Livre 1 · 5
du prix réel et du prix nominal des marchandises, ou de leur prix en travail et de leur prix en argent.
Un homme est riche ou pauvre, suivant les moyens qu’il a de se procurer les choses nécessaires, commodes ou agréables de la vie. Mais la division une fois établie dans toutes les branches du travail, il n’y a qu’une partie extrêmement petite de toutes ces choses qu’un homme puisse obtenir directement par son travail ; c’est du travail d’autrui qu’il lui faut attendre la plus grande partie de toutes ces jouissances, ainsi il sera riche ou pauvre, selon la quantité de travail qu’il pourra commander ou qu’il sera en état d’acheter.
Ainsi, la valeur d’une denrée quelconque pour celui qui la possède et qui n’entend pas en user ou la consommer lui-même, mais qui a intention de l’échanger pour autre chose, est égale à la quantité de travail que cette denrée le met en état d’acheter ou de commander. Le travail est donc la mesure réelle de la valeur échangeable de toute marchandise.
Le prix réel de chaque chose, ce que chaque chose coûte réellement à celui qui veut se la procurer, c’est le travail et la peine qu’il doit s’imposer pour l’obtenir. Ce que chaque chose vaut réellement pour celui qui l’a acquise, et qui cherche à en disposer ou à l’échanger pour quelque autre objet, c’est la peine et l’embarras que la possession de cette chose peut lui épargner et qu’elle lui permet d’imposer à d’autres personnes. Ce qu’on achète avec de l’argent ou des marchandises est acheté par du travail, aussi bien que ce que nous acquérons à la sueur de notre front. Cet argent et ces marchandises nous épargnent, dans le fait, cette fatigue. Elles contiennent la valeur d’une certaine quantité de travail, que nous échangeons pour ce qui est supposé alors contenir la valeur d’une quantité égale de travail. Le travail a été le premier prix, la monnaie payée pour l’achat primitif de toutes choses. Ce n’est point avec de l’or ou de l’argent, c’est avec du travail que toutes les richesses du monde ont été achetées originairement ; et leur valeur pour ceux qui les possèdent et qui cherchent à les échanger contre de nouvelles productions, est précisément égale à la quantité de travail qu’elles les mettent en état d’acheter ou de commander.
« Richesse c’est pouvoir », a dit Hobbes ; mais celui qui acquiert une grande fortune ou qui l’a reçue par héritage, n’acquiert par là nécessairement aucun pouvoir politique, soit civil, soit militaire. Peut-être sa fortune pourra-t-elle lui fournir les moyens d’acquérir l’un ou l’autre de ces pouvoirs, mais la simple possession de cette fortune ne les lui transmet pas nécessairement. Le genre de pouvoir que cette possession lui transmet immédiatement et directement, c’est le pouvoir d’acheter ; c’est un droit de commandement sur tout le travail d’autrui, ou sur tout le produit de ce travail existant alors au marché. Sa fortune est plus ou moins grande exactement en proportion de l’étendue de ce pouvoir, en proportion de la quantité du travail d’autrui qu’elle le met en état de commander, ou, ce qui est la même chose, du produit du travail d’autrui qu’elle le met en état d’acheter. La valeur échangeable d’une chose quelconque doit nécessairement toujours être précisément égale à la quantité de cette sorte de pouvoir qu’elle transmet à celui qui la possède.
Mais, quoique le travail soit la mesure réelle de la valeur échangeable de toutes les marchandises, ce n’est pourtant pas celle qui sert communément à apprécier cette valeur. Il est souvent difficile de fixer la proportion entre deux différentes quantités de travail. Cette proportion ne se détermine pas toujours seulement par le temps qu’on a mis à deux différentes sortes d’ouvrages. Il faut aussi tenir compte des différents degrés de fatigue qu’on a endurés et de l’habileté qu’il a fallu déployer. Il peut y avoir plus de travail dans une heure d’ouvrage pénible que dans deux heures de besogne aisée, ou dans une heure d’application à un métier qui a coûté dix années de travail à apprendre, que dans un mois d’occupation d’un genre ordinaire et à laquelle tout le monde est propre. Or, il n’est pas aisé de trouver une mesure exacte applicable au travail ou au talent. Dans le fait, on tient pourtant compte de l’une et de l’autre quand on échange ensemble les productions de deux différents genres de travail. Toutefois, ce compte-là n’est réglé sur aucune balance exacte ; c’est en marchandant et en débattant les prix de marché qu’il s’établit, d’après cette grosse équité qui, sans être fort exacte, l’est bien assez pour le train des affaires communes de la vie.
D’ailleurs, chaque marchandise est plus fréquemment échangée, et par conséquent comparée, avec d’autres marchandises qu’avec du travail. Il est donc plus naturel d’estimer sa valeur échangeable par la quantité de quelque autre denrée que par celle du travail qu’elle peut acheter. Aussi la majeure partie du peuple entend bien mieux ce qu’on veut dire par telle quantité d’une certaine denrée, que par telle quantité de travail. La première est un objet simple et palpable ; l’autre est une notion abstraite, qu’on peut bien rendre assez intelligible, mais qui n’est d’ailleurs ni aussi commune ni aussi évidente.
