IV.
LA RENOMMÉE SOUDAINE. -- DÉPART POUR ÉDIMBOURG.
Cependant, le volume de Kilmarnock avait un succès prodigieux. Il s'était enlevé si vite qu'il n'en était pas resté un exemplaire pour la pauvre ferme de Mossgiel, et que la mère, les frères et les soeurs de Burns n'eurent ses oeuvres imprimées que dans l'édition d'Édimbourg[348]. La renommée de l'humble volume de Kilmarnock grandissait et, dépassant les limites de l'Ayrshire, se répandait à travers le pays entier. On se prêtait ces poèmes étonnants; de tous côtés, on les récitait, on les chantait. Les gens du peuple, les paysans, avaient pour la première fois un grand poète qui rendait, dans leur propre langue, leurs propres sentiments. C'était un enthousiasme presque incroyable et tel qu'on aime à le laisser exprimer par ceux qui l'ont connu. «La fille de ferme chantait ses chansons, dit Allan Cunningham, le laboureur et les bergers répétaient ses poésies, tandis que les vieux et les prudents citaient ses vers dans la conversation, heureux de trouver que des choses de fantaisie pouvaient être rendues utiles. Mon père qui aimait la poésie emprunta le volume à un clergyman caméronien qui, en le lui prêtant, y ajouta ce remarquable conseil: «Ne le laissez pas sur le chemin des enfants, John, de peur de les attraper comme j'ai attrapé les miens, à le lire le jour du Sabbath.[349]» Robert Heron raconte que, dans le Kirkcudbrightshire où il était alors, il est presque impossible d'exprimer avec quelle admiration fervente et quelles délices ces poèmes furent reçus. Jeunes et vieux étaient également ravis, agités et transportés. Lui-même obtint le livre un soir, et ne dormit point qu'il ne l'eût achevé. «Même les garçons de charrue et les servantes auraient été heureux de donner les gages qu'ils gagnaient très durement et dont ils avaient besoin pour acheter leurs vêtements, s'ils avaient pu se procurer les oeuvres de Burns[350].» La contrée entière résonnait de son nom. Et ce n'étaient pas seulement les paysans; les gens cultivés et instruits étaient également saisis par cette contagion d'admiration pour l'homme et la langue. La plupart d'entre eux, sans doute, commençaient avec la méfiance de Walker et passaient par les même phases que lui, pour arriver à la même admiration:
[Note 348: Scott Douglas, tome IV, p. 139.]
[Note 349: Allan Cunningham, Life of Burns, p. 86.]
[Note 350: Robert Heron, Life of Burns, p. 433.]
«Je classais le laboureur poétique avec les filles de ferme et les batteurs en grange poétiques de l'Angleterre, pour les productions de qui je n'avais pas une violente admiration. Ainsi préparé, les poèmes furent mis entre mes mains, et avant d'avoir achevé une page, j'éprouvai des émotions de surprise et de plaisir dont je n'avais jamais eu conscience auparavant. Le langage que j'avais commencé à dédaigner, comme bon seulement pour les conversations vulgaires, semblait transformé par le charme du génie et être devenu le langage propre de la poésie. Il exprimait toutes les idées avec une brièveté et une force, il se pliait à tous les sujets avec une souplesse qui manquent parfois aux langages les plus parfaits. À chaque page, on voyait l'empreinte du génie. Tout était touché par une main d'une dextérité si étonnante qu'elle semblait remplir ses fonctions les plus faciles et les plus familières, quand elle accomplissait ce que toute autre aurait tenté en vain. Je ne quittai pas le volume avant de l'avoir achevé, et je ne puis pas me rappeler de moments qui aient passé plus rapidement que les heures où je fus ainsi occupé. Un désir de voir l'homme qui avait le pouvoir de produire de tels effets succéda naturellement[351]».
[Note 351: Walker. Life of Burns, p. LXVIII.]
