‹ Riwall le SonneurChapitre 2 sur 3 · Où Riwall se révèle excellent cavalier, mauvais mangeur et piètre buveur

Où Riwall se révèle excellent cavalier, mauvais mangeur et piètre buveur

Lorsque Riwall, arrivé à bon port à la Métairie, eut humé complaisamraent le fumet des tripes et l’odeur du « chufere » (hydromel), il renifla avec force et, traduisant l’allégresse de ses muqueuses, il envoya une grosse bourrade dans le dos de son compère-bombarde. Ce compère répondait au nom prédestiné et éminemment flatteur de Torr-Rëor, sans doute parce qu’il ne soufflait jamais mot, se contentant de grogner à l’occasion. Torr-Rëor donc, répondit au témoignage d’amitié de Riwall par une rauque articulation ayant des rapports très rapprochés avec le cri de joie du cochon qu’on égorge. Puis il se passa la langue sur les lèvres, à la façon des bœufs, ce qui était de sa part une grande démonstration de haute satisfaction.

Il y avait, en effet, de quoi réjouir nos deux amis. Quarante cuisinières en tablier blanc, rôdaient affairées et crasseuses entre d’interminables rangées d’énormes marmites. Mac’harit-ar-Véridi avait voulu bien faire les choses ! On avait abattu pour la circonstance vingt moutons, vingt bœufs et autant de vaches, au hasard du choix, sans préférence marquée pour les bêtes neurasthéniques. Toutes les commères de la contrée, pouvant prétendre manier la louche et la fourchette de buis, avaient été mandées d’urgence, afin de préparer le banquet de noce. Il y avait là, outre de notables cordons bleus, Kéginerezed a vrud, toutes les mauvaises langues de la région, ayant ainsi indiscutable moyen de déployer leurs talents réciproques et occasion unique de racoler d’ineptes racontars à colporter durant six mois. Autrement dit, en langage vulgaire, toutes ces dondons avaient du pain sur la planche.

Ah ! je vous prie de croire, mes chers lecteurs, que les marmites en ouïrent de belles ! Elles en eussent pâli, les pauvres, si cela avait été possible, et c’est miracle que les sauces ne tournèrent pas. Mari Beg-Arok et Channed Pikouz s’en trouvèrent à court de salive dès la deuxième heure. Elles remplacèrent la sécrétion de leurs glandes taries par le sang de la pomme, juste compensation d’une perte remédiable. Et Riwall, à grand renfort d’épithètes et de jurons, finit par convaincre Torr-Rëor de la mauvaise foi et de la méchanceté féminines. Torr-Rëor, écœuré de tant de duplicité étalée, grogna.

Àcette noce mémorable, il y avait douze cents invités. Autant dire, qu’à part les lutins et les korrigans, tenus à l’écart des ébats diurnes, toute la montagne était conviée au festin. Et tout l’Arré certes, en bonne courtoisie et selon les principes inviolables d’une immuable galanterie, ne manquerait pas d’accourir. Tous ceux qui pouvaient se traîner d’une façon et de l’autre, et tous ceux qui pouvaient se faire traîner, depuis les enfants ne se mouchant point encore jusqu’aux tontons se mouchant de la main, arriveraient au bon moment, pleins de courage et de bonne volonté, c’est-à-dire pourvus d’une soif et d’une faim de bonne envergure (passez-moi l’expression !). En attendant, on avait creusé dans un champ en friche de profonds sillons dont les rebords accolés serviraient de tables. Dans le courtil transformé en cuisine, les feux flambaient sec, les marmites et les chaudrons fumaient. Dans le hourvari continuel des allées et venues, on percevait le bourdonnement des commères.

On avait fait toilette, ce jour-là, à la Métairie. Naïk, la mignonne pen-herez aux cheveux d’or était radieuse et elle ne cessait point de remercier le ciel de son bonheur. Elle avait revêtu de magnifiques atours, mis son double collier d’or et sa fine cornette blanche la coiffait adorablement. Quelques mèches blondes rebelles musaient sur sa nuque divine. Elle avait taille si menue sous son corsage de velours perlé et si fière allure dans sa jupe svelte qu’on eût dit quelque gracieuse fée des forêts du Huelgoat. Ses souliers à boucles d’argent frémissaient d’une imperceptible impatience. Telle, on l’aurait abordée comme la princesse Mariollon, avec le refrain connu :

Peuz ket gwelet evit an de,
Eur c’hi gwen o vonet aze.
Eur c’hi ru,
Eur c’hi ru,
Eur c’hi gwen,
Prinsez Mariollon, Mariollen !

