sa position topographique, et par la puissance de ses rois, qui déjà paraissent avoir élevé les masses gigantesques de ses temples et de ses palais: c’est l’indication de Diodore. La Basse-Égypte saccagée, asservie, privée de tous ses chefs, dut tourner ses regards vers les rois Thébains qui étaient de sa langue et même de son sang. Ils devinrent ses protecteurs naturels, ses rois nationaux.--Leur pays fut le lieu de refuge; leur puissance fut le moyen libérateur qu’on invoqua.--Il dut exister une guerre sourde et constante.--Les bras s’aguerrirent, les courages se formèrent; de premiers succès élevèrent l’espérance; une guerre ouverte éclata: sa longueur, son opiniâtreté donnèrent aux Memphites les habitudes militaires qui leur manquaient; toute l’Égypte devint guerrière. De son côté, la race hardie des pasteurs dut défendre sa proie pied à pied. Un premier effort l’ayant chassée de Memphis, ils purent se défendre dans Héliopolis, puis dans Peluse où ils résistèrent à d’immenses efforts. Pendant ce temps les rois de Thèbes prenaient possession, d’abord de l’Heptanomis, puis du Delta, par droit de conquête et par assentiment national. Lorsqu’enfin ils eurent totalement chassé l’étranger, ils furent, de droit et de fait, considérés comme les maîtres légitimes de tout le pays, comme les successeurs naturels des anciens rois dont la race était extirpée: c’est donc à cette époque, c’est-à-dire, à dater du régne de Tethmos, que l’Égypte a commencé de former un seul et même empire, dont l’unité n’a plus été rompue que temporairement.--Alors ces monarques, investis d’une masse triple et quadruple de puissance, par la réunion de 7 à 8,000,000 de bras sous un même sceptre,[257] et de tous les tributs du sol le plus fécond sur une étendue de 3,500 lieues carrées; ces monarques eurent les moyens et bientôt conçurent les idées de ces ouvrages, d’abord utiles et grands, puis gigantesques et extravagants, dont Hérodote trace l’ordre successif, et dont l’exécution n’eût pas été possible auparavant.
Le premier de ces travaux relativement aux Égyptiens de Memphis, fut la fondation de leur ville, qui dut avoir deux versions à raison de l’équivoque de l’ancienne et de la nouvelle ville: l’ancienne dut naturellement être attribuée au rois Menès, plutôt dieu qu’homme, que nous verrons aussi premier roi à Thèbes, et qui paraît n’avoir été qu’un synonyme d’Osiris. La seconde, qui fut la nouvelle Memphis, nous est déclarée par Diodore avoir été l’ouvrage d’un roi puissant nommé Uchoreus, dont les listes nous présentent un synonyme dans le roi Achoris,[258] successeur de Tethmos. Il appartint à un tel prince de déplacer un fleuve, tel que le Nil, pour élever une ville entière sur son lit comblé. L’expérience, qui avait fait connaître la faiblesse de l’ancienne Memphis, suggéra l’idée de cette nouvelle création, où de puissants moyens défensifs furent réunis à la commodité. Diodore nous apprend que bientôt le «séjour de Memphis la neuve parut si délicieux aux rois, qu’ils abannèrent celui de Thèbes, dont la splendeur ne fit plus que décliner.» Voilà donc Thèbes devenue vassale sans secousse, sans révolution, et le silence de l’histoire est expliqué sur la confusion souvent faite des rois des deux métropoles.
Après la création de Memphis par Uchoreus, le premier ouvrage, grand et digne d’admiration, fut, selon Hérodote, le lac de Mœris, ce roi dont le règne précéda de peu celui de Sésostris. Si ce dernier se place vers les années 1360 à 1365, comme nous l’avons dit, Mœris ne doit pas être éloigné; et si nous n’apercevons pas son nom entre Uchoreus et Sésostris, c’est par la raison que beaucoup de ces princes ont eu divers noms. Nous en connaissons au moins 4 à Sésostris. Dans ce nouvel ouvrage nous voyons une marche croissante de la puissance: les conquêtes de Sésostris ne sont qu’un autre genre du développement, une autre conséquence de l’accumulation progressive des moyens depuis le règne de Tethmos. La guerre contre les pasteurs avait forcé ce prince de lever un grand état militaire; il put le réduire, mais non l’annuler. Ses successeurs, selon le penchant de tous ceux qui gouvernent, durent trouver commode et utile d’entretenir cette forte armée, tant pour résister au dehors que pour maintenir l’obéissance au dedans; les habitudes guerrières étaient contractées, on les conserva. La tactique fût cultivée, et ce fut de cette source que Sésostris tira les instruments de conquête que son génie mit en action. Ainsi c’est du règne des pasteurs que nous voyons dériver, comme conséquences naturelles, tous les événements postérieurs.
