RIWALL LE SONNEUR · Où l’on voit Mac’harit-ar-Veridi mariant sa fille et où il est question de Riwall le sonneur.
La Métairie (Ar Veridi), dépendance du château du Salons, sis en Bot-Meur, était bien la plus belle terre de la contrée. Deux barrières robustes, sinon monumentales fermaient les deux extrémités de la route desservant cette pittoresque bâtisse aux allures de bas castel. De la chaussée moussue de l’étang aux bâtiments courait une rangée de hêtres magnifiques dont quelques-uns, opiniâtrement incrustés au sol se sont obstinés à vivre jusqu’à nous. La Métairie avait puits et four, mais point moulin. À part cela, aurait-elle pu prétendre à une totale indépendance et à une suzeraineté légitime sur tous les malheureux villages et « pen-ti » égaillés et blottis dans les creux broussailleux de l’Arré ? Comment, après l’émigration de M. de la Marche, le tenancier de la Métairie s’était-il approprié cette terre à redevances ? Mystère ! Toujours est-il que le bonhomme, de vilain qu’il était, devint seigneur et maître. À vrai dire, cet heureux mortel, boiteux, bossu et borgne, probablement quelque engeance d’enfer réincarnée par le Malin ne justifiait-il point de titres de noblesse inscrits à l’Armorial de Basse-Bretagne. Mais il estimait que quelques barils d’écus et de pistoles l’emportent sur la meilleure et la plus vieille noblesse du monde. Ce finaud diabolique, avec une pénétration psychologique parfaite, se disait que la fortune ferait à brève échéance un éclatant blason à sa lignée. L’or n’a-t-il point des vertus prolifiques ? Et la preuve que le maître de la Métairie était dans le vrai, c’est que la noblesse dépouillée depuis beau temps de ses privilèges n’a plus que le prestige du nom ronflant. Parfois, il en est qui s’y laissent encore prendre. Mais n’en est-il pas aussi qui se laissent étourdir par la peau d’âne des charlatans ?… Et notre vilain, tout vilain qu’il fût, n’était pas dupe des préjugés…
Noblesse du cœur et autres noblesses, lamentables vieilleries, vers quels cieux vous êtes-vous donc envolés ? Trois fois heureux, les mortels vivant dans une ère d’émancipation et de progrès…
Le maître de la Métairie, ce ladre cynique et matois, conserva au moins en héritage quelques lambeaux de traditions seigneuriales. Il fut craint comme la peste et les maléfices et haï comme un authentique hobereau. Eh bien ! Croyez-moi si vous voulez, ce mécréant avait une fille ravissante qu’on appelait Mac’harit et qui, de par les écus paternels, passait pour la première et la plus riche des héritières du pays. Mac’harit épousa un « pen-her » de La Feuillée qui vint naturellement nicher à la Métairie. Par malheur, gendre et beau-père, de prime abord, ne se témoignèrent guère de brûlante sympathie. Et, un jour, pour mettre fin à une dispute affectueuse, le beau-père, qui n’était pas précisément beau, heurta un peu trop rudement de son « pen-baz » le cuir chevelu du « iannik » de La Feuillée, son doux et estimable gendre. Mort s’ensuivit.
Mac’harit accepta la chose le plus naturellement du monde. D’ailleurs, à quoi bon agir autrement ? Le pouvait-elle ? Que non, bien sûr. Est-ce que des âmes bien trempées s’émeuvent devant la banalité d’un tel accident ? Son mari était mort. Paix à son âme et que Dieu lui pardonne ! L’essentiel était qu’il fût enterré proprement et le plus vite possible. Après quoi, on verrait peut-être à verser quelques larmes judicieuses et justificatives d’un désespoir sincère.
Mac’harit était curieuse par nature, autant que charitable.
— Mais comment l’avez-vous tué, tad ? s’enquit-elle.
— J’ai voulu lui écraser les poux avec mon pen-baz, déclara-t-il, spirituellement hypocrite. Et son crâne était tellement fragile, fragile comme du verre, que sa cervelle d’écervelé a voulu voir le soleil.
— Vous mangez trop de bouillie d’avoine, conclut Mac’harit sévèrement. Il faudrait vous rationner.
— J’en ai peur, se lamenta le gai personnage dont la bosse se trémoussa.
— Et moi, s’exclama la jolie veuve, qu’est-ce que je vais devenir ? Que vais-je devenir si je ne trouve un autre homme ?…
Là-dessus, le pen-baz se leva menaçant.
— Assez d’hommes comme cela, trancha le borgne et tu me feras le plaisir de ne plus en parler.
Ce disant, il partit sautillant sur sa jambe torte.