Quant à Kaou-Bihan, bornons-nous à dire qu’il ne désirait plus rien et que, le cas échéant, il n’eût pas échangé sa place contre celle de saint Pierre en personne. Toute la famille de Kaou-Bihan, et cela se comprend, était sur les lieux. Nous avons déjà dit que Kaou était l’aîné d’une nombreuse et pauvre famille. Quand nous disons nombreuse, nos lecteurs nous pardonneront de ne point préciser. À vrai dire, nous ne le pourrions pas, pour la bonne raison que Kaou-Vraz, le chef débonnaire de cette prolifique lignée, n’avait jamais su exactement s’il avait droit de paternité sur seize ou dix-sept enfants, n’ayant jamais compté ceux-ci, se contentant de les chérir en bloc et de les corriger un à un, lorsque besoin était.

Lorsque le cortège se forma pour se rendre à Berrien où se devait faire le mariage, les chevaux furent amenés dûment sellés et décorés de rubans et de fanfreluches multicolores. En tête, se plaça Kaou-Bihan, l’heureux mortel qui prit Naïk en croupe. Puis, garçons et filles d’honneur, à deux par monture, s’installèrent. Le cavalier tenait l’étrier à sa doulce et la hissait sur sa « torchen ». De ce fait, cent chevaux hennissant et piaffant, furent équipés. Seulement, lorsqu’on voulut se mettre en route, le biniou et la bombarde manquaient à l’appel. Gros émoi parmi le personnel des cuisines et gros remous dans la cavalcade. On finit par découvrir les deux délinquants, se faisant des politesses et buvant à leurs santés respectives entre deux tonneaux de « chufere ». Ils étaient légèrement ivres et émus. Riwall courut à son biniou. Torr-Rëor enleva sa bombarde du plus profond de son « chupen » avec un soupir du plus profond de son cœur. Après quoi, nos deux compères se mirent en quête d’un cheval. Las ! il ne restait plus qu’un malheureux bidet blanc, borgne et boiteux et qui aurait pu se prétendre cousin germain de l’« inkane », de Gradlon. Force fut à nos deux compères d’enfourcher ce vénérable coursier qui n’avait plus de crinière et dont la queue, pareille à un balai de crin, se soulevait immodérément avec un petit bruit ironique dont seuls les bidets bretons avaient le secret. Riwall le sonneur se grattait l’oreille, et toutes les fois que son cheval… saluait, il gémissait de honte, d’autant plus que les gars du cortège l’accablaient de quolibets.

— Oh ! le beau chevalier, sur sa blanche hacquenée, lui criait-on. Où donc vous en allez-vous, messire, avec votre gente damoiselle ? Ne craignez-vous point pour votre palefroi ?

Sur ce, le palefroi, sans plus de souci des formes, répondait du tac au tac par une savante pétarade, tandis que la « damoiselle », en l’occurrence, le digne Torr-Rëor, le bombarde, maugréait de rage. Mais l’« inkane » boiteux avait bon œil et bon pas. À mesure qu’il marchait, son allure se régularisait.

— Sell-ta, murmura Riwall, voilà ce « kamus » qui se réveille. Quelle farce si on arrivait avant les autres à Berrien. Attention, Torr-Rëor, on va leur jouer un air.

Torr-Rëor s’aboucha avec sa bombarde. Riwall attaqua son biniou. On descendait à ce moment Roz-an-Hospittal, par delà Kerberon, et l’on entrait au bourg de La Feuillée. Ah ! mes enfants, si vous aviez vu cela ! Aux cris stridents poussés par le biniou en prélude, les chevaux épouvantés partirent dans un galop d’enfer, traversèrent La Feuillée en trombe, talonnés par le bidet blanc et poursuivis par le biniou vengeur de Riwall. Torr-Rëor avait pris son partenaire à bras-le-corps et, retrouvant l’usage de la parole, il suppliait : Assez, assez ! Trowalc’h ! trowalch !… Mais le biniou stridait, ronflait, hurlait, riait, sifflait. « Assez ! », hurlait-on dans le cortège en délire. Les filles criaient de terreur. Berrien fut bientôt en vue. Alors, Riwall talonna son coursier et celui-ci, s’élançant de plus belle, dépassa un à un les autres chevaux blancs d’écume. Au passage, le palefroi salua immodestement d’une triple salve, Kaou-Bihan, l’heureux mortel, et Naïk aux cheveux d’or. Comme on le voit, le fougueux bidet avait le triomphe bruyant !