Si après Sésostris, son troisième successeur, Rhampsinit, nous montre la plus grande masse d’or et d’argent que l’on eût encore vue, c’est qu’elle provint des conquêtes de Sésostris et des tributs de toute l’Asie[259]; si après Rhampsinit, les tyrans Cheops et Chephren bâtissent leurs extravagantes pyramides, c’est parce que le despotisme ignorant ne sait comment employer ses trésors accumulés, etc., etc.
Mais c’en est assez sur ce sujet: nous avons à répondre à deux questions que déjà se sera faites le lecteur.
En quel temps précis arriva l’invasion des pasteurs, et quelle fut cette race d’étrangers?
Ici le défaut de documents positifs nous réduit à des calculs de probabilités que nous tâcherons de rendre raisonnables.
Aucune des listes ne s’accorde sur la date de l’invasion des pasteurs: l’ancienne Chronique donne l’an 1851; l’Eusèbe du Syncelle, 1830; l’Eusèbe du Chronicon, 1807; Josèphe, dégagé de ses erreurs, se rapproche infiniment de ce dernier; car, en plaçant le règne de Sethos-is, qui est Sésostris, vers 1360 ou 1365, nous trouvons dans les rois qui remontent jusqu’à Tmos-is, fils de Mefragmutos, c’est-à-dire jusqu’au véritable expulseur, une somme de 191 années, qui nous porte à l’an 1556. De là, jusqu’à l’entrée des pasteurs sous Salatis, Josèphe compte 239, ce qui la place en 1795, différence, 12 ans de 1807, et il nous appartient 4 ou 5 années sur le règne de Tmos. D’autre part, si nous prenons les 128 ans que nous donne sa liste depuis Tmosis jusqu’au chef de la dynastie (Amosis, qu’il nomme Tethmosis), et que nous y joignions les 103 ans qu’Eusèbe et l’ancienne Chronique donnent aux pasteurs, nous avons 331 ans; plus, 4 ou 3 ans du règne de Tmosis. Nous sommes bien voisins des 239 de Josèphe. L’analogie de ces deux produits, et leur ressemblance avec les 1807 d’Eusèbe, nous font donc regarder comme la plus probable des dates, celle de 1800 à 1810 pour l’arrivée des pasteurs.--Maintenant quelle race d’hommes furent-ils? Voici nos conjectures.
Manéthon nous a dit que, selon quelques auteurs, ils furent des Arabes; son copiste Africanus les appelle Phéniciens, et cela présente peu de différence, parce que les Phéniciens sont reconnus pour être d’origine arabe. Maintenant pesons toutes les circonstances de Manéthon. Il nous dit que cette horde, en quittant l’Égypte, comptait 240,000 hommes armés: on doit croire que pendant une résidence de deux siècles, cette population, nourrie dans l’abondance, s’était beaucoup multipliée, et qu’en arrivant elle peut n’avoir pas eu plus de 100,000 combattants; c’était assez pour vaincre. Cela suppose 400,000 têtes au moins: c’est beaucoup de monde pour les Arabes. Cette multitude entre par l’isthme de Suez: des Arabes seulement peuvent entrer par-là. Elle n’a point de roi suprême: elle est donc divisée en tribus comme les Arabes, ayant chacune son chef ou ses chefs, égaux entre eux, sauf la prépondérance du plus fort. Cette multitude ne marche pas droit sur Memphis; Africanus indique qu’elle s’arrête dans la Basse-Égypte (pays de pâturages pour ses troupeaux), et qu’elle y bâtit une ville, c’est-à-dire un camp retranché: ces hommes-là veulent mettre en sûreté leurs familles et leurs biens.[260] Ce n’est qu’ensuite qu’ils attaquent les Égyptiens doux, timides, et qu’ils s’emparent de Memphis: toutes ces circonstances n’annoncent pas une invasion préméditée, ni un peuple armé pour conquérir; elles indiquent, au contraire, un peuple chassé de son pays, cherchant refuge ailleurs: qui fut ce peuple à cette époque? En méditant cette question, nous nous sommes rappelé que dans les monuments arabes de l’ancien Iémen il est fait mention d’une grande révolution arrivée dans toute la presqu’île à une époque très-reculée. Nous avons vu (tome 1er des Recherches nouvelles, pages 278 et 498) que Masèoudi, Hamza, Aboulfeda et Noueïri nous ont dit «que les plus anciens peuples de l’Arabie furent quatre tribus appelées Aâd, Tarnoud, Tasm et Djodaï; qu’ Aâd habita le Hadramaut; Tamoud, le Hedjâz et le rivage oriental de la mer Rouge (le Tehama) etc.; que ces Arabes furent attaqués par une autre confédération d’origine différente, composée de 10 tribus; qu’il y eut entre elles des guerres violentes qui se terminèrent par la défaite et l’expulsion des quatre tribus, etc.»
