‹ Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nationsChapitre 4 sur 32 · Livre 1 · 4

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de l’origine et de l’usage de la monnaie.

La division du travail une fois généralement établie, chaque homme ne produit plus par son travail que de quoi satisfaire une très-petite partie de ses besoins. La plus grande partie ne peut être satisfaite que par l’échange du surplus de ce produit qui excède sa consommation, contre un pareil surplus du travail des autres. Ainsi, chaque homme subsiste d’échanges ou devient une espèce de marchand, et la société elle-même est proprement une société commerçante.

Mais dans les commencements de l’établissement de la division du travail, cette faculté d’échanger dut éprouver de fréquents embarras dans ses opérations. Un homme, je suppose, a plus d’une certaine denrée qu’il ne lui en faut, tandis qu’un autre en manque. En conséquence, le premier serait bien aise d’échanger une partie de ce superflu, et le dernier ne demanderait pas mieux que de l’acheter. Mais si par malheur celui-ci ne possède rien dont l’autre ait besoin, il ne pourra pas se faire d’échange entre eux. Le boucher a dans sa boutique plus de viande qu’il n’en peut consommer ; le brasseur et le boulanger en achèteraient volontiers une partie, mais ils n’ont pas autre chose à offrir en échange que les différentes denrées de leur négoce, et le boucher est déjà pourvu de tout le pain et de toute la bière dont il a besoin pour le moment. Dans ce cas-là, il ne peut y avoir lieu entre eux à un échange. Il ne peut être leur vendeur, et ils ne peuvent être ses chalands ; et tous sont dans l’impossibilité de se rendre mutuellement service. Pour éviter les inconvénients de cette situation, tout homme prévoyant, dans chacune des périodes de la société qui suivirent le premier établissement de la division du travail, dut naturellement tâcher de s’arranger pour avoir par devers lui, dans tous les temps, outre le produit particulier de sa propre industrie, une certaine quantité de quelque marchandise qui fût, selon lui, de nature à convenir à tant de monde, que peu de gens fussent disposés à la refuser en échange du produit de leur industrie.

Il est vraisemblable qu’on songea, pour cette nécessité, à différentes denrées qui furent successivement employées. Dans les âges barbares, on dit que le bétail fut l’instrument ordinaire du commerce ; et quoique ce dût être un des moins commodes, cependant, dans les anciens temps, nous trouvons souvent les choses évaluées par le nombre de bestiaux donnés en échange pour les obtenir. L’armure de Diomède, dit Homère, ne coûtait que neuf bœufs ; mais celle de Glaucus en valait cent. On dit qu’en Abyssinie le sel est l’instrument ordinaire du commerce et des échanges ; dans quelques contrées de la côte de l’Inde, c’est une espèce de coquillage ; à Terre-Neuve, c’est de la morue sèche ; en Virginie, du tabac ; dans quelques-unes de nos colonies des Indes occidentales, on emploie le sucre à cet usage, et dans quelques autres pays, des peaux ou du cuir préparé ; enfin, il y a encore aujourd’hui un village en Écosse, où il n’est pas rare, à ce qu’on m’a dit, de voir un ouvrier porter au cabaret ou chez le boulanger des clous au lieu de monnaie.

Cependant, des raisons irrésistibles semblent, dans tous les pays, avoir déterminé les hommes à adopter les métaux pour cet usage, par préférence à toute autre denrée. Les métaux non-seulement ont l’avantage de pouvoir se garder avec aussi peu de déchet que quelque autre denrée que ce soit, aucune n’étant moins périssable qu’eux, mais encore ils peuvent se diviser sans perte en autant de parties qu’on veut, et ces parties, à l’aide de la fusion, peuvent être de nouveau réunies en masse ; qualité que ne possède aucune autre denrée aussi durable qu’eux, et qui, plus que toute autre qualité, en fait les instruments les plus propres au commerce et à la circulation. Un homme, par exemple, qui voulait acheter du sel et qui n’avait que du bétail à donner en échange, était obligé d’en acheter pour toute la valeur d’un bœuf ou d’un mouton à la fois. Il était rare qu’il pût en acheter moins, parce que ce qu’il avait à donner en échange pouvait très-rarement se diviser sans perte ; et s’il avait eu envie d’en acheter davantage, il était, par les mêmes raisons, forcé d’en acheter une quantité double ou triple, c’est-à-dire pour la valeur de deux ou trois bœufs, ou bien de deux ou trois moutons. Si, au contraire, au lieu de bœufs ou de moutons, il avait eu des métaux à donner en échange, il lui aurait été facile de proportionner la quantité du métal à la quantité précise de denrées dont il avait besoin pour le moment.

