Un Kolkhose
Donc 16 r. 50, taux de la journée. Ce qui ne serait pas énorme. Mais le chef de brigade du kolkhose, avec qui je m’entretiens longuement tandis que mes camarades ont été se baigner (car ce kolkhose est au bord de la mer), m’explique que ce que l’on appelle « journée de travail » est une mesure conventionnelle et qu’un bon ouvrier peut obtenir double, ou même parfois triple, « journée » en un jour. Il me montre les carnets individuels et les feuilles de règlement, qui tous et toutes passent entre ses mains. On y tient compte non seulement de la quantité, mais aussi de la qualité du travail. Des chefs d’équipe le renseignent à ce sujet, et c’est d’après ces renseignements qu’il établit les feuilles de paie. Cela nécessite une comptabilité assez compliquée et il ne cache pas qu’il est un peu surmené ; mais très satisfait néanmoins car il peut déjà compter à son actif personnel (l’équivalent de) 300 journées de travail depuis le début de l’année (nous sommes au 3 août). Ce chef de brigade, lui, dirige 56 hommes ; entre eux et lui, des chefs d’équipe. Donc, une hiérarchie ; mais le taux de base de la « journée » reste le même pour tous. De plus, chacun bénéficie personnellement des produits de son jardin, qu’il cultive après s’être acquitté de son travail au kolkhose.
Pour ce travail-ci, pas d’heures fixes et réglementaires : chacun, lorsqu’il n’y a pas urgence, travaille quand il veut.
Ce qui m’amène à demander s’il n’en est pas qui fournissent moins que la « journée » étalon. Mais non, cela n’arrive pas, m’est-il répondu. Sans doute cette « journée » n’est-elle pas une moyenne, mais un minimum assez facilement obtenu. Au surplus, les paresseux fieffés seraient vite éliminés du kolkhose, dont les avantages sont si grands qu’on cherche au contraire à y entrer, à en faire partie. Mais en vain : le nombre des kolkhosiens est limité.
Ces kolkhosiens privilégiés se feraient donc des mois d’environ 600 roubles. Les ouvriers « qualifiés » reçoivent parfois bien davantage. Pour les non qualifiés, qui sont l’immense majorité, le salaire journalier est de 5 à 6 roubles. Le simple manœuvre gagne encore moins.
L’état pourrait, il semble, les rétribuer davantage. Mais, tant qu’il n’y aura pas plus de denrées livrées à la consommation, une hausse des salaires n’amènerait qu’une hausse des prix. C’est du moins ce que l’on objecte.
En attendant, les différences de salaires invitent à la qualification. Les manœuvres surabondent ; ce qui manque, ce sont les spécialistes, les cadres. On fait tout pour les obtenir ; et je n’admire peut-être rien tant, en U.R.S.S. que les moyens d’instruction mis, presque partout déjà, à portée des plus humbles travailleurs pour leur permettre (il ne tient qu’à eux), de s’élever au-dessus de leur état précaire.