Tous étaient ainsi gagnés, séduits, enveloppés par ce charme qui courait le pays; il semblait que c'en fût véritablement un. Une vieille dame des environs, descendante de Vallace, Mrs Dunlop, venait d'être affligée d'une longue et cruelle maladie qui l'avait réduite à un état d'assombrissement et de découragement. Un volume des poèmes fut laissé sur sa table par un de ses amis. Elle l'ouvrit et tomba sur le Samedi soir du Villageois. Elle le lut avec la plus grande surprise et le plus grand plaisir. «La description des simples villageois opéra sur son esprit comme le charme d'un puissant exorciste, chassa le démon ennui et la rendit à son harmonie et à sa bonne humeur ordinaires». Mrs Dunlop envoya aussitôt un messager à Mossgiel, qui était à une distance de 15 à 16 milles, avec une lettre flatteuse pour Burns, lui demandant de lui envoyer une demi-douzaine de ses exemplaires et de lui faire le plaisir de venir la voir à Dunlop-House, aussitôt qu'il le pourrait. Ce fut le commencement d'une amitié et d'une correspondance qui ne finirent qu'avec la vie du poète. Le dernier emploi qu'il ait fait de sa plume fut une lettre à Mrs Dunlop, quelques jours avant sa mort[352].
[Note 352: Gilbert's Narrative.--R. Chambers, tom. I, p. 839.]
Les avances les plus flatteuses lui venaient de tous côtés et des hommes les plus éminents. Dugald Stewart, le célèbre professeur de philosophie à l'Université d'Édimbourg et un des hommes les plus accomplis de son temps, qui passait ses vacances dans la villa de Catrine, sur les bords de l'Ayr, pria le Dr Mackenzie, le docteur de Mauchline, un de ses amis, de lui amener le poète à dîner. Celui-ci y rencontra Lord Daer, jeune noble de grande espérance, qui revenait de France où il avait été lié avec quelques-uns des hommes qui jouèrent un peu plus tard un rôle dans la Révolution Française, entre autres Condorcet[353]. C'était la première fois que Burns se trouvait avec un représentant de l'aristocratie; il a laissé ses impressions de cette entrevue, dans une pièce curieuse où l'on sent, sous la bonne humeur et la satisfaction, ce qu'il y avait d'ombrageux dans ses rapports avec les personnes d'une position sociale supérieure à la sienne.
[Note 353: R. Chambers, tom. I, p. 329.]
Oh! où est le pouvoir magique de Hogarth Pour montrer les regards étonnés de Messire le Poète, Et comment il ouvrait les yeux et balbutiait, Quand effaré, comme conduit à la bride, Et piétinant lourdement sur ses jambes de laboureur Il s'embarrassa dans le salon?
Je gagnai, de côté, un coin, un abri, Et vers sa seigneurie glissai un regard, Comme vers un prodige effrayant; Sauf le bon sens, la jovialité, Et (ce qui me surprit) la modestie, Je ne remarquai rien d'extraordinaire.
Je guettais les symptômes des grands, L'orgueil du sang, la pompe seigneuriale, L'assurance arrogante; Du diable s'il avait de la fierté; Ni vanité, ni orgueil--à ce que je pus voir, Pas plus qu'un honnête laboureur[354].
[Note 354: Lines on meeting with lord Daer.]
Burns, on le voit, était sorti enchanté de sa rencontre. On aime à se figurer cette première introduction de Burns dans une société qu'il ne connaissait pas, et on se représente ce dîner qui fournirait un tableau à un Meissonier anglais: le médecin intelligent et instruit, le jeune noble libéral, la douce et calme figure du vénérable D. Stewart, et ce poète paysan, un peu gauche, cependant le plus grand de tous. Dugald Stewart a laissé de son côté l'impression que lui fit cette première rencontre; elle était, elle aussi, excellente.
«Ses manières étaient alors, comme elles continuèrent toujours de l'être ensuite, simples, viriles et indépendantes. Elles exprimaient la conscience de son génie et de sa valeur, mais sans rien qui indiquât la forfanterie, l'arrogance ou la vanité. Il prenait sa part dans la conversation; mais pas plus qu'il ne lui appartenait et écoutait avec une attention et une déférence visibles, quand il s'agissait de sujets sur lesquels son éducation le privait de moyens d'information. S'il y avait eu un peu plus de douceur et d'accommodement dans son caractère, il aurait encore été, je le pense, plus intéressant. Mais il avait été accoutumé à faire la loi dans le cercle de ses connaissances ordinaires, et sa crainte de tout ce qui approchait de la bassesse et de la servilité rendait sa manière d'être un peu décidée et dure. Rien peut-être n'était plus remarquable, parmi ses divers talents, que l'aisance, la précision et l'originalité de son langage, quand il parlait en compagnie. Cela était d'autant plus remarquable qu'il visait à la pureté dans son tour d'expression, et évitait, avec plus de souci que la plupart des Écossais, les particularités de la phraséologie écossaise[355].»
