Chapitre 1
NOTE DE TRANSCRIPTION
* Le texte en gras est représenté =en gras=, le texte en italiques en italiques et le texte en petites capitales en MAJUSCULES.
* Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
* L’orthographe d’origine a été conservée. La ponctuation n’a pas été modifiée hormis quelques corrections mineures. Les points de suspension ont été normalisés à trois points.
* Les astérismes (trois astérisques disposés en triangle) sont rendus par trois astérisques en ligne.
* À la p. 82, les lignes “Pour touchée.” et la précédente ont été permutées pour que, comme dans le reste du livre, une ligne d’attribution suive immédiatement les vers qu’on cite.
* À la p. 222, la date de décès d’Émile Zola a été corrigée: la date correcte est 1902, non 1905.
RÉCRÉATIONS LITTÉRAIRES
DU MÊME AUTEUR:
=Ouvrages bibliographiques=
Une Bibliothèque, l’Art d’acheter les livres, de les classer, de les conserver et de s’en servir (Couronné par l’Académie française) 1 vol.
Amateurs et Voleurs de livres 1 —
Le Livre, Historique, Fabrication, Achat, Classement, Usage et Entretien (Couronné par l’Académie française) 5 —
Petit Manuel de l’Amateur de livres 1 —
Mystifications littéraires et théâtrales 1 —
Les Femmes et les Livres 1 —
=Ouvrages pour la jeunesse= (Librairie Hachette)
Spectacles enfantins 1 vol.
Mes Amis et Moi (Couronné par l’Académie française) 1 —
Entre Camarades 1 —
Fils Unique 1 —
Grand’Mère et Petit-Fils (Couronné par l’Académie française) 1 —
Mademoiselle Cœur d’Ange 1 —
Contes et Souvenirs de mon Pays 1 —
Mes Vacances 1 —
Le Petit Léveillé 1 —
Les Quatre fils Hémon 1 —
La Revanche d’Absalon 1 —
Disparu! Histoire d’un enfant perdu 1 —
Le Gros Lot 1 —
Deux Cousins 1 —
ALBERT CIM
RÉCRÉATIONS LITTÉRAIRES
CURIOSITÉS ET SINGULARITÉS BÉVUES ET LAPSUS, ETC.
«Ubi plura nitent...» (HORACE.) «Les choses singulières me réjouissent toujours.» (MADAME DE SÉVIGNÉ.)
POÈTES ET AUTEURS DRAMATIQUES ROMANCIERS
LIBRAIRIE HACHETTE 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, PARIS 1920
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays. Copyright par Librairie Hachette, 1920.
MON CHER MAÎTRE
HENRY MARTIN ADMINISTRATEUR DE LA BIBLIOTHÈQUE DE L’ARSENAL
dont l’obligeance et la science m’ont toujours été d’un si précieux secours dans mes travaux bibliographiques.
ALBERT CIM.
En réunissant les curiosités et singularités, les bévues, lapsus, etc., rencontrés par moi dans mes lectures, je n’ai obéi à aucun sentiment hostile à nos grands écrivains, Corneille, Racine, Molière, Hugo, Balzac, Flaubert, Daudet, Zola, Michelet, Sainte-Beuve, etc., dont, autant que personne, je goûte, savoure et admire les œuvres. J’ai voulu me divertir, rien de plus.
«Les choses singulières me réjouissent toujours,» avouait Mme de Sévigné à sa fille (Lettre du 26 juin 1680).
Elles produisent sur moi le même effet, et ce sont bien là exactement des Récréations littéraires que j’offre au public. Puisse-t-il prendre, à lire ces anecdotes, ces bons mots, saillies et drôleries, autant de plaisir que j’ai eu à les rassembler!
Comme nul n’est obligé, en bibliographie surtout, de croire autrui sur parole, j’ai eu soin d’indiquer, autant que je l’ai pu, les sources où j’ai puisé toutes les provenances de mon butin.
A mon tour, maintenant, je prie le lecteur de vouloir bien excuser les erreurs, bévues et lapsus que j’ai dû commettre et ai commis dans mon travail. Errare humanum est.
