‹ Robert Burns. Vol. 1, La VieChapitre 11 sur 38 · III.

III.

LES ORAGES DU COEUR. -- JANE ARMOUR. -- MARY CAMPBELL.

Cette puissante explosion contre la rigueur du clergé et l'hypocrisie de certains dévots, sa production littéraire, la conscience de son génie qui s'éveillait en lui, la fierté et l'ambition qui, à sa suite, entraient dans son âme et l'emplissaient de rayons, ne sont qu'une partie de son histoire pendant ces années qui foisonnent d'événements. Les aventures du coeur toujours tiennent une grande place dans sa vie; celles qui se sont succédé pendant son séjour à Mossgiel ont eu une telle influence sur sa destinée, et elles sont si étroitement liées à la naissance de plusieurs de ses plus belles pièces, que son sort resterait incompris et quelques-unes de ses oeuvres inexplicables, si on n'étudiait avec détails ce curieux passage de l'histoire de ce coeur, pourtant si pleine de surprises.

Il est certain qu'il eut là comme ailleurs plusieurs de ces sous-intrigues d'amour dont parlait Gilbert. On en retrouve la trace dans ses vers: que ce soient des attendrissements de quelques jours ou de quelques heures comme dans les pièces à la jeune Peggy, la Fille de Ballochmyle; ou des rapports plus étroits et plus prolongés comme dans la pièce à Elisa. Il continuait son jeu de séducteur; il en indique lui-même la méthode et le danger dans des vers bien précis:

Ô laissez là les romans, jolies filles de Mauchline, Vous êtes plus en sûreté à votre rouet; Ces livres séduisants sont des appâts et des hameçons Pour des vauriens roués comme Rob Mossgiel; Vos beaux Tom Jones et vos Graudisson Font tourner vos jeunes têtes; Ils allument vos cerveaux, enflamment vos veines, Et alors vous êtes une proie pour Rob Mossgiel.

Méfiez-vous d'une langue douce et bien pendue, D'un coeur qui semble ressentir ardemment; Ce coeur sensible ne fait que jouer un rôle; C'est un art roué chez Rob Mossgiel, L'abord ouvert, les douces caresses Sont pires que des dards d'acier empoisonnés; L'abord ouvert, les douces caresses Ne sont que finesse chez Rob Mossgiel.

Mais ces épisodes secondaires reculent et s'effacent devant une aventure qui prit pendant quelque temps l'aspect d'un drame, et qui modifia toute son existence. Les courses de chevaux étaient depuis longtemps un plaisir favori en Écosse[253]; elles avaient réussi surtout dans l'Ayrshire. Il y avait des courses annuelles à Mauchline; elles avaient lieu vers la fin d'Avril. Le soir, il y avait des bals: les uns, pour les gentilshommes et les dames; d'autres plus humbles, pour les rustiques. C'était, comme dans les villages, une pauvre salle probablement décorée de branchages, où jouait un violon. On invitait les filles dans la rue et on donnait un penny par danse au musicien. Dans un de ces bals, en 1785, pendant que Burns dansait, son chien de berger pénétra dans la salle et troubla les figures en suivant son maître. Burns en riant dit qu'il voudrait bien avoir une fille qui l'aimât autant que son chien. Quelque temps après, il passait par le pré communal de Mauchline où une jeune fille mettait du linge blanchir. Son chien, en courant, s'en approchant trop près, elle lui dit de le rappeler à lui. Il en fallait moins à Burns pour entrer en conversation. Tout en devisant, elle lui demanda s'il avait trouvé quelqu'un qui l'aimât autant que son chien, se moquant un peu de ce qu'elle lui avait entendu dire au bal. Ce fut la première rencontre de Burns avec celle qui après de singulières péripéties devait devenir sa femme[254]. Elle s'appelait Jane et était la fille d'un maître maçon nommé William Armour, homme dur, fier de sa petite importance et appartenant au parti de la Vieille Lumière, autant de raisons, dont il convient de se souvenir, pour qu'il n'aimât point Burns. Les Armour demeuraient près de l'église, dans une ruelle sur laquelle donnait le derrière d'une auberge, où Burns, à partir de ce moment, alla se poster plus d'une fois[255].

[Note 253: Chambers, Domestic Annals, tom. III, p. 454.]

[Note 254: Chambers, tom. I, p. 97,--et aussi les Souvenirs de Mrs Burns à Mr John Mac Diarmid, dans Hately Waddell, avec quelques divergences de détail peu importantes.]

[Note 255: Voir Burns at Mossgiel, p. 50, et le petit plan de l'ancien Mauchline qui s'y trouve.]

Chose singulière chez Burns, en qui le sentiment du moment s'échappait sous une forme poétique presque instantanée et qui a fait tant de vers pour des liaisons moins sérieuses, il n'y a pas, de lui, à cette époque, une seule chanson dédiée à Jane Armour. Son nom, quand il monte des profondeurs du coeur, apparaît dans des poésies qui ne sont pas faites pour elle. On le trouve mentionné pour la première fois dans un impromptu sur les belles de Mauchline où l'auteur déclare que pour lui, la fille d'Armour est «le joyau d'elles toutes[256]». Le passage le plus important qu'il y ait sur elle se trouve dans la première Épître à Davie, écrite au mois de Janvier 1785. Ce qui montre que les relations étaient déjà établies entre les deux amants. C'est un passage assez vif, mais plutôt ardent qu'ému.

[Note 256: The Belles of Mauchline.]

Cette vie a des joies pour vous et moi, Des joies que la richesse ne peut acheter, Des joies, de toutes les meilleures; 11 y a tous les plaisirs du coeur, Ceux de l'amant et de l'ami: Vous avez votre Meg, votre très chérie, Et moi ma Jane adorée. Cela m'échauffe, cela me charme, Rien que de dire son nom; Cela m'embrase, cela m'allume, Et me met tout en flamme[257].

[Note 257: Epistle to Davie.]

Juste un an après, dans la Vision qui est de Janvier 1786, il compare la jambe de la muse à celle de sa Jane, ce qui indique des progrès dans la liaison, et dans l'Adresse au Diable, il parle encore d'elle.

Il y a longtemps, dans la scène heureuse de l'Eden, Quand les jours du jeune Adam étaient verdoyants, Et qu'Ève était comme ma jolie Jane, Ma très chère âme, Une dansante, douce, jeune, belle fille, D'un coeur innocent[258].

[Note 258: Address to The Deil.]

Ces quelques allusions et ces quelques strophes sont en somme peu de chose. Plus tard Burns composa pour Jane, devenue sa femme, quelques-unes de ses plus exquises et de ses plus caressantes chansons. Mais, dans ses commencements, cet amour fut peu fécond en poésie; comme un arbre tardif, il devait avoir sa vraie floraison dans l'arrière-saison.

En dépit de la défense et de la vigilance des parents Armour, les rapports entre les deux amoureux continuèrent, avec des regards échangés entre les fenêtres de l'auberge et celles de la maisonnette, avec des entrevues furtives et dangereuses. Ces relations duraient depuis un peu plus d'une année. Le 17 février 1786, Burns écrivait à son ami John Richmond, à Édimbourg: «J'ai quelques très importantes nouvelles en ce qui me concerne, pas des plus agréables; ce sont des nouvelles que sûrement vous ne pouvez pas deviner; je vous en donnerai des détails une autre fois[259]». C'est le premier indice des tribulations et des orages qui allaient éclater. Jane était enceinte. C'était un coup terrible! C'était la ruine; c'était bien pis encore! La ruine, elle était déjà venue; la récolte de 1785 avait été manquée et les deux frères, à bout de ressources, avaient compris et s'étaient dit qu'ils ne pouvaient aller beaucoup plus longtemps. Mais ce nouveau coup c'était la ruine dans la ruine, le naufrage, la perdition. Brusquement les conséquences se déroulaient autour des deux amoureux; ils étaient debout dans l'âpre moisson de leur faute. C'était une nouvelle tristesse à apporter au foyer de Mossgiel. Qu'allait devenir Jane quand il faudrait faire cet aveu chez elle, à son père surtout? Et derrière ces scènes cruelles, quand leur malheur, déjà trahi par leurs visages troublés, courrait le pays dans quelques semaines, c'était la masse confuse du scandale, des reproches, des ironies, des affronts, des humiliations, qui allait éclater. Ils pouvaient déjà en entendre le flot derrière cette muraille de quelques jours. Et ces avanies se chargeraient de toute la rancune des dévots. C'étaient toutes les angoisses et les affres, tout le drame des grossesses de filles, qui fait passer les égarements dans l'esprit et obtient des mères qu'elles tuent leur enfant.

[Note 259: To John Richmond, 17 February 1786.]

Dans l'âme excessive et surexcitée de Burns, ces prévisions se déchaînèrent en un véritable affolement. Il ne songea plus qu'à quitter le pays, à fuir tout droit devant lui, comme un boeuf taonné. De quels reproches, de quelles récriminations, de quelle querelle entre les deux amants ce désespoir se compliqua-t-il? Il n'en reste de trace qu'un lambeau de lettre déchirée, incomplet mais douloureusement cruel. «Contre deux choses je suis aussi décidé que le destin: rester dans le pays et la reconnaître pour ma femme! La première chose, par le ciel, je ne la ferai pas:--la seconde, par l'enfer, je ne la ferai jamais. Un bon Dieu vous protège et vous rende aussi heureux que le désire ardemment en pleurant l'amitié qui s'éloigne. Si vous voyez Jane, dites-lui que je la rencontrerai, ainsi m'aide Dieu en mon heure de besoin[260]». C'est la dernière amertume quand, au fond d'une faute commune, un homme et une femme, au lieu de trouver une tristesse partagée et une tendresse accrue par un besoin et une pensée de soutien mutuel, rencontrent l'acrimonie et la discorde.

[Note 260: To James Smith, Mauchline.]

Cette fuite, cet abandon de Jane eût été une lâcheté. Cette pensée d'ailleurs ne semble avoir été qu'un mauvais éclair. Lockhart raconte que, ainsi que les derniers mots de la lettre le montrent, Burns eut avec sa maîtresse une entrevue. Les prières et les larmes de la pauvre fille vainquirent le serment fait par l'Enfer. «Le résultat de cette entrevue fut ce qu'on pouvait attendre de la tendresse et de la virilité des sentiments de Burns. Toute crainte de tribulations personnelles céda aussitôt aux pleurs de la femme qu'il aimait[261]». Pour réparer autant qu'il était possible la faute commise et détourner la tempête prévue, il lui donna par écrit une sorte de déclaration de mariage, qui suffit, selon la loi écossaise[262], pour constituer un mariage irrégulier, mais parfaitement valide. Avec ce papier, Jane et lui étaient considérés comme mariés; tout s'arrangeait. Un accident de ce genre était alors trop ordinaire dans les villages de l'Écosse pour qu'on s'en inquiétât beaucoup: pourvu que le mariage fût au bout de la grossesse, les choses étaient réputées régulières[262].

[Note 261: Lockhart, Life of Burns, p. 82.]

[Note 262: R. Chambers, tom. I, p. 237.]