Mais quand les échanges ne se font plus immédiatement, et que l’argent est devenu l’instrument général du commerce, chaque marchandise particulière est plus souvent échangée contre de l’argent que contre toute autre marchandise. Le boucher ne porte guère son bœuf ou son mouton au boulanger ou au marchand de bière pour l’échanger contre du pain ou de la bière ; mais il le porte au marché, où il l’échange contre de l’argent, et ensuite il échange cet argent contre du pain et de la bière. La quantité d’argent que sa viande lui rapporte détermine aussi la quantité de pain et de bière qu’il pourra ensuite acheter avec cet argent. Il est donc plus clair et plus simple pour lui d’estimer la valeur de sa viande par la quantité d’argent, qui est la marchandise contre laquelle il l’échange immédiatement, que par la quantité de pain et de bière, qui sont des marchandises contre lesquelles il ne peut l’échanger que par l’intermédiaire d’une autre marchandise ; il est plus naturel pour lui de dire que sa viande vaut trois ou quatre pence la livre, que de dire qu’elle vaut trois ou quatre livres de pain, ou trois ou quatre pots de petite bière. De là vient qu’on estime plus souvent la valeur échangeable de chaque marchandise par la quantité d’argent, que par la quantité de travail ou de toute autre marchandise qu’on pourrait avoir en échange.
Cependant l’or et l’argent, comme toute autre marchandise, varient dans leur valeur ; ils sont tantôt plus chers et tantôt à meilleur marché ; ils sont quelquefois plus faciles à acheter, quelquefois plus difficiles. La quantité de travail que peut acheter ou commander une certaine quantité de ces métaux, ou bien la quantité d’autres marchandises qu’elle peut obtenir en échange, dépend toujours de la fécondité ou de la stérilité des mines exploitées dans le temps où se font ces échanges. Dans le seizième siècle, la découverte des mines fécondes de l’Amérique réduisit la valeur de l’or et de l’argent en Europe, à un tiers environ de ce qu’elle avait été auparavant. Ces métaux, coûtant alors moins de travail pour être apportés de la mine au marché, ne purent plus acheter ou commander, quand ils y furent venus, qu’une moindre quantité de travail, et cette révolution dans leur valeur, quoique peut-être la plus forte, n’est pourtant pas la seule dont l’histoire nous ait laissé des témoignages. Or, de même qu’une mesure de quantité, telle que le pied naturel, la coudée ou la poignée, qui varie elle-même de grandeur dans chaque individu, ne saurait jamais être une mesure exacte de la quantité des autres choses, de même une marchandise qui varie elle-même à tout moment dans sa propre valeur, ne saurait être non plus une mesure exacte de la valeur des autres marchandises. Des quantités égales de travail doivent être, dans tous les temps et dans tous les lieux, d’une valeur égale pour le travailleur. Dans son état habituel de santé, de force et d’activité, et d’après le degré ordinaire d’habileté ou de dextérité qu’il peut avoir, il faut toujours qu’il sacrifie la même portion de son repos, de sa liberté, de son bonheur. Quelle que soit la quantité de denrées qu’il reçoive en récompense de son travail, le prix qu’il paye est toujours le même. Ce prix, à la vérité, peut acheter tantôt une plus grande, tantôt une moindre quantité de ces denrées ; mais c’est la valeur de celles-ci qui varie, et non celle du travail qui les achète. En tous temps et en tous lieux, ce qui est difficile à obtenir ou ce qui coûte beaucoup de travail à acquérir, est cher, et ce qu’on peut se procurer aisément ou avec peu de travail est à bon marché. Ainsi, le travail, ne variant jamais dans sa valeur propre, est la seule mesure réelle et définitive qui puisse servir, dans tous les temps et dans tous les lieux, à apprécier et à comparer la valeur de toutes les marchandises. Il est leur prix réel ; l’argent n’est que leur prix nominal.
Mais quoique les quantités égales de travail soient toujours d’une valeur égale pour celui qui travaille, cependant pour celui qui emploie l’ouvrier, elles paraissent tantôt d’une plus grande, tantôt d’une moindre valeur. Le dernier achète ces quantités de travail, tantôt avec une plus grande, tantôt avec une plus petite quantité de marchandises ; et pour lui le prix du travail paraît varier comme celui de toute autre chose. Il lui semble cher dans un cas, et à bon marché dans l’autre. Dans la réalité pourtant, ce sont les marchandises qui sont à bon marché dans un cas, et chères dans l’autre.
Ainsi, dans cette acception vulgaire, on peut dire du travail, comme des autres marchandises, qu’il a un prix réel et un prix nominal. On peut dire que son prix réel consiste dans la quantité de choses nécessaires et commodes qu’on donne pour le payer, et son prix nominal dans la quantité d’argent. L’ouvrier est riche ou pauvre, il est bien ou mal récompensé, en proportion du prix réel, et non du prix nominal, de son travail.
La distinction entre le prix réel et le prix nominal des marchandises et du travail n’est pas une affaire de pure spéculation, mais elle peut être quelquefois d’un usage important dans la pratique. Le même prix réel est toujours de même valeur ; mais au moyen des variations dans la valeur de l’or et de l’argent, le même prix nominal exprime souvent des valeurs fort différentes. Ainsi, quand une propriété foncière est aliénée sous la réserve d’une rente perpétuelle, si l’on veut que cette rente conserve toujours la même valeur, il est important pour la famille au profit de laquelle la rente est réservée, que cette rente ne soit pas stipulée en une somme d’argent fixe. Sa valeur, dans ce cas, serait sujette à éprouver deux espèces de variations : premièrement, celles qui proviennent des différentes quantités d’or et d’argent qui sont contenues en différents temps, dans les monnaies de même dénomination ; secondement, celles qui proviennent des différences dans la valeur des quantités égales d’or et d’argent à différentes époques.
Les princes et les gouvernements se sont souvent imaginé qu’il était de leur intérêt du moment de diminuer la quantité de métal pur contenu dans leurs monnaies ; mais on ne voit guère qu’ils se soient jamais imaginé avoir quelque intérêt à l’augmenter. En conséquence, je crois que chez toutes les nations, la quantité de métal pur contenue dans les monnaies a été à peu près continuellement en diminuant, et presque jamais en augmentant. Ainsi, les variations de cette espèce tendent presque toujours à diminuer la valeur d’une rente en argent.