[Note 355: Dugald Stewart's Letter respecting Burns, donnée par Currie, p. 33.]
Sa position toutefois restait toujours indécise et comme en suspens. Il ne prenait plus guère part aux travaux de la ferme. Cependant il fit la moisson, qui fut cette année-là tardive. Quelques-uns de ses amis, Gavin Hamilton, Aiken, Ballantine, désolés de laisser partir, pour des climats meurtriers et un avenir incertain, l'homme dont ils étaient fiers et qu'ils aimaient, s'occupèrent de lui trouver une situation qui pût lui permettre de rester en Écosse et cherchaient à lui obtenir une place dans l'Excise[356]. Lui-même tantôt désirait, tantôt semblait redouter que leurs démarches réussissent. La pensée de ses enfants le retenait; d'autres considérations assez mystérieuses et qu'on ne peut guère rattacher qu'à l'épisode de Mary Campbell, semblaient le pousser hors du pays. La lettre suivante expose la situation d'esprit dans laquelle il se trouvait alors:
[Note 356: R. Chambers, t. I, p. 313.]
«J'ai ressenti en moi toutes sortes de fluctuations et de mouvements en ce qui concerne l'Excise. Il y a beaucoup de motifs qui plaident fortement contre: l'incertitude d'obtenir bientôt une place, les conséquences de mes folies qui peuvent rendre mon séjour ici impraticable... Toutes ces raisons m'engagent à aller à l'étranger, et contre toutes ces raisons, je n'ai qu'une réponse: les sentiments d'un père. Ceci, dans l'humeur où je me trouve à présent, fait contrepoids à tout ce qui peut être dans l'autre côté de la balance...
Vous pouvez peut-être croire que c'est une fantaisie extravagante, mais c'est un sentiment qui m'atteint au coeur. Bien que sceptique sur plusieurs points de la foi ordinaire, je pense cependant avoir toutes les preuves qu'il existe d'une vie par delà les limites étroites de notre existence présente. S'il en est ainsi, comment en présence de cet Être redoutable, auteur de l'existence, comment affronterai-je les reproches des êtres qui sont vis-à-vis de moi dans la chère relation d'enfants, et que j'aurais abandonnés dans l'innocence souriante de leur faible enfance! Ô toi, Pouvoir inconnu, toi Dieu tout puissant, qui as allumé la raison dans mon sein et m'as donné le bienfait de l'immortalité, j'ai fréquemment dévié de cet ordre et de cette régularité qui sont nécessaires à la perfection de tes oeuvres, cependant tu ne m'as jamais quitté ni délaissé....
«Depuis que j'ai écrit la page précédente, j'ai vu l'orage du malheur s'épaissir au-dessus de ma tête dévouée à la folie. Si vous réussissez, ô mon ami, mon bienfaiteur, dans vos démarches pour moi, peut-être me sera-t-il impossible de recueillir le fruit de vos efforts. Ce que j'ai écrit dans les pages précédentes est la ferme teneur de ma résolution; mais si des circonstances ennemies m'empêchaient d'accepter votre offre bienveillante, on si l'accepter menaçait de m'attirer de nouvelles misères....[357]»
[Note 357: To Robert Aiken, 8th October 1786.]
La lettre coupée, inachevée, trahissait l'état d'incertitude et d'émotion douloureuse où il se trouvait alors. Le temps passait sans qu'il prît de résolution et sans que la pensée du départ quittât son esprit.
· · ·
Il se produisit alors un événement qui l'en chassa définitivement et eut sur sa destinée future une importance décisive. Il l'a rappelé lui-même en ces termes:
«J'avais fait mon dernier adieu à quelques amis; ma malle était sur le chemin de Greenock; j'avais composé une chanson La Nuit ténébreuse s'épaissit rapidement, qui devait être le dernier effort de ma muse en Calédonie, quand une lettre du Dr Blacklock à un de mes amis renversa tous mes projets, en éveillant mon ambition poétique. Le docteur appartenait à une classe de critiques dont je n'aurais pas osé espérer l'approbation. Son idée que je rencontrerais des encouragements pour une seconde édition m'enflamma tellement que je partis aussitôt pour Édimbourg, sans une seule connaissance dans la ville et sans une seule lettre de recommandation[358].»