Dans notre opinion ce seraient les débris de ces quatre tribus qui se seraient écoulés vers l’Égypte, et nous en trouverions les restes dans les Thamudeni et dans les Madianites et les Amalekites leurs parents: quant à la date de cet événement, ce que les auteurs musulmans nous indiquent ne laisse pas que de se rapprocher. «Le prince qui vainquit ces Arabes, ajoutent-ils, s’appelait Abdel-Chems; il prit le surnom de Saba (le victorieux); son fils (ou descendant) Homeir, fut l’auteur du nom de Hemiarites ou Homérites, donné aux tribus victorieuses. Celui-ci chassa les Arabes Tamoud de l’Iémen dans le Hedjâz. Son 15e dèscendant fut Haret-el-Raïes» (que nous avons prouvé être contemporain de Ninus et associé à ses conquêtes).
Or Ninus ayant régné en 1230, les 15 générations, si on les évaluait à la manière égyptienne, nous porteraient au-delà de 1700 ans avant J.-C. Mais de plus, il est constant que dans cette antiquité, et même assez généralement dans des temps moins reculés, les Arabes omettent ou suppriment des degrés de filiation; que par le nom de fils ils entendent très-souvent un simple descendant, en sorte qu’il n’est pas du tout prouvé que Homeir ait été le fils immédiat de Saba: d’autre part, l’historien Nouéïri ajoute que Homeir fut contemporain d’Ismael, fils d’Abraham: ce qui veut dire que Nouéïri comparant les calculs arabes aux calculs juifs, a trouvé l’analogie citée. Or dans les calculs des Juifs, Abraham se place entre 1900 et 2000, et cela cadre singulièrement avec nos données. Ce n’est donc pas sans quelque vraisemblance que nous regardons les pasteurs de Manéthon comme étant les anciens Arabes chassés par Saba et Homeir, et que nous plaçons l’époque de cet événement vers les années 1800 à 1810.
Nous trouvons d’autres probabilités dans le caractère hardi et féroce de ces expulsés, aigris par leurs malheurs, dans les idées militaires qu’ils montrent et que leur avaient enseignées des guerres longues et sanglantes; enfin même dans la persécution religieuse qu’ils exercent, attendu qu’étant élevés dans le culte simple du soleil et des astres, ils durent prendre en haine les idoles bizarres des Égyptiens dont ils ne conçurent point le sens allégorique. Ces pasteurs étant de la branche des Arabes noirs, ils furent, en style oriental, des enfants de Kush, en style grec, des Éthiopiens; à ce titre ils étaient parents des Phéniciens, dont Africanus leur applique le nom. Ce nom de Kush serait-il la base de celui d’Y-ks-os que leur donnèrent les Égyptiens? Cela n’est pas impossible; mais ce qui est presque certain, c’est que sous le nom d’Éthiopiens, leurs rois sont du nombre des 18 de ce sang, qu’Hérodote dit avoir régné en Égypte. Il serait étonnant que les prêtres eussent omis cette dynastie qui posséda la Basse-Égypte pendant plus de 200 ans; elle dut même y laisser quelques traces de son langage: malheureusement nous n’avons presque rien de l’ancien égyptien[261]. Peut-être la pratique de l’Arabe en cette contrée fut-elle un des moyens qui en ouvrit aux Phéniciens le commerce, et leur procura la connaissance des idées théologiques et scientifiques de l’Égypte, qu’ils répandirent dans la Grèce plus de 1600 ans avant notre ère; enfin les pasteurs chassés se perdirent dans le désert sans laisser de trace sensible, et il semble qu’il n’y a que des Arabes qui puissent paraître, vivre, et disparaître ainsi.