La découverte des mines de l’Amérique a diminué la valeur de l’or et de l’argent en Europe. On suppose communément, je crois, sans preuve bien certaine, que cette diminution continue toujours graduellement et qu’elle doit durer encore pendant longtemps. D’après cette supposition donc, les variations de ce genre sont plus propres à diminuer qu’à augmenter la valeur d’une rente en argent, quand même on la stipulerait payable, non en une quantité de pièces de monnaie de telle dénomination, comme en tant de livres sterling, par exemple, mais en une certaine quantité d’onces d’argent pur ou à un titre déterminé.
Les rentes qu’on s’est réservées en blé ont conservé leur valeur beaucoup mieux que celles stipulées payables en argent, même dans le cas où la dénomination de la monnaie n’a pas souffert d’altération. Par le statut de la dix-huitième année d’Élisabeth, il a été réglé qu’un tiers des rentes de tous les baux des collèges serait réservé en blé, payable soit en nature, soit au prix courant du marché public le plus voisin. Suivant le docteur Blackstone, l’argent qui provient de la portion payable en blé, quoique dans l’origine il n’ait été qu’un tiers du total de la rente, est ordinairement à peu près le double de ce que rapportent les deux autres tiers. À ce compte, il faut donc que les anciennes rentes des collèges, stipulées en argent, soient descendues environ au quart de leur ancienne valeur, ou ne vaillent guère plus d’un quart du blé qu’elles valaient originairement. Or, depuis le règne de Philippe et Marie, la dénomination de la monnaie anglaise n’a subi que peu ou point d’altération, et le même nombre de livres, schellings et pence a toujours contenu à peu près la même quantité d’argent fin. Cette diminution dans la valeur des rentes des collèges, stipulées en argent, provient donc en totalité de la diminution dans la valeur de l’argent.
Quand l’abaissement de la valeur de l’argent coïncide avec la diminution de la quantité contenue dans des monnaies de même dénomination, la perte est alors beaucoup plus grande. En Écosse, où la monnaie a subi bien plus de changements qu’en Angleterre, et en France où elle en a subi beaucoup plus qu’en Écosse, il y a d’anciennes rentes qui ont été dans l’origine d’une valeur considérable, et qui se sont trouvées réduites presque à rien.
Dans des temps très-éloignés l’un de l’autre, on trouvera que des quantités égales de travail se rapportent de bien plus près dans leur valeur à des quantités égales de blé, qui est la subsistance de l’ouvrier, qu’elles ne le font à des quantités égales d’or et d’argent, ou peut-être de toute autre marchandise. Ainsi des quantités égales de blé, à des époques très-distantes l’une de l’autre, approcheront beaucoup plus entre elles de la même valeur réelle, ou bien elles mettront beaucoup plus celui qui les possédera en état d’acheter ou de commander une même quantité de travail, que ne le feraient des quantités égales de presque toute autre marchandise que ce puisse être. Je dis qu’elles le feront beaucoup plus que des quantités égales de toute autre marchandise ; car même des quantités égales de blé ne le feront pas exactement. La subsistance de l’ouvrier, ou le prix réel du travail, diffère beaucoup en diverses circonstances, comme je tâcherai de le faire voir par la suite. Il est plus libéralement payé dans une société qui marche vers l’opulence, que dans une société qui reste stationnaire ; il est plus libéralement payé dans une société stationnaire, que dans une société rétrograde. Une denrée quelconque, en quelque temps que ce soit, achètera une plus grande ou une moindre quantité de travail, en proportion de la quantité de subsistances qu’elle pourra acheter à cette époque. Par conséquent, une rente réservée en blé ne sera sujette qu’aux variations dans la quantité de travail que telle quantité de blé peut acheter ; mais une rente stipulée en toute autre denrée sera sujette non-seulement aux variations dans la quantité de travail que telle quantité de blé peut acheter, mais encore aux variations qui surviendront dans la quantité de blé que telle quantité de cette denrée stipulée pourra acheter.
Il est bon d’observer que, quoique la valeur réelle d’une rente en blé varie beaucoup moins que celle d’une rente en argent, d’un siècle à un autre, elle varie pourtant beaucoup plus d’une année à l’autre. Le prix du travail en argent, comme je tâcherai de le faire voir plus loin, ne suit pas, d’une année à l’autre, toutes les fluctuations du prix du blé en argent, mais il paraît se régler partout sur le prix moyen ou ordinaire de ce premier besoin de la vie, et non pas sur son prix temporaire ou accidentel. Le prix moyen ou ordinaire du blé se règle, comme je tâcherai pareillement de le démontrer plus bas, sur la valeur de l’argent, sur la richesse ou la stérilité des mines qui fournissent le marché de ce métal, ou bien sur la quantité de travail qu’il faut employer et, par conséquent, de blé qu’il faut consommer pour qu’une certaine quantité d’argent soit transportée de la mine jusqu’au marché. Mais la valeur de l’argent, quoiqu’elle varie quelquefois extrêmement d’un siècle à un autre, ne varie cependant guère d’une année à l’autre, et même continue très-souvent à rester la même ou à peu près la même pendant un demi-siècle ou un siècle entier. Ainsi le prix moyen ou ordinaire du blé en argent peut continuer aussi, pendant toute cette longue période, à rester le même ou à peu près le même, et avec lui pareillement le prix du travail, pourvu toutefois que la société, à d’autres égards, continue à rester dans la même situation ou à peu près. Pendant le même temps, le prix temporaire ou accidentel du blé pourra souvent doubler d’une année à l’autre : par exemple, de vingt-cinq schellings le quarter, s’élever à cinquante. Mais lorsque le blé est à ce dernier prix, non-seulement la valeur nominale, mais aussi la valeur réelle d’une rente en blé, sera double de ce qu’elle est quand le blé est au premier prix, ou bien elle pourra acheter une quantité double, soit de travail, soit de toute autre marchandise, le prix du travail en argent, et avec lui le prix de la plupart des choses, demeurant toujours le même au milieu de toutes ces fluctuations.