[Note 358: Autobiographical Letter to Dr Moore.]
Les choses ne se passèrent pas tout à fait aussi simplement que Burns le raconte à distance et dans une lettre où les événements de sa vie devaient être ramassés en quelques mots. Même ce départ pour Édimbourg ne fut pas sans ses incertitudes et ses difficultés. Tout ce passage de la vie de Burns est encore intéressant à suivre de près.
À quelques milles de Mossgiel se trouve la paroisse de Loudon, dont le ministre était alors le Rév. George Lawrie. C'était un homme de culture et de goût littéraires. Il avait des relations dans la société intellectuelle d'Édimbourg. C'était un ami de Blair et de Robertson. Par une rencontre assez curieuse, il avait été l'intermédiaire par lequel les fragments de Macpherson avaient été soumis à Blair, qui avait appelé sur eux l'attention publique. Lawrie avait lu les poèmes de Burns avec la surprise et l'admiration qu'ils causaient à tous ceux entre les mains desquels ils tombaient. Bien qu'il ne connût pas le poète, il les envoya à un de ses amis, le docteur Blacklock, en lui en demandant son avis et en insinuant qu'il pourrait les communiquer à Blair, alors connu comme le premier critique du temps.
C'est une figure vénérable et touchante que celle du Dr Blacklock et qui vaut un crayon d'un instant. Né en 1721, il avait perdu la vue à l'âge de six mois, par suite de la petite vérole, si implacable alors. Son père, un maçon pauvre, avait entrepris d'instruire lui-même du mieux qu'il pouvait son petit aveugle, en lui lisant à ses heures de repos Milton, Spenser, Prior, Pope et Addison. C'est un autre exemple de ces éducations écossaises. L'enfant, élevé dans cette musique de poètes, se mit à faire des vers, qui tombèrent entre les mains d'un brave homme, le Dr Stevenson d'Édimbourg. Celui-ci s'intéressa à lui et lui fournit les moyens de faire ses études à l'Université. Blacklock entra alors dans les ordres et devint un prédicateur de réputation. Mais, à la suite de déboires dus à sa cécité, il s'était retiré à Édimbourg et y tenait une sorte de maison de famille où il recevait quelques élèves choisis. C'était un vieillard très pâle, avec de beaux cheveux blancs; il était d'une douceur et d'une bonté inaltérables. On disait de lui «qu'il n'avait jamais perdu un ami et ne s'était jamais fait un ennemi». Sa bienveillance était continue, elle agissait comme un des modes de sa vitalité. Il avait pris, pour se faire conduire, un petit paysan et lui trouvant de la bonne volonté à apprendre, il lui enseigna le grec, le latin, le français et en fit un homme distingué. «Si on énumérait tous les jeunes gens qu'il a retirés de l'obscurité et mis en état, par l'éducation, de se pousser dans la vie, disait Walker, le catalogue exciterait une surprise très naturelle[359]». Et Heron: «Il n'y a peut-être jamais eu un homme qui pût, avec plus de vérité, être appelé un Ange sur la terre que le Dr Blacklock. Il était candide et innocent comme un enfant, néanmoins doué de la sagacité et de la pénétration d'un homme. Son coeur était une source continuelle de bonté[360]». Cette âme exquise était d'une aménité et d'une gaîté constantes, se réjouissant d'une clarté intérieure. Il vivait entouré du respect et de l'amour de tous. Quand le Dr Johnson avait passé par Édimbourg, il lui avait dit: «Cher Dr Blacklock, je suis heureux de vous voir»; ce qui était un grand honneur. Tel était celui qui venait d'avoir une influence capitale sur la destinée de Burns par quelques-unes de ces paroles, par un de ces actes de bienveillance, qui sortaient de tous les instants de sa vie. Il était de ces hommes autour desquels tombe comme une manne, et près de qui la faim, la fatigue, la douleur, ne peuvent passer sans trouver un réconfort. Ils ne s'en doutent souvent pas; ils n'ont pas même notion d'un effort, d'une volition; ils sont bienfaisants par nature, par exercice de leur façon d'exister[361].
[Note 359: Walker, Life of Burns, p. LX.]
[Note 360: Heron. Life of Burns, p. 433.]
[Note 361: Voir sur le Dr Blacklock la notice dans Biographical Dictionary of Eminent Scotsmen.]