A. C.
PRÉAMBULE
Des bévues et non-sens littéraires, leurs causes les plus fréquentes. — Emploi irréfléchi de locutions courantes et de lieux communs. — Pléonasmes. — Inadvertances et ignorances. — Locutions vicieuses. Littré, son dictionnaire, sa compétence «universellement reconnue» (F. Sarcey). — Manques de goût et de sens critique. — Alliance de pensées disparates. — Style figuré. — Réminiscences mythologiques. — Marinisme, gongorisme, euphuïsme. — Un vœu de P.-L. Courier.
Les bévues et non-sens échappés à la plume des écrivains ont pour origine l’ignorance, l’inattention ou le manque de goût, le manque de jugement et de sens critique.
L’emploi irréfléchi de certaines locutions courantes, lieux communs et métaphores usuelles, engendre facilement de disparates associations de pensées ou de mots, et donne ainsi lieu à des bizarreries de style.
Prenons, par exemple, les locutions: le char de l’État, sur un volcan, en herbe, de main de maître, mettre le pied, de pied ferme, fouler aux pieds, couper ou fendre un cheveu en quatre, figure humaine, pierre de touche, poule aux œufs d’or, — nous obtiendrons des phrases de ce genre:
«Le char de l’État navigue sur un volcan.» (Style de Joseph Prudhomme, dit la Revue bleue, 7 avril 1900, p. 429.)
«Cette débutante est véritablement une étoile en herbe qui chante de main de maître.» (Cité par Armand SILVESTRE, Les Farces de mon ami Jacques, p. 289.[1])
[1] En règle générale, je n’indique le nom de l’éditeur et la date de publication que pour les ouvrages ayant eu plusieurs éditions différentes, et je ne mentionne le lieu de publication que pour les ouvrages édités ailleurs qu’à Paris.
«Nous pénétrâmes dans une de ces forêts vierges où la main de l’homme n’a jamais mis le pied.»
«Ce cœur... attend de pied ferme toutes les rigueurs de son infortune.» (La France galante, dans BUSSY-RABUTIN, Histoire amoureuse des Gaules, t. II, p. 106; Delahays, 1858.)
«Les droits des Canadiens-Français ont été foulés aux pieds par des mains sacrilèges.» (Extrait d’un journal anglais, dans La Presse de Montréal, 16 janvier 1913.)
Et cette attestation d’une autre feuille canadienne, L’Avenir du Nord, de Terrebonne, 24 janvier 1913:
«L’Action Sociale a d’abord écrit qu’elle détestait le libéralisme, mais non les libéraux; aujourd’hui, elle se défend d’aimer les libéraux. Ces subtils castors fendent les cheveux en quatre pour échapper à la logique des faits et cacher leur couleur politique.»
«Son chapeau bosselé, déchiré, n’avait plus figure humaine.»
«La sauce blanche est la pierre de touche des cordons bleus.» (L’Opinion, 25 juillet 1885.)
«L’étalon brabançon sera la poule aux œufs d’or de la Belgique.» (M. BRUYN, ministre de l’Agriculture en Belgique, dans L’Indépendance de l’Est, 21 février 1900.)
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Les pléonasmes, suites d’inadvertances, ne sont pas rares non plus:
«Le vieux médecin exultait d’allégresse». (Claude TILLIER, L’Oncle Benjamin, chap. 10, p. 133; Bertout, 1906.)
«Les souvenirs du passé se réveillant...» (Octave FEUILLET, M. de Camors, p. 293; C. Lévy, 1888.)
Ou encore: «Les souvenirs rétrospectifs...», qui vont de pair avec «Les prévoyants de l’avenir».
«Chacun, surpris à l’improviste...» (Émile SOUVESTRE, Un Philosophe sous les toits, p. 49; M. Lévy, 1857.)
Panacée universelle est un des pléonasmes les plus communs, panacée, à lui seul, signifiant remède universel, qui guérit tout (du grec, πᾶν, tout; ἄκος, remède).
«Ceux qui donnent la réalisation de leurs idées comme une panacée universelle...» (Louis BLANC, Organisation du travail, p. 264.)
«Il avait trouvé la panacée universelle...» (H. DE BALZAC, Maître Cornelius, dans le volume intitulé Les Marana, p. 289; Librairie nouvelle, 1858.)
«C’était sa panacée universelle.» (George SAND, Histoire de ma vie, t. IV, p. 220; M. Lévy, 1856.)
«Il croyait avoir découvert la panacée universelle.» (Émile ZOLA, Le Docteur Pascal, p. 42.)