Différentes nations ont adopté pour cet usage différents métaux. Le fer fut l’instrument ordinaire du commerce chez les Spartiates, le cuivre chez les premiers Romains, l’or et l’argent chez les peuples riches et commerçants.

Il paraît que, dans l’origine, ces métaux furent employés à cet usage, en barres informes, sans marque ni empreinte. Aussi Pline nous rapporte, d’après l’autorité de Timée, ancien historien, que les Romains, jusqu’au temps de Servius Tullius, n’avaient pas de monnaie frappée, mais qu’ils faisaient usage de barres de cuivre sans empreinte, pour acheter tout ce dont ils avaient besoin. Ces barres faisaient donc alors fonction de monnaie.

L’usage des métaux dans cet état informe entraînait avec soi deux grands inconvénients : d’abord, l’embarras de les peser, et ensuite celui de les essayer. Dans les métaux précieux, où une petite différence dans la quantité fait une grande différence dans la valeur, le pesage exact exige des poids et des balances fabriqués avec grand soin. C’est en particulier, une opération assez délicate que de peser de l’or. À la vérité, pour les métaux grossiers, où une petite erreur serait de peu d’importance, il n’est pas besoin d’une aussi grande attention. Cependant, nous trouverions excessivement incommode qu’un pauvre homme fût obligé de peser un liard chaque fois qu’il a besoin d’acheter ou de vendre pour un liard de marchandise. Mais l’opération de l’essai est encore bien plus longue et bien plus difficile ; et à moins de fondre une portion du métal au creuset avec des dissolvants convenables, on ne peut tirer de l’essai que des conclusions fort incertaines. Pourtant, avant l’institution des pièces monnayées, à moins d’en passer par cette longue et difficile opération, on se trouvait à tout moment exposé aux fraudes et aux plus grandes friponneries, et on pouvait recevoir en échange de ses marchandises, au lieu d’une livre pesant d’argent fin ou de cuivre pur, une composition falsifiée avec les matières les plus grossières et les plus viles, portant à l’extérieur l’apparence de ces métaux. C’est pour prévenir de tels abus, pour faciliter les échanges et encourager tous les genres de commerce et d’industrie, que les pays qui ont fait quelques progrès considérables vers l’opulence ont trouvé nécessaire de marquer d’une empreinte publique certaines quantités des métaux particuliers dont ils avaient coutume de se servir pour l’achat des denrées. De là l’origine de la monnaie frappée et des établissements publics destinés à la fabrication des monnaies ; institution qui est précisément de la même nature que les offices des auneurs et marqueurs publics des draps et des toiles. Tous ces offices ont également pour objet d’attester, par le moyen de l’empreinte publique, la qualité uniforme ainsi que la quantité de ces diverses marchandises quand elles sont mises au marché.

Il paraît que les premières empreintes publiques qui furent frappées sur les métaux courants, n’eurent, la plupart du temps, d’autre objet que de rectifier ce qui était à la fois le plus difficile à connaître et ce dont il était le plus important de s’assurer, savoir la bonté ou le degré de pureté du métal. Elles devaient ressembler à cette marque sterling qu’on imprime aujourd’hui sur la vaisselle et les lingots d’argent, ou à cette empreinte espagnole qui se trouve quelquefois sur les lingots d’or ; ces empreintes, n’étant frappées que sur un côté de la pièce et n’en couvrant pas toute la surface, certifient bien le degré de fin, mais non le poids du métal. Abraham pèse à Éphron les quatre cents sicles d’argent qu’il était convenu de lui payer pour le champ de Macpelah. Quoiqu’ils passassent pour la monnaie courante du marchand, ils étaient reçus néanmoins au poids et non par compte, comme le sont aujourd’hui les lingots d’or et d’argent. On dit que les revenus de nos anciens rois saxons étaient payés, non en monnaie, mais en nature, c’est-à-dire en vivres et provisions de toute espèce. Guillaume le Conquérant introduisit la coutume de les payer en monnaie ; mais pendant longtemps cette monnaie fut reçue, à l’Échiquier, au poids et non par compte.