Voici la lettre que le Dr Blacklock écrivait à Mr Lawrie pour le remercier de l'envoi du volume de Burns. Elle est curieuse, dans la première partie, parce qu'elle donne l'impression produite sur lui par cette lecture; et dans la seconde, parce qu'il montre qu'un mois après la publication du volume, on s'en occupait déjà à Édimbourg:
J'aurais dû vous remercier, il y a longtemps, de votre envoi, non seulement parce que c'est un témoignage de votre bon souvenir, mais parce qu'il m'a donné l'occasion de goûter un des plus délicats et peut-être un des plus sincères plaisirs dont l'esprit humain est susceptible. Une quantité d'occupations m'ont empêché d'avancer dans la lecture des Poèmes; à la fin cependant j'ai achevé cette agréable tâche. J'ai vu bien des exemples de la force et de la générosité de la nature s'exerçant sous des désavantages nombreux et formidables; je n'en ai jamais vu d'égal à celui que vous avez eu la bonté de me présenter. Il y a une émotion et une délicatesse dans ses poèmes sérieux, une vérité d'esprit et d'humeur dans ceux qui ont un tour joyeux, qu'on ne peut trop admirer ni trop chaudement louer. Je pense que je ne rouvrirai jamais le livre sans sentir mon étonnement renouvelé et accru. J'aurais voulu exprimer mon approbation en vers, mais, soit par suite du déclin de ma vie ou d'une dépression temporaire de mes esprits, il est maintenant hors de mon pouvoir d'accomplir cette intention.
M. Stewart (Dugald Stewart) professeur de philosophie de notre Université, m'avait déjà lu trois poèmes et je lui avais témoigné le désir qu'il fit inscrire mon nom parmi les souscripteurs; mais si cela a été fait ou non, je n'ai jamais pu le savoir.... Il m'a été rapporté, par un gentleman à qui j'avais montré ces oeuvres et qui en a cherché un exemplaire avec diligence et ardeur, que l'édition tout entière était déjà épuisée. Il serait donc très désirable, pour ce jeune homme, qu'une seconde édition plus nombreuse que la première pût être immédiatement imprimée, car il paraît certain que son mérite intrinsèque et les efforts des amis de l'auteur pourraient lui donner une circulation plus répandue que tout ce qui a été publié en ce genre, à ma souvenance[362].
[Note 362: To Mr George Lawrie V. D. M. Sept. 4, 1786, donnée par Chambers, tom. I, p. 311.]
M. Lawrie fit parvenir cette lettre à Burns. On peut penser si elle fut accueillie avec joie. Toutefois il ne semble pas qu'elle lui ait d'abord suggéré l'idée de se rendre à Édimbourg. Elle ne lui donna que ce qu'elle contenait réellement, la pensée de faire une seconde édition, dans laquelle il mettrait quelques morceaux composés récemment. Il se peut que cette lettre, écrite au commencement de septembre, ait mis quelque temps à arriver jusqu'à Burns. Il alla, vers le commencement d'octobre, trouver son imprimeur de Kilmarnock, pour lui demander s'il voudrait faire une autre édition de 1000 exemplaires. L'imprimeur voulait bien risquer les avances de la composition mais pas du papier. «D'après lui le papier de 1000 copies coûterait environ 25 livres et l'impression environ 15 ou 16; il offre de s'entendre là dessus pour l'impression, si je veux faire les avances pour le papier; mais ceci, vous le savez, est hors de mon pouvoir; aussi adieu l'espérance d'une seconde édition jusqu'à ce que je devienne plus riche! C'est une époque qui, je le pense, arrivera avec le paiement de la dette nationale britannique[363].»
[Note 363: To Robert Aiken, 8th October 1786.]
