‹ Retouches à mon Retour de l’U.R.S.S.Chapitre 2 sur 9 · 2

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On m’a reproché d’asseoir des jugements énormes sur des bases trop étroites et de tirer trop vite, de constatations épisodiques, des conclusions inconsidérées. Les faits que je citais, que j’avais observés, étaient exacts peut-être, mais exceptionnels et ne prouvaient rien.

Je n’ai relaté, de mes observations, que les plus typiques. (J’en donnerai plus loin quelques autres). Il m’avait paru inutile d’encombrer mon livre de rapports, de chiffres, de statistiques ; d’abord parce que je m’étais fait une règle de ne me servir de rien que je n’eusse vu moi-même, ou entendu. Ensuite parce que je ne me fie pas beaucoup aux chiffres officiels. Et surtout parce que ces chiffres, ces « tableaux » (que j’ai du reste étudiés), on pouvait les trouver ailleurs.

Mais, puisqu’on m’y invite, je donnerai quelques précisions :

Fernand Grenier, Jean Pons, et le professeur Alessandri, voyageaient ensemble je crois ; avec cent cinquante-neuf compagnons, comme eux « amis de l’Union Soviétique ». Rien d’étonnant si les témoignages de ces trois accusateurs (l’accusé, c’est moi) se confondent. Les chiffres qu’ils reproduisent pour me convaincre d’erreur sont les mêmes ; ceux qu’on leur a donnés, qu’ils ont acceptés sans contrôle.

Je tâcherai d’expliquer comment ils concordent mal avec les chiffres que donnent d’autres témoins, assurément beaucoup mieux renseignés pour avoir longtemps travaillé en U.R.S.S., eu le temps de pénétrer dans les « dessous » — tandis que les cent soixante-deux compagnons n’ont fait que passer. Leur voyage a duré vingt jours, quatorze en Russie : du 14 au 28 août. Durant ce peu de temps, ils ont pu beaucoup voir ; mais rien que ce qu’on leur a montré. Aucun d’eux (j’entends : mes trois accusateurs) ne parlait le russe. Ils me permettront, je l’espère, de trouver à mon tour leurs déclarations un peu superficielles.

Je l’ai dit déjà : tant que, en A.E.F., j’ai voyagé « accompagné », tout m’a paru presque merveilleux. Je n’ai commencé d’y voir clair que lorsque, quittant l’auto des Gouverneurs, je me suis décidé à parcourir le pays seul, à pied, afin de pouvoir entrer, six mois durant, en contact direct avec les indigènes.

Oh ! parbleu, moi aussi j’en ai vu, en U.R.S.S., de ces usines modèles, de ces clubs, de ces écoles, de ces parcs de culture, de ces jardins d’enfants — qui m’ont émerveillé moi aussi ; et tout de même que Grenier, Pons ou Alessandri, je ne demandais qu’à me laisser séduire, pour en séduire d’autres à mon tour. Et, comme il est fort agréable de séduire et d’être séduit, je voudrais que ceux que j’ai nommés se persuadent que, pour protester contre cette séduction, il faut que j’aie de bien fortes raisons ; et que je ne le fais pas, comme on l’a dit, « à la légère ».

La bonne foi de Jean Pons est respectable ; sa confiance émouvante comme tout ce qui est enfantin. Il accepte ce qu’on lui dit, ainsi que j’avais fait moi-même d’abord, sans examen, sans doute, sans critique.

En regard de certains chiffres qu’il donne (ou que donnent Alessandri et Grenier) pour le rendement d’une usine par exemple, et que je reconnais pour époustouflants, je propose à la méditation de ces camarades quelques aveux que je recueille dans la Pravda du 12 novembre 1936 :

« Au cours du deuxième trimestre, sur le nombre total des accessoires d’automobiles fournis par l’usine de Yaroslav (et de ce seul nombre tiennent compte les statistiques officielles, glorieusement brandies), on enregistre 4.000 pièces de rebut, et durant le troisième trimestre : 27.270. »

Dans un numéro du 14 décembre, parlant de l’acier fourni par certaines usines, la Pravda dit :

« Alors qu’au cours de février-mars on éliminait 4,6 % de métal, en septembre-octobre, on en a éliminé 16,20 %. »

« Sabotage », dira-t-on. Les grands procès récents viennent comme une preuve à l’appui (et réciproquement). Il est permis pourtant de voir dans ces déchets la rançon d’une intensification excessive et artificielle de la production.

Les programmes sont admirables, certes, mais il semble que, au degré de « culture » actuel, un certain rendement ne puisse être dépassé qu’à frais énormes.

Le déchet des produits de l’usine d’Ijevsk, pour la période comprise entre avril et août, est de 416.000 roubles ; mais, pour le seul mois de novembre, il s’élève déjà à 176.000 roubles.

La fréquence des accidents d’automobiles de transport vient du surmenage des chauffeurs, mais aussi de la mauvaise qualité des voitures ; sur 9.992 machines examinées en 1936, 1.958 ont été reconnues défectueuses. Dans une section de transports, 23 machines sur 24 n’ont pu être mises en circulation ; dans une autre, 44 sur 52. (Pravda, du 8 août 1936.)

