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Ceci reste pourtant : le peuple russe paraît heureux. Je m’accorde entièrement ici avec les témoignages de Vildrac, de Jean Pons, et je n’ai pu lire leurs récits de voyage sans une sorte de nostalgie. Car, je l’ai dit aussi : nulle part autant qu’en U.R.S.S. le peuple même, les gens que l’on croise dans la rue, (du moins les jeunes), les ouvriers des usines que l’on visite, les foules qui se pressent dans les lieux de repos, de culture ou de plaisir, n’offrent un dehors si riant. Comment concilier cette apparence avec l’affreuse misère où l’on sait à présent que le plus grand nombre est plongé ?
Ceux qui ont beaucoup circulé en U.R.S.S. m’affirment que Vildrac, Pons et moi-même eussions déchanté si nous avions quitté les grands centres et nous étions écartés des parcours touristiques. Ils parlent de régions entières où la détresse saute aux yeux. Et puis…
La misère en U.R.S.S. est mal vue. Elle se cache. On la dirait coupable. Elle s’exposerait non à la pitié, à la charité secourante, mais au mépris. Ceux qui se montrent sont ceux dont le bien-être est acquis aux dépens de cette misère. Pourtant, on en voit quantité d’autres, des affamés même, qui restent souriants et dont le bonheur, disais-je, est fait « de confiance, d’ignorance et d’espoir ».
Si tout ce que nous voyons en U.R.S.S. paraît joyeux, c’est aussi que tout ce qui n’est pas joyeux devient suspect ; c’est qu’il est extrêmement dangereux d’être triste, ou du moins de laisser paraître sa tristesse. La Russie n’est pas un lieu pour la plainte ; mais la Sibérie.
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L’U.R.S.S. est assez prolifique pour permettre sans qu’il y paraisse des coupes sombres parmi le cheptel humain. L’appauvrissement est d’autant plus tragique qu’il est insensible. Ceux qui disparaissent, que l’on fait disparaître, ce sont les plus valeureux ; peut-être pas comme rendement matériel, mais ce sont ceux qui diffèrent, se diversifient de la masse et celle-ci n’assure son unité, son uniformité, que dans une médiocrité qui tend à devenir toujours plus basse.
Ce qu’on appelle « l’opposition » en U.R.S.S., c’est la libre critique, c’est la liberté de pensée. Staline ne supporte que l’approbation ; il tient pour adversaires tous ceux qui n’applaudissent pas. Et souvent il advient qu’il fasse sienne, par la suite, telle réforme proposée ; mais, s’il s’empare de l’idée, pour mieux la faire sienne il supprime d’abord celui qui la propose. C’est sa façon d’avoir raison. De sorte que bientôt ne resteront autour de lui que ceux qui ne sauraient lui donner tort parce qu’ils n’ont plus d’idées du tout. C’est là le propre du despotisme : s’entourer non de valeurs, mais de serviabilités.
Quelle que soit l’affaire qui amène devant n’importe quel tribunal n’importe quels travailleurs et si juste que puisse être leur cause, malheur à l’avocat qui se lèvera pour les défendre, du moment que la direction veut les condamner.
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Et des déportés, par milliers… ceux qui n’ont pas su, pas voulu courber le front comme et autant qu’il eût fallu.
Je n’ai nul besoin de penser, comme faisait l’autre jour M… : « Diable ! cela pourrait bien m’arriver un jour… » Ces victimes, je les vois, je les entends, je les sens tout autour de moi. Ce sont leurs cris bâillonnés qui m’ont réveillé cette nuit ; c’est leur silence qui me dicte aujourd’hui ces lignes. C’est en songeant à ces martyrs que j’écrivais ces mots contre lesquels vous protestiez, et parce que la tacite reconnaissance de ceux-là, si mon livre peut les atteindre, m’importe plus que les louanges ou les imprécations de la Pravda.
En faveur de ceux-là, personne n’intervient. Les journaux de droite tout au plus se servent d’eux pour fronder un régime qu’ils exècrent ; ceux à qui l’idée de justice et de liberté tient à cœur, ceux qui combattent pour Thaelmann, les Barbusse, les Romain Rolland, se sont tus, se taisent ; et autour d’eux l’immense foule prolétarienne aveuglée.
Mais, lorsque je m’indigne, vous m’expliquez (et au nom de Marx encore !) que ce mal certain, indéniable (je ne parle pas seulement des déportations, mais de la misère des ouvriers, de l’insuffisance des salaires ou de leur énormité, des privilèges reconquis, du sournois rétablissement des classes, de la disparition des Soviets, de l’évanouissement progressif de tout ce que 1917 avait conquis) vous m’expliquez savamment que ce mal est nécessaire, que, vous intellectuel et rompu aux arguments (aux arguties) de la dialectique, vous l’acceptez comme provisoire et devant mener à un plus grand bien. Vous, communiste intelligent, vous acceptez de le connaître, ce mal ; mais vous estimez qu’il vaut mieux le cacher à ceux qui, moins intelligents que vous, pourraient s’en indigner peut-être…
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Que l’on tire parti de mes écrits, je ne peux l’empêcher : et même lorsque je le pourrais, je ne le désirerais point. Mais écrire quoi que ce soit en vue du parti politique que l’on en pourra tirer, non ; c’est affaire à d’autres. J’en avais averti mes nouveaux amis communistes, dès le début de nos relations : je ne serai jamais une tranquillisante recrue, une recrue de tout repos.
Les « intellectuels » qui viennent au communisme doivent être considérés par le Parti comme des « éléments instables » dont on peut se servir, mais dont il faut toujours se méfier, ai-je lu quelque part. Ah ! que cela est vrai ! Je l’ai dit et redit à Vaillant-Couturier, dans le temps ; mais il ne voulait rien entendre.
Il n’y a pas de parti qui tienne — je veux dire : qui me retienne — et qui me puisse empêcher de préférer, au Parti même, la vérité. Dès que le mensonge intervient, je suis mal à l’aise ; mon rôle est de le dénoncer. C’est à la vérité que je m’attache ; si le Parti la quitte, je quitte du même coup le Parti.
Je sais fort bien (et me l’avez-vous assez dit) que « au point de vue marxiste », la Vérité n’existe pas ; dans l’absolu du moins ; qu’il n’y a de vérité que relative ; mais précisément c’est d’une vérité relative qu’il s’agit ici ; laquelle vous faussez. Et je crois que dans des questions si graves, c’est se tromper déjà que de chercher à tromper les autres. Car, ici, ceux que vous trompez, c’est ceux-mêmes que vous prétendez servir : le peuple. On le sert mal en l’aveuglant.
Il importe de voir les choses telles qu’elles sont et non telles que l’on eût souhaité qu’elles fussent :
L’U.R.S.S. n’est pas ce que nous espérions qu’elle serait, ce qu’elle avait promis d’être, ce qu’elle s’efforce encore de paraître ; elle a trahi tous nos espoirs. Si nous n’acceptons pas que ceux-ci retombent, il faut les reporter ailleurs.
Mais nous ne détournerons pas de toi nos regards, glorieuse et douloureuse Russie. Si d’abord tu nous servais d’exemple, à présent hélas ! tu nous montres dans quels sables une révolution peut s’enliser.