Cet échec fut une déception pour Burns qui avait peut-être vu, dans une seconde édition, le moyen de reculer ou d'éviter son départ. Son esprit y fut forcément ramené et plus que jamais il se crut sur le point de quitter son pays. En revenant d'une visite qu'il avait faite à Mr Lawrie, probablement pour le remercier, «je composai, dit-il, la dernière chanson que je devais écrire en Calédonie». Son esprit était assombri et la description des circonstances dans lesquelles il avait fait ce suprême adieu est peut-être plus frappante que le poème lui-même: «Il avait pris congé de la famille du Dr Lawrie, après une visite qu'il pensait être la dernière, et pour s'en retourner chez lui, il avait à traverser une vaste étendue de moors solitaires. Son esprit était fortement affecté de quitter pour toujours une scène où il avait goûté tant de plaisirs d'une sociabilité élégante, et attristé par l'aspect sombre de son avenir qui faisait un contraste. L'aspect de la nature était en harmonie avec ses sentiments; c'était un soir sombre et lourd à la fin de l'automne. Le vent s'était levé et sifflait à travers les roseaux et les longues herbes qu'il faisait plier. Les nuages couraient chassés dans le ciel, et par intervalles, de froides averses cinglantes ajoutaient le déconfort du corps à la tristesse de l'âme[364].» C'est dans cet état d'âme qu'il composa ces derniers vers:
[Note 364: Walker, p. LXXII.]
La nuit ténébreuse s'épaissit rapidement, La rafale sauvage et inconstante rugit bruyamment, Ce nuage sombre est chargé de pluie, Je le vois passer sur la plaine; Le chasseur a quitté le moor, Les couvées éparpillées se retrouvent en sûreté, Tandis que j'erre ici, pressé de souci, Sur les bords solitaires de l'Ayr.
L'automne pleure son grain mûrissant Arraché par le ravage de l'hiver; À travers son ciel azuré et tranquille Elle voit passer la tempête; Mon sang est glacé de l'entendre mugir, Je pense à la vague orageuse Sur laquelle je dois affronter maint danger, Loin des bords jolis de l'Ayr.
Ce n'est pas le rugissement de la houle soulevée, Ce n'est pas ce rivage fatal et mortel, Bien que la mort y apparaisse sous toutes les formes, Les malheureux n'ont plus rien à redouter; Mais autour de mon coeur des liens sont noués, Et ce coeur est percé de maintes blessures, Celles-ci saignent de nouveau, je déchire ces liens, Quand je quitte les jolis bords de l'Ayr.
Adieu collines et vallons de la vieille Coila, Ses moors couverts de bruyère, ses vallées tortueuses, Les scènes où ma malheureuse imagination erre, Poursuivant les amours passées et malheureuses! Adieu mes amis, adieu mes ennemis, Mon pardon aux uns, mon amour aux autres, Les larmes qui jaillissent trahissent mon coeur; Adieu les jolis bords de l'Ayr![365]
[Note 365: The Gloomy Night is gathering fast.]
Il continua à songer au départ jusqu'à la fin d'octobre, car il en parle encore dans une épître adressée au major Logan le 30 de ce mois. C'est seulement dans les premiers jours de novembre que ses amis, comme M. Ballantine d'Ayr, chagrinés de le voir toujours sur le point de partir, semblent l'avoir poussé à aller à Édimbourg essayer d'y publier cette seconde édition. Ils pensaient probablement que, s'ils gagnaient du temps, il y avait chances pour que l'exil de Burns fût évité. En même temps, il est impossible qu'il ne fût pas informé que les journaux, le Magazine d'Édimbourg, s'étaient occupés de lui et avaient fait grand cas de ses poèmes.
«Un exemple frappant de génie naturel éclatant à travers l'obscurité de la pauvreté et les obstacles d'une vie laborieuse.... À ceux qui admirent les créations d'une imagination libre et qui ferment les yeux sur de nombreuses fautes, en tenant compte de beautés sans nombre, ses poèmes donneront un singulier plaisir. Ses observations du caractère humain sont pénétrantes et sagaces et ses descriptions sont vives et justes. Il y a un riche fonds de plaisanterie rustique, et quelques-unes des scènes tendres sont touchées avec une délicatesse inimitable. Le caractère qu'Horace donne à Osellus lui est particulièrement applicable:
Rusticus abnormis sapiens crassaque Minerva[366]
[Note 366: The Edinburgh Magazine for October, cité par Chambers, tom. I, p. 336.]
Le critique ne s'apercevait pas que les oeuvres de Burns étaient autrement parfaites et achevées que les oeuvres des poètes à la mode, à commencer par Blair. Mais c'était, beaucoup déjà que cette admiration, même un peu à côté.
Toutes ces raisons combinées firent que Burns prit une grave résolution; vers le commencement de novembre, il se décida à partir pour Édimbourg, à aller tenter sa fortune dans une ville inconnue, la capitale intellectuelle de l'Écosse et, on peut le dire, à cette époque-là, de l'Angleterre. Il se lançait brusquement vers un avenir nouveau dont il n'avait pas la moindre idée quelques semaines auparavant. C'était une décision qui devait avoir une influence considérable sur son avenir, un des tournants importants de sa vie.