Mais le drame ne faisait que se compliquer au moment où on pouvait le croire terminé. L'obstacle vint d'où on ne l'aurait sûrement pas attendu. William Armour refusa de reconnaître cet engagement et préféra voir sa fille déshonorée plutôt que mariée à celui qui l'avait séduite. Il n'avait jamais aimé Burns et il le voyait de nouveau sur le bord de la misère, sans avenir[263]. Burns reconnut qu'il était dénué de ressources. Il offrit d'aller à la Jamaïque chercher à s'en créer, et de revenir dans quelques années reprendre Jane; les arrangements de cette sorte ne sont pas aussi rares en Angleterre qu'ils peuvent nous le paraître[264]. Si on n'acceptait pas cette proposition, il offrit de travailler comme un simple ouvrier pour nourrir sa femme et l'enfant attendu. Il ne semble pas qu'il ait songé aux étonnantes poésies entassées dans le tiroir de la petite table de Mossgiel. William Armour fut inflexible. Sa conduite a été jugée dure, étroite et précipitée. Peut-être n'est-elle pas sans excuses, ni sans explication. Burns était un gendre fait pour dérouter et effaroucher maint homme plus intelligent que le maître maçon de Mauchline. Il devait lui apparaître comme un mauvais garnement impie, misérable, destiné à toujours l'être et à entraîner sa fille dans son indigence et dans son immoralité.

[Note 263: Walker. Life of Burns, p. LVII.]

[Note 264: Lockhart. Life of Burns, p. 83.]

La décision suprême était suspendue aux lèvres de Jane. Après tout, elle était maîtresse de son choix. Si, avec la profonde tendresse féminine, avec la foi en l'homme qu'elle devait connaître mieux que son père, et la vaillance que l'amour inspire en face des avenirs nébuleux, elle avait voulu être la femme de Burns, elle le pouvait. Sans doute son père violenta sa réponse; sans doute elle ressentit ces défaillances d'énergie que donne la confusion d'une faute; peut-être la réponse de sa voix fut-elle loin du souhait de son coeur. Elle céda pourtant, livra le papier sur lequel leurs deux noms réunissaient leurs deux existences[265]. L'engagement fut remis par William Armour à M. Aiken. Celui-ci le détruisit-il réellement? Il suffit que Burns l'ait cru. La destruction matérielle du contrat signifiait pour lui la rupture de la foi jurée, et que Jane se reprenait de lui, à ce qu'il croyait alors, pour jamais.

[Note 265: Lockhart. Life of Burns, p. 83.]

Pendant ces quelques semaines, Burns souffrit beaucoup. Cependant, tant que le papier n'était pas détruit, il y avait un lien entre Jane et lui. Quand il apprit qu'on avait découpé leurs deux noms du contrat, il en reçut un coup terrible. Il écrivait le lendemain du jour où il en fut informé: «À propos, le vieux Mr Armour a persuadé à Mr Aiken de mutiler ce malheureux papier, hier. Le croiriez-vous? Bien que je n'eusse ni un espoir, ni même un désir de la faire mienne après sa conduite, cependant, quand il me dit que les noms étaient coupés du papier, mon coeur mourut en moi; il me coupa les veines avec cette nouvelle. Que la perdition saisisse la fausseté de cette femme[266]». Une scène cruelle[267]: le vieux maçon, dur et vindicatif, annonçant lui-même à Burns qu'on a mutilé le contrat, lui donnant des détails, qui sait? les inventant, mentant peut-être; et Burns, chez lequel les palpitations et les bonds du coeur étaient désordonnés, effrayants, bouleversé, défaillant, et, avec son orgueil, essayant de cacher sa torture. À partir de ce moment, il changea sa signature; cette lettre est paraphée: «Burns» au lieu de Burness; comme s'il voulait laisser à jamais derrière lui ce nom qu'on avait pris en vain. Il ne le reprit plus[268]. En même temps, pour rendre la séparation des amoureux plus définitive et éviter les scènes qui auraient pu amener une entente, le père Armour envoya sa fille à Paisley, chez un oncle, charpentier là-bas[269]. Toutes ces émotions, les scènes entre les deux amants, l'engagement, l'aveu de Jane chez elle, la rupture, le départ sont contenus dans quelques semaines, depuis la fin de février jusqu'à la fin de mars 1786.

[Note 266: To John Ballantine, April 1786.]

[Note 267: R. Chambers, tom. I, p. 237-38.]

[Note 268: R. Chambers, vol. I, p. 140.--Scott Douglas, tom. I, p. 293.]

[Note 269: Chambers, vol. I, p. 259.]

Le mois d'avril 1786 est dans l'histoire de Burns un mois de torture et de démence. Lorsqu'il apprit l'abandon et la faiblesse de Jane, sa peine fut d'une véhémence inouïe, comme on pouvait l'attendre d'un homme chez lequel les moindres émotions étaient extrêmes. Ce fut d'abord de la stupeur, un engourdissement de la souffrance par la force du coup qui l'assénait. Mais c'était une nature trop puissante pour que cet accablement durât. Ce fut alors une tempête de désespoir et d'affliction qui l'emporta jusqu'aux rivages de la folie. Chaque fois qu'il a parlé de cette cruelle période de sa vie, il ne l'a jamais fait sans qu'un frisson de l'ancienne angoisse n'ait ressaisi son coeur; il en a gardé un souvenir analogue à celui que les marins gardent des heures où ils ont failli sombrer. Les images qui lui viennent sont toutes empruntées aux fureurs de l'Océan et suggèrent l'idée d'une barque en péril et sans boussole. Évidemment, il avait conservé la sensation d'une âme désemparée, affolée, à la merci des convulsions d'une formidable souffrance.

On a publié récemment, pour la première fois, une lettre où il retrace les phases de cette épreuve. Elle commence par une raillerie découragée de lui-même et de sa destinée, et par un récit de son amour enveloppé dans une plaisanterie brutale, presque grossière et douloureuse. Peu à peu cependant, il laisse tomber son rire; le style monte, grandit dans un mouvement où l'ironie passe encore mais comme emportée dans un tourbillon de colère; et la lettre se termine par de puissantes images de bouleversement et de chaos.

Tristes et douloureuses, Monsieur, ont été mes tribulations en ces temps derniers, et nombreux et perçants mes chagrins. Si ce n'avait été pour la perte que ce monde aurait faite en perdant un si grand poète, il y a longtemps que j'aurais imité un homme beaucoup plus sage que moi, le fameux Achitophel de prévoyante mémoire, quand «il s'en retourna chez lui et mit sa maison en ordre[270]». J'ai perdu, Monsieur, le plus cher des trésors terrestres, le plus grand bonheur ici-bas, le dernier, le meilleur don qui compléta la félicité d'Adam dans le jardin béni, j'ai perdu--j'ai perdu--ma main tremblante refuse son office, l'encre épouvantée remonte dans la plume--ne l'annoncez point dans Gath[271]--j'ai perdu--une--une--une femme!

[Note 270: Samuel, liv. I, chap. XVII, 28.]

[Note 271: Samuel, liv. II, chap. I, 20.]

La plus belle des créatures de Dieu, la dernière et la meilleure! Maintenant tu es perdue.

Vous avez sans doute, Monsieur, entendu parler de mon histoire avec toutes ses exagérations--mais comme mes actions et mes motifs d'action sont particulièrement comme moi, et comme ce moi est particulièrement différent de tous les autres, je vous demande de m'accorder un moment de loisir et une larme inoccupée pour que je vous raconte mon histoire à ma façon.

J'ai été toute ma vie, Monsieur, un des fils du désappointement, gens à l'air triste, à la longue face. Une étoile maudite a toujours occupé mon zénith et versé sa funeste influence, selon l'énergique malédiction du prophète. «Et vois, tout ce qu'il tentera ne prospérera pas[272]». J'atteins rarement où je vise, et si j'ai besoin de quelque chose, je suis à peu près sûr de ne pas le trouver là où je le cherche. Par exemple, si j'ai besoin de mon couteau, je tire de ma poche vingt objets: un coin à charrue, un clou de fer à cheval, une ancienne lettre, un lambeau de rimes, bref tout, sauf mon couteau, et celui-ci, à la fin, après une recherche pénible et inutile, je le trouverai dans le coin insoupçonné d'une poche insoupçonnée, comme si on l'avait mis à l'écart exprès. Malgré tout, Monsieur, depuis longtemps je tournais un regard de convoitise vers ce bonheur inestimable: une femme. L'eau me venait délicieusement à la bouche de voir un jeune gars, après quelques contes niais et quelques lieux communs débités par un Monsieur en noir, s'en aller coucher avec une jeune fille, sans que personne osât y trouver à redire; tandis que moi, juste pour avoir fait la même chose, sauf cette cérémonie, je suis devenu l'objet de la risée de tout le Dimanche, et je suis insulté comme un pick-pocket. Je n'ignorais pas cependant que, si ma fortune à mauvaise étoile avait le vent de mon désir matrimonial, mes projets s'en iraient au néant. Pour empêcher cela, je résolus de prendre mes mesures avec tant de caution et de précaution que toutes les planètes malignes de l'Hémisphère ne pourraient pas ruiner mes projets[273].

[Note 272: Nous n'avons pas trouvé cette citation exacte dans la Cruden's Concordance; il y a d'ailleurs dans la Bible des expressions analogues qui reviennent à plusieurs reprisés. Deut. 28, 29, Ps. I, 3.]

[Note 273: To John Arnot of Dalquatswood, April 1786.]

Puis, avec une grande crudité de termes et toutes sortes de comparaisons à double entente et d'un goût douteux sur les escarpes, les contre-escarpes, les bastions et tous les détails d'un siège et d'un assaut de citadelle, il raconte qu'il avait pris ses précautions pour déjouer le mauvais vouloir de sa mauvaise fortune et rendre son mariage inévitable. Il laisse entendre qu'il n'a pas eu, tout le temps, d'autre chose en vue. On le prend ici sur le fait d'une de ces mille faiblesses secondaires qu'une première faute amène avec elle, et qui en sont les menues branches. Ce qu'il dit là est faux. Il cédait au besoin d'expliquer et de pallier son aventure. En réalité il n'avait jamais eu la pensée d'épouser Jane et le serment fait plus haut le prouve suffisamment. C'est le résultat fatal d'une de ces défaillances, qu'on est obligé de défendre contre elle le reste de sa vie et de la combattre, dans l'esprit de ceux surtout qui vous estiment, par des explications ou des atténuations qui déforment la vérité. Quand on fait un plaidoyer pour soi-même, on est exposé à tous les défauts de l'avocat et on perd les excuses qu'il a. Toute cette partie de lettre est mêlée d'un ricanement pénible et presque grossier. La seconde partie, où il parle de ce qu'il a éprouvé quand sa promesse fut rejetée, est vraiment, en dépit de ses comparaisons trop poussées, une terrible peinture de désespoir.