Un jour, ou plutôt une nuit, Satan reprit sa progéniture, car nous nous refusons à croire que cet être démoniaque eût une âme. Dans la montagne, les mauvais esprits en liesse accoururent à jambes ribaudaines vers le paysan qui, de son vivant, sentait déjà le roussi et le brûlé.
Mac’harit, elle aussi, avait une fille unique, une gente et doulce mignonne qui semblait, en dépit de toute hérédité, l’ange du ciel en personne. Ah ! la charmante créature du bon Dieu ! Elle avait un cœur sensible, de jolis yeux bleus et des cheveux blonds. Les pauvres et les voyageurs égarés ne frappaient point en vain à sa porte de chêne et sa blanche main s’ouvrait large, en bénédictions quotidiennes, pour les déshérités de la vie. Naïk ! radieuse enfant de la montagne dont l’haleine avait la senteur prenante des bruyères et le délicieux parfum du miel et des roses. Naïk ! tendre pen-herez, douce fillette au collier d’or ! Naïk, espoir affolant de maints galants, rêve mirifique de maints héritiers ! Naïk, adorable créature, pour sûr que le pacte de Satan fut rompu et que votre gracieuse jeunesse n’était que le sourire du bon Dieu !
Et Naïk était jolie ! et Naïk avait vingt ans ! Ô l’ultime poésie de l’amour, magie du cœur et du rêve qui passe dans un rire éblouissant sur les dents de nacre des pen-herezed, aux cheveux d’or…
Or, il advint que la petite Naïk aux cheveux d’or tomba malade. Ah ! ce fut bien du chagrin sur la Métairie et Mac’harit pleura toutes les larmes de son corps. Oui, sans rime ni raison, Naïk tomba malade. Ses joues roses pâlirent, ses yeux magnifiques s’attristèrent, son fin visage s’allongea. On eût beau quérir les médecins, rien n’y fit. La jeune fille languissait toujours et la science, malgré une quantité incroyable de remèdes, se déclara impuissante à guérir la patiente, Mac’harit alors s’adressa au ciel, fit des vœux et des offrandes, pèlerina pieds nus dans d’innombrables sanctuaires, mais le ciel resta sourd à sa prière et les saints indifférents à ses plaintes. Naïk pâlissait toujours, maigrissait, avec un pauvre sourire, si triste que les pierres du manoir en eussent pleuré. De guerre lasse, on appela la « sorcellerie » à la rescousse. Mais il n’était point de puissance occulte efficace contre le mal mystérieux qui minait la jolie Naïk.
Naïk aimait écouter le chant des fileuses entre deux pauses du rouet. Un jour, l’une d’elles, en dévidant son fil, entonna une complainte mélancolique relatant les amours d’une jolie « pen herez » Pried Kalvez et de son galant, Kloarek an Amour, amours détruites par la main criminelle du fameux marquis de Guerrand, de sinistre mémoire. Kloarek an Amour avait invité sa douce aux ébats de quelque aire neuve (al leur nevez). Craignant pour son bel ami la présence du « markis », elle refusa d’abord, puis céda. Jeunesse folle ! Les deux jeunes gens s’en allèrent à l’assemblée. Pried Kalvez revint seule, le sang généreux de Kloarek ayant rougi le sol fraîchement battu de l’aire. Pauvre Pried Kalvez ! écoutez-la donc rejetant fièrement les propositions du sanguinaire marquis. Écoutez-la, la mort dans l’âme, dire adieu à la vie, à l’âge où le cœur demande tant à vivre !
Ozet va gwele, ozet aes,
Rak va c’halon a zo diaes
O ye la-lan-la.
Rak va c’halon a zo diaes.
« Mère, faites mon lit, et faites-le doux à mon corps, car mon cœur est malheureux. » Malheureuse Pried Kalvez ! Le rouet reprenant sa chanson monotone fit écho à la « sôn » qui mourait infiniment douce entre les solives noircies de la salle basse. Alors, Naïk, la mignonne pen-herez aux cheveux d’or, éclata en sanglots…
Elle pleura, longtemps, longtemps, fort, très fort, comme il fait bon pleurer des larmes d’amour. Entre deux hoquets, elle conta son « amitié » pour un beau garçon du voisinage qu’elle aimait sans espoir, car il était l’aîné d’une nombreuse famille de pauvres gens. Une riche héritière n’épouse point le premier galvaudeux errant dans l’Arré ! Mais Mac’harit adorait sa fille et, de cœur indulgent, elle permit les fiançailles de celle-ci et de Kaou-Bihan, le plus heureux mortel de Haute-Cornouaille.
Là-dessus, pour que les noces fussent dignes de la fille aux cheveux d’or, on alla quérir pour la cérémonie Riwall, le maître des sonneurs.