Au fur et à mesure que ces bonnes nouvelles affluaient, que les témoignages de la renommée de Robert arrivaient d'endroits plus éloignés, montrant par là qu'elle gagnait le pays, on peut compter qu'une joie grandissait dans la maison. Non pas une surprise; les siens l'avaient toujours regardé comme un être exceptionnel. Sa mère surtout dut être heureuse et ce baume, après les récentes histoires, venait à point. Non pas tant à cause du bruit: les éloges des étrangers importent peu à l'admiration d'une mère pour son fils; ils ne la corroborent pas; elle est au-dessus de ces appuis; ils la flattent et l'enchantent seulement. Mais dans cette proclamation des mérites extraordinaires de son fils, il se peut qu'il y eût quelque chose qui allât plus avant vers le coeur de la bonne femme, sans qu'elle s'en rendît clairement compte. Ces approbations rassuraient et ratifiaient son indulgence pour les erreurs de son garçon. Elles semblaient prendre le parti de sa tendresse contre ces moments où elle se demandait s'il était bien excusable. N'est-il pas naturel qu'il y ait un peu d'écarts et de désordre en celui qui, de l'aveu de tout le monde, est en dehors des conditions ordinaires? Cette pensée devait lui être adoucissante. C'était la consolation de maints chagrins muets, la défaite de ces doutes, ombres affreuses, qui se glissent parfois entre une mère et son sang. Et dans Mauchline, dans les environs, l'admiration pour Burns, jusqu'alors indécise et déroutée entre l'étonnement, la curiosité et la critique, prenait pied et se donnait de l'importance. C'était un personnage; on s'occupait de lui à Édimbourg, dans des livres et dans les journaux. Le vieil Armour devait se gratter l'oreille, perplexe; et les rigides passer vite quand ils rencontraient le poète; s'il allait les imprimer et jeter leur nom aux rires du pays!
Quant à lui, ses sentiments se laissent deviner. Lorsqu'il fut sur le point de quitter la petite ferme de Mossgiel, il dut, avec l'habitude qu'il avait de s'examiner et le net discernement qu'il apportait à ces examens, il dut se représenter ces deux années et demie, si pleines d'une confusion où toutes choses étranges étaient mêlées. Quel chemin parcouru depuis qu'il était arrivé à Mossgiel, avec le ferme propos d'être sage et l'intention de devenir un bon fermier! Comme ces temps-là étaient loin déjà! Il en était séparé par toute une existence. Quel tourbillon de luttes, de colères, de labeurs, de soucis, d'ivresses! Quels élans de production! Quelles douces heures de rêverie et de poésie, faites d'un miel dont ses vers n'étaient que les rayons pressés! Quels émois, quelles folies! Quelles ivresses amoureuses, quelles exaltations délicieuses ou douloureuses! Mais quels regrets, quelles mélancolies, quels remords en pensant à la pauvre Mary! Puis, quelles ténèbres, quelle épaisse nuit de désespérance et, tout soudainement, quel coup de soleil, dont il était encore ébloui, dont il avait l'éclat dans la figure, vers lequel il allait marcher! Fût-il jamais une vie faite de plus de coups de surprise et plus soûlée d'émotions? Son regard se débattait éperdu, ne sachant où se reposer, dans ce choc de moments divers, qui se croisaient plus mêlés que les lignes d'un tartan. L'étoffe de ces années était faite ainsi, d'heures claires, grises et noires, bonnes et mauvaises, nobles et basses, tissées ensemble, irrévocablement. Pauvre manteau bigarré qui se détachait, pour jamais, de ses épaules! Car il lui était impossible de ne pas sentir qu'il laissait derrière lui une portion de sa vie. Adieu les champs, retournés par la charrue, le champ de la Souris et de la Marguerite! Adieu le galetas où il avait écrit ses poèmes! Adieu le ben où la Vision lui était apparue! Elle ne lui avait pas menti. Ils étaient salués à présent ces invisibles rameaux qu'elle lui avait placés sur le front. Mais lui? Avait-il été aussi fidèle à la recommandation qu'elle lui avait faite? Avait-il préservé, irréprochablement, sa dignité d'homme et gardé son âme droite? Ces derniers mois, tout secoués d'orages sortis de lui-même, qu'avaient-ils produit de comparable aux douze mois précédents? Hélas! Mais malgré tout, malgré tout, ces années avaient été actives, joyeuses, fécondes; elles étaient argentées, jusque dans leurs folies mêmes et leurs plus sombres conséquences, par la lumière de la jeunesse.