«Cette panacée universelle...» (Alphonse DAUDET, Port-Tarascon, p. 187; Marpon et Flammarion, s. d.)
«Voilà la panacée universelle.» (J. BARBEY D’AUREVILLY, Polémiques d’hier, p. 245; Savine, 1889.)
Voici quelques autres exemples d’inadvertances:
«Il portait un veston et un gilet à carreaux avec un pantalon de même couleur.» (Léopold STAPLEAUX, dans L’Intermédiaire des chercheurs et curieux, 20 décembre 1897, col. 772.)
«Il avait soixante-dix ans et paraissait le double de son âge.» (ID., ibid.)
«Les deux adversaires furent placés à égale distance l’un de l’autre.»
«D’une main elle lui caressa les cheveux, et, de l’autre, elle lui dit...»
«Je t’embrasse, en attendant que je puisse le faire de vive voix.»
«Nous espérions vous serrer la main de vive voix», s’amuse à écrire Jules de Goncourt à son ami Philippe Burty. (Lettres, p. 149, novembre 1859.)
Un pompier, de service à l’Opéra, s’aperçoit que son casque, qu’il avait posé dans un coin, a été rempli d’ordures: «Si je connaissais celui qui a fait cela, s’écrie-t-il furieusement et à bout d’expressions, je lui prouverais le contraire!» (Cité par H. DE VILLEMESSANT, Mémoires, t. V, p. 163.)
Un brave cocher, rentrant le soir chez lui, fatigué et harassé, s’exclame avec conviction: «Je voudrais être sûr d’avoir autant de pièces de quarante sous que je vais dormir dans une heure!» (ID., ibid.)
«Ce village est situé au centre du triangle obtus que forment les trois villes de Dijon, Châtillon-sur-Seine et Langres», écrit le romancier Émile Richebourg (La Petite Mionne, t. I, p. 3), oubliant que, s’il y a des angles obtus, il n’existe pas de triangles ainsi qualifiés.
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Fautes commises par ignorance:
«Ce vieillard impotent et ingambe ne quittait plus son fauteuil.» Comme si ingambe signifiait sans jambes (in privatif).
«... La guérison merveilleuse d’un officier de marine, ingambe depuis neuf mois, guéri après quatorze jours de traitement.» (Le Journal, 21 septembre 1910.)
Compendieusement (compendium, abrégé) «exprime si bien le contraire de ce qu’il signifie, que bien des gens y sont pris et lui donnent le sens de longuement», a remarqué Géruzez (dans LITTRÉ, art. Compendieusement).
Un exemple entre mille: «... Il se livre longuement et compendieusement à la composition des...» (GONCOURT, Journal, année 1862, t. II, p. 58.)
L’adjectif valétudinaire (qui est souvent malade, de valetudo, santé, mauvaise santé) a été, nous conte Tallemant des Réaux, rattaché au mot valet et pris dans une singulière acception: «Mme de Rohan estoit fort jolie... née à l’amour plus que personne du monde... Pour des valets, elle a toujours dit en riant qu’elle n’estoit point valétudinaire (on appelle valétudinaires celles qui se donnent à des valets)...» (TALLEMANT DES RÉAUX, Les Historiettes, Mmes de Rohan, t. III, p. 77-78; Techener, 1862.)
Vêtissait pour vêtait, imparfait de l’indicatif de vêtir, est une faute qu’on rencontre fréquemment, même chez des écrivains de premier ordre et connaissant admirablement leur langue, comme Paul-Louis Courier: «Elle prenait sa robe et se la vêtissait.» (Pastorales de Longus, ou Daphnis et Chloé, livre I, p. 361; Œuvres; Didot, 1865; in-18.)
Jean-Jacques Rousseau, qui écrit inventaire pour éventaire: «Une petite qui avait sur son inventaire une douzaine de pommes» (Cf. LITTRÉ, art. Éventaire), emploie un même mot dans une même phrase à la fois comme adjectif et comme substantif: «Je suis toujours malade et chagrin; on dit que la philosophie guérit ce dernier.» (Lettre à Mme d’Épinay, août 1757; Œuvres complètes, t. VII, p. 75; Hachette, 1864.) A la maréchale de Luxembourg, il écrit: «Je vois avec peine, madame la maréchale, combien vous vous en donnez pour réparer mes fautes.» (Lettre du lundi 10 août 1761, p. 175.) Ce qui rappelle le jeu de mot de Lope de Vega, à propos d’un aveugle ivrogne: «Il n’y voit goutte, quoiqu’il la prenne à chaque instant.» (Dans Émile DESCHANEL, Le Romantisme des Classiques, t. V, Boileau, p. 145, note 1.)
