I
NOTES POUR UNE ÉTUDE
1º Gloire paradoxale, pourquoi? (non prévue, non cherchée). Pourquoi? parce qu’il représente exactement le contraire de ce que semblent chérir nos mœurs contemporaines.
α. Il est avant tout psychologue; et l’élite que la psychologie intéresse, n’est certes pas plus étendue [aujourd’hui] que du temps de Stendhal.
β. Il est «trop différent» pour plaire. Nous faisons parfois des succès à l’originalité, nous croyons même n’aimer que l’originalité; en fait, nous appelons original ce qui est conforme à un certain mouvement encore en opposition avec la masse énorme du public, mais dûment adopté dans des milieux agités et puissants, souvent sanctionnés par les pouvoirs publics qui sont partisans de l’originalité.
γ. Son originalité véritable consiste à ne rien faire pour la Société. Or nous sommes éminemment au service de la Société. A de rares exceptions près, tous nos farouches indépendants parlent ou voudraient parler au public; conservateurs ou révolutionnaires tiennent au fond le même langage: ils se piquent de toucher l’intérêt commun.
Toute la littérature française, depuis le XVIIe siècle, comme disait Brunetière, est «fonction de la Société». Stendhal est, depuis Montaigne, le premier écrivain français qui n’exprime que soi-même ou que sa vision absolument désintéressée des hommes.
Il conviendrait de rapprocher de lui La Bruyère et La Rochefoucauld, qui, toutefois, veulent être lus et, malgré leur audace extrême, approuvés. Au sommet de notre littérature, Pascal, si haut et si libre, n’est cependant pas seul; il a en face de lui Dieu, et il écrit ses pensées dans une intention d’apologétique. Rousseau, indépendant, est un moraliste, un apôtre.
Stendhal, comme Claude Bernard devant la vérité scientifique, ne connaît que ce que sa géniale intuition lui fait découvrir de soi-même, des caractères étrangers, et de la Société; et il n’est pas soupçonnable d’avoir une autre fin, en le disant, que d’exprimer ce qui lui paraît évident. Il convient d’ajouter que c’est à tort que de pareils écrivains semblent ne pas jouer leur rôle dans le concert social: ils servent la connaissance de l’homme, qui sert à toute la collectivité; ils servent la littérature plus que tous les autres, par quoi ils contribuent à la gloire nationale en même temps qu’à celle de l’humanité; et ils ont une plus grande chance de durée que ceux qui emploient leur talent à des utilités immédiates.
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La gloire de Stendhal est à son comble. Je veux dire: la gloire telle que nous l’entendons communément, celle qui est proclamée par la Renommée aux cent bouches.
En réalité, la gloire véritable n’a rien de commun avec celle-ci qu’on dirait être le résultat du suffrage universel. La gloire véritable est d’occuper la ferveur d’une élite d’esprits si éminents qu’il y ait chance d’abord qu’ils se trompent peu et secondement que leur autorité transmettra votre nom plus sûrement que la foule oublieuse. Tout autre sorte de gloire peut intéresser, amuser, étourdir--et corrompre--un écrivain, mais ne saurait contenter intimement et profondément une grande âme.
J’imagine que, des Champs-Élysées où son incomparable esprit repose, Stendhal fut aussi satisfait lorsque les élèves de M. Jacquinet, à l’École Normale, instituaient, avec raisons à l’appui, son culte[1], qu’il le peut être aujourd’hui où son nom fait branler presque toutes les têtes et allume un regard d’un si étrange malaise dans les yeux de malheureux, qui, sans le comprendre, se croient tenus de l’admirer.
[1] Jacquinet est ce jeune professeur à l’École Normale qui révéla Stendhal à Taine et à ceux de la célèbre promotion.
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Lorsqu’on s’apprête à dire ne fût-ce que quelques mots sur Stendhal, il faudrait honnêtement avertir son public et lui demander: «L’homme, tel que Dieu et les circonstances de la vie l’ont fait, est-il pour vous sujet intéressant et que vous désiriez connaître? ou bien ne vous attachez-vous qu’aux idées que la littérature vous habille plus ou moins heureusement en hommes?» On pourrait inviter ces derniers à ne point écouter.