Un dernier moyen de nous éclairer pourra se trouver dans les monuments pittoresques apportés d’Égypte par les savants français: nous y voyons des scènes de combats qui représentent, d’une part, des Égyptiens reconnaissables à leur physionomie et à leurs costumes; d’autre part, des étrangers dont la tête est ornée de couronnes de plumes en forme de diadèmes. Il s’agit de savoir si ces physionomies, très-bien exprimées, trouvent leur ressemblance sur quelques médailles ou autres monuments phéniciens ou arabes. Le vainqueur ayant été roi de Thèbes, il serait naturel que le tableau de son triomphe eût été gravé sur les murs de son palais en cette ville. Les savants descripteurs de ces tableaux ont voulu y voir des Indiens; cela ne réfuterait pas notre conjecture, puisque les habitants de l’Arabie, et surtout de l’Iémen, ont été, comme ceux de l’Éthiopie, désignés en plusieurs occasions par les Grecs et par les Latins, sous le nom d’Indi; voilà tout ce que nous pouvons dire sur ce sujet. Il nous reste un mot à joindre sur les Juifs, d’après les idées de Manéthon et de quelques autres anciens historiens.
§ III.
Époque de l’entrée et de la sortie des Juifs, selon Manéthon.
Nous avons prouvé dans le tome Ier de cet ouvrage, ch. 2, 3 et 4, que les livres juifs ne nous donnent aucune idée claire et précise du temps où se fit la sortie d’Égypte, et cela parce que la période anarchique des Juges présente un vide absolu d’archives et d’annales régulières. Il semble que l’historien Josèphe, muni de celles des Phéniciens et des Égyptiens, publiées par Ménandre l’Éphésien, par Manéthon, Lysimaque, Cheremon et d’autres auteurs, eût pu éclaircir cette difficulté; mais ce prêtre juif, fortement imbu de ses préjugés religieux, s’est plutôt occupé de disputer que d’instruire, et ce sont moins des résultats qu’on obtient de lui, que des matériaux. Voyons quel parti l’on peut tirer de ce qu’il nous dit être l’opinion de Manéthon dans la question dont il s’agit. [262] Selon Manéthon, «les ancêtres du peuple juif furent un mélange d’hommes de diverses castes, même de celles des prêtres égyptiens qui, pour cause d’impuretés, de souillures canoniques, et spécialement pour la lèpre, furent, sur l’ordre d’un oracle, expulsés d’Égypte par un roi nommé Aménoph.....» Les livres juifs ne s’éloignent pas de ce récit, lorsqu’ils disent (dans l’Exode) que beaucoup de menu peuple et d’étrangers suivirent la maison d’Israël[263]; les ordonnances répétées du Lévitique contre la lèpre prouvent que toutes ces maladies furent dominantes. Un autre reproche d’impureté de la part d’un Égyptien, est la vie pastorale; et les juifs conviennent qu’ils furent pasteurs. Manéthon évalue leur nombre à 80,000, lesquels des environs de Peluse se rendirent en Judée à Hiérusalem. Nous avons démontré[264] l’impossibilité physique des 600,000 hommes armés de l’Exode, lesquels supposeraient une masse totale de 2,400,000 âmes; et nous avons tiré des livres juifs eux-mêmes des indices qui se rapprochent beaucoup de Manéthon: il n’a point été aussi ignorant en tout ceci que veut le dire Josèphe..... Celui-ci lui reproche d’introduire un faux Aménoph sans date connue; mais puisque cet Aménoph est dit père de Séthos, qui (lors de la guerre de 13 ans occasionée par les lépreux) était âgé de 5 ans, Manéthon a suffisamment désigné l’homme et le temps: il y ajoute un nouvel indice, lorsqu’il nomme en sa liste un roi Ramessés, père d’Aménoph; car ce Ramessés qui effectivement précède Aménoph dans la 18e dynastie, correspond très-bien à celui par l’ordre duquel les Juifs bâtirent la ville de Ramessés. En tout ceci Josèphe est le plus répréhensible de ne nous avoir pas donné la date du règne de Séthos-Sésostris, prise sur l’échelle chronologique des Juifs..... Ce règne est, comme nous l’avons dit plus haut, le point de départ d’où tout dépend: selon l’ancienne chronique il aurait commencé en l’an 1400 avec la dynastie 19e, dont Séthos fait l’ouverture: selon Africanus c’eût été en 1394: ces deux dates se ressemblent, et elles justifieraient nos calculs dans l’article des Juifs[265], lorsque nous y avons dit que la sortie d’Égypte sous Moïse dut arriver avant l’an 1420: cela cadre singulièrement avec le récit de Manéthon, qui nous représente Séthos âgé de 13 ans à l’époque de la guerre pour l’expulsion des lépreux.