Les pronoms, comme le prouvent ces derniers exemples, sont souvent cause de bizarreries de langage. Régulièrement, «un pronom ne peut tenir la place que d’un nom déterminé, c’est-à-dire précédé de l’article ou d’un adjectif déterminatif». On ne dira donc pas: Le condamné a demandé grâce et l’a obtenue; mais: Le condamné a demandé sa grâce et l’a obtenue. Dans sa Recherche de l’Absolu (p. 199; Librairie nouvelle, 1858), Balzac cite cette phrase grotesque: «Monsieur Pierquin-Claës..., chevalier de la Légion d’honneur, aura celui de se rendre...» Et Henri Rochefort a dit plaisamment, dans un numéro de sa Lanterne (nº 1, 23 mai 1868, p. 4; réimpression de Victor-Havard, 1886): «J’envoyai chercher une feuille de papier ministre et j’écrivis à celui de l’Intérieur pour lui demander...»
Et bi-hebdomadaire, bi-mensuel, dans le sens de deux fois par semaine, deux fois par mois[2];
[2] «BI-HEBDOMADAIRE, adj. Qui se fait, qui paraît toutes les deux semaines. C’est à tort que l’on prend bi-hebdomadaire comme signifiant qui se fait, se publie deux fois par semaine. Il faut dire en ce sens: semi-hebdomadaire.
«BIMENSUEL, ELLE, adj. Qui se fait, qui paraît tous les deux mois, par opposition à semi-mensuel, qui s’applique à ce qui se fait, qui paraît deux fois par mois. — C’est une erreur de prendre bimensuel pour exprimer deux fois par mois. Bisannuel signifie non pas deux fois par an, mais qui se fait tous les deux ans, qui dure deux ans. Bimensuel ne veut pas plus dire deux fois par mois que trimestriel ne veut dire trois fois par mois.» (LITTRÉ, Dictionnaire, Supplém.)
C’est toujours à Littré que je me réfère de préférence, en raison de son indulgence et de sa judicieuse logique, et surtout parce que, chez lui, ce ne sont pas les grammairiens, mais nos grands écrivains, qui tranchent les difficultés et prononcent les arrêts. «Le Dictionnaire de Littré... Cette œuvre immortelle renferme, sur le judicieux emploi de chaque terme, sur le sens et l’histoire de chaque mot, des explications et des exemples qui sont une mine inépuisable pour le grammairien. On ne saurait trop admirer et pratiquer ce prodigieux dictionnaire, dont les ressources, presque infinies, ne seront jamais assez connues ni assez appréciées du public.» (A. BRACHET et J. DUSSOUCHET, Grammaire française, Cours supérieur, Préface, p. VIII; Hachette, 1888.) «... Littré, dont la compétence est universellement reconnue.» (Francisque SARCEY, L’Estafette, 22 juin 1886.)
Dans le but de, pour dans le dessein de, dans l’intention de[3];
[3] «Cette locution, dans le but de, est très usitée présentement, mais elle n’est pas aisée à justifier. On n’est pas dans un but, car si on y était, il serait atteint... Dans n’a pas le sens de pour... Cette locution ne pouvant s’expliquer... doit être évitée; et, en place, on se servira de: dans le dessein, dans l’intention, à l’effet de, etc.» (LITTRÉ.)
Remplir un but[4];
[4] «Locution qu’on entend et qu’on lit tous les jours, mais qui est vicieuse; car on atteint un but, on ne le remplit pas... Cette faute doit être évitée soigneusement.» (Littré.)
Ces chapeaux ont coûté vingt francs chaque, — pour chacun[5];
[5] «Chaque ne doit pas se confondre avec chacun; chaque doit toujours se mettre avec un substantif auquel il a rapport; chacun, au contraire, s’emploie absolument et sans substantif. C’est une faute de dire: ces chapeaux ont coûté vingt francs chaque; il faut vingt francs chacun.» (LITTRÉ.) En d’autres termes, chaque est un adjectif, et chacun est un pronom.
