‹ Retouches à mon Retour de l’U.R.S.S.Chapitre 8 sur 9 · 8

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J’avais, depuis trois ans, trop macéré dans les écrits marxistes, pour me trouver, en U.R.S.S., très dépaysé. J’avais, d’autre part, trop lu de récits de voyages, de descriptions enthousiastes, d’apologies. Mon grand tort était de trop croire aux louanges. C’est aussi que tout ce qui aurait pu m’avertir était dit d’un ton si hargneux… Je crois plus volontiers l’amour que la haine. Oui, je faisais crédit, confiance. Aussi bien ce qui là-bas me gêna, ce ne fut point tant l’imparfait, que de retrouver aussitôt les avantages que je voulais fuir, les privilèges que j’espérais abolis. Certes, il me paraissait naturel que l’on cherchât à recevoir aussi bien que possible un hôte, à lui présenter partout le meilleur. Mais ce qui m’étonnait c’était, entre ce meilleur et la part commune, un tel écart ; le privilège si excessif auprès de l’ordinaire si médiocre ou si mauvais.

C’est peut-être un travers de mon esprit et de sa formation protestante : je me méfie des idées qui rapportent et des opinions « confortables » ; je veux dire : dont celui qui les professe peut espérer tirer profit.

Et je vois bien, parbleu, sans qu’il y ait précisément tentative de corruption, l’avantage que le gouvernement soviétique peut trouver à faire la part si belle aux artistes et littérateurs, à tous ceux qui peuvent chanter sa louange ; mais aussi je vois trop l’avantage que le littérateur peut trouver à approuver le gouvernement et une constitution qui le favorise à ce point. Aussitôt, j’entre en garde. Je crains de me laisser séduire. Les bénéfices démesurés que l’on m’offre là-bas me font peur. Je ne vais pas en U.R.S.S. pour retrouver des privilèges. Ceux qui m’y attendaient sont flagrants.

Et pourquoi ne dirais-je pas cela ?

Les journaux de Moscou m’avaient appris qu’en quelques mois plus de 400.000 exemplaires de mes livres s’étaient vendus. Je laisse supputer le pourcentage des droits d’auteur. Et les articles si grassement payés ! Eussé-je écrit sur l’U.R.S.S. et sur Staline un dithyrambe, quelle fortune !…

Ces considérations n’auraient pas retenu ma louange ; elles n’empêcheront non plus mes critiques. Mais, je l’avoue, la situation extraordinairement avantagée (et plus qu’en aucun autre pays d’Europe) consentie à tous ceux qui tiennent une plume, pourvu qu’ils écrivent dans le bon sens, n’a pas peu fait pour m’avertir. De tous les ouvriers et artisans de l’U.R.S.S., les littérateurs sont de beaucoup les plus favorisés. Deux de mes compagnons de voyage (chacun avait la traduction d’un livre sous presse) couraient les magasins d’antiquités, les marchands de curiosités, les revendeurs, ne sachant comment dépenser les quelques milliers de roubles d’avances qu’ils venaient de toucher et savaient ne pouvoir exporter. Quant à moi, je ne pus qu’à peine entamer une réserve énorme, car tout, là-bas, me fut offert. Oui, tout : depuis le voyage lui-même jusqu’aux paquets de cigarettes. Et chaque fois que je sortais mon portefeuille pour régler une note de restaurant ou d’hôtel, pour payer une facture, acheter des timbres, un journal, le sourire exquis et le geste autoritaire de notre guide m’arrêtait : « Vous plaisantez ! Vous êtes notre hôte, et vos cinq compagnons avec vous. »

Certes, je n’eus à me plaindre de rien, durant tout le cours de mon voyage en U.R.S.S., et de toutes les explications malignes que l’on inventa pour invalider mes critiques, celle qui tendit à les faire passer pour l’expression d’une insatisfaction personnelle est bien la plus absurde. Jamais encore je n’avais voyagé dans des conditions si fastueuses. En wagon spécial ou dans les meilleures autos, toujours les meilleures chambres dans les meilleurs hôtels, la chère la plus abondante et la mieux choisie. Et quel accueil ! Quels soins ! Quelles prévenances ! Acclamé partout, adulé, choyé, fêté. Rien, pour m’être offert, ne semblait trop bon, trop exquis. J’aurais eu bien mauvaise grâce à repousser ces avances ; ne le pouvais ; et j’en garde un souvenir merveilleux, une vive reconnaissance. Mais ces faveurs mêmes rappelaient sans cesse des privilèges, des différences, où je pensais trouver l’égalité.