D’autre part, selon l’Eusèbe du Syncelle, le règne de Séthos ne daterait que de l’an 1376, et selon l’Eusèbe de Scaliger, il se retarderait jusqu’à l’an 1356. La 1re de ces dates, en raisonnant toujours d’après Manéthon, placerait la sortie vers 1390; ce qui s’accorde avec notre calcul généalogique des grands-prêtres cités par Josèphe..... La 2e réclame en sa faveur l’autorité d’Hérodote; mais elle nous laisse contre elle le soupçon d’avoir été dressée par Eusèbe dans cette expresse intention: en résultat, il paraît certain que la sortie d’Égypte n’a pu précéder les années 1410 à 1420, ni se retarder au-dessous de 1390 avant J.-C. Posons pour terme moyen 1400, et disons que si Séthos-Sésostris, dans le début de sa grande expédition, n’attaqua point les Hébreux, ce fut par suite de l’aversion et du mépris que lui inspirait leur récente origine.
Maintenant combien dura réellement le séjour des Juifs en Égypte? Leurs livres ne sont pas d’accord..... Le texte samaritain dit 215 ans; l’hébreu et le grec disent 430.
Si nous appliquons ces 215 au calcul d’Hérodote et d’Eusèbe (1355), l’entrée aura eu lieu vers 1570.[266] Si nous les appliquons au calcul d’Africanus et de la Chronique, elle aura eu lieu vers 1610. Dans l’un et l’autre cas, elle tombe dans la période de nos pasteurs, expulsés en 1556.
Si au contraire nous employons les 430 ans du texte hébreu, l’entrée remontera vers les années 1790 ou 1820, et ici elle coïncide presque à l’entrée des rois pasteurs.
Pourquoi cette différence si forte d’un texte à l’autre? Ne pourrait-on pas dire que l’un représente l’opinion du rédacteur du Pentateuque, le grand-prêtre Helqiah, tandis que l’autre serait l’opinion des docteurs d’Alexandrie, qui, au temps de la traduction, ayant eu connaissance des livres égyptiens, auraient voulu, comme le fit Josèphe, que les pasteurs rois fussent les pasteurs hébreux. L’autre hypothèse ne laisse pas que d’avoir plusieurs convenances. Par exemple, la Genèse parle des relations orales de la famille d’Abraham et de Jacob avec les Égyptiens, comme d’une chose simple et naturelle; cependant nous savons que la langue de ce peuple différait essentiellement de l’hébreu; et dans ces siècles barbares une langue n’était pas connue hors de son territoire: si donc nous supposons que ces relations aient eu lieu avec les rois pasteurs, il n’y a plus de difficulté, parce que leur langue fut un dialecte arabique comme l’est l’hébreu.
D’autre part, les Égyptiens haïssaient les pâtres comme gens impurs devant la loi: et les rois et prêtres d’Égypte n’eussent pas dû accueillir si bien les Hébreux; les rois pasteurs l’ont pu; leur prêtre Putiphar a pu même recevoir Joseph en sa maison, et une femme de cette race recueillir Moïse flottant sur les eaux.