La difficulté et l’embarras de peser ces métaux avec exactitude donna lieu à l’institution du coin, dont l’empreinte, couvrant entièrement les deux côtés de la pièce et quelquefois aussi la tranche, est censée certifier, non-seulement le titre, mais encore le poids du métal. Alors ces pièces furent reçues par compte, comme aujourd’hui, sans qu’on prît la peine de les peser.

Originairement, les dénominations de ces pièces exprimaient, à ce qu’il semble, leur poids ou la quantité du métal qu’elles contenaient. Au temps de Servius Tullius, qui le premier fit battre monnaie à Rome, l’as romain ou la livre contenait le poids d’une livre romaine de bon cuivre. Elle était divisée, comme notre livre de Troy, en douze onces, dont chacune contenait une once véritable de bon cuivre. La livre sterling d’Angleterre, au temps d’Édouard I, contenait une livre (poids de la Tour) d’argent d’un titre connu. La livre de la Tour paraît avoir été quelque chose de plus que la livre romaine, et quelque chose de moins que la livre de Troy. Ce ne fut qu’à la dix-huitième année du règne de Henri VIII que cette dernière fut introduite à la Monnaie d’Angleterre. La livre de France, au temps de Charlemagne, contenait une livre, poids de Troyes, d’argent d’un titre déterminé. La foire de Troyes en Champagne était alors fréquentée par toutes les nations de l’Europe, et les poids et mesures d’un marché si célèbre étaient connus et évalués par tout le monde. La monnaie d’Écosse, appelée livre depuis le temps d’Alexandre I jusqu’à celui de Robert Bruce, contenait une livre d’argent du même poids et du même titre que la livre sterling d’Angleterre. Le penny ou denier d’Angleterre, celui de France et celui d’Écosse, contenaient tous de même, dans l’origine, un denier réel pesant d’argent, c’est-à-dire la vingtième partie d’une once, et la deux cent quarantième partie d’une livre. Le schelling ou sou semble aussi d’abord avoir été la dénomination d’un poids. « Quand le froment est à 12 schellings le quarter, dit un ancien statut de Henri III, alors le pain d’un farthing doit peser 11 schellings 4 pence. » Toutefois, il paraît que le schelling ne garda pas, soit avec le penny d’un côté, soit avec la livre de l’autre, une proportion aussi constante et aussi uniforme que celle que conservèrent entre eux le penny et la livre. Sous la première race des rois de France, le schelling ou sou français paraît en différentes occasions avoir contenu cinq, douze, vingt et quarante deniers. Chez les anciens Saxons, on voit le schelling, dans un temps, ne contenir que cinq pence ou deniers, et il n’est pas hors de vraisemblance qu’il aura été aussi variable chez eux que chez leurs voisins les anciens Francs. Chez les Français, depuis Charlemagne, et chez les Anglais, depuis Guillaume le Conquérant, la proportion entre la livre, le schelling et le denier ou penny, paraît avoir été uniformément la même qu’à présent, quoique la valeur de chacun ait beaucoup varié ; car je crois que, dans tous les pays du monde, la cupidité et l’injustice des princes et des gouvernements, abusant de la confiance des sujets, ont diminué par degrés la quantité réelle de métal qui avait été d’abord contenue dans les monnaies. L’as romain, dans les derniers temps de la république, était réduit à un vingt-quatrième de sa valeur primitive, et au lieu de peser une livre, il vint à ne plus peser qu’une demi-once. La livre et le penny anglais ne contiennent plus aujourd’hui qu’un tiers environ de leur valeur originaire ; la livre et le penny d’Écosse, qu’un trente-sixième environ, et la livre et le penny ou denier français, qu’à peu près un soixante-sixième. Au moyen de ces opérations, les princes et les gouvernements qui y ont eu recours se sont, en apparence, mis en état de payer leurs dettes et de remplir leurs engagements avec une quantité d’argent moindre que celle qu’il en aurait fallu sans cela ; mais ce n’a été qu’en apparence, car leurs créanciers ont été, dans la réalité, frustrés d’une partie de ce qui leur était dû. Le même privilège se trouva accordé à tous les autres débiteurs dans l’État, et ceux-ci se trouvèrent en état de payer, avec la même somme nominale de cette monnaie nouvelle et dégradée, tout ce qui leur avait été prêté en ancienne monnaie. De telles opérations ont donc toujours été favorables aux débiteurs et ruineuses pour les créanciers, et elles ont quelquefois produit dans les fortunes des particuliers des révolutions plus funestes et plus générales que n’aurait pu faire une très-grande calamité publique.