Il paraît donc évident que le travail est la seule mesure universelle, aussi bien que la seule exacte, des valeurs, le seul étalon qui puisse nous servir à comparer les valeurs de différentes marchandises à toutes les époques et dans tous les lieux. On sait que nous ne pouvons pas apprécier les valeurs réelles de différentes marchandises, d’un siècle à un autre, d’après les quantités d’argent qu’on a données pour elles. Nous ne pouvons pas les apprécier non plus, d’une année à l’autre, d’après les quantités de blé qu’elles ont coûté. Mais, d’après les quantités de travail, nous pouvons apprécier ces valeurs avec la plus grande exactitude, soit d’un siècle à un autre, soit d’une année à l’autre. D’un siècle à l’autre, le blé est une meilleure mesure que l’argent, parce que, d’un siècle à l’autre, des quantités égales de blé seront bien plus près de commander la même quantité de travail, que ne le seraient des quantités égales d’argent. D’une année à l’autre, au contraire, l’argent est une meilleure mesure que le blé, parce que des quantités égales d’argent seront bien plus près de commander la même quantité de travail.
Mais, quoique la distinction entre le prix réel et le prix nominal puisse être utile dans des constitutions de rentes perpétuelles, ou même dans des baux à très-longs termes, elle ne l’est nullement pour les achats et les ventes, qui sont les contrats les plus communs et les plus ordinaires de la vie.
Au même temps et au même lieu, le prix réel et le prix nominal d’une marchandise quelconque sont dans une exacte proportion l’un avec l’autre. Selon qu’une denrée quelconque vous rapportera plus ou moins d’argent au marché de Londres, par exemple, elle vous mettra aussi en état d’acheter ou de commander plus ou moins de travail au même temps et au même lieu. Ainsi, quand il y a identité de temps et de lieu, l’argent est la mesure exacte de la valeur échangeable de toutes les marchandises ; mais il ne l’est que dans ce cas seulement.
Quoique, à des endroits éloignés l’un de l’autre, il n’y ait pas de proportion régulière entre le prix réel des marchandises et leur prix en argent, cependant le marchand qui les transporte de l’un de ces endroits à l’autre, n’a pas autre chose à considérer que leur prix en argent, ou bien la différence entre la quantité d’argent pur qu’il donne pour les acheter, et celle qu’il pourra retirer en les vendant. Il se peut qu’une demi-once d’argent à Canton, en Chine, achète une plus grande quantité, soit de travail, soit de choses utiles ou commodes, que ne le ferait une once à Londres. Toutefois une marchandise qui se vend une demi-once d’argent à Canton, peut y être réellement plus chère, être d’une importance plus réelle pour la personne qui la possède en ce lieu, qu’une marchandise qui se vend à Londres une once ne l’est pour la personne qui la possède à Londres. Néanmoins, si un commerçant de Londres peut acheter à Canton, pour une demi-once d’argent, une marchandise qu’il revendra ensuite une once à Londres, il gagne à ce marché cent pour cent, tout comme si l’once d’argent avait exactement la même valeur à Londres et à Canton. Il ne s’embarrasse pas de savoir si une demi-once d’argent à Canton aurait mis à sa disposition plus de travail et une plus grande quantité de choses propres aux besoins et aux commodités de la vie, qu’une once ne pourrait le faire à Londres. À Londres, pour une once d’argent, il aura à sa disposition une quantité de toutes ces choses double de celle qu’il pourrait y avoir pour une demi-once, et c’est là précisément ce qui lui importe.
Comme c’est le prix nominal ou le prix en argent des marchandises, qui détermine finalement pour tous les acheteurs et les vendeurs, s’ils font une bonne ou mauvaise affaire, et qui règle par là presque tout le train des choses ordinaires de la vie dans lesquelles il est question de prix, il n’est pas étonnant qu’on ait fait beaucoup plus d’attention à ce prix qu’au prix réel.
Mais dans un ouvrage de la nature de celui-ci, il peut quelquefois être utile de comparer les différentes valeurs réelles d’une marchandise particulière, à différentes époques et en différents lieux, ou d’évaluer les différents degrés de puissance sur le travail d’autrui qu’elle a pu donner en différentes circonstances à celui qui la possédait. Dans ce cas, ce n’est pas tant les différentes quantités d’argent pour lesquelles elle a été communément vendue qu’il s’agit de comparer, que les différentes quantités de travail qu’auraient achetées ces différentes quantités d’argent ; mais il est bien difficile de pouvoir jamais connaître avec quelque degré d’exactitude les prix courants du travail dans des temps et des lieux éloignés. Ceux du blé, quoiqu’ils n’aient été régulièrement enregistrés que dans peu d’endroits, sont en général beaucoup plus connus, et on en trouve fréquemment des indications dans les historiens et dans les autres écrivains. Il faut donc en général nous contenter de ces prix, non pas comme étant toujours exactement dans les mêmes proportions que les prix courants du travail, mais comme étant l’approximation la meilleure que l’on puisse obtenir communément pour trouver à peu près ces proportions. J’aurai occasion par la suite de faire quelques comparaisons et rapprochements de ce genre.
