‹ Risette, ou les Millions de la MansardeChapitre 3 sur 14 · Scène IV.

Scène IV.

ÉVELINA, ANTONIN.

ÉVELINA, à part.

C’est lui !… De la tenue !… ça me posera.

ANTONIN, à part.

C’est bien elle.

ÉVELINA.

Que demandez-vous, monsieur ? (à part.) Il a cent fois plus de chic que Gigonet !

ANTONIN.

Mille pardons, madame, je croyais cette chambre libre ; c’est moi qui l’ai louée, et je venais…

ÉVELINA.

Il n’est pas encore midi, monsieur.

ANTONIN.

Et maintenant, madame, je voudrais que midi ne vînt jamais !

ÉVELINA.

Et moi, donc !

ANTONIN, avec transport.

Et vous donc ! Et vous donc ! serais-je assez heureux pour que vous comptassiez les moments que j’ai à passer auprès de vous ?

ÉVELINA, à part.

Il s’exprime cent fois mieux que Gigonet ! (Haut.) Mais monsieur, c’est à peine si j’ai l’honneur de vous connaître…

ANTONIN.

De me connaître ? mais voilà huit jours que je vous suis comme une ombre, huit jours que je vis de votre vie, huit jours que mon cœur est plein de votre image adorée, huit jours que j’éprouve le besoin de tomber à vos pieds et de vous dire… Pardon, mademoiselle, avez-vous déjeuné ?

ÉVELINA.

Pas encore, monsieur.

ANTONIN.

Comme ça se rencontre ! ni moi non plus ! Voulez-vous me permettre de faire monter à déjeuner dans cette chambre.

ÉVELINA.

Mais, monsieur !…

ANTONIN, tirant sa montre.

Il est midi cinq, je suis chez moi, mademoiselle.

ÉVELINA.

Je ne sais si je dois…

ANTONIN.

Acceptez, mademoiselle, acceptez. (À part.) J’offrirai mon cœur au dessert. (Il se met à une table, prêt à écrire.) Voulez-vous dicter le menu ?

ÉVELINA.

Oh ! monsieur… (À part.) il est autrement calé que Gigonet !…

ANTONIN.

J’écoute, les armes à la main.

ÉVELINA.

Eh bien ! des côtelettes aux cornichons.

ANTONIN, écrivant.

Côtelettes aux cornichons… pour un.

ÉVELINA.

Pour trois.

ANTONIN.

Pour trois ?

ÉVELINA.

Risette déjeunera avec nous.

ANTONIN.

Qui ça, Risette ?

ÉVELINA.

C’est une petite orpheline de seize ou dix-sept ans que j’ai recueillie et qui loge avec moi ; elle va rentrer.

ANTONIN, à part.

Diable ! ce n’est pas mon compte. (Haut.) Va pour Risette. Nous disons donc côtelettes aux cornichons pour trois ; et puis ?

ÉVELINA.

Du saucisson.

ANTONIN, écrivant.

Pour deux ?

ÉVELINA.

Pour trois, Risette n’en mange jamais.

ANTONIN

Pour trois ; et puis ?

ÉVELINA.

Et puis, du fromage.

ANTONIN, écrivant.

Fromage : quel fromage ?

ÉVELINA, réfléchissant.

D’Italie, qu’en dites-vous ?

ANTONIN.

Parfait ! Et le vin ?

ÉVELINA.

N’importe lequel ; du Champagne Cliquot, par exemple.

ANTONIN, écrivant.

Cliquot… c’est tout ?

ÉVELINA.

C’est tout… ah ! mettez encore des prunes à l’eau-de-vie. (À part.) Quel festin !

ANTONIN, à part.

Elle a des goûts… roturiers, (Il se lève.)

ÉVELINA.

Donnez-moi cette note ; je connais dans le quartier un restaurant.

ANTONIN.

Mais, madame, je ne souffrirai pas…

ÉVELINA.

Le cuisinier nous donne des côtelettes… vous verrez, vous verrez.

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