Selon les livres chaldéens cités par Bérose, et selon les livres égyptiens cités par le Persan Artapanus,[267] Abraham enseigna l’astrologie ou astronomie aux Égyptiens; comment croire que les Égyptiens, inventeurs du zodiaque, et de tout temps célèbres par leur science astronomique, aient reçu des leçons d’un étranger vagabond; mais cela peut se croire des pasteurs arabes d’Égypte qui arrivèrent et purent rester ignorants en cette science. Artapanus ajoute que Joseph établit le mesurage des terres et autres institutions utiles, lesquelles n’ont pu être ignorées que des pasteurs qui avaient tout bouleversé.--Quant à l’accaparement de toutes les terres dont parle la Genèse, comme conseillé par Joseph en temps de famine, cela convient encore à l’esprit des rois pasteurs, spoliateurs et tyrans: ce livre d’Artapanus, qui sous quelque rapport diffère des récits de la Genèse et de Manéthon, a, sous d’autres rapports, des analogies marquées... Il fait élever Moïse par la fille du roi de Memphis, en disant qu’il y avait en ce temps-là un autre roi dans le pays au-dessus et divers rois en Égypte. Il fait de Moïse un ministre et un général du roi qui l’aime d’abord, puis qui redoute son grand crédit et veut le faire périr dans une guerre d’Éthiopie. Moïse part pour ce pays, s’arrête en chemin pendant 10 ans, et avec les seuls bras de sa famille ou de ses nationaux, il bâtit une ville appelée Hermopolis... Tout cela pêche par invraisemblance; mais si l’on se rappelle que l’Éthiopie des Grecs est le pays de Kush des Orientaux; que le pays de Madian, où se retira Moïse, était une dépendance, une terre de Kush, comme nous l’avons prouvé,[268] et que près de ce pays, sur la frontière d’Égypte, est la ville d’Héroopolis, tout près de celle de Phitom (Patumos d’Hérodote), bâtie par les Hébreux, on sera porté à croire qu’Artapanus ou ses copistes ont commis l’altération d’Héroopolis en Hermopolis. Du reste, Artapanus parle des miracles opérés par Moïse et de la sortie de son peuple, presque comme l’Exode, excepté qu’il les répartit sur une durée de temps plus ou moins longue, pendant laquelle Moïse se serait prévalu des accidents et phénomènes naturels. On veut aujourd’hui traiter Artapanus de romancier; mais Josephe et Alexandre Polyhistor l’ont regardé comme un homme savant, nourri de la lecture des livres égyptiens. De tout ce mélange de variantes[269], d’analogies, d’invraisemblances, que conclure, sinon qu’il a réellement existé des faits qui ont été la base de l’histoire, mais qui, vu leur antiquité, vu la négligence des écrivains à les recueillir près de leur source, ont été altérés par les récits populaires d’une génération à l’autre, et se sont présentés sous cette forme aux historiens tardifs? Il est probable que la nation juive doit son origine à un premier noyau de peuple d’origine chaldéenne, puisque l’idiome chaldéen est resté sa langue. Il est probable encore qu’il y a quelque chose de vrai dans ce que Manéthon dit de sa sortie, puisque les livres hébreux, et Artapanus, et Tacite même[270], citent des circonstances très-ressemblantes.
Quant aux dates fixes, puisque les Juifs même n’ont pu nous les donner, qu’ils se montrent au contraire tout-à-fait ignorants sur la période entière du séjour et sur l’état de l’Égypte lors de la sortie, il faut nous contenter de celles qu’indique le raisonnement; mais n’omettons pas de remarquer, en finissant cet article, qu’il sera toujours étrange de voir l’auteur quelconque de la Genèse se prétendre si bien instruit de tant de détails minutieux sur Abraham, Jacob et Joseph, quand il l’est si peu de tout ce qui concerne le séjour en Égypte, et la sortie sous Moïse, et la vie errante du désert jusqu’au moment de passer le Jourdain. Cela est contre tout état probable de monuments; et cela nous confirme dans l’opinion émise ailleurs, savoir que les matériaux de la Genèse sont totalement étrangers aux Juifs, et qu’ils sont un composé artificiel de légendes chaldéennes dans lesquelles l’esprit allégorique des Arabes a représenté l’histoire des personnages astronomiques du calendrier sous les formes anthropomorphiques. Mais rentrons dans notre domaine chronologique, et voyons quels secours ajoute Diodore de Sicile aux cadres tronqués de Manéthon et d’Hérodote.