«Comment j'ai supporté tout cela? On peut seulement l'imaginer. Toutes les ressources de la description restent loin, loin en arrière. Il y a, en tout temps, une bonne part de folie dans la composition d'un poète, mais, dans cette occasion, j'étais sur dix parties, neuf parties et neuf dixièmes fou à lier. D'abord je demeurai figé dans une stupeur insensible, silencieux, sombre, comme la femme de Loth, changée en sel dans la plaine de Gomorrhe. Mais c'est surtout mon second paroxysme qui rend pauvre toute description. La débâcle de l'Océan arctique quand le retour du soleil dissout les chaînes de l'hiver et, détachant des montagnes de glace longuement accumulée, bouleverse avec des craquements affreux l'abîme écumant; des images comme celle-là donnent une faible idée de ce qu'était la situation de mon âme. Mes facultés enchaînées, tout d'un coup lâchées, mes passions affolantes s'élevant à une décuple fureur, passèrent par dessus leurs rives, avec une force impétueuse, irrésistible, balayant devant elles tous les obstacles et tous les principes. La Prudence était un appel inaperçu dans l'ouragan qui passe; la Raison un élan bramant dans les tourbillons du Maelström, la Religion un castor se débattant faiblement dans les chûtes rugissantes du Niagara. Je reniai le premier moment de mon existence; j'exécrai la faiblesse et la folie d'Adam pour ce présent, agréable à l'oeil, mais exhalant le poison, qui l'avait ruiné et m'avait perdu; je suppliai les flancs de la nuit inanimée de se refermer sur moi et tous mes chagrins.

Une tempête naturellement se dissipe en soufflant. Mes passions épuisées retombèrent graduellement en un calme blafard et, par degrés, je suis rentré dans le chagrin assoupi par le temps d'un homme veuf qui, essuyant les pleurs décents, relève ses yeux usés par le chagrin pour chercher--une autre femme.

Tel est l'état de l'homme; aujourd'hui bourgeonnent sur lui Les tendres feuilles de son espérance; demain, il fleurit Et il porte sa parure empourprée, abondante, sur lui; Le troisième jour arrive une gelée, une gelée meurtrière Qui mord sa racine et alors il tombe comme moi[274].

[Note 274: Ce sont les vers fameux de Wolsey. Shakspeare, Henri VIII, acte III, scène II.]

Telle est, Monsieur, cette ère fatale de ma vie. «Et il arriva que comme j'attendais la douceur, voici l'amertume; et comme j'attendais la lumière, voici les ténèbres[275]».

[Note 275: Job, XXX, 26. Les citations de Burns ne sont pas toujours très fidèles. La phrase qui se trouve dans son texte est «And it came to pass that when I looked for sweet behold darkness». Le texte de la traduction anglaise est «When I looked for good, then evil came unto me, and when I waited for light, there came darkness».]

Mais ce n'est pas tout. Déjà les bassets saints, la meute à fornication, commencent à quêter la voie et je m'attends à chaque instant à les voir lâchés et à les entendre derrière moi donner de la voix. Mais comme je suis un vieux renard je leur donnerai des détours et des ruses et, bientôt, j'ai l'intention d'aller me terrer dans les montagnes de la Jamaïque.

C'est qu'effectivement la Kirk-Session avait déjà vent de toute l'aventure. Rien ne donne la sensation directe de la rapidité d'information et de l'inquisition de ces singuliers tribunaux comme les procès-verbaux où sont enregistrées les diverses phrases de l'histoire de Burns et de Jane Armour. Ce fut notre bonne fortune d'arriver à Mauchline au moment où le ministre de la paroisse, le Révérend Edgard, préparait ses études sur la vie religieuse en Écosse; et c'est un de nos bons souvenirs que le soir où, après avoir entendu une de ses substantielles conférences sur tout ce vieux monde disparu, nous découvrîmes, en feuilletant avec lui ces cahiers jaunis, ces souvenirs qui, à notre connaissance, paraissent pour la première fois dans une biographie du poète. Voici le début et les premiers indices:

Avril, le 2.--La session étant informée qu'on dit que Jane Armour, femme non mariée, est enceinte, et qu'elle a disparu de l'endroit où elle demeurait récemment pour aller résider ailleurs, la session pense qu'il est de son devoir de faire une enquête sur la vérité on la fausseté de cette rumeur.

Dans l'intervalle, elle charge deux de ses membres, à savoir James Lamie et William Fisher, d'aller entretenir, à ce sujet, les parents qui, elle l'espère, seront disposés à prêter leur concours à la session, comme cela est le devoir et comme il sied, et feront leur déclaration.

· · ·

«Avril, le 9.--James Lamie expose qu'il a parlé à Mary Smith, mère de Jane Armour, qui lui a dit qu'elle ne soupçonnait pas sa fille d'être enceinte, que celle-ci était allée à Paisley pour voir ses parents et qu'elle ne tarderait pas à rentrer».

Il n'est pas inutile de remarquer qu'un des deux membres chargés de cette délicate mission était le fameux Holy Willie, lui-même, l'homme à la prière. Le digne homme put avoir de bien douces dégustations de fiel en pensant à cette nouvelle imprudence de son ennemi. Au moment de la satire, on n'avait pas pu atteindre ce méchant gars, mais voici qu'il s'offrait de lui-même. «Malheureusement pour moi, dit Burns au moment où il se félicite d'avoir échappé à l'artillerie de la session, malheureusement pour moi mes sottes escapades m'amenèrent, par un autre côté, juste en face et à portée de leurs plus lourds projectiles[276]». Nous aurons, dans les mêmes extraits, la suite de cette histoire. En attendant on voit que rien ne manquait aux tribulations de Burns, et que les anxiétés l'assaillaient au dehors comme au dedans.

[Note 276: Autobiographical Letter to Dr Moore.]

Cette période de sa vie fut vraiment en proie à un chagrin indicible, qui ne se ramassait pas en quelques heures douloureuses, mais qui se répandait dans tous les instants. Dans ses lettres les plus insignifiantes, il affleure à la surface entre les formules les plus banales. «Rappelez-vous un pauvre poète luttant, dans vos prières. Il attend, avec crainte et tremblement, ce moment important pour lui, qui peut-être frappera la médaille de l'empreinte d'une disgrâce éternelle pour votre humble, affligé, tourmenté, Robert Burns[277]». Et dans une autre lettre: «Ce sont les sentiments plaintifs, naturels à un coeur que, ainsi que l'élégant et touchant Gray le dit, la mélancolie a marqué pour un des siens[278]». Cette tristesse était devenue chez lui une idée fixe qui se saisissait des moindres faits et leur donnait l'aspect inquiétant d'un présage funeste ou d'une affligeante leçon. En labourant un champ, si sa charrue bouleverse un pied de pâquerettes, aussitôt le rapprochement s'offre à des yeux fixés toujours sur la même pensée.

[Note 277: To Mr Mac Whinnie, 17th April, 1786.]

[Note 278: To Mr John Kennedy, 20 April 1786. L'expression se trouve à la fin de l'Elegy written in a Country Churchyard.]

Petite modeste fleur, cerclée de cramoisi, Tu m'as rencontré dans une heure mauvaise, Il a fallu que j'écrase dans la poussière Ta tige mince: T'épargner maintenant n'est plus en mon pouvoir, Toi jolie perle.

Toi-même, toi qui gémis sur le destin de la pâquerette, Ce destin est le tien, à une date prochaine, Le soc de l'âpre Ruine arrive droit En plein sur ta jeunesse, Bientôt, être écrasé sous le poids du sillon Sera ta destinée[279].

[Note 279: To a Mountain Daisy.]

Mais cette image, d'une mélancolie gracieuse, ne lui suffit pas; il y en a une seule qui rend ce qu'il y a de démesuré et de tourmenté dans son chagrin: c'est la plus complète image de l'impuissance de l'homme, toujours la même, celle qui est empruntée aux tempêtes de mer. Il s'est détourné de la donnée de la pièce et de la suite naturelle des comparaisons, pour introduire, de force, hors de sa place, l'image qu'il porte partout avec lui et dont il ne peut se débarrasser:

Tel est le destin de l'humble barde, Sur le rude Océan de la vie, sous une mauvaise étoile, Il est inhabile à consulter la carte Du savoir prudent, Jusqu'à ce que les houles l'emportent, Que les rafales soufflent dur, Et qu'il succombe[279].

Cet état d'esprit produisit toute une série de poèmes d'une teinte funèbre et dont les titres suffisent à indiquer les sujets: à la Ruine, Désespoir, Lamentation. Ils sont tous éloquents. La plupart sont très personnels et, comme il arrive souvent chez Burns, pleins de détails fournis par les circonstances dans lesquelles ils ont été écrits. On y reconnaît le milieu et la saison. Dans une de ces pièces, c'est le printemps dans les champs, avec ses gaîtés de fleurs et d'oiseaux et son réveil d'occupations rustiques. La nature réjouie voit sa robe reprendre ses couleurs vernales et sa chevelure de feuillage ondule dans la brise, toute fraîche de rosée. Une fête est partout; la violette et la primevère fleurissent; le merle et le linot chantent; le laboureur excite gaiement son attelage et la joie est avec le semeur attentif qui fait de grands pas. Mais le pauvre poète blessé glisse à travers ces scènes comme un fantôme épuisé de douleur, et pour lui la vie est un songe fatigant, le songe d'un homme qui ne s'éveille jamais:

Viens, Hiver, avec ton hurlement courroucé, Et, furieux, ploie l'arbre dénudé; Tes ténèbres calmeront mon âme désolée, Quand la nature entière sera triste comme moi[280].

[Note 280: Song, composed in Spring.]

Parfois, comme dans la Lamentation, c'est la nuit; tandis que les mortels dorment soulagés de leurs soucis, errant dans la campagne il cherche, dans la solitude et la vue des endroits familiers, cette recrudescence déchirante et étrangement poursuivie dont nous aimons à sentir nos regrets s'aviver. La pâle lune luit silencieusement et, sous sa blême et froide clarté, il vient se lamenter de ce que la vie et l'amour ne soient qu'un songe. Il raconte ses nuits sans sommeil et harassées de chagrin, et ses matins où il voit s'allonger la file des heures pénibles et lentes; jusqu'à ce que l'image des heures amoureuses lui revienne et que le souvenir des moments heureux le ressaisisse[281].

[Note 281: The Lament, occasioned by the unfortunate issue of a friend's Amour.]

Ô toi, orbe pâle, qui brilles silencieux, Tandis que sommeillent les mortels délivrés de leurs soucis, Tu vois un malheureux qui languit intérieurement Et erre ici pour gémir et pleurer! Chaque nuit, je tiens veillée avec la Douleur, Sous tes rayons blêmes, sans chaleur; Et je me plains, en lamentations profondes, Que la vie et l'amour ne sont qu'un songe.

Oh! se peut-il qu'elle ait un coeur si bas, Si perdu à l'honneur, si perdu à la foi, Qu'elle abandonne l'amant le plus épris, L'époux à qui sa jeunesse s'est liée? Hélas! le sentier de la vie peut être rude! Sa route peut la conduire à travers d'âpres détresses! Qui alors adoucira ses angoisses et ses peines, Qui partagera ses chagrins pour les diminuer?

Le matin, qui annonce l'approche du jour, M'éveille pour le labeur et la douleur; Je vois, en longue série, les heures Où je dois souffrir, se traîner lentement; Mainte angoisse, mainte torture, Cortège affreux du souvenir, Tordront mon âme, avant que Phoebus s'abaissant Ne baise au loin la mer occidentale.

Et quand, la nuit, je me jette sur ma couche, Meurtri, harassé de soucis et de chagrin, Mes nerfs brisés de fatigue, mes yeux usés de larmes Veillent comme les voleurs nocturnes: Ou si je sommeille, l'imagination, maîtresse, Règne, farouche, hagarde, folle d'épouvante: Même le jour, malgré ses amertumes, est un soulagement Après ces nuits qui respirent l'horreur.