Les nations commerçantes, à mesure que leur industrie a fait des progrès, ont trouvé utile de frapper en monnaie plusieurs métaux différents : de l’or pour les gros payements, de l’argent pour les achats de valeur moyenne, et du cuivre ou quelque autre métal grossier pour ceux de la plus petite importance. Cependant, elles ont toujours regardé un de ces métaux comme étant plus particulièrement la mesure des valeurs qu’aucun des deux autres, et il paraît qu’en général elles ont donné cette préférence au métal qui leur avait le premier servi d’instrument de commerce. Ayant commencé une fois à prendre ce métal pour mesure, comme il fallait bien le faire quand elles n’avaient pas d’autre monnaie, elles ont généralement continué cet usage, lors même qu’il n’y avait plus de nécessité.
On dit que les Romains n’ont eu que de la monnaie de cuivre jusques environ cinq ans avant la première guerre punique, époque à laquelle ils commencèrent à frapper leurs premières monnaies en argent. Aussi, le cuivre paraît toujours avoir continué à servir de mesure de valeur dans cette république. On voit à Rome tous les comptes exprimés et tous les biens évalués en as ou en sesterces. L’as fut toujours la dénomination d’une monnaie de cuivre ; le mot de sesterce veut dire deux as et demi. Ainsi, quoique le sesterce fût toujours une monnaie d’argent, cependant cette monnaie était évaluée sur la monnaie de cuivre. À Rome, on disait d’un homme qui avait beaucoup de dettes qu’il avait une grande quantité de cuivre appartenant à autrui.
Il paraît que les peuples du Nord qui s’établirent sur les ruines de l’Empire romain ont eu de la monnaie d’argent dès le commencement de leur établissement, et que plusieurs siècles se sont écoulés avant qu’ils connussent de monnaies ni d’or ni de cuivre. Il y avait en Angleterre de la monnaie d’argent dès le temps des Saxons ; mais on n’y frappa guère de monnaie d’or avant Édouard III, ni aucune monnaie de cuivre avant l’avénement de Jacques I au trône de la Grande-Bretagne. C’est aussi pour cela qu’en Angleterre et, je crois, chez toutes les autres nations modernes de l’Europe, on a en général tenu tous les comptes et évalué tous les biens et marchandises en argent ; et quand nous voulons exprimer le montant de la fortune de quelqu’un, nous ne comptons guère par le nombre de guinées que nous la supposons valoir, mais par le nombre de livres.
Je pense que, dans tous les pays, les offres légales de payement ne purent être faites, dans l’origine, que dans la monnaie seulement du métal adopté particulièrement pour signe ou mesure des valeurs. En Angleterre, l’or ne fut pas regardé comme monnaie légale, même longtemps après qu’on y eut frappé des monnaies d’or. Aucune loi ou proclamation publique n’y fixait la proportion entre l’or et l’argent : on laissait au marché à la déterminer. Si un débiteur faisait des offres en or, le créancier avait le droit de les refuser tout à fait, ou bien de les accepter d’après une évaluation de l’or faite à l’amiable entre lui et son débiteur. Le cuivre ne peut être aujourd’hui une monnaie légale, excepté pour le change des plus petites pièces d’argent. Dans cet état de choses, la distinction entre le métal qui était réputé signe légal des valeurs et celui qui n’était pas réputé tel, était quelque chose de plus qu’une distinction nominale.
Dans la suite des temps, et lorsque le peuple se fut familiarisé par degrés avec l’usage des monnaies de différents métaux et que, par conséquent, il connut mieux le rapport existant entre leur valeur respective, la plupart des nations, je pense, ont jugé convenable de fixer authentiquement le rapport de cette valeur, et de déclarer par un acte public de la loi, qu’une guinée, par exemple, de tel poids et à tel titre, s’échangerait contre 21 schellings, ou bien serait une offre valable pour une dette de cette somme. Dans cet état de choses, et tant que dure le rapport établi de cette manière, la distinction entre le métal qui est l’étalon et le métal qui ne l’est pas, n’est plus guère qu’une distinction nominale.
Toutefois, en cas de quelque changement dans le rapport établi par la loi, cette distinction redevient, ou au moins semble redevenir, quelque chose de plus qu’une distinction nominale. Ainsi, par exemple, si la valeur légale d’une guinée était, ou réduite à 20 schellings, ou élevée à 22, comme tous les comptes et presque toutes les obligations pour dettes sont réglés et exprimés en monnaie d’argent, la majeure partie des payements pourrait bien se faire avec les mêmes quantités de monnaie d’argent qu’auparavant ; mais ils exigeraient, en monnaie d’or, des quantités fort différentes, de plus grandes dans un cas, et de moindres dans un autre. L’argent paraîtrait plus invariable que l’or dans sa valeur. L’argent semblerait mesurer la valeur de l’or, et l’or ne pas mesurer celle de l’argent. La valeur de l’or aurait l’air de dépendre de la quantité d’argent pour laquelle il serait échangeable, tandis que la valeur de l’argent paraîtrait indépendante de la quantité d’or pour laquelle il pourrait être échangé. Cette différence ne serait pourtant autre chose qu’un effet de la coutume de régler les comptes et d’exprimer le montant des grandes et petites sommes en monnaie d’argent plutôt qu’en monnaie d’or. Un bon de 25 ou de 50 guinées, de M. Drummond, malgré un changement de ce genre, serait toujours payable, comme auparavant, en 25 ou 50 guinées. Après le changement que nous supposons, ce bon serait toujours payable avec la même quantité d’or qu’auparavant, mais il demanderait en argent des quantités fort différentes. Dans le payement d’un pareil billet, ce serait l’or qui paraîtrait plus invariable que l’argent dans sa valeur ; ce serait l’or qui semblerait mesurer la valeur de l’argent, tandis que l’argent ne semblerait pas mesurer celle de l’or. Si la coutume de régler les comptes et d’exprimer le montant des promesses et autres obligations pour dettes, de cette manière, devenait jamais générale, aussitôt l’or, et non l’argent, serait regardé comme le métal formant particulièrement le signe ou la mesure des valeurs.
