Riwall dans la fosse aux loups
En quittant la Métairie, Riwall le Sonneur, nanti de deux beaux écus, juste rétribution de ses loyaux services, fit des adieux touchants à son ami occasionnel, le digne et honorable Torr-Rëor, qu’il talocha avec effusion. Puis il prit cordialement congé de Mac’harit, la vénérable maîtresse du logis, et des nouveaux mariés, hébétés de bonheur et béats d’amour. Ayant ainsi sacrifié à la courtoisie, Riwall, non sans un gros soupir, s’éloigna du village que d’un détour, il contempla, écrasé dans le repli sombre du Tar-Roz. Une petite émotion lui pinçait le cœur. En se remémorant ces trois jours de bombance fraternellement partagée en compagnie du compère Torr-Rëor, il se jura d’en garder fidèle souvenance. Un goût tenace de fars lui collait au palais et l’odeur persistante du « chufere » s’insinuait sournoisement dans ses narines.
Riwall le Sonneur avait du regret au cœur, ce regret vague, incompréhensible, illégitime aussi sans doute, de ce regret que les soirs lamentables d’hiver, on voit courir dans les nuages blafards. Les lendemains de fête sont de mornes jours de triste réveil, où l’on perçoit distinctement la chute exécrable du rêve à la fange de la réalité, à la misère quotidienne. Et Riwall, du regard, poursuivait dans les nuées mystérieuses la randonnée des chimères, quelque chose qui ressemblait à du désenchantement. Pour un peu, il aurait pleuré, lui, Riwall le Sonneur ! et quand si gai compère tombe dans la mélancolie, pour sûr, il y a de l’insolite dans les airs inquiets. Son biniou écrasé dormant sur son cœur, l’homme, au soir tombant, comme un manteau de deuil sur l’échine désolée de l’Arré, prenait le chemin du retour.
Riwall le Sonneur était pensif.
L’hiver trônait sur la montagne. Le vent endiablé sifflait dans les landes austères dont la tristesse infinie mettait des frissons de mort dans les touffes pressées des bruyères râpées et craquantes. Sa plainte s’enflait démesurément et faisait crépiter les massifs d’ajoncs séchés dont les troncs rugueux et lépreux s’entrechoquaient, s’embrassaient en crissant avec un bruit sinistre et cocasse comme le rire d’un damné. Un instant, la bourrasque se calmait. On l’entendait filer au loin. Dans les rangs mi-fauchés des fougères rouges, son haleine, comme une houle bondissait en grésillant. La nuit glaciale au baiser souvent mortel descendait silencieusement sur l’Arré fiévreux. Des roitelets téméraires dans leurs secrets abris de mousse sèche, piaillaient. De loin en loin, la voix glapissante d’un loup appelait les ténèbres.
Riwall grimpa le raidillon de Roz-dû, puis il prit à travers les landes interminables. Il faisait presque noir. Une chaumine fumait à la Croix-Cassée. Le long des bas talus de pierraille et de glaise, des genêts inquiétants et dégingandés se balançaient et leurs profils se dressaient comme des spectres désordonnés livrés au sabbat. Riwall descendit les contreforts de l’Arré et s’engagea dans le ravin où l’Elorn glousse, surprise de se trouver si claire et si pimpante dans ce paysage lugubre. Un pauvre village de miséreux, écroulé derrière un fantomatique bois de pins rabougris, Roudouderc’h, y semblait condenser toute la tristesse du monde. Sur la droite, les carrières d’ardoises de Commana, avec leurs saillies bizarres et menaçantes paraissaient être des repaires de bandits ou des cavernes de fauves. Et toujours, ce maudit vent d’enfer, rageur, brûlant, vindicatif, qui descend en trombe de l’Ouest, gronde dans le vallon et tourbillonne avec les âmes en peine dans le marais fameux du « Yun-an-Tremp ». Formant arrière-plan contre la colline, un taillis inextricable, Koat Dengoat, farfouillis d’épines et de ronces, penche quelques modestes arbustes vers l’Elorn élargie. Moi-même, j’ai vu et parcouru ces lieux où, continuellement il semble qu’un désespoir muet se crispe. Je les ai contemplés, par un riant soleil d’été et j’en ai remporté une impression si pénible, qu’aujourd’hui, au coin de mon feu violet de tourbe, j’en ai toujours froid dans le dos. Dans le silence pesant sur Koat Dengoat, on ne percevait que le glouglou du ruisseau et je m’attendais à voir surgir des fourrés gigantesques où croît l’airelle, les hommes chevelus de l’époque préhistorique…