Dans le Désespoir, pièce composée peut-être après les autres, en un de ces moments où la douleur tend à se généraliser en réflexions et s'infiltre, pour ainsi dire, dans les idées, la souffrance devient une vue pessimiste de la vie humaine.

Accablé de chagrin, accablé de souci, Fardeau plus lourd que je ne puis porter, Je m'assieds à terre et je soupire: «Ô vie, tu es une charge douloureuse, Sur une route âpre et fatigante, Pour des malheureux tels que moi! Quand je jette mon regard dans le sombre passé, Quelles scènes pénibles apparaissent! Quelles peines nouvelles peuvent me percer? J'ai trop lieu de les redouter! Toujours soucieux, désespérant, Tel est mon sort amer: Mes douleurs ici-bas ne se fermeront Que lorsque se fermera ma tombe.

Ô jours enviables, jours de jeunesse, Vous qui dansiez insouciants dans le labyrinthe du plaisir, Ignorant le souci et le mal! Pourquoi vous échanger contre des moments plus mûrs, Pour sentir les folies et les crimes Des autres ou les miens propres! Et vous, petits enfants, qui innocemment jouez Comme des linots dans les buissons, Vous ne savez pas quels maux vous demandez Quand vous désirez être des hommes; Les pertes, les peines, Qui saisissent l'homme mûr; Rien que des alarmes, rien que des larmes Pour la vieillesse obscurcie[282]!»

[Note 282: Despondency, an ode.]

Cette désespérance atteint son apogée dans un appel à la mort, au-delà duquel il n'y a plus que le suicide.

«Et toi, puissance hideuse, abhorrée par la vie, Tant que la vie a un plaisir à offrir, Oh! écoute la prière d'un misérable! Je ne recule plus épouvanté, je n'ai plus peur; Je brigue, je mendie ton aide amicale, Pour clore cette scène de souci! Quand donc mon âme, dans une paix silencieuse, Terminera-t-elle le jour attristé de la vie? Quand mon coeur lassé cessera-t-il ses battements, Refroidi, pourrissant dans l'argile? Plus de crainte, plus de larmes, Pour souiller mon visage inanimé, Embrassé et serré Dans ton étreinte glaciale![283]

[Note 283: To Ruin.]

Toutes ces pièces et la lettre que nous citions plus haut sont d'avril et de mai 1786. Ces productions véritablement désespérées sont serrées les unes contre les autres dans le court espace de quelques semaines. Il n'y avait évidemment pas de repos pour l'esprit misérable de Burns dans l'intervalle de l'une à l'autre; sa douleur ne prit pas haleine une seule fois. À la surface, il resta gai; sa fierté et son excitabilité sociale le soutenaient. Il chercha à oublier ou tout au moins à s'étourdir, et probablement cette maudite époque de sa vie est responsable de l'habitude de boire qui lui devint plus tard funeste. En effet Gilbert dit que, ni pendant le séjour à Tarbolton, ni pendant le séjour à Mauchline jusqu'au moment où il devint auteur, il ne le vit pas une seule fois en état d'ivresse, et il attribue le changement survenu dans sa conduite à ce que, devenant célèbre, il fut plus recherché[284]. Ce motif est à peine plausible. Burns était depuis longtemps aimé dans son entourage, assez connu dans les villages voisins, assez fêté de toutes parts pour qu'il n'y eût de réunion sans qu'il y fût et sans qu'il en devînt aussitôt le roi. Il y avait beaux jours que les occasions l'assaillaient, et s'il avait résisté à celles qu'il avait rencontrées, il pouvait résister à toutes. Assurément, il ne faisait pas fi d'un gobelet de whiskey, «l'âme des jeux et des caprices[285]», et il aimait John Barleycorn le roi des grains. Mais c'était dans la mesure où, depuis qu'en faisant fermenter le raisin ou l'orge l'homme a trouvé le moyen de faire aussi fermenter sa pensée, il semble qu'il soit permis, tant cela est universel et naturel, de surexciter son imagination et de tendre, au-dessus des tristesses de la vie, un léger arc-en-ciel de joie factice. C'était dans la mesure où boire avec un compagnon noue plus rapidement les connaissances et fait plus rapidement mûrir l'amitié.

[Note 284: Gilbert's Narrative.]

[Note 285: Scotch Drink.]

Nous ferons résonner la mesure de quatre, «Nous la baptiserons avec de l'eau fumante, Et puis, nous nous asseoirons et nous boirons notre coup Pour nous réjouir le coeur; Et ma foi, nous aurons fait meilleure connaissance Avant que nous nous quittions[286].»

[Note 286: Second Epistle to John Lapraik.]

Mais il n'avait jamais outrepassé les limites et n'avait cherché, dans les cabarets de village que la compagnie d'amis, et dans la boisson qu'un pétillement de verve. C'est pendant ces semaines mauvaises qu'il semble qu'il se soit mis, pour la première fois, à boire lourdement, qu'il ait cherché dans l'ivresse non plus la surexcitation mais la stupeur. Afin de trouver l'oubli, il a été jusqu'au point où s'engourdissent du même coup la pensée et la souffrance. Il s'est jeté dans des orgies plus épaisses, avec une sorte de fureur et de bravade farouche. Il a apporté dans la boisson, ce besoin de défi qui pousse les amoureux; il a parié de boire plus que les autres; il a fait toutes les extravagances de tant de pauvres coeurs qui ont cru s'étourdir. Il le dit lui-même: «J'ai essayé souvent de l'oublier, je me suis plongé dans toutes sortes de désordres et d'orgies: réunions maçonniques, assauts de boissons et autres folies pour la chasser de ma tête, mais tout a été vain![287]» Ce n'est plus la légère excitation faite presque entière de rire, de paroles et de verve bruyante, dans laquelle sa nature exubérante se plaisait; c'est la vraie ivresse, celle qui va jusqu'au bout et continue à outrance, jusqu'à ce que la raison, la parole, l'être entier chancelle et que le dernier mot appartienne à la boisson. Gilbert avait raison en disant que son frère n'avait connu cette dégradation qu'au moment où il devint auteur. Il se trompe sur les causes qui l'y ont poussé. Burns, hélas! n'est pas le seul des poètes que «les voeux brisés d'une femme sans foi[288]» aient poussé dans cette voie fatale, où maints ont laissé leur santé, et quelques-uns leur génie.

[Note 287: To Mr David Brice, 12th June, 1786.]

[Note 288: The Lament.]

· · ·

En voyant les ravages que cet amour a faits dans le coeur de Burns et en songeant à la place qu'il a tenue dans la suite de sa vie, il est impossible de ne pas se demander ce que fut cette passion si cruellement despotique, ce qu'était la femme qui l'a inspirée. Elle ne semble pas avoir été belle. Brune, avec des cheveux noirs épais et des yeux noirs brillants, ce qui frappe en elle c'est quelque chose de bien pris et de net dans les formes du corps, d'alerte et de ferme dans l'allure, la grâce qui ressort de mouvements souples, d'un pas libre et décidé. Burns faisait allusion à cette élégance de tournure quand, en parlant de la Nymphe de la Vision, il disait:

«Sa robe--en tartan brillant--coulait, descendait, Laissant voir simplement la moitié de sa jambe; Et quelle jambe! ma jolie Jane Seule aurait la pareille, Si droite, si effilée, si bien prise, si nette; Aucune autre n'en approchait[289].»

[Note 289: The Vision.]

Elle conserva jusqu'avant dans la vie la jeunesse de démarche et l'activité qui avaient été son grand attrait. Il est probable cependant qu'elle avait dans les manières quelque chose de vif et de séduisant, et cette gaîté de caractère dont le charme est grand. Son esprit était ordinaire et on pourrait croire, si l'on s'en tenait à ses premières relations avec Burns, que son coeur l'était encore davantage.

Et cet amour lui-même, quelle place occupe-t-il dans la nomenclature des amours de Burns? Violent, véhément, sincère, il le fut sans doute; mais ce sont là des caractères qui peuvent être communs à bien des passions dont l'essence est différente. Si on regarde d'un peu plus près celui-ci, on ne tarde pas à voir qu'il relevait presque exclusivement des sens. Ce qui frappe dans les pièces qui s'y rattachent, c'est le ton voluptueux qui y domine. Elles sont faites uniquement de sensations physiques, contenues dans des expressions brûlantes.

Ce ne sont pas des pensées poétiques, feintes et vaines, Qui réclament mes tristes lamentations délaissées de l'amour; Ce n'est pas un pipeau de berger, des chants d'Arcadie, Ni des tortures imaginaires, bizarres et faibles; La foi échangée, la flamme mutuelle, Les pouvoirs célestes souvent attestés, Le tendre nom de père qui m'était promis, C'étaient là les gages de mon amour.

Quand ses bras étreignants m'encerclaient, Comme les instants extasiés s'envolaient! Combien j'ai souhaité les charmes de la fortune Pour l'amour de ma chérie, de ma seule chérie! Et faut-il que je le pense! est-elle partie La fierté secrète de mon coeur joyeux, Et entend-elle, insouciante, mes plaintes, Et est-elle à jamais, à jamais perdue?[290]

[Note 290: The Lament.]

Les souvenirs auxquels se complaisent ces «pensées qu'il rassemble comme un trésor[290]», ont parfois une infinie douceur de caresse, parfois un emportement de lascivité; ils sont tout matériels. La poésie en est merveilleuse, toutes ces strophes sont encore ardentes et comme enveloppées d'une chaude atmosphère pourpre, toute de baisers. Depuis les sonnets de Shakspeare, il ne s'était rien vu dans la littérature anglaise qui eût cette sincérité et cette splendeur de sensualité:

Ô toi, reine brillante, qui, au-dessus de la plaine, Règnes maintenant dans le ciel, d'un empire illimité! Souvent, ton regard, qui suit silencieusement, Nous a vus nous égarer, errant amoureusement; Le temps, inaperçu, s'enfuyait, Tandis que le pouls voluptueux de l'amour battait fortement, Quand sous tes rayons aux clartés d'argent Nous voyions nos yeux s'enflammer mutuellement.

Ô scènes, fixées en un puissant souvenir! Scènes qui jamais, jamais ne reviendront! Scènes, qui, si j'oublie parfois dans la stupeur, Dès que je les ressens de nouveau, m'embrasent de nouveau! Arraché à toutes les joies et à tous les plaisirs, À travers le vallon désolé de la vie, j'erre; Et sans espoir, sans secours, je lamenterai Les voeux brisés d'une femme infidèle[291].

[Note 291: The Lament.]

Dans ses lettres aussi, n'est-ce pas toujours le côté sensuel de cet amour qui reparaît? Il n'en parle jamais sans que le trait dominant ne soit un détail physique. «Ma pauvre chère infortunée Jane, comme j'ai été heureux dans tes bras![292]» Et plus tard il s'écrie dans une expression où la sensation de la possession est fortement rendue et dont la sensualité est presque intraduisible: «I don't think I shall ever meet with so delicious an armful again. Je ne retrouverai jamais une si délicieuse embrassée[293]». On verra que cet amour conservera toujours le même caractère.