Être à court d’argent, pour être court d’argent[6];
[6] «Être court d’argent, et non être à court d’argent, qui est une locution fautive, puisque rien n’y justifie la préposition à.» (LITTRÉ, art. Court, Remarque 3.)
Éviter quelque chose à quelqu’un, au lieu de le lui épargner;
Fortuné, dans le sens de riche, qui possède de la fortune[7];
[7] «Fortuné ne doit pas être employé pour riche; c’est une faute née de ce que fortune, entre autres significations, a celle de richesse. Dans la logique du peuple, un homme fortuné est nécessairement un homme riche; c’est un barbarisme très commun dans la langue, et qui provient d’une erreur très commune dans la morale.» (Charles NODIER, dans LITTRÉ.) Fortuné dérive du latin fortuna, sort, destin, succès, etc., et, de même qu’un homme infortuné peut être riche, un homme fortuné peut être très pauvre; le premier subit des malheurs, des infortunes; le second a du bonheur, de la chance, etc. Fortuné ne signifie pas plus qui a de la fortune, que successif ne signifie qui a du succès.
Fixer quelqu’un, pour regarder quelqu’un, fixer les yeux sur lui[8];
[8] «Quelques Gascons hasardèrent de dire: J’ai fixé cette dame, pour: Je l’ai regardée fixement, j’ai fixé mes yeux sur elle. De là est venue la mode de dire: Fixer une personne. Alors vous ne savez point si on entend par ce mot: J’ai rendu cette personne moins incertaine, moins volage; ou si on entend: Je l’ai observée, j’ai fixé mes regards sur elle.» (VOLTAIRE, Dictionnaire philosophique, art. Langue française; Œuvres complètes, t. I, p. 406, édit. de journal Le Siècle.)
Le plus infime[9];
[9] «Infime n’admet ni plus, ni moins; il est le superlatif d’inférieur.» (LITTRÉ.)
Invectiver quelqu’un, au lieu de contre quelqu’un;
Vendre la mèche, au lieu de l’éventer;
Naguère, pour il y a longtemps;
Partir à la campagne, au lieu de pour la campagne;
Une rue passagère, au lieu de passante;
Il n’y a pas que lui qui... au lieu de: il n’est pas le seul qui...[10];
[10] «A Rome, il n’y avait pas que les esclaves qui fissent le métier de gladiateurs. Construction barbare, bien que fort usitée aujourd’hui. On n’en trouverait pas un seul exemple dans toute la littérature française avant la fin du dix-huitième siècle, dit Émile Deschanel... Grammaticalement, cette construction signifie précisément le contraire de ce qu’on veut lui faire dire quand on l’emploie aujourd’hui... Voici d’où vient la confusion: certains s’imaginent que cette tournure il n’y a pas que est l’opposé de il n’y a que; tandis qu’au fond, soit grammaticalement, soit logiquement, ces deux tournures ne sont qu’une... En effet, en ajoutant simplement le mot pas à la tournure il n’y a que, on croit ajouter une seconde négation à la première, ce qui serait nécessaire pour que l’une des tournures signifiât le contraire de l’autre; mais, en réalité, on n’y ajoute rien du tout, si ce n’est le mot pas, mot purement explétif, qui, soit qu’on le mette, soit qu’on l’omette, fait virtuellement partie de la première négation, et ne saurait, à lui tout seul, en constituer une seconde... Ne tout seul, ou, à volonté, ne pas n’est qu’une seule et même négation... (Émile DESCHANEL, Journal des Débats, 23 août 1860, dans LITTRÉ, art. Que, Remarque 1.) En place de la construction vicieuse: Il n’y a pas que lui qui ait fait cela, ajoute Littré (Ibid.), on dira: Il n’y a pas seulement lui qui a fait cela, ou mieux: Il n’est pas le seul qui ait fait cela. Je n’ai pas vu que lui; dites: Il n’est pas le seul que j’aie vu.» «Ce solécisme est de nos jours très répandu, dit de son côté Émile Faguet (Revue encyclopédique, 1897, p. 965). On s’imagine qu’il n’y a pas que est le contraire d’il n’y a que; c’est absurde: pas n’étant qu’un mot de renforcement, il n’y a que et il n’y a pas que signifient absolument la même chose.»
