‹ Retouches à mon Retour de l’U.R.S.S.Chapitre 1 sur 9 · 1

1

La publication de mon Retour de l’U.R.S.S. m’a valu nombre d’injures. Celles de Romain Rolland m’ont peiné. Je n’ai jamais beaucoup goûté ses écrits ; mais du moins je tiens sa personnalité morale en haute estime. Mon chagrin vient de là : combien sont rares ceux qui atteignent la fin de leur vie avant d’avoir montré l’extrémité de leur grandeur. Je crois que l’auteur de Au-dessus de la Mêlée jugerait sévèrement Rolland vieilli. Cet aigle a fait son nid ; il s’y repose.

Àcôté des insulteurs, quelques critiques de bonne foi. J’écris ce livre pour leur répondre.

Entre tous, Paul Nizan, si intelligent pourtant d’ordinaire, me fait un singulier reproche : « de peindre l’U.R.S.S. comme un monde qui ne change plus ». Je ne sais où il voit cela. L’U.R.S.S. change de mois en mois, je l’ai dit. Et c’est bien là ce qui m’effraie. De mois en mois, l’état de l’U.R.S.S. empire. Il s’écarte de plus en plus de ce que nous espérions qu’il était — qu’il serait.

Certes, j’admire la constance de votre confiance, de votre amour (je le dis sans ironie) ; mais tout de même, camarades, vous commencez d’être inquiets, avouez-le ; et vous vous demandez avec une angoisse grandissante (devant les procès de Moscou, par exemple) : jusqu’où nous faudra-t-il approuver ? Tôt ou tard, vos yeux s’ouvriront ; ils seront bien forcés de s’ouvrir. Alors vous vous demanderez, vous les honnêtes : comment avons-nous pu les maintenir fermés si longtemps ?

Du reste les mieux renseignés des honnêtes ne contestent guère mes assertions. Ils se contentent de chercher et de fournir des explications. Oui, des explications qui soient du même coup des justifications d’un déplorable état de choses. Car pour eux il ne s’agit pas seulement de montrer comment on en est arrivé là (ce qui est, somme toute, assez facile à comprendre) mais de prouver qu’on a raison d’en arriver là, ou du moins d’en passer par là, d’abord et en attendant mieux ; et que cette route que l’on suit en tournant le dos au socialisme et à l’idéal de la révolution d’octobre, mène tout de même au communisme ; et qu’il n’y en avait point d’autre ; et que c’est moi qui n’y connais rien.

Examen superficiel, jugement précipité, a-t-on dit de mon livre. Comme si ce n’était pas précisément la première apparence, en U.R.S.S., qui nous charmait ! Comme si ce n’était pas en pénétrant plus avant que le regard rencontrait le pire !

C’est au profond du fruit que le ver se cache. Mais quand je vous ai dit : cette pomme est véreuse, vous m’avez accusé de ne pas y voir clair — ou de ne pas aimer les pommes.

Si je m’étais contenté d’admirer, vous ne m’auriez point fait ce reproche (de superficialité) ; et c’est pourtant alors que je l’aurais mérité.

Vos critiques, je les reconnais ; ce sont à bien peu près les mêmes que souleva la relation de mon Voyage au Congo et de mon Retour du Tchad. L’on m’objectait alors :

1 que les abus que je signalais étaient exceptionnels et ne tiraient pas à conséquence ; (car on ne pouvait pas les nier) ;

2 que pour trouver raison suffisante d’admirer l’état actuel, il n’était que de le comparer avec l’état précédent, celui d’avant la conquête (j’allais dire : d’avant la révolution) ;

3 que tout ce que je déplorais avait sa raison d’être profonde, laquelle je n’avais pas su comprendre : mal provisoire en vue d’un plus grand bien.

En ce temps les critiques, les attaques, les insultes, me venaient toutes de la droite ; et de mon « incompétence » avouée, vous ne songiez guère à faire état, vous, gens de gauche, trop heureux de vous emparer de mes déclarations, du moment qu’elles allaient dans votre sens, que vous pouviez vous en servir. Et de même, aujourd’hui, vous ne me l’auriez point reprochée, cette incompétence, si j’avais seulement loué l’U.R.S.S. et déclaré que tout y marchait à ravir.

N’empêche (et cela seul m’importe) que les commissions d’enquête, au Congo, confirmèrent par la suite tout ce que j’avais signalé. De même, les abondants témoignages qui me parviennent, les rapports que j’ai pu lire, les relations des observateurs impartiaux (si grands « amis de l’U.R.S.S. » qu’ils soient, ou aient été avant d’y être allés voir) sont venus corroborer mes assertions au sujet de l’état actuel de l’U.R.S.S., renforcer mes craintes.

La grande faiblesse de mon Voyage au Congo, et ce qui rendait mon témoignage très vulnérable, venait de ceci : que je ne pouvais nommer mes références et désigner ainsi pour la réprimande ceux qui, confiants en ma discrétion, m’avaient parlé — ou mis à même de prendre connaissance de documents que d’ordinaire on préfère ne pas montrer, et qu’il ne m’était pas loisible de citer.