[Note 292: To Mr David Brice. 12th June, 1786.]

[Note 293: To Gavin Hamilton. 7th Jan, 1787.]

· · ·

Cette même aventure allait exercer sur la vie de Burns une influence toute différente et non moins importante. À la suite de la rupture, son départ pour la Jamaïque, qui n'avait été qu'une offre, devint une résolution[294]. Désireux de s'expatrier à tout prix, il s'entendit avec un Dr Douglas pour aller être quelque chose comme un teneur de livres ou un gérant de propriétés[295]. Telle était la pénurie de Burns qu'il songea à s'engager comme matelot pour pouvoir faire le passage. Son ami et fidèle protecteur, Gavin Hamilton, lui donna le conseil, afin de se procurer l'argent nécessaire pour le voyage, de publier ses poésies par souscription. C'était un mode de publication fréquent au XVIIIe siècle. Il lui dit que son nom lui assurait assez de souscripteurs pour garantir le placement d'un nombre de volumes suffisant à laisser un petit profit. Ce serait pour payer son passage à bord d'un navire et se mettre en train là-bas, de l'autre côté des mers[296]. On a vu que Burns avait assez pris conscience de sa valeur pour qu'une proposition de ce genre ne l'étonnât pas. Il accepta et se mit sur le champ à distribuer à ses amis des circulaires de souscription. Il le fit avec beaucoup d'activité et, pendant tout ce lamentable mois d'avril, on le voit occupé à envoyer de droite et de gauche une petite feuille imprimée qui portait:

[Note 294: Autobiographical Letter to Dr Moore.]

[Note 295: Scott Douglas, vol. IV, p. 141.]

[Note 296: Gilbert's Narrative.]

Proposition pour publier par souscription les POÈMES ÉCOSSAIS, par ROBERT BURNS.

Le livre sera élégamment imprimé en un volume in-octavo. Prix, broché, trois shellings. Comme l'auteur n'a pas la moindre vue mercenaire en publiant, aussitôt qu'il y aura assez de souscripteurs pour défrayer les dépenses nécessaires, l'ouvrage sera envoyé à la presse[297].

[Note 297: Scott Douglas, tom. I, p. 113.]

Cette proposition sembla, tout de suite, être accueillie avec faveur. On trouve, dans la correspondance de ce mois d'avril, des remerciements à des personnes qui réclament des listes[298]. Gavin Hamilton s'était chargé d'en placer un bon nombre. Tous ses autres amis, pris de pitié pour ce pauvre garçon, s'en occupaient aussi; il devint aussitôt évident que le nombre de souscripteurs serait plus que suffisant et qu'il allait falloir s'occuper de l'impression.

[Note 298: Letters: to Robert Aiken. 3rd April 1786; to John Ballantine 14th April; to Mr Mac Whinnie. 17th April 1786; to Mr John Kennedy 30th April.]

C'est ainsi que ces mois de mars et d'avril 1786 se passèrent pour Robert Burns et c'était avec raison qu'il disait plus tard: «Ce fut une terrible affaire, dont je ne puis encore supporter le souvenir, elle me donna une ou deux des principales qualités pour prendre place parmi ceux qui ont perdu la carte et brouillé tous les calculs de la raison[299]».

[Note 299: Autobiographical Letter to Dr Moore.]

· · ·

Ici s'intercale un des plus étranges et des plus mystérieux épisodes de la vie de Burns, celui de Highland Mary, de Mary des Hautes-Terres. Il resta longtemps ignoré. Burns, de son vivant, n'en parla jamais qu'avec réserve et l'entoura d'une sorte de silence. Quand il fut forcé d'en dire quelques mots, à propos des pièces qui portaient le nom de Highland Mary, il le fit d'une manière très vague et très évasive. Il y fait allusion comme à un événement du temps passé: «le sujet est un des passages les plus intéressants de mes jours de jeunesse[300]», ou «ceci est une de mes compositions du commencement de ma vie, avant que je fusse du tout connu dans le monde[301].» C'est, avec quelques mots cités plus loin, tout ce qu'il en laissa jamais échapper. Après sa mort, sa famille semble avoir désiré laisser dans l'ombre et l'oubli cet incident. Il est de toute évidence que, lorsque le Dr Currie prépara son édition de Burns, il reçut de Gilbert des confidences partielles à ce sujet, mais en même temps des recommandations de n'en point parler. C'est ce qu'impliquent les lignes suivantes: «Les rivages de l'Ayr furent la scène de passions de sa jeunesse, d'une nature encore plus tendre; il ne conviendrait pas d'en révéler l'histoire quand bien même cela serait en notre pouvoir; on n'en pourra bientôt plus découvrir les traces que dans ces poèmes pleins de nature et de sensibilité auxquels elles ont donné naissance. On sait que la chanson intitulée Mary des Hautes-Terres se rapporte à un de ces attachements. L'objet de cette passion mourut au début de la vie, et l'impression laissée sur l'esprit de Burns semble avoir été profonde et durable[302].» Il s'en fallut de peu en effet--et cela eût peut-être été à souhaiter pour la mémoire de Robert Burns--que cette histoire passât comme un événement indistinct et secondaire. Aucun des biographes du poète n'avait pris la peine d'en marquer ni la date, ni l'importance. M. Scott Douglas, avec beaucoup de pénétration et de patience, est parvenu à élucider ce point obscur, et le résultat de ses recherches a été une révélation imprévue et, par certains côtés, affligeante. Au moment même où, le coeur saignant de la blessure faite par Jane, Burns poussait ces plaintes déchirantes, il est désormais certain qu'il aima ou crut aimer une autre femme et surtout qu'il se fit aimer d'elle[303].

[Note 300: Letter to Thomson. 14th Nov, 1792.]

[Note 301: Remarks in an interleaved copy of Johnson's museum.]

[Note 302: Currie. Life of Burns, p. 30.]

[Note 303: Voir dans Scott Douglas, vol. IV, p. 120-130, et dans son édition de Lockhart, p. 336-339, la suite de faits et de raisonnements par lesquels il a établi irréfutablement ce fait. Cette vague aventure flottait quelque part dans la jeunesse de Burns. Il l'a saisie et fixée à sa véritable date et dans ses vraies circonstances. Dans l'édition de Currie, que nous possédons et qui lui a appartenu, se trouve le premier soupçon de cette histoire et le cri de surprise qu'il lui arracha. Au bas de la colonne (p. 31) où se trouvent les vagues allusions de Currie, il a écrit: «Who can tell the date?--Can it be possible that 1786 was the year? When he was under vows to Miss Armour? Else what can be the meaning of «Will ye go to the Indies Mary?!!!» Évidemment, on saisit là la minute où, pour la première fois, la pensée qu'une pareille chose était possible traversa le cerveau de Scott Douglas. On verra l'importance de cette découverte, à travers toute la vie de Burns.]

Il y avait, dans le domaine de Coilsfield, situé à quelque distance de Mossgiel et habité alors par le colonel Hugh Montgomery, une jeune fille des Hautes-Terres, nommée Mary Campbell. Elle était employée comme servante et avait charge de la laiterie. Elle avait été auparavant chez Gavin Hamilton, l'ami de Burns, où il est probable que celui-ci la vit pour la première fois[304]. C'était une étrangère, et on se rappelle peu de chose d'elle; personne ne se doutait de la poésie qui glorifierait un jour son nom. Il semble probable que Burns avait déjà tenté de lui faire la cour, car sa soeur Mrs Begg se souvenait de lui avoir entendu dire à son domestique John Blane que «Mary avait refusé de le rencontrer dans le vieux château». C'était la tour démantelée d'un ancien prieuré près de la maison de M. Hamilton[304]. Il est probable aussi que sa passion pour Jane avait coupé court à ces velléités.

[Note 304: Chambers, tom. I, p. 252.]

Quand il fut repoussé par les Armour, comment se retourna-t-il vers cette jeune fille, et comment celle-ci reçut-elle des hommages qu'elle paraît d'abord avoir tenus à distance? Peut-être fut-elle portée vers lui par cette pitié féminine que la douleur attire, et il est plus vraisemblable encore que lui alla vers elle parce qu'il souffrait. Il y a dans l'âme humaine de ces réactions. Lorsqu'elle a été endolorie par les déceptions et qu'elle est toute brisée d'une trahison, elle est prise d'un grand besoin de sécurité et de confiance. Elle va, comme un voyageur fatigué, aux sources pures et limpides qui coulent dans les âmes tranquilles et simples. Après les amours orageux, elle aspire à ceux qui calment, reposent et consolent. Mais c'est un hasardeux essai, un remède dangereux. Car si la passion qui affole et torture revient, avant que l'affection qui apaise et guérit n'ait achevé son oeuvre, le charme reprend et il ne reste alors qu'une sacrifiée. Burns était brisé; il alla vers la douce Mary, parce qu'elle formait avec Jane un contraste complet. Blonde avec les yeux azurés des gens des Hautes-Terres, elle passe dans cette histoire agitée comme une figure touchante, et laisse après elle une impression d'affection silencieuse, de modestie et de pureté.

Ces nouvelles amours avancèrent avec une étrange rapidité. Le groupe de chants de désespoir qui maudissent la trahison de Jane couvre une partie du mois d'avril. Dès le commencement de mai, Burns s'était fiancé à Mary, avant de partir, comme il le croyait, pour la Jamaïque. Lui-même a laissé en quelques mots le récit de ces fiançailles: «Ma jeune fille des Hautes-Terres, dit-il, était une charmante créature au coeur le plus aimant qui ait jamais béni un homme d'un généreux amour. Après une assez longue durée du plus ardent attachement réciproque, nous convînmes de nous rencontrer, le second dimanche de mai, dans un endroit retiré, près des bords de l'Ayr, où nous passâmes la journée à nous dire adieu avant qu'elle s'embarquât pour les Hautes-Terres de l'Ouest, afin d'arranger les choses dans sa famille pour notre changement de vie projeté[305]».

[Note 305: Remarks in an interleaved copy of Johnson's museum.]