C’est de cette manière que la monnaie est devenue chez tous les peuples civilisés l’instrument universel du commerce, et que les marchandises de toute espèce se vendent et s’achètent, ou bien s’échangent l’une contre l’autre, par son intervention.

Il s’agit maintenant d’examiner quelles sont les règles que les hommes observent naturellement, en échangeant les marchandises l’une contre l’autre, ou contre de l’argent. Ces règles déterminent ce qu’on peut appeler la valeur relative ou échangeable des marchandises.

Il faut observer que le mot valeur a deux significations différentes ; quelquefois il signifie l’utilité d’un objet particulier, et quelquefois il signifie la faculté que donne la possession de cet objet d’en acheter d’autres marchandises. On peut appeler l’une, valeur en usage, et l’autre, valeur en échange. Des choses qui ont la plus grande valeur en usage n’ont souvent que peu ou point de valeur en échange ; et au contraire, celles qui ont la plus grande valeur en échange n’ont souvent que peu ou point de valeur en usage. Il n’y a rien de plus utile que l’eau, mais elle ne peut presque rien acheter ; à peine y a-t-il moyen de rien avoir en échange. Un diamant, au contraire, n’a presque aucune valeur quant à l’usage, mais on trouvera fréquemment à l’échanger contre une très-grande quantité d’autres marchandises.

Pour éclaircir les principes qui déterminent la valeur échangeable des marchandises, je tâcherai d’établir :

Premièrement, quelle est la véritable mesure de cette valeur échangeable, ou en quoi consiste le prix réel des marchandises.

Secondement, quelles sont les différentes parties intégrantes qui composent ce prix réel.

Troisièmement enfin, quelles sont les différentes circonstances qui tantôt élèvent quelqu’une ou la totalité de ces différentes parties du prix au-dessus de leur taux naturel ou ordinaire, et tantôt les abaissent au-dessous de ce taux, ou bien quelles sont les causes qui empêchent que le prix de marché, c’est-à-dire le prix actuel des marchandises, ne coïncide exactement avec ce qu’on peut appeler leur prix naturel.

Je tâcherai de traiter ces trois points avec toute l’étendue et la clarté possibles, dans les trois chapitres suivants, pour lesquels je demande bien instamment la patience et l’attention du lecteur : sa patience pour me suivre dans des détails qui, en quelques endroits, lui paraîtront peut-être ennuyeux ; et son attention, pour comprendre ce qui semblera peut-être encore quelque peu obscur, malgré tous les efforts que je ferai pour être intelligible. Je courrai volontiers le risque d’être trop long, pour chercher à me rendre clair ; et après que j’aurai pris toute la peine dont je suis capable pour répandre de la clarté sur un sujet qui, par sa nature, est aussi abstrait, je ne serai pas encore sûr qu’il n’y reste quelque obscurité.

*. Il est à regretter que le traducteur d’Adam Smith ait commis l’erreur grave d’assimiler le sou français au schilling anglais. Il en résulte une confusion fâcheuse. Le sou, fraction de l’ancienne livre française, ne saurait être comparé que par analogie, au schilling fraction de la livre anglaise. A. B.

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