Soi-disant, locution adverbiale invariable, qui ne doit jamais s’appliquer aux êtres inanimés[11];
[11] «Soi-disant ne se dit jamais des choses. C’est une grosse faute que de dire: accorder de soi-disant faveurs; s’étayer de soi-disant titres.» (LITTRÉ.) Cette faute, Sainte-Beuve la commet fréquemment: «Des idées soi-disant nouvelles.» (Portraits littéraires, t. I, p. 51; nouvelle édit; Garnier, s. d.) «Style soi-disant gaulois.» (Portraits contemporains, t. III, p. 228; C. Lévy, 1882.) «La soi-disant bienséance sociale.» (Nouveaux Lundis, t. I, p. 278; C. Lévy, 1885.) Etc.
Sous le rapport de...[12].
[12] «Sous le rapport de est une locution qui est devenue très commune. Elle est fort lourde et n’est pas exacte en soi. Une chose est en rapport avec une autre, est dans un certain rapport, a rapport avec; mais elle n’est pas sous un rapport; si elle était sous un rapport ou sur un rapport, elle serait en dehors du rapport; et, au fond, en s’en servant, on s’exprime inexactement. Elle ne paraît donc pas bonne à employer, et ceux qui écrivent avec pureté doivent l’éviter.» (LITTRÉ.)
Et tant d’autres locutions illogiques et incorrectes.
Mais, d’une façon à peu près absolue, nous laisserons ici de côté les hérésies grammaticales, barbarismes et solécismes, pour ne considérer que le sens de la phrase ou les erreurs de faits.
· · ·
Voici d’autres exemples de singularités de style, dues à l’alliance de pensées absolument différentes ou disparates:
«Il avait reçu deux graves blessures, l’une à la jambe, et l’autre à Waterloo.»
«Cette fête tombe au printemps et en désuétude.»
«Le lapin est un animal timide et nourrissant.»
«Nous sommes trop heureuses de n’avoir plus qu’à prendre patience et de la rhubarbe...» (Mme DE SÉVIGNÉ, lettre au Président de Moulceau, 4 février 1696; Lettres, t. X, p. 357; édit. des Grands Écrivains.)
«Force jeunes gens de robe et de Paris étaient allés à la suite...» (SAINT-SIMON, Mémoires, t. I, p. 277; Hachette, 1871.)
«Une multitude de gens à pied suivaient en cheveux gras et en silence.» (VOLTAIRE, La Princesse de Babylone, chap. II.)
«La truite aime à être mangée vive; le brochet préfère attendre,» proclame Le Cuisinier français (dans TOUSSENEL, L’Esprit des bêtes, p. 279; Hetzel, s. d.)
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Dans son article «Figure, Style figuré[13]» du Dictionnaire philosophique, Voltaire mentionne plusieurs exemples d’incohérences de style empruntés principalement aux poètes de son époque. «C’est le goût, remarque-t-il très justement, qui fixe les bornes qu’on doit donner au style figuré dans chaque genre. Balthazar Gratian[14] dit que «les pensées partent des vastes côtes de la mémoire, s’embarquent sur la mer de l’imagination, arrivent au port de l’esprit, pour être enregistrées à la douane de l’entendement». C’est précisément le style d’Arlequin. Il dit à son maître: «La balle de vos commandements a rebondi sur la raquette de mon obéissance». Avouons que c’est là souvent le style oriental qu’on tâche d’admirer.»
[13] «Style figuré par les expressions métaphoriques qui figurent les choses dont on parle, et qui les défigurent quand les métaphores ne sont pas justes.» (VOLTAIRE, Dictionnaire philosophique, Œuvres complètes, t. I, p. 390.)
Les Orientaux ont toujours affectionné le style «figuré»: «Le jour est sur ton visage et la nuit dans tes cheveux», écrit un Arabe à sa maîtresse, qui avait le teint blanc et les cheveux noirs. (VOLTAIRE, Articles de journaux, IX, Œuvres complètes, t. IV, p. 626.) «Lorsque la flèche des arrêts divins est lancée par l’arc du destin, elle ne peut plus être repoussée par le bouclier de la précaution.» (Proverbe oriental, cité par Alexandre DUMAS et Dr Félix MAYNARD, Impressions de voyage, De Paris à Sébastopol, p. 175.)
[14] Il s’agit très probablement de Balthazar Gracian (1584-1658), jésuite espagnol, «qui fut en prose ce que Gongora avait été en vers». (LAROUSSE).