L’usine de Noguinsk devait fournir une grande partie des cinquante millions de disques de phonographes annoncés au programme de 1935, soit 4.000.000 ; dont elle n’a pu fournir que 1.992.000. Mais les disques « de rebut » sont au nombre de 309.800. (Ces renseignements nous ont été donnés par la Pravda, 18 novembre 1936.) En 1936, durant le premier trimestre, la production n’a été que de 49,8 % du chiffre prévu par le plan ; durant le deuxième trimestre, de 32,8 % et seulement de 26 % pour le troisième.

S’il y a fléchissement progressif pour la production, d’autre part les malfaçons vont en augmentant :

156.200 pièces de rebut,

259.400 pièces» de rebut,»

614.000 pièces» de rebut,»

Quant au 4 trimestre, les résultats complets ne sont pas encore donnés ; mais il y a lieu de s’attendre à bien pire, car le seul mois d’octobre en enregistre déjà 607.600 ! On juge alors ce que peut devenir « le prix de revient » de chaque pièce acceptable.

Sur les deux millions de cahiers fournis aux écoliers de Moscou par la fabrique « Héros du Travail », 99 % sont inutilisables. (Izvestia, 4 nov. 36.) À Rostov, on a dû jeter huit millions de cahiers. (Pravda, 12 déc. 36.)

Sur 150 chaises vendues, par une artel coopérative, fournisseur de mobiliers, 46 se brisent dès qu’on veut s’y asseoir. Sur 2.345 chaises fournies, 1.300 sont inutilisables. (Pravda, 23 sept. 36.) Mêmes malfaçons pour les instruments de chirurgie. Le Professeur Bourdenka, chirurgien célèbre en U.R.S.S., se plaint particulièrement de la mauvaise qualité des instruments pour les opérations délicates ; quant aux aiguilles de suture, elles se courbent ou se cassent en cours d’opération. (Pravda, 15 nov. 36), etc…

Ces renseignements entre maints autres, devraient rendre les applaudisseurs plus circonspects. Mais la propagande se garde d’en tenir compte.

Remarquons toutefois que les retards et les malfaçons font l’objet de réclamations, parfois de procès qui entraînent des sanctions sévères et si les journaux les dénoncent, c’est en vue d’une amélioration.

L’auto-critique, si déficiente pour les questions de théorie et de principes, dès qu’il s’agit de la mise en œuvre du programme adopté, joue en plein ; c’est par les Izvestia (du 3 juin 1936) que nous apprenons que certains quartiers de Moscou ne comptent encore, à cette date, qu’une pharmacie pour 65.000 habitants ; d’autres qu’une pour 79.000 ; et que, dans toute la ville, il n’y en a pas plus de 102.

C’est dans les Izvestia du 15 janvier 1937 que nous pouvons lire :

« Après la promulgation du décret contre l’avortement, le nombre des naissances à Moscou atteint 10.000 par mois ; ce qui représente une augmentation de 65 % par rapport à la période d’avant le décret. En regard de cette augmentation, celle du nombre de lits dans les maisons d’accouchement n’a été que de 13 %. »

Les crèches et garderies d’enfants sont souvent merveilleuses. Mais, en 1932, d’après les évaluations de Sir Walter Citrine, la proportion des enfants qui pouvaient y trouver place était de 1 sur 8… D’après les nouveaux plans, si ces plans parviennent à réalisation parfaite, cette proportion se trouverait doublée soit 2 enfants admis sur 8. Il y a là insuffisance encore, mais progrès. Par contre, je crains bien que la situation n’aille en empirant pour les logements des ouvriers. Les projets de constructions nouvelles restent fort en deçà de l’exigence, étant donné l’accroissement de la population. Où l’on loge à trois dans la même pièce, on risque fort de devoir bientôt loger à quatre ou cinq. Ajoutons que nombre de bâtisses récentes pour les logements d’ouvriers sont si hâtivement construites, ou plutôt si négligemment et avec de si médiocres matériaux, qu’on s’attend à les voir bientôt inhabitables.

Cette triste question du logement est une de celles dont s’affecte le plus Sir Walter Citrine. Visitant, aux environs de Bakou, malgré l’effort des guides officiels pour l’en détourner, les installations ouvrières des travailleurs à l’exploitation pétrolifère : « Je pus voir ici quelques-uns des plus lugubres spécimens d’habitations sordides que j’aie pu voir dans ce pays, où pourtant elles ne manquent pas, » dit-il. « Tout y était d’apparence abjecte. » En vain le guide cherche-t-il à lui persuader qu’il faut voir là « un reliquat du tzarisme ». Citrine proteste : — « Aujourd’hui ce ne sont plus les millionnaires qui exploitent les puits de pétrole… Dix-huit ans après la Révolution, vous acceptez encore que vos travailleurs vivent dans de pareils taudis !… N’est-il pas affreux de penser que des centaines de milliers d’ouvriers sont abandonnés dans ces « slums » depuis dix-huit ans ? »

M. Yvon, dans sa brochure : Ce qu’est devenue la Révolution Russe donne quelques autres exemples de cette lamentable pénurie et ajoute : « La cause d’une telle crise de logement est que la révolution s’est beaucoup plus occupée de « dépasser le capitalisme » dans la construction d’usines géantes et d’organiser les hommes pour la production, que de leur bien-être. De loin cela peut paraître grandiose… de près, c’est bougrement douloureux. »