Quand, m’échappant à grand’peine aux officialités, aux surveillances, j’avais frayé avec des tâcherons dont le salaire n’est que de quatre ou cinq roubles par jour, le banquet en mon honneur, auquel je ne pouvais me dispenser de prendre part, que voulait-on que j’en pense ? Un banquet, presque quotidien, où déjà l’abondance des hors-d’œuvre était telle qu’on était trois fois rassasié avant qu’ait commencé le vrai repas ; un festin de six plats, lequel durait plus de deux heures et vous laissait tout assommé. Quelle dépense ! N’ayant jamais pu voir une note, je ne la puis préciser. Mais un de mes compagnons, fort au courant des prix, estime que chaque banquet devait revenir à plus de trois cents roubles par tête, avec les liqueurs et les vins. Or nous étions six compagnons, sept avec notre guide ; et souvent autant d’inviteurs que d’invités, parfois beaucoup plus.

Durant tout le voyage, nous n’étions pas à proprement parler les invités du gouvernement, mais bien de la riche Société des Auteurs Soviétiques. Quand je songe aux frais qu’elle fit pour nous, je doute si la mine d’or de mes droits d’auteur, que je leur abandonne, pourra suffire à la dédommager.

Évidemment, ils escomptaient un autre résultat de si généreuses avances. Et je pense qu’une part de ce dépit que me fit sentir la Pravda vient de là : je n’ai pas été très « rentable ».

Je vous assure qu’il y a dans mon aventure soviétique quelque chose de tragique. En enthousiaste, en convaincu, j’étais venu pour admirer un nouveau monde, et l’on m’offrait, afin de me séduire, toutes les prérogatives que j’abominais dans l’ancien.

Vous n’y entendez rien, me dit un excellent marxiste. Le communisme ne s’oppose qu’à l’exploitation des hommes par l’homme ; combien de fois faudra-t-il vous le répéter ? Et ceci obtenu, vous pourrez être aussi riche qu’un Alexis Tolstoï ou qu’un chanteur de grand opéra, du moment que vous aurez acquis votre fortune par votre travail personnel. Dans votre mépris et votre haine de l’argent, de la possession, je vois une regrettable survivance de vos premières idées chrétiennes.

— Il se peut.

— Et convenez qu’elles n’ont rien à voir avec le marxisme.

— Hélas !…

Je sais bien, et l’on me répète, que certains traits de caractère, des plus charmants parfois, comme cette cordialité subite, cette générosité inconsidérée qui disposait aussitôt de ma sympathie, ainsi que les défauts flagrants qui compromettent les réussites, sont imputables au tempérament semi-oriental des Russes et non point au nouveau régime ; que j’eusse rencontré les mêmes à bien peu près, défauts ou qualités, du temps des tzars. Aussi bien, je crois que c’est une erreur d’attendre et d’espérer des seules circonstances sociales différentes un changement profond de la nature humaine. Que l’on m’entende : ce changement, il importe, il suffit déjà, qu’elles le permettent ; et c’est beaucoup. Mais elles ne les motiveront pas. Car rien de mécanique ici, et, sans réforme individuelle intérieure, nous voyons la société bourgeoise se reformer, le « vieil homme » reparaître et à nouveau s’épanouir.

Tant que l’homme est comprimé, tant que la contrainte des iniquités sociales le maintient prostré, l’on est en droit d’espérer beaucoup de l’inéclos qu’il porte en lui. Tout comme l’on attend souvent des merveilles d’enfants qui, par la suite, deviendront des adultes très ordinaires. L’on a souvent cette illusion que le peuple est composé d’hommes meilleurs que le reste de l’humanité décevante. Je crois simplement qu’il est moins gâté ; mais que l’argent le pourrirait comme les autres. Et voyez ce qui se passe en U.R.S.S. : cette nouvelle bourgeoisie qui se forme a tous les défauts de la nôtre. Elle n’est pas plus tôt sortie de la misère qu’elle méprise les miséreux. Avide de tous les biens dont elle fut si longtemps privée, elle sait comment il faut s’y prendre pour les acquérir et pour les garder. « Sont-ce vraiment ces gens qui ont fait la Révolution ? Non, ce sont ceux qui en profitent », écrivais-je dans mon Retour de l’U.R.S.S.. Ils peuvent bien être inscrits au parti ; ils n’ont plus rien de communiste dans le cœur.