Dans la réalité, tant que dure le rapport légalement établi entre la valeur respective des différents métaux monnayés, la valeur du plus précieux de ces métaux règle la valeur de la totalité de la monnaie. Douze pence de cuivre contiennent une demi-livre, avoir du poids, d’un cuivre qui n’est pas de meilleure qualité, et qui, avant d’être monnayé, vaut tout au plus 7 pence en argent. Mais comme, par les règlements, ces 12 pence doivent s’échanger contre 1 schelling, ils sont regardés au marché comme valant 1 schelling, et on peut en tout temps les échanger pour 1 schelling. Avant même la dernière refonte de la monnaie d’or de la Grande-Bretagne, l’or, ou au moins cette portion qui en circulait dans Londres et les environs, avait en général moins perdu du poids légal que la plus grande partie de l’argent. Cependant 21 schellings usés et effacés étaient regardés comme l’équivalent d’une guinée, qui peut-être était aussi, à la vérité, usée et effacée, mais presque jamais autant. Les derniers règlements ont porté la monnaie d’or aussi près du poids légal qu’il est possible de porter la monnaie courante d’une nation ; et l’ordre donné de ne recevoir l’or qu’au poids dans les caisses publiques, est fait pour le maintenir dans cet état aussi longtemps qu’on tiendra la main à ce règlement ; tandis que la monnaie d’argent reste toujours usée et continue à se dégrader, comme elle faisait avant la refonte de la monnaie d’or. Et malgré cela, au marché, 21 schellings de cet argent dégradé sont toujours regardés comme valant une guinée de cette excellente monnaie d’or.
La refonte de la monnaie d’or a bien évidemment élevé la valeur de la monnaie d’argent qui s’échange avec elle.
Àla monnaie d’Angleterre, dans une livre pesant d’or, on taille 44 guinées et 1/2, qui, à 21 schellings la guinée, font 46 livres 14 schellings 6 deniers. Une once de cette monnaie d’or vaut donc 3 livres 17 schellings 10 deniers et 1/2 en argent. En Angleterre, on ne paye aucun droit ni seigneuriage sur la fabrication de la monnaie, et quiconque porte à la Monnaie une livre ou une once pesant d’or en lingot au titre de la loi, en retire une livre ou une once pesant d’or monnayé, sans aucune déduction. Ainsi 3 livres 17 schellings 10 deniers et 1/2 l’once passent pour le prix de l’or à la monnaie d’Angleterre, ou bien c’est la quantité de métal monnayé que donne la monnaie pour de l’or en lingot au titre de la loi.
Avant la refonte de la monnaie d’or, le prix de l’or en lingot au titre de la loi, pendant plusieurs années, a été, au marché, au-dessus de 3 liv. 18 schellings, quelquefois à 3 livres 19 schellings, et très-souvent à 4 livres l’once ; somme qui probablement, dans l’état usé et dégradé où était la monnaie d’or, contenait rarement plus d’une once d’or au titre. Depuis la refonte de la monnaie d’or, les lingots d’or au titre se vendent, au marché, rarement au-delà de 3 livres 17 schellings 7 deniers l’once. Avant la refonte de la monnaie d’or, le prix de marché a toujours été plus ou moins au-dessus du prix de l’or à la monnaie ; depuis cette refonte, le prix de marché a été constamment au-dessous de celui de la monnaie. Or, ce prix de marché est le même, soit qu’il se paye en monnaie d’or, soit qu’il se paye en monnaie d’argent. Ainsi, la dernière refonte de la monnaie d’or a élevé non-seulement la valeur de la monnaie d’or, mais aussi celle de la monnaie d’argent, relativement à celle de l’or en lingot, et probablement aussi relativement à toutes les autres marchandises, quoique la hausse dans la valeur de l’or et de l’argent, relativement à celles-ci, ne puisse pas être aussi distincte ni aussi sensible, le prix de la plupart des marchandises étant soumis à l’influence d’une infinité d’autres causes.
Àla monnaie d’Angleterre, une livre pesant d’argent en lingot au titre de la loi, est frappée en 62 schellings, qui contiennent pareillement une livre pesant d’argent au titre. Ainsi 5 schellings 2 deniers l’once passent pour être le prix de l’argent à la monnaie d’Angleterre, ou bien la quantité d’argent monnayé que donne la monnaie pour de l’argent en lingot au titre. Avant la refonte de la monnaie d’or, le prix de marché pour l’argent au titre en lingot, a été, en différentes circonstances, 5 schellings 4 deniers, 5 schellings 5 deniers, 5 schellings 6 deniers, 5 schellings 7 deniers, et très-souvent 5 schellings 8 deniers l’once. Cependant, 5 schellings 7 deniers semblent avoir été le prix le plus commun. Depuis la refonte de la monnaie d’or, le prix de marché de l’argent au titre, en lingot, est tombé, en différentes rencontres, à 5 schellings 3 deniers, 5 schellings 4 deniers, et 5 schellings 5 deniers l’once, et il n’a guère jamais dépassé ce dernier prix. Quoique, au marché, l’argent en lingot ait baissé considérablement depuis la refonte de la monnaie d’or, cependant il n’a jamais baissé jusques au prix qu’on en donne à la Monnaie.