La scène de ces fiançailles et de ces adieux est célèbre dans l'histoire de la poésie anglaise. Tout contribue à lui donner un caractère de grâce pastorale et de mélancolie: la beauté du lieu, la destinée des personnages et la douceur des vers qu'elle a produits. C'est près de la résidence de Coilsfield, à l'endroit où le petit ruisseau de la Flail rejoint la rivière d'Ayr, qu'on montre l'aubépine près de laquelle les amants se rencontrèrent. Le cours de l'Ayr, entre des bords raides et verts, est pittoresque jusqu'à son embouchure; il ne l'est nulle part davantage que dans cet endroit fait à souhait et choisi par un poète. L'eau peu profonde coule sur des cailloux, entre la rive basse et sablonneuse où débouche la Flail, et l'autre rive escarpée, qui disparaît sous un manteau d'églantiers, de chèvrefeuilles et de bruyères, dans les épaisseurs duquel le printemps sème des milliers d'hyacinthes violettes. C'est une retraite charmante et intime. Tout autour ondule un horizon de collines boisées. Si l'on jette sur ce tableau le silence solennel d'un dimanche écossais, si l'on met dans l'âme des deux personnages, le respect, la révérence qu'inspire le jour sacré, on a quelque idée du sentiment qui présida à cette scène et on comprend qu'elle soit pour les Écossais grave et presque religieuse. Cromek raconte que leurs fiançailles, qui étaient en même temps leurs adieux, s'accomplirent «avec ces cérémonies si simples et frappantes que le sentiment rustique a inventées pour prolonger les émotions tendres et les consacrer.» Ils se tinrent debout de chaque côté du ruisseau; ils se lavèrent les mains dans le courant et, tenant une Bible entre eux, prononcèrent leur voeu d'être fidèles l'un à l'autre[306]. On a retrouvé la Bible en deux volumes que Burns donna à sa fiancée. Sur le premier volume était écrit le nom de Mary Campbell, suivi de la marque maçonnique du poète et de ces paroles du Lévitique: «Vous ne jurerez point faussement par mon nom. Je suis l'Éternel.» Sur le second volume était écrit: «Robert Burns, Mossgiel», également avec la marque maçonnique, et ces mots de St. Matthieu: «Tu ne te parjureras point, mais tu t'acquitteras envers le Seigneur de ce que tu as déclaré par serment[307].» Les heures radieuses s'envolèrent, sur lesquelles flottaient des parfums, faites pour eux de tendresse voilée par la mélancolie des adieux et sanctifiée par une solennelle promesse. Quand l'ouest étincelant proclama la fuite du jour, les amants se séparèrent, pour ne jamais se retrouver. Mais le lieu où fleurit l'aubépine blanche de Burns est devenu, pour une partie du monde, aussi précieux que celui où poussent sur les talus les petites pervenches bleues de Rousseau.

[Note 306: Cromek. Reliques of Burns.]

[Note 307: Les deux volumes se trouvent dans le monument de Burns près d'Ayr.]

On peut juger de la ferveur et de la gravité des voeux que Burns avait prononcés d'après cette pièce dans laquelle il les rappelle et les renouvelle:

Veux-tu venir aux Indes, ma Mary, Et quitter le rivage de la vieille Écosse? Veux-tu venir aux Indes, ma Mary, À travers le rugissement de l'Atlantique?

Oh! doucement croissent le citron et l'orange, Et l'ananas sur son arbre; Mais tous les charmes des Indes Ne sauraient jamais égaler les tiens.

J'ai juré par les cieux à ma Mary, J'ai juré par les cieux d'être fidèle; Et puissent aussi les cieux m'oublier, Le jour où j'oublierai mon voeu!

Oh! donne-moi ta foi, ma Mary, Et donne-moi ta main blanche comme la neige; Oh! donne-moi ta foi, ma Mary! Avant que je quitte la grève de l'Écosse!

Nous nous sommes donné notre foi, ma Mary, De nous unir en affection mutuelle; Et maudite soit la cause qui nous séparera L'heure et le moment du temps[308]!

[Note 308: Will ye go to the Indies, my Mary?]

C'est avec ces assurances et cette musique de promesses emportée en elle, que la douce Mary Campbell partit pour les Hautes-Terres. Pauvre fille!

· · ·

Mais nous ne sommes pas encore au terme des surprises. Le dimanche où il avait dit adieu à Mary Campbell tombait le 14 mai. Jane Armour revint de Paisley dans les premiers jours du mois suivant. Moins d'un mois après la promesse du bord de l'Ayr, le 12 juin, il écrivait cette incroyable lettre:

«La pauvre, mal conseillée, ingrate Armour est rentrée chez elle, vendredi dernier. Vous connaissez tous les détails de cette affaire et c'est une sombre affaire. Ce qu'elle pense maintenant de sa conduite, je ne le sais pas. Ce que je sais c'est qu'elle m'a rendu complètement misérable. Jamais homme n'a aimé ou plutôt adoré une femme plus que je ne l'ai adorée; et, pour confesser une vérité entre vous et moi, je l'aime encore, après tout, jusqu'à la folie, bien que je ne voulusse pas le lui dire si je la voyais, ce que je ne souhaite pas. Ma pauvre chère infortunée Jane, comme j'ai été heureux dans tes bras! Ce n'est pas de la perdre qui me rend si malheureux; mais c'est surtout à cause d'elle que je crains. Je prévois qu'elle est sur la route qui mène, je le redoute, à la ruine éternelle.

Puisse Dieu tout puissant lui pardonner son ingratitude et son parjure envers moi, comme du fond de mon âme, je lui pardonne; et puisse sa grâce être avec elle et la bénir dans l'avenir. Je n'ai pas de plus exacte idée de l'endroit des châtiments éternels que ce que j'ai ressenti dans mon âme à cause d'elle. Je me suis jeté dans toutes sortes de dissipations et d'orgies, réunions maçonniques, assauts de boire et autres folies pour la chasser de ma tête et tout cela est vain. Et maintenant, au grand remède! Le navire est en train de revenir qui doit m'emporter à la Jamaïque, et alors adieu, chère vieille Écosse, adieu, chère ingrate Jane, car jamais, jamais plus je ne vous reverrai[309].»

[Note 309: To David Brice. 12th June, 1786.]

Et le 9 juillet, il écrivait à un autre correspondant, son ami John Richmond d'Édimbourg:

«J'ai été pour voir Armour depuis qu'elle est de retour, nullement en vue d'une réconciliation, mais simplement pour m'informer de sa santé, et à vous, je puis le confesser, par suite d'une sotte et importune tendresse fort mal placée sans doute. La mère m'a interdit la maison et Jane n'a pas montré le repentir auquel on aurait pu s'attendre[310].»

[Note 310: To John Richmond. 9th July, 1786.]

Et ailleurs encore:

«La pauvre Armour est de retour à Mauchline. J'ai été pour la voir et sa mère m'a interdit la maison; elle n'a pas exprimé beaucoup de regret de ce qu'elle a fait[311].»

[Note 311: To David Brice. 17th July, 1786.]

Comme on sent, sous ces faux prétextes, le besoin de la revoir, de se rapprocher d'elle! Ainsi donc Jane revenue avait trouvé la nouvelle affection mal affermie, avait eu pour complices des souvenirs trop récents encore, s'était réinstallée dans ce coeur incertain.

En même temps, Burns dut subir la seconde réprimande publique. En détruisant l'acte de mariage, le vieil Armour avait rendu irrégulière la situation de sa fille et de Burns; il en avait fait deux délinquants. Burns, sur le point de quitter le pays, aurait pu se soustraire à cette punition. Mais il tenait à obtenir un certificat de célibat et cette cérémonie était l'attestation même de sa liberté[311]. Il s'y soumit donc. Il eut à comparaître plusieurs fois à l'église. La dernière fut le 6 août. Voici du reste, avec la suite des procès-verbaux dont nous avons parlé plus haut, la suite et les détails caractéristiques de cet épisode:

Juin, le 11.--La session, étant informée que Jane Armour est enceinte, ordonne à son officier de la convoquer pour le prochain sabbath.

Juin, le 18.--Conseil de session. Jane Armour convoquée n'a pas paru mais a envoyé une lettre adressée au Ministre de la paroisse, dont la teneur est ainsi que suit:

Révérend Monsieur,

Je suis sincèrement affligée d'avoir donné et de devoir donner à votre session du tracas à cause de moi. Je reconnais que je suis enceinte; et Robert Burns de Mossgiel est le père. Je suis avec grand respect

Votre très humble servante,

Signé: JANE ARMOUR.

Mauchline 13 juin 1786.

L'officier devra convoquer Robert Burns à se présenter aujourd'hui en huit jours.

Juin, le 25.--À comparu Robert Burns et s'est reconnu le père de l'enfant de Jane Armour.

Signé: ROBERT BURNS.

(On a ajouté, après coup, au mot child la terminaison du pluriel child-ren).

Août, le 6.--Robert Burns, John Smith, Mary Lindsay, Jane Armour et Agnes Auld ont comparu devant la congrégation, professant leur repentir du péché de fornication; chacun d'eux ayant comparu à deux dimanches auparavant, ils ont aujourd'hui reçu la réprimande et l'absolution de scandale[312].

[Note 312: Ces procès-verbaux ont été également copiés par nous sur les registres de la Kirk-Session de Mauchline.]

M. Auld, le Ministre, montra du tact. Il adoucit la réprimande et au lieu de le faire asseoir sur l'escabeau il lui permit de se tenir debout à sa place[313], à la condition que, s'il prospérait dans sa vie nouvelle, il n'oublierait pas les pauvres de Mauchline[314]. Du reste, cette nouvelle comparution semble n'avoir produit sur Burns qu'une très mince impression, il en parle dans ses lettres sans colère et en passant.

[Note 313: To David Brice. 17th July, 1786.]

[Note 314: R. Chambers, tom. I, p. 277.]

· · ·

Pendant ces mois de juin et de juillet, le paroxysme de douleur du mois d'avril était peu à peu tombé. L'influence adoucissante de Mary Campbell était intervenue. L'apaisement s'était fait, et son amour pour Jane, s'il s'était réveillé, était plus calme et avait dépouillé sa violence. Dans cette âme mobile et ondoyante, à travers laquelle passaient sans cesse «les vagues alternées de la crainte et de l'espoir», les changements étaient brusques et complets. Il lui fallait peu de temps pour passer d'une extrémité à l'autre. Il reprit sa belle humeur, bien que la pensée du départ et d'autres dussent assombrir plus d'une heure solitaire. Il produisit, dans ces quelques semaines, une série de morceaux gais dont quelques-uns comme l'Adresse à Belzebud, un Songe, ont une tendance politique, dont d'autres sont des adieux, des notes en vers, parmi lesquelles se trouve sa belle Épître à un Jeune Ami, pleine de conseils sagaces, et d'une sagesse toute fraîche récoltée sur ses folies récentes. Il paraissait même avoir pris parti de son départ et en parlait avec insouciance, avec bonne humeur et presque avec gaîté. Malgré tout, l'incompressible ressort qu'il y avait en lui, par moments, soulevait et éparpillait tous ces chagrins.

Vous tous qui vivez en vidant les verres, Vous tous qui vivez en rimant les vers, Vous tous qui vivez sans jamais réfléchir, Allons, pleurez avec moi; Notre camarade nous fausse compagnie Et va par delà les mers.

Pleurez-le, ô troupe joyeuse, Qui chèrement aimez, par ci par là, une bordée; Il ne se joindra plus aux éclats joyeux, Dans le ton sociable; Car il est parti pour un autre rivage, Par delà les mers.

Les jolies filles peuvent bien le pleurer, Et dans leurs plus chères prières le placer, Les veuves, femmes, toutes peuvent le bénir D'un oeil plein de larmes; Car je sais bien qu'il leur manquera beaucoup, Par delà les mers.

Il vit le froid nord-ouest du malheur Longuement rassembler une amère rafale; Une coquette enfin lui brisa le coeur, Malheur lui en advienne! Alors, il prit passage, devant le mât, Par delà les mers.

Trembler sous le gourdin de la Fortune, N'avoir que peu d'eau et de farine pour s'emplir le ventre, Avec son humeur fière, indépendante, S'accordent mal; Alors, il se roula les fesses dans un hamac, Par delà les mers.

Gens de la Jamaïque, traitez-le bien, Trouvez-lui un bon abri confortable, Vous trouverez en lui un bon garçon Plein de joyeuseté, Qui ne voudrait pas faire mal au diable, Par delà les mers.