· · ·
Une légende s'était formée, par suite d'une erreur mal rectifiée par Currie, que Burns avait fait à pied la route d'Édimbourg. Il y était arrivé si las, si endolori qu'il était resté couché deux jours. La réalité est dans un autre sens aussi intéressante et peut-être plus curieuse. Il fit le chemin à cheval, sur un poney qui lui avait été prêté par un de ses amis, et son voyage, au lieu d'être une marche solitaire et pénible, fut une fête et un triomphe. Il s'éloigna de Mauchline par Scone et Muirkirk, en remontant le cours de sa rivière favorite l'Ayr, et, franchissant les hauteurs, redescendit vers la Clyde. Lorsqu'il chevauchait ainsi par les collines et les moors, assombris alors des tristesses de novembre et émus de ses soupirs, il était tout entier à des espérances nouvelles pour lui. Il fredonnait le refrain d'une vieille chanson:
En passant près de Glenap, Je vis une vieille femme, Qui m'a dit: «Reprends courage, Tes meilleurs jours vont venir[367].»
[Note 367: Lockhart. Life of Burns, p. 103.]
Il avait été convenu que, après le premier jour de son voyage, qui devait en prendre deux, il passerait la nuit chez un M. Prentice, qui occupait la ferme du domaine de Covington. «Tous les fermiers de la paroisse avaient lu avec délices les ouvrages alors publiés du poète et étaient anxieux de le voir. Ils furent invités à dîner avec lui dans la soirée; le signal de son arrivée devait être un drap blanc attaché à une fourche et qu'on placerait au faîte d'une meule de blé dans la cour de la ferme. La paroisse est un bel amphithéâtre, à travers lequel circule la Clyde, avec la colline de Wellbrae à l'ouest, les hauteurs incultes de Tinto et Culter au sud, et la jolie colline verte et conique de Quothquan à l'est. L'enclos où étaient les meules étant au centre s'apercevait de toutes les maisons de la paroisse. Enfin Burns arriva monté sur un poney qu'on lui avait prêté. Aussitôt le drapeau blanc fut hissé, et aussitôt on vit les fermiers sortir de leurs demeures et converger vers le lieu de rendez-vous. Il s'ensuivit une fameuse soirée ou plutôt une nuit, qui emprunta même quelque chose au matin, et la conversation du poète confirma et augmenta l'admiration produite par ses écrits. Le matin suivant, il déjeuna en nombreuse société, à la ferme prochaine occupée par James Stodart et prit le lunch au Bank, dans la paroisse de Carnwarth, avec John Stodart, le père de ma mère, également en grande compagnie[368]». Vers le soir du deuxième jour, il arriva devant Édimbourg. Quand il aperçut, indiquée par une masse sombre et parsemée de lumière, la silhouette puissante de la grande ville écossaise, il fut pris, sans doute, d'un mouvement d'émotion et d'enthousiasme. C'était donc là-bas Édimbourg! La tête et l'orgueil de l'Écosse, la cité légendaire et historique où les rois avaient trôné et siégé en parlements, la cité de Marie Stuart, de John Knox, la cité des savants et des poètes, de Buchanan, de Ramsay, de Fergusson, de Hume, la cité où la science, où l'éloquence, les arts brillaient d'un éclat prestigieux! Il la salua de toute la ferveur patriotique que ses lectures avaient développée en lui.--Puis après cette première exaltation, il songea peut-être qu'il arrivait seul et obscur, sans une lettre de recommandation; et il ressentit le moment d'appréhension et de tristesse qui vous prend aux portes des vastes séjours d'hommes, quand on y entre pauvre et sans amis. Il gravit la colline qui suit les flancs du château, et montant par là, il s'en alla trouver son ami Richmond qui lui avait offert l'hospitalité dans un pauvre logis.
[Note 368: Letter of Mr Archibald Prentice. C'était le fils de l'hôte de Burns. Chambers, tom. II, p. 1 et 2.]