Dans la proportion établie à la Monnaie d’Angleterre entre les différents métaux, si le cuivre est à un taux fort au-dessus de sa vraie valeur, l’argent, d’un autre côté, se trouve y être évalué à un taux quelque peu au-dessous de la sienne. Dans le marché général de l’Europe, dans les Monnaies de France et dans celles de Hollande, 1 once d’or fin se change contre environ quatorze onces d’argent fin. Dans les Monnaies anglaises, elle se change contre environ quinze onces, c’est-à-dire pour plus d’argent qu’elle ne vaut selon la commune évaluation de l’Europe. Mais de même que le haut prix du cuivre, dans les Monnaies anglaises, n’élève pas le prix du cuivre en barre, de même le bas prix de l’argent dans ces Monnaies n’a pas fait baisser le prix de l’argent en lingot. L’argent en lingot n’en conserve pas moins sa vraie proportion avec l’or, par la même raison que le cuivre en barre conserve toujours sa vraie proportion avec l’argent.
Lors de la refonte de la monnaie d’argent sous le règne de Guillaume III, le prix de l’argent en lingot continua toujours à être quelque peu au-dessus du prix de cet argent à la Monnaie. M. Locke attribue ce haut prix à la permission d’exporter l’argent en lingot et à la défense d’exporter l’argent monnayé. Cette permission d’exporter, dit-il, rendit les demandes d’argent en lingot plus abondantes que les demandes d’argent monnayé. Mais la quantité de gens qui ont besoin de monnaie d’argent pour l’usage commun des ventes et des achats au-dedans est sûrement beaucoup plus considérable que celle des gens qui ont besoin de lingots d’argent, soit pour les exporter, soit pour tout autre usage. Il subsiste à présent une pareille permission d’exporter l’or en lingot, et une pareille prohibition d’exporter l’or monnayé ; cependant le prix de l’or en lingot n’en est pas moins tombé au-dessous du prix qu’on en donne à la Monnaie. Mais alors, tout comme aujourd’hui, l’argent, dans les Monnaies anglaises, était évalué au-dessous de sa vraie proportion avec l’or ; et la monnaie d’or, que dans ce temps aussi on supposa n’avoir pas besoin d’être réformée, réglait alors, aussi bien qu’à présent, la valeur réelle de la monnaie de toute espèce. Comme la refonte de la monnaie d’argent ne fit pas baisser alors le prix de l’argent en lingot au taux auquel il est reçu à la Monnaie, il n’est pas fort probable qu’une semblable refonte puisse le faire aujourd’hui.
Si la monnaie d’argent était rapprochée du poids légal autant que l’est la monnaie d’or, il est probable qu’une guinée s’échangerait, selon la proportion actuelle, contre une plus grande quantité d’argent monnayé qu’elle n’en pourrait acheter en lingot. La monnaie d’argent contenant en entier son poids légal, il y aurait, dans ce cas, profit à la fondre, afin de vendre d’abord le lingot pour de la monnaie d’or, et ensuite échanger cette monnaie d’or contre de la monnaie d’argent qu’on remettrait encore de même au creuset. Il semble que la seule méthode de prévenir cet inconvénient, serait de faire quelque changement au rapport actuellement établi entre ces deux métaux.
L’inconvénient serait peut-être moindre si l’argent était évalué, dans nos monnaies, autant au-dessus de sa juste proportion avec l’or, qu’il se trouve maintenant évalué au-dessous, pourvu qu’en même temps il fût statué que l’argent ne pourrait servir de monnaie légale pour plus que pour le change d’une guinée, de la même manière que le cuivre ne peut servir de monnaie légale pour plus que pour le change d’un schelling. Dans ce cas, aucun créancier ne pourrait être la dupe de la haute évaluation de l’argent monnayé, comme à présent aucun créancier ne peut l’être de la haute évaluation de la monnaie de cuivre. Il n’y aurait que les banquiers qui souffriraient de ce règlement. Quand vient à fondre sur eux une presse imprévue de demandes de payements, ils tâchent de gagner du temps en payant en pièces de 6 pence, et un tel règlement leur ôterait ce moyen d’éluder un payement exigible. Ils seraient par conséquent obligés de tenir en tout temps dans leur caisse une plus grande quantité de fonds qu’à présent ; et quoique ce fût sans doute un inconvénient considérable pour eux, ce serait en même temps une sûreté considérable pour leurs créanciers.
Trois livres 17 schellings 10 deniers et demi, qui sont le prix de l’or à la Monnaie, ne contiennent certainement pas, même dans notre excellente monnaie d’or d’aujourd’hui, plus d’une once d’or au titre, et on pourrait penser en conséquence qu’ils ne devraient pas acheter une plus grande quantité d’or au même titre, en lingot. Mais l’or monnayé est plus commode que l’or en lingot ; et quoique le monnayage soit franc de tous droits en Angleterre, cependant l’or qu’on porte en lingot à la Monnaie ne peut guère rentrer entre les mains du propriétaire, sous forme de monnaie, qu’après un délai de plusieurs semaines. Aujourd’hui même que la Monnaie a tant d’occupation, il faudrait que le propriétaire attendît plusieurs mois pour le retirer. Ce délai est équivalent à un léger droit, et il donne à l’or monnayé un peu plus de valeur qu’à l’or en lingot, à quantité égale. Si l’argent était évalué dans les monnaies anglaises selon sa juste proportion avec l’or, il est probable que le prix de l’argent en lingot tomberait au-dessous du prix pour lequel il est reçu à la monnaie, même sans qu’il y eût aucune réforme dans la monnaie d’argent actuelle, tout usée et effacée qu’elle est, se réglant sur la valeur de l’excellente monnaie d’or avec laquelle on peut l’échanger.