Cyrano DE BERGERAC (1620-1655) se plaît fréquemment à écrire dans ce style «figuré» et singulier: «... Je prévois que, de votre courtoisie (ma belle maîtresse), je suis prédestiné à mourir aveugle. Oui, aveugle, car votre ambition ne se contenterait pas que je fusse simplement borgne. N’avez-vous pas fait deux alambics de mes deux yeux, par où vous avez trouvé l’invention de distiller ma vie, et de la convertir en eau toute claire? En vérité, je soupçonnerais... que vous n’épuisez ces sources d’eau, qui sont chez moi, que pour me brûler plus facilement», etc. (Œuvres comiques, Lettres satiriques, V, p. 181; Delahays, 1858.)
Cyrano avait pu emprunter ses alambics et ses distillations au poète Philippe DESPORTES (1545-1606), qui célèbre ainsi son amour:
Mon amour sert de feu, mon cœur sert de fourneau, Le vent de mes soupirs nourrit sa véhémence, Mon œil sert d’alambic par où distille l’eau.
Et d’autant que mon feu est violent et chaud, Il fait ainsi monter tant de vapeurs en haut, Qui coulent par mes yeux en si grande abondance.
(Philippe DESPORTES, Poésies, Diane, I, 49, p. 33; Delahays, 1858.)
Et Desportes était si satisfait de ces brûlantes comparaisons qu’il a récidivé (p. 54):
Il fit... De mon cœur son fourneau, ses charbons de mes veines, Mes poumons ses soufflets, de mes yeux ses fontaines. Qui, sans jamais tarir, coulent incessamment.
L’ARÉTIN (1492-1557) aussi et surtout est célèbre par son style «figuré» et ampoulé: «Aiguiser l’imagination par la lime de la parole... Pêcher, avec la ligne de la réflexion, dans le lac de la mémoire... Mettre le pied de la maturité dans le chemin de la jeunesse... Réfréner la bouche des passions avec le mors de la réflexion... Joindre le bois de la courtoisie au feu de la politesse... Planter le coin de l’affection au nom de l’amitié... Ensevelir l’espérance dans l’urne des promesses menteuses...» Etc. (ARÉTIN, Œuvres choisies, traduction P.-L. Jacob, p. XLIII; Gosselin, 1845.)
Et le Maître Jacques de L’Avare de Molière (V, 2): «Si je ne vous fais pas aussi bonne chère que je voudrais, c’est la faute de monsieur votre intendant, qui m’a rogné les ailes avec les ciseaux de son économie.»
«Ne cessez de frapper avec le marteau de la réflexion sur l’enclume de la méditation!» s’écriait un jour un de nos députés, pour recommander à ses électeurs de ne jamais manquer de réfléchir avant d’agir.» (L’Écho de l’Est, 23 novembre 1913.)
Les réminiscences mythologiques ont engendré parfois d’étranges phrases, celle-ci, par exemple: «Les femmes ne haïssent pas les mortels qui s’appuient sur le bâton de Plutus pour entrer dans les bocages d’Amathonte». (Mme GIROUST DE MORENCY [XVIIIe siècle], dans Mary SUMMER, Aventures d’une femme galante au XVIIIe siècle, p. 234.)
Ce qui veut tout simplement dire que les femmes ne haïssent pas les hommes qui ont recours à l’argent (dont Plutus est le dieu) pour obtenir leurs bonnes grâces (Vénus avait à Amathonte, ville de Chypre, un temple célèbre, entouré de bosquets de myrtes).
C’est ce style maniéré, tortillé et alambiqué, toujours fécond en pointes ou concetti, ce style faux, si apprécié et renommé au seizième siècle, qui a été connu en Italie sous le nom de marinisme (du poète italien Marini ou cavalier Marin), de gongorisme ou cultisme en Espagne (du poète Gongora), d’euphuïsme en Angleterre, et de style ou esprit précieux en France. (Cf. Émile DESCHANEL, Le Romantisme des classiques, t. V, Boileau, p. 140; C. Lévy, 1888.)
Pour conclure, n’oublions pas le sage avertissement et le vœu suprême de Paul-Louis: «Dieu, délivre-nous du malin et du langage figuré!» (P.-L. COURIER, Pamphlet des pamphlets, Œuvres, p. 240; Didot, 1865; in-18.)