Adieu! mon camarade, faiseur de rimes, Votre sol natal fut de mauvais vouloir, Mais puissiez-vous fleurir comme un lis Maintenant et prospérer! Je boirai mon dernier gobelet à votre santé, Par delà les mers[315].

[Note 315: On a Scotch Bard gone to the west Indies.]

Mais il était incorrigible. En même temps que son esprit reprenait un peu de calme, il reprenait sa veine de galanterie, séduit au point de tout oublier, par la moindre image qui mettait son imagination en jeu. Il y en a un exemple qui est curieux par les renseignements qu'il donne sur sa rapidité d'impression et par la renommée même de l'aventure. Il est curieux aussi parce qu'il complète le tableau de cette âme dont la soudaineté et la variété d'impressions est déconcertante et déroute les présomptions.

Un soir du mois de juillet, il se promenait dans le domaine de Ballochmyle qui venait d'être acheté par M. Alexander. Il suivait les pentes escarpées au bas desquelles coule la rivière à peine visible. C'était une de ses promenades favorites, qui l'avait déjà inspiré, quand il avait mis sur les lèvres de la fille du propriétaire précédent, forcé par des revers de fortune de vendre son domaine héréditaire, ce joli et triste adieu:

Les bois de Catrine étaient jaunis, Les fleurs tombaient sous la pelouse de Catrine; Aucune alouette ne chantait sur les tertres verts, La nature apparaissait languissante; À travers les bosquets flétris, Maria chantait, Elle-même dans toute la fleur de la beauté; Et les échos des bois sauvages résonnaient: Adieu les pentes de Ballochmyle!

Couchées dans votre lit hibernal, ô fleurs, Vous fleurirez de nouveau fraîches et belles, Vous, oiselets, muets dans les bosquets dépouillés, Vous charmerez de nouveau l'air de vos voix; Mais ici, hélas, pour moi, jamais plus L'oiselet ne chantera ni la fleur ne sourira, Adieu les jolies rives de l'Ayr, Adieu, adieu, doux Ballochmyle![316]

[Note 316: Farewell to Ballochmyle.]

Cette fois-ci il suivait une petite allée, quand il aperçut la soeur du propriétaire actuel, Miss Wilhelmine Alexander. Lui-même a décrit le tableau et raconté la scène, dans une lettre qui indique bien les splendeurs et en même temps les délicatesses de sensations qui passaient dans cette tête, pêle-mêle avec des choses brutales ou grossières. C'est du reste un riche morceau de prose descriptive, et qui donne une idée de la façon dont ce paysan écrivait:

«J'avais erré au hasard dans les lieux préférés de ma muse, les bords de l'Ayr, pour contempler la nature dans toute la gaîté de l'année à son printemps. Le soleil flamboyait au-dessus des lointaines collines à l'ouest; pas une baleine ne remuait les fleurs cramoisies qui s'ouvraient ou les feuilles vertes qui se déployaient. C'était un moment d'or pour un coeur poétique. J'écoutais les gazouilleurs emplumés qui répandaient leur harmonie de tous côtes, avec des égards de confrère; et je sortais fréquemment de mon sentier, de peur de troubler leurs petites chansons ou de les faire s'envoler ailleurs en les effrayant. Sûrement, me disais-je, celui-là est un vrai misérable qui, insoucieux de vos harmonieux efforts pour lui plaire, peut suivre de l'oeil vos détours, afin de découvrir vos retraites cachées et vous dépouiller de tous les biens que la nature vous a donnés: vos plus chers trésors, vos faibles petits. Même la branche d'aubépine blanche qui se mettait en travers du chemin, quel coeur, en un pareil moment, pouvait s'empêcher de s'intéresser à son bonheur et de souhaiter qu'elle fût préservée du bétail à la dent rude ou du souffle meurtrier de l'est? Telle était la scène et telle était l'heure, quand, dans un coin du tableau, j'aperçus une des plus belles oeuvres de la nature qui ait jamais couronné un paysage poétique ou ravi l'oeil d'un poète, en exceptant ces bardes visionnaires, qui tiennent commerce avec des êtres aériens. Si la calomnie et la raillerie avaient passé par mon chemin, elles se seraient en ce moment réconciliées à jamais avec un tel objet. Quelle heure d'inspiration pour un poète! Elle aurait élevé la simple et terne prose historique à la métaphore et au rhythme. La chanson fut le travail de mon retour à la maison et répond peut-être pauvrement à ce qu'on aurait pu attendre d'une pareille scène[317].

[Note 317: To Miss Wilhelmina Alexander, enclosing a song inspired by her charms, Mossgiel 18th Nov. 1786.]

C'était le soir, sous la rosée, les champs étaient verts, À chaque brin d'herbe pendaient des perles; Le Zéphyr se jouait autour des fèves, Et emportait avec lui leur parfum; Dans chaque vallon, le mauvis chantait, Toute la Nature paraissait écouter, Sauf là où les échos des bois verts résonnaient, Parmi les pentes de Ballochmyle.

D'un pas négligent, j'avançais, j'errais, Mon coeur se réjouissait de la joie de la nature, Quand, rêvant dans une clairière solitaire, J'entrevis, par hasard, une belle jeune fille: Son regard était comme le regard du matin, Son air comme le sourire vernal de la nature; La Perfection, en passant, murmurait: «Regarde la fille de Ballochmyle.»

Doux est le matin de mai fleuri, Et douce est la nuit dans le tiède automne, Quand on erre dans le gai jardin Ou qu'on s'égare sur la lande solitaire; Mais la femme est l'enfant chéri de la nature! C'est là que celle-ci réunit tous ses charmes; Mais même là, ses autres ouvrages sont éclipsés Par la jolie fille de Ballochmyle.

Ô que ne fut-elle une fille de campagne! Et moi, l'heureux gars des champs! Quoique abrité sous le plus humble toit Qui s'éleva jamais sur les plaines Écossaises! Sous le vent et la pluie du morose hiver, Avec joie, avec bonheur, je travaillerais, Et, la nuit, je presserais sur mon coeur La jolie fille de Ballochmyle.

Alors l'orgueil pourrait gravir les pentes glissantes, Où brillent bien haut la gloire et les honneurs; Et la soif de l'or pourrait tenter l'abîme, Ou descendre et fouiller les mines de l'Inde: Donnez-moi la chaumière sons le sapin, Un troupeau à soigner, un sol à bêcher; Et chaque jour aura des joies divines Avec la jolie fille de Ballochmyle[318].

[Note 318: The Lass of Ballochmyle.]

La chose étonnante que ces imaginations-là! On peut croire que, dans des moments comme celui-ci, Jane Armour et Mary Campbell et tous les soucis et toutes les imprudences avec leurs suites étaient loin. Il oubliait tout, se donnait au ravissement présent, perdu dans des chaumières en Espagne. Il avait, autant qu'on peut l'avoir, cette faculté des poètes et des artistes de tout oublier à chaque instant et d'être en réalité comme des instruments qui vibrent, sans souci de l'air précédent. Il envoya peu après cette chanson à celle qui la lui avait inspirée, mais il n'en reçut aucune réponse. Ce silence l'offensa car il en reparla plus tard avec une amertume peu raisonnable[319]. Il était tout naturel que la demoiselle, fût-elle de Ballochmyle, ne trouvât aucune réponse à faire à ce singulier paysan qui, avec toutes les circonlocutions pastorales, n'en parlait pas moins de la presser chaque nuit sur son coeur. Cependant Miss Alexander apprit à être fière d'avoir inspiré ces vers au poète inconnu en qui, ainsi que le dit le Dr Currie, avec l'élégance de son temps «respirait la Muse de Tibulle»[320]. Elle ne se maria pas et devint une vieille, vieille dame. Elle mourut en 1848 âgée de 88 ans[321]. Elle avait fait encadrer la chanson reçue jadis et l'avait avec elle partout où elle allait[322]. C'est excentrique, mais non pas sans quelque chose de profondément féminin. Le manuscrit de la chanson est maintenant un des objets précieux des archives de la famille Alexander[323].

[Note 319: Scott Douglas, tom. I, p. 161.]

[Note 320: Currie. Life of Burns.]

[Note 321: Voir dans Hately Waddell Héroïnes of Burns, ses souvenirs personnels sur Miss Alexander.--Et Chambers, tom. I, p. 289.]

[Note 322: Chambers, tom. I, p. 289.]

[Note 323: Nous remercions ici le colonel Alexander de la bonne grâce avec laquelle il nous a permis de visiter Ballochmyle et les souvenirs de Burns.]

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Au milieu de ce mélange incohérent de désespoirs, de fiançailles, d'orgies maçonniques, de productions désolées, exquises ou railleuses, de ces adieux, de ces sautes de sentiments, de ces échappées d'imagination, qui s'entassent du mois d'avril au mois de juillet, Burns copiait ses poésies et corrigeait les épreuves. On avait trouvé un imprimeur à Kilmarnock, un nommé John Wilson. Burns se rendait à pied à Kilmarnock plusieurs fois par semaine, non sans y faire des stations prolongées avec ses amis, au public-house du vieux Sandy, à l'enseigne du jeu de Boules, dont le propriétaire avait une spécialité pour la fabrication d'une certaine bière[324]. L'impression commença probablement le 13 juin, car dans une lettre du 12 juin, il écrivait: «Vous avez entendu dire que je deviens poète imprimé; demain mes oeuvres vont à la presse. Je pense que ce sera un volume d'environ deux cents pages. C'est la dernière sottise que je pense faire; ensuite, je veux devenir un homme sage aussi vite que possible[325]».

[Note 324: Burns and his Kilmarnock Friends. Appendix I.]

[Note 325: To David Brice, 12th June 1786.]

On se demande involontairement quelles pouvaient être ses appréhensions à la veille de tenter cette aventure, si extraordinaire pour lui, de la publication de ses poèmes. Il en a fait la confidence avec sa franchise ordinaire, dans un passage curieux et qui est bien une preuve frappante de sa netteté et de sa fermeté d'esprit. Il était à peu près sûr du succès:

«Je pesai mes productions aussi impartialement que cela m'était possible; je pensais qu'elles avaient du mérite; ce m'était une délicieuse idée qu'on dirait de moi que j'étais un garçon de talent, même si cela ne devait jamais arriver à mes oreilles, quand je serais un pauvre conducteur de nègres, ou peut-être parti pour le monde des esprits, victime d'un climat inhospitalier. Je puis dire avec vérité que, pauvre inconnu[326], comme je l'étais alors, j'avais à peu près une aussi haute opinion de moi-même et de mes oeuvres que je l'ai en ce moment.... Me connaître moi-même avait toujours été ma constante étude. Je me pesais moi-même seul; je me mettais en balance avec d'autres; je guettais tous les moyens d'observation, examinant quelle surface de terrain j'occupais comme homme et comme poète; j'étudiais assidûment le dessin de la nature, les endroits où elle semblait avoir voulu placer les différentes ombres et les lumières de mon caractère. J'étais à peu près certain que mes poèmes obtiendraient quelque applaudissement; à mettre les choses au pis, le grondement de l'Atlantique assourdirait la voix de la critique et la nouveauté des scènes des Indes occidentales, me ferait oublier l'Indifférence[327].»