L’inkane vainqueur, s’arrêta, naseaux en feu, contre le portail de l’église. Torr-Rëor, blême d’épouvante, mâchonnait ses patenôtres. Mais quand la noce calmée déboucha du chemin, biniou et bombarde jouant avec entrain un air de gavotte irrésistible, donnèrent l’aubade…

Le retour s’effectua sans incident remarquable. Toutefois, le noble bidet dévala la pente de la Métairie à toute allure, sauta le talus bas au moulkleun, derrière lequel se faisaient les préparatifs du festin, se débarrassa sans ménagement aucun de Torr-Rëor qui chut dans les tripes, renversa trois chaudrons et six commères et s’arrêta le nez dans l’étang seigneurial.

L’on se souviendra longtemps, dans la montagne, de Riwal le Sonneur et de la noce endiablée !

Le banquet fut magnifique et pantagruélique. Riwall buvait, bâfrait inlassablement, et Torr-Rëor l’imitait de son mieux. Il avait une main au plat et l’autre à la bouche, ou plutôt la dextre en route quand la gauche retournait. Riwall aimait le « chufere ». Il ne le disait pas, mais il le prouvait. Il adorait le fars. Il n’avait nul besoin de le dire, on s’en apercevait. Ceux qui faisaient pitance commune avec lui s’en mordaient les pouces. À part Torr-Rëor qui était diligent et expéditif, les autres invités ne pouvaient mettre les bouchées doubles. Il s’en fallait de beaucoup, Riwall engloutissait les mets. On s’attendait à le voir éclater. Il ne s’arrêtait d’empiffrer que pour lever l’écuelle de cidre à hauteur raisonnable. Les servantes qui l’approvisionnaient, elles, n’étaient pas à la noce, c’est bien le cas de le dire. Nos deux compères avaient l’appétit insatiable. Je gage fort, s’il se trouvait dix douzaines de lurons pareils parmi les invités qu’il ne dut pas y avoir abondance de « restachou » et que les pauvres hères accourus par légions ne s’en pourléchèrent point les babines. Toujours est-il qu’enfin repu, Riwall déclara les tripes détestables et le fars franchement mauvais. Pourtant, de par sa panse pleine, il inclinait à l’indulgence. À la fin du repas, il daigna clamer de spirituelles « rimoustademou », des « diskouriou » fleuris, moins cependant que son plastron blanc où la sauce gluante avait tracé de luisantes guirlandes.

Juché sur un tonneau percé, rafistolé pour la circonstance, Riwall enfla son biniou. Il se sentait en force et pour cause ! Plus bas d’un étage, Torr-Rëor caressait sa bombarde. Et hardi les gars ! tro d’an dro ! La gavotte se forma. Du pied, Riwall battait la mesure, tandis qu’en cadence les talons ferrés claquaient sur le sol battu de l’aire. Hardi les gars ! C’est Riwall, le maître des sonneurs, qui vous conduit et jamais il n’a failli à sa réputation. Jamais danseurs ne lui tinrent tête. Oncques il ne fut à court d’haleine. Les joues rondes ne crient point grâce et ses doigts agiles ne se fatiguent pas.

Birvi, birvi, birviken,
Deuz Riwall na harzo den.
Birvi, birviken !

Tro d’an dro ! Pendant deux heures, le biniou joua sans défaillance aucune, sans « bal » ni contredanse. Torr-Rëor commençait à se sentir chaud aux tempes et soudain, il laissa tomber ses bras et sa bombarde. Riwall cligna de l’œil et aviva le ton. Alors, n’en pouvant plus, les danseurs s’arrêtèrent. Triomphant, Riwall, le maître des sonneurs, se dressa de toute sa hauteur et il clama :

— Hé quoi ? Ça ne va plus ? Voulez-vous que je change d’air ? Non ? vous ne pouvez plus ? pas même un petit « jabadao » ! Allons, bas les « chupennou » et je recommence !

Mais personne ne mit bas la veste. Alors, Riwall se commanda une nouvelle cruche de « chufere », puis il cracha d’un air méprisant sur le chapeau de Torr-Rëor. Après quoi, il se remit à jouer.

Birvi, birvi, birviken
Deuz Riwall na harzo den !

Nous allons voir bientôt que ce coq chanta trop haut victoire !

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