Dans la nuit sombre, Riwall le Sonneur ne rêvait plus. Quoique il connût à merveille « Yun an Tremp » et ses abords fangeux, il se méfiait du terrain, craignant la traîtrise toujours possible des tourbières glauques. Du bout du sabot, aux endroits difficiles ou suspects, il tâtonnait, fichant rudement son pen-baz dans le sol. Prudemment, il enjambait les rigoles profondes où barbottent les vanneaux intrépides. Riwall aux aguets tendait l’oreille. Les bruits lui étaient familiers : le chuchotement cristallin de l’eau qui court et le frôlement du saule nain sur l’onde ténébreuse des mares. Riwall gagnait le terrain ferme, prit un sentier, lorsque soudain son pied buta. Il chercha en vain à se retenir, ouvrit les mains, tendit les bras. D’un bloc, il culbuta…
Riwall se releva sans trop de mal et ayant constaté qu’aucun de ses membres ne manquait à l’appel, il chercha son couvre-chef, autour de lui. Soudain, il poussa un cri. À quatre pas de lui, deux ronds lumineux trouaient l’obscurité et ces deux ronds bougeaient, vivaient. Il entendait aussi un souffle rauque. « Guillou ! », murmura Riwall effrayé. Alors, une pensée atroce lui vint et dans son affolement, il appela au secours de toute la force de ses poumons. Le loup recula en grognant. Riwall le Sonneur, les bras collés au corps, désespérément, ferma les yeux. « Je suis dans la fosse aux loups… avec le loup », se répétait-il. Peu à peu, il se calma et ouvrit l’œil. Les deux yeux allumés, étranges le fixaient. Riwall se baissa, chercha son pen-baz, mais en vain. Le fauve qui épiait ses gestes se mit à grogner et s’approcha. Le sonneur crut sa dernière heure venue. La sueur lui collait ses longs cheveux à la nuque. La main erra dans la ceinture de son « bragou-braz ». Les doigts glissèrent sur les écus ironiques, mais l’énorme couteau manquait dans sa gaine. Riwall était perdu. Armé de sa lame, il aurait pu se défendre. Maintenant, il ne fallait pas y songer. Quant à sortir de la trappe, impossible ! Les parois, hautes de plus de trois mètres, taillées dans l’argile étaient rigoureusement perpendiculaires. En creusant ces fosses, les paysans entendaient prendre le loup et ne point le laisser partir. Riwall attendit, désespéré. Mais compère Guillou n’osait trop l’aborder. Riwall n’ayant rien de mieux à faire, marmottait éperdument ses prières et de toute son âme, il appelait à son secours son vénéré patron Sant-Riwall dont le petit sanctuaire, à une lieue de là, dormait paisible dans le minuscule « Ker » des bergers. Du temps passait et le loup, enhardi, s’approcha du captif avec l’intention évidente de le flairer, mais non de le mordre, car il ne ricana point. L’homme crispé, épiait, les nerfs tendus, les yeux de feu qui, insensiblement, venaient sur lui. Il percevait l’haleine sauvage de la bête. Quand il jugea le loup à bonne distance, Riwall lui décocha sous le museau un formidable coup de sabot. Il y eut un bruit exaspérant de mâchoires qui s’entrechoquent. L’animal hurla sur ses dents mises à l’épreuve. Les « boutou » de Riwall étaient cloutés et ses jambes solides. Le sonneur avait repris courage. Sa bonne humeur et sa gaîté lui revenaient de ce premier choc et de cette première victoire.
— Eh bien ! Guillou, gouailla-t-il, que dis-tu de ces « errhez » ? Ce denier à Dieu te convient-il ? C’est ça, grogne toujours. Si tu veux le règlement définitif, de suite, je suis à ta disposition pour le paiement !