[Note 326: En français.]

[Note 327: Autobiographical Letter to Dr Moore.]

Il attendait donc l'événement avec confiance et sans doute aussi avec un peu de fierté. Entre temps, il semblait qu'il eût épuisé toutes les émotions qui peuvent tenir en si peu de temps, quand il en survint une dernière qui sembla dépasser toutes les autres. La conduite des Armour avait été telle envers Burns qu'il s'était cru délié de toute obligation à leur égard. Ils avaient refusé la plus haute réparation qu'il fût en son pouvoir de leur donner; c'était refuser les moindres. Avant de s'éloigner du pays, il fit dresser un acte par lequel il passait à son frère Gilbert tout ce qu'il possédait et «particulièrement les profits qui peuvent sortir de la publication de mes poèmes présentement sous presse», à la condition que son frère se chargerait d'élever la petite fille d'Élizabeth Paton, maintenant âgée de deux ans, qu'on avait recueillie à la ferme[328]. Il ne fit aucune provision pour Jane Armour. Le vieil Armour eut-il vent de la résolution de Burns ou connaissance de cet acte? Ce qu'il y a de certain c'est qu'il prit la résolution d'empêcher Burns de partir sans avoir laissé garantie d'une somme suffisante pour élever l'enfant dont sa fille était grosse. Il mit l'affaire entre les mains des gens de loi. Il y allait pour Burns de l'emprisonnement[329]. Nouvel acte dans ce drame! Le voilà obligé de quitter la ferme, de dépister les recherches. «Depuis quelque temps, je me glissais de cachette en cachette, dans toutes les terreurs de la prison; des gens mal avisés et ingrats avaient découplé la meute sans merci des gens de loi à mes trousses[330]». Sans un avertissement singulier et dont l'origine se laisse deviner, il était saisi. Il est probable que le vieil Armour comptait mettre la main sur une partie des profits que les souscriptions désormais couvertes assuraient aux poèmes. Burns alla chercher refuge, comme un véritable outlaw, dans la forêt de Old Rome, laissant ignorer à tous où il avait disparu. Le 30 juillet 1786, il écrivait à son ami Richmond cette lettre qui rend bien l'état d'esprit où il devait être:

[Note 328: Deed of Assignment in favour of his brother Gilbert, of «all and Sundry Goods, Gear, Corns, Cattle, Horses, Nolt, Sheep, Household furniture, and all other movable effects of whatever kind that I shall leave behind on my departure from the Kingdom, etc.» Mossgiel, 22nd July 1786.]

[Note 329: R. Chambers, tom. I, p. 290.]

[Note 330: Autobiographical Letter to Dr Moore.]

Mon heure est maintenant venue. Vous et moi, nous ne nous reverrons plus en Angleterre. J'ai des ordres pour me rendre avant trois semaines, à bord de la Nancy, capitaine Smith, allant de la Clyde à la Jamaïque et faisant escale à Antigua. Ceci, sauf pour notre ami Smith que Dieu préserve longtemps, est un secret à Mauchline. Le croiriez-vous? Armour a obtenu un mandat d'amener pour me jeter en prison, jusqu'à ce que je donne garantie pour une somme énorme. Ils gardent un secret absolu sur ceci, mais j'en ai été informé par un canal auquel ils ne songent guère et me voici errant d'une maison d'ami à une autre, et, comme un vrai fils de l'Évangile, «je n'ai pas où reposer ma tête». Je sais que vous allez verser l'exécration sur la tête de Jane; mais, par amour pour moi, épargnez la pauvre fille mal conseillée: pourtant puissent toutes les furies qui déchirent la poitrine de l'amant ruiné et désespéré, accompagner sa mère jusqu'à sa dernière heure! J'écris dans un moment de rage, réfléchissant à ma misérable situation--exilé, abandonné, délaissé. Je ne puis écrire davantage--donnez-moi de vos nouvelles par retour de la voiture. Je vous écrirai avant de partir[331].

[Note 331: To John Richmond, 30th July 1786.]

On devine, aux derniers mots de la lettre, d'où venait l'avertissement qui l'avait sauvé. Au moment où elle avait vu celui qui l'avait aimé, auquel elle avait appartenu, auquel elle tenait par l'enfant qu'elle portait dans ses entrailles, sur le point d'être saisi et jeté en prison, il est vraisemblable que Jane sentit se réveiller en elle son attachement ou du moins de la pitié. Elle eut horreur de perdre celui qui, pendant quelques jours, avait été son époux. Elle le fit prévenir secrètement. On sent dans la lettre que ce trait de dévouement et d'amitié a presque réconcilié Burns avec celle qui lui avait meurtri le coeur et attristé sa vie. Il y a là comme la reconnaissance d'un service rendu et un ton de pardon, un retour vers l'infidèle. Et, du même coup, ces lignes contiennent peut-être le sort de la pauvre Mary Campbell.

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Le lendemain même de cette lettre, le 31 juillet 1786, paraissaient les poèmes, un humble volume de deux cents pages, avec sa grossière couverture de papier bleu, son papier rugueux et ses caractères lourds. Il portait comme titre: Poèmes, principalement en dialecte écossais, par Robert Burns, et comme épigraphe, quatre vers qui indiquaient que l'auteur avait une appréciation exacte de son mérite. Il commençait par une préface dans laquelle on sent une attente pleine de confiance et de fierté. Elle mérite d'être lue entière et avec soin; il est impossible, dans des conditions si singulières et si difficiles, de se présenter avec plus de tact, de simplicité et de dignité:

Les bagatelles suivantes ne sont pas la production d'un poète qui, avec tous les avantages d'un art savant, et peut-être au milieu des élégances et des loisirs de la vie riche, abaisse ses regards pour chercher un thème rural, en songeant à Théocrite et à Virgile. Pour l'auteur de ceci, ces noms et d'autres noms célèbres, leurs compatriotes, sont, dans leur langage original, une fontaine fermée et un livre scellé. Dépourvu des conditions nécessaires pour se mettre poète par règles, il chante les sentiments et les moeurs qu'il a ressentis et vus, en lui-même et dans ses compagnons rustiques autour de lui, dans son langage natif et dans le leur. Bien qu'il fût Rimeur depuis ses plus jeunes années, ou du moins depuis les premières impulsions des passions tendres, ce n'est que très récemment que les applaudissements, peut-être la partialité de l'Amitié, ont éveillé sa vanité jusqu'à lui faire penser que quelque chose de lui valait la peine d'être montré; aucune des productions suivantes n'a été composée avec la pensée qu'elles pourraient être imprimées. S'amuser des petites créations de sa propre imagination, parmi le travail et les fatigues d'une vie laborieuse; transcrire les sentiments divers, les amours, les chagrins, les espoirs, les craintes, de sa propre poitrine; trouver une sorte de contrepoids aux luttes du monde, scène toujours antipathique et tâche toujours malaisée à l'esprit poétique; tels furent ses motifs pour courtiser les muses, et il a trouvé que la poésie est sa propre récompense.

Maintenant qu'il apparaît dans le personnage public d'un auteur, il le fait avec crainte et tremblement. La renommée est si chère à la tribu des rimeurs, que même lui, poète obscur et sans nom, recule et pâlit à la pensée d'être traité «comme un sot impertinent qui impose de force ses balivernes au monde et, parce qu'il sait faire tinter quelques mauvaises rimailles écossaises, se considère comme un poète et non de peu d'importance, en vérité.»

C'est une observation de ce célèbre poète, dont les divines Élégies font honneur à notre langage, à notre nation et à notre race[332], que «l'Humilité a réduit plus d'un génie à l'existence d'un hermite, mais n'en a jamais élevé un à la renommée.» Que si quelque critique relève le mot génie, l'auteur lui dit, une fois pour toutes, que certainement il se considère comme doué de quelques dispositions poétiques; autrement la façon dont il publie ses oeuvres serait une manoeuvre au-dessous du pire jugement que, il l'espère, ses pires ennemis porteront jamais sur lui. Mais au génie d'un Ramsay ou à la glorieuse aurore du pauvre et infortuné Fergusson, il déclare avec la même simplicité et la même sincérité, qu'il n'a pas la plus lointaine prétention, même pendant les plus hautes poussées de sa vanité. Dans les pièces suivantes, il a souvent tourné son regard vers ces deux poètes écossais, justement admirés, mais plutôt pour s'allumer à leur flamme qu'en vue d'une imitation servile.

[Note 332: Shenstone.]

À ses souscripteurs, l'auteur envoie ses plus sincères remerciements. Ce n'est pas le salut mercenaire par-dessus un comptoir, mais la gratitude profonde et cordiale du poète qui sait combien il doit à la bienveillance et à l'amitié pour lui permettre de gratifier--s'il le mérite--le voeu le plus cher de tout coeur poétique: être distingué. Il prie ses lecteurs, en particulier les Instruits et les Polis, qui pourront lui faire l'honneur de le parcourir, de tenir compte de l'éducation et des circonstances de sa vie. Mais si, après un examen juste, sincère et impartial, il est convaincu de lourdeur et de niaiserie, qu'il soit traité comme il traiterait les autres dans le même cas--qu'il soit condamné sans merci au dédain et à l'oubli.

Le volume se composait presque entièrement des pièces écrites pendant l'année 1785 et les premiers mois de 1786. Il est à remarquer que quelques-unes de ses principales pièces n'y figuraient pas. Peut-être par un sentiment de réserve Burns avait-il omis: la Mort et le Dr Hornbook et la Prière de Saint Willie. Quant aux Joyeux Mendiants, cette incomparable production semblait être sortie entièrement de sa mémoire. Ce volume était principalement fait de ses poèmes rustiques, de ceux qui ont le plus le goût de terroir, et dépeignent les moeurs et les superstitions de la campagne. Il ne représentait réellement que la moitié de son génie poétique. Pas de chansons; le don de musique qui était en lui y était à peine indiqué. Dans le volume entier, il n'y en a que trois véritables. Mary Morison, cette chose exquise, bien que dès lors en manuscrit, n'est pas du nombre. Parmi les trois choisies pour être publiées, une au moins, les Sillons d'orge, est de première excellence; les deux autres sont bonnes. On peut dire que ces quelques strophes étaient uniquement la promesse de ce que le monde devait entendre de ses lèvres dans ce genre de poésie. C'est par elles seulement qu'une oreille perspicace pouvait deviner cette mélodie encore mystérieuse, qui devait plus tard être révélée au monde, faire de lui un des chantres les plus hauts et, selon l'expression du Dr Hately Waddell, un des psalmistes de son pays.

La vente du volume fut tellement rapide que, le 26 août, moins d'un mois après la mise en vente, il ne restait plus que quinze exemplaires[333]. Un peu d'argent rentra dans la poche étonnée du poète, qui le mit aussitôt de côté pour assurer son voyage. «Dès que je fus maître de neuf guinées, le prix pour me faire transporter à la zone torride, je retins mon passage sur le premier vaisseau qui devait partir[334].» On a vu que la veille même de la publication de ses poèmes, il fixait son départ à trois semaines. Pendant les premiers jours d'août, il s'attendait à partir à chaque instant. Ce fut un simple accident, une rencontre de hasard dans le cabinet du frère de son futur patron qui l'empêcha de partir:

[Note 333: R. