II
NOTES DE LECTURE
SUR
VIE DE HENRI BRULARD
Stendhal comme maître, à cause de son horreur de l’emphase, des grands mots. Se souvenir qu’il dit, dans la Vie de Henri Brulard, que son grand-père ne tolérait pas qu’on prononçât un mot qui sentît la grandiloquence et que cependant il ne tolérait pas un mot bas. Stendhal s’est accoutumé dès son plus jeune âge à l’expression juste. L’horreur du style de Chateaubriand et des principes de M. Villemain ont fait le reste.
Personnellement, rien ne m’est plus odieux qu’un mot plus grand que ce qu’il signifie. Je le préfère pauvre, insuffisant, et que l’idée qu’il contient le fasse éclater.
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«L’exaltation espagnole à laquelle j’eus le malheur d’être sujet toute ma vie.» Vie de H. B., II, 71. (Édition Champion, 1913.)
Qu’il est toujours, avant tout, un homme passionné. Il dit quelque part qu’il a la peau et la surface extérieure d’une femme; il n’en a pas que cela; il juge presque toujours par passion; il n’a pas aimé les curés ni les rois par horreur de son père et de sa tante Séraphie; il a horreur de Chrysale et de la comédie bourgeoise, même chez Molière, par haine de la vie bourgeoise de Grenoble; il a horreur de Grenoble à cause des promenades à Claix; et quand il arrive à Paris, il prend la ville en dégoût, parce qu’elle n’a pas de montagnes! parce qu’elle n’a pas de montagnes comme en avait Grenoble qu’il détestait!...
«Dans le fait, je n’avais aimé Paris que par dégoût profond pour Grenoble.» Vie de H. B., II, 82.
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«Je n’ai jamais cru que la Société me dût la moindre chose. Helvétius me sauva de cette énorme sottise. LA SOCIÉTÉ PAIE LES SERVICES QU’ELLE VOIT.» Vie de H. B., II, 89.
«Le Tasse [qui espérait que toute l’Italie ferait à son poète une pension de deux cents sequins] ne voyait pas, faute d’Helvétius, que les cent hommes, qui sur dix millions comprennent LE BEAU qui n’est pas imitation ou perfectionnement du BEAU déjà compris par le vulgaire, ont besoin de vingt ou trente ans pour persuader aux vingt mille âmes les plus sensibles après les leurs que ce nouveau beau est réellement beau.» Vie de H. B., II, 90.
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Son goût pour l’Italie lui vient de la passion pour la vérité, lui vient de son jugement désintéressé, puis de sa croyance à l’excellence des individualités exceptionnelles plutôt qu’à l’excellence d’une société ordonnée comme le fut la française.
Son goût pour les «brigands» qu’il avoue au début de l’Abbesse de Castro. Il admire l’individu énergique et en cela il est avec l’âme populaire, ce qui probablement lui fait écrire: «la fibre artiste qui vit toujours dans les basses classes». (C’est lui qui souligne.) Vérité plus profonde qu’il ne l’a pensé peut-être, car il ne les croyait artistes que parce qu’elles aiment l’énergie ou l’individualisme héroïque contre le pouvoir; et elles sont artistes parce qu’elles contiennent l’inépuisable réserve de bon sens et de sensibilité à l’état naissant, qui fait inévitablement défaut aux classes supérieures déformées et usées par les conventions.
Sa manière d’opposer les brigands italiens à la Société, et les motifs qu’il donne de les admirer fait penser qu’il serait aujourd’hui partisan des forbans modernes, des grands escrocs comme Deperdussin[2] qui volent trente-deux millions, mais avec cela font marcher les industries et avancer l’aviation par exemple, que les timides gens sages laisseraient volontiers inertes.
[2] Industriel fameux qui rendit des services à l’aviation dans les années d’avant-guerre, mais que ses procédés conduisirent à une faillite retentissante.
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Le romanesque chez Stendhal.
Non seulement son «espagnolisme» auquel il fait de si fréquentes allusions; mais se rappeler ce qu’il dit de sa conception de l’homme, la première année qu’il a vécu à Paris:
«Un homme devait être, selon moi, amoureux passionné, et, en même temps, portant la joie et le mouvement dans toutes les sociétés où il se trouvait.
«Et encore cette joie universelle, cet art de plaire à tous, ne devaient pas être fondés sur l’art de flatter les goûts et les faiblesses de tous. Je ne me doutais pas de ce côté de l’art de plaire, qui m’eût probablement révolté; l’amabilité que je voulais, était la joie pure de Shakespeare dans ses comédies, l’amabilité qui règne à la cour du duc exilé dans la forêt des Ardennes.» Vie de H. B., II, 111.
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Stendhal manque du sens réaliste; il ne l’a acquis, à un degré prodigieux, que par dépit et par rage; son réalisme est le résultat d’un romantisme ou, si l’on veut, d’un idéalisme froissé.
Après avoir écrit ceci, je trouve:
«La sagacité, qui n’a jamais été mon fort, me manquait tout à fait. J’étais comme un cheval ombrageux qui ne voit pas ce qui est, mais des obstacles petits ou imaginaires.» Vie de H. B., II, 115.
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«Quelle différence si M. Daru ou Mme Cambon m’avait dit, en janvier 1800: Mon cher cousin, si vous voulez avoir quelque consistance dans la société, il faut que vingt personnes aient intérêt à dire du bien de vous.» Ibid., II, 120.
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«Virgile me faisait horreur, comme protégé par les prêtres qui venaient dire la messe et me parler de latin chez mes parents.» II, 132.
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«Je crois voir que ce qui me défendait du mauvais goût d’admirer la CLÉOPÉDIE du comte Daru et, bientôt après, l’abbé Delille, c’était cette doctrine intérieure fondée sur le vrai plaisir, plaisir profond, réfléchi, allant jusqu’au BONHEUR, que m’avaient donné Cervantès, Shakespeare, Corneille, Arioste, et une haine pour le puéril de Voltaire et de son école.» II, 133.
Très important!
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«L’expérience m’a appris que la majorité laisse diriger la sensibilité aux arts, qu’elle peut avoir naturellement, par l’auteur à la mode: c’était Voltaire en 1798, Walter Scott en 1828.»
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Il dit que son admiration ancienne pour l’Arioste venait de ce qu’il prenait tout à fait au sérieux les passages tendres et romanesques. Et il ajoute:
«Ils frayèrent, à mon insu, le seul chemin par lequel l’émotion puisse arriver à mon âme. Je ne puis être touché jusqu’à l’attendrissement QU’APRÈS UN PASSAGE COMIQUE.» P. 135.