Un léger droit de seigneuriage ou un impôt sur le monnayage, tant de l’or que de l’argent, augmenterait probablement encore davantage la valeur de ces métaux monnayés sur la valeur de quantités égales en lingot. Dans ce cas, le monnayage élèverait la valeur du métal monnayé en proportion de l’étendue de ce léger droit, par la même raison que la façon augmente la valeur de la vaisselle à proportion du prix de cette façon. La supériorité du métal monnayé sur le lingot empêcherait qu’on ne fondît la monnaie et en découragerait l’exportation. Si quelque nécessité publique en rendait l’exportation nécessaire, la majeure partie de cette monnaie rentrerait bientôt d’elle-même. Au-dehors, on ne pourrait la vendre que pour la valeur de son poids comme lingot ; au-dedans, elle vaudrait quelque chose de plus. Il y aurait donc du profit à la faire rentrer. En France, il y a sur la fabrication de la monnaie un seigneuriage d’environ huit pour cent, et on dit aussi que lorsque la monnaie de France est exportée, elle rentre d’elle-même.
Les variations accidentelles qui surviennent au marché dans le prix de l’or et de l’argent en lingot, proviennent des mêmes causes que celles qui font varier le prix de toutes les autres marchandises. Les pertes fréquentes qui se font de ces métaux par divers accidents sur terre et sur mer, la dépense continuelle qu’on en fait pour dorer en couleur et en or moulu, pour les galons et les broderies, le déchet que produisent l’user et le frottement, tant dans la monnaie que dans les ouvrages d’orfèvrerie, tout cela exige, pour réparer ce déchet et ces pertes, une importation continuelle dans tous les pays qui ne possèdent pas de mines en propre. Nous devons présumer que les marchands qui font cette importation, cherchent, comme tous les autres marchands, à proportionner chacune de leurs importations aux demandes du moment, autant qu’il leur est possible d’en juger ; cependant, malgré toute leur attention, ils sont quelquefois au-delà, quelquefois en deçà de la demande. Quand leur importation excède la demande actuelle, plutôt que de courir le risque et la peine de réexporter, ils aiment mieux quelquefois céder une partie de leurs lingots un peu au-dessous du prix moyen ou ordinaire. Quand, d’un autre côté, ils ont importé au-dessous des demandes, ils retirent quelque chose au-delà de ce prix moyen. Mais lorsqu’au milieu de ces fluctuations accidentelles, le prix du marché pour les lingots d’or ou d’argent continue d’une manière durable et constante à baisser plus ou moins au-dessous du prix pour lequel ils sont reçus à la monnaie, ou à s’élever plus ou moins au-dessus, nous pouvons être certains qu’une infériorité ou supériorité de prix aussi durable et aussi constante est l’effet de quelque changement dans l’état des monnaies, qui rend, pour le moment, une certaine quantité précise de métal monnayé, soit de plus grande, soit de moindre valeur que la quantité précise de métal brut qu’il devait contenir. La constance et la durée de l’effet supposent une constance et une durée proportionnées dans la cause.
La monnaie d’un pays quelconque peut être regardée, dans un temps et un lieu déterminés, comme une mesure plus ou moins exacte des valeurs, selon que la monnaie courante est plus ou moins exactement conforme au poids et au titre qu’elle annonce, ou bien qu’elle contient plus ou moins exactement la quantité précise d’or fin ou d’argent fin qu’elle doit contenir. Si, par exemple, en Angleterre, quarante-quatre guinées et demie contenaient exactement une livre pesant d’or au titre, ou onze onces d’or fin et une once d’alliage, la monnaie d’Angleterre serait, dans un temps et un lieu donnés quelconques, une mesure aussi exacte de la valeur actuelle des marchandises que la nature des choses puisse le comporter. Mais si, au moyen du frai, quarante-quatre guinées et demie contiennent, en général, moins d’une livre pesant d’or au titre, le déchet étant toutefois moins fort sur certaines pièces que sur d’autres, alors la mesure de valeur devient sujette à la même espèce d’incertitude à laquelle sont communément exposés tous les autres poids et mesures. Comme il arrive rarement que ceux-ci soient exactement conformes à leur étalon, le marchand ajuste du mieux qu’il peut le prix de ses marchandises, non sur ce que ces poids et mesures devraient être, mais sur ce que, d’après son expérience, il voit qu’ils sont réellement, par évaluation moyenne. En conséquence d’un pareil défaut d’exactitude dans la monnaie, le prix des marchandises se règle de la même manière ; non sur la quantité d’or ou d’argent fin que la monnaie devrait contenir, mais sur ce que, par aperçu, l’expérience fait voir qu’elle en contient pour le moment.
Il faut observer que, par le prix en argent des marchandises, j’entends toujours la quantité d’or ou d’argent fin pour laquelle on les vend, sans m’arrêter à la dénomination de la monnaie. Par exemple, je regarde 6 schellings 8 deniers, du temps d’Édouard I, comme le même prix en argent qu’une livre sterling d’aujourd’hui, parce que, autant que nous en pouvons juger, ils contenaient environ la même quantité d’argent fin.
1 Tous les biens du monde n’ont pas été achetés par le travail de l’homme. La nature a une part dans certaines productions, et son travail donne une valeur additionnelle à celui de l’homme. Cela est évident dans l’industrie agricole, dont les produits paient (outre le salaire de l’industrie de l’homme et les profits de son capital, qui peut à la rigueur représenter du travail accumulé) un revenu foncier.
2 Il y a des travaux plus ou moins bien récompensés, suivant le plus ou moins d’utilité de leurs produits. La quantité de travail qu’une valeur quelconque commande, est donc variable, et si la valeur est égale à toutes deux, la mesure est donc variable selon les quantités auxquelles elle est appliquée. Ce n’est donc pas une mesure, qui est une grandeur invariable susceptible d’être comparée à des grandeurs variables.