Le loup accroupi haletait et ne semblait guère belliqueux. Se souvenant soudain de son biniou, Riwall se mit en mesure de lui jouer une sérénade puisque de tout temps, la musique adoucit les mœurs. Et tel, jadis, Merlin l’Enchanteur, pris au piège à Brocéliande, narguait le sort et la malchance, Riwall le Sonneur chanta :
O kanomp breman drin drin drin,
Tapet eo Merlik me sonj din,
O kanomp breman deiz ha noz,
Eman Merlik ’ nen eur plas kloz.
Surpris, le loup hurla à la mort. La musique se fit tendre et douce ; alors, il se tut. De toutes ses oreilles, il écoutait la mélodie et, confusément, son cœur de bête était remué par la chaleur des notes, vibrait obscurément à l’envolée de la magique mélopée. Les yeux mi-clos, il se coucha, au fond du trou, son museau endolori sur ses pattes, et Riwall le dompteur, le croyait subjugué par son biniou ensorceleur.
Va mamm-goz a lare d’in-me ;
Diwall demeuz ar forez-se !
Meus-me da ziwall euz netra
Met euz eur plac’h a drivac’h vla.
Le biniou se tut… La magie envolée le loup redevenu loup et plus loup que jamais, furieux peut-être de s’être laissé attendrir, se releva et avança sur Riwall. Celui-ci vit la bévue qu’il venait de faire. Il aurait mieux valu pour lui, casser son biniou. Maintenant, il lui fallait sonner, et sonner sans relâche ou les dents acérées allaient l’occire sans délai. Alors, il joua, joua, à en perdre l’haleine, et tandis qu’il jouait, le loup reculait, mais aussitôt qu’il cessait, l’animal revenait à l’attaque. Riwall enflait ses joues. Il clama tout son répertoire : airs de danse, jabadao, pache-pi, jibidi, tous les contre-pas de l’Arré. Et, lorsqu’un instant, il s’arrêtait pour souffler, le loup s’apprêtait à bondir en grognant. De longues heures s’écoulèrent ainsi depuis sa chute. Il n’avait plus qu’un espoir, tenir jusqu’au jour, être entendu par les montagnards. Quand il eut dévidé tous ses airs connus, il improvisa un morceau de circonstance sur son propre malheur :
Riwall zo en toull ar bleiz
Birviken, birviken,
Riwall zo en toull ar bleiz
Biken na welo an deiz.
De grosses larmes lui coulaient le long des joues. Il était las, las, et bientôt ses bras vaincus tomberaient. Alors, il n’aurait plus qu’à s’étendre pour mourir et le loup le mangerait (il n’avait pas ouï parler de la chèvre de M. Seguin, et pour cause, le pôvre !). Comme elle était déjà loin, la noce mirifique de Naïk aux cheveux d’or ! Et le bombarde Torr-Rëor, que dirait-il, en apprenant la fatale nouvelle ? Kénavo, chaumière aimée, parents, amis ! L’âme de Riwall gémissait dans la voix du biniou, pleurait les deux jours révolus.
Riwall zo en toull ar bleiz,
Birviken na welo an deiz.
Adieu l’enchantement des pardons enrubannés de Cornouaille ! adieu, la douceur des assemblées par les soirs enivrants de mai ! Ah ! que la vie est belle et que le rire des coquettes filles est clair aux jours de « marradek ». Oh ! la tendresse mouillée des bosquets au printemps embaumé de fleurs, plein d’abeilles et de merles en délire ! Quiétude heureuse des longues veillées, flip adorable, festins plantureux, Riwall le Sonneur vous quitterait-il à jamais ?
Et Riwall le Sonneur, en larmes, des larmes silencieuses et lourdes, chantait dans son biniou sa vie et sa mort.
Birvi, birviken !
Àl’aube blanche, les paysans de Roudouderc’h ayant entendu l’appel du prisonnier, accoururent. Riwall venait de s’évanouir et le loup interdit le flairait. Le fauve abattu, on sortit le sonneur de la trappe. Son visage blême était souillé de glaise et une mousse rougeâtre ensanglantait ses lèvres minces.
Un épervier matinal planait en criant sur la fosse aux loups.
· · ·
Trois jours après, on portait en terre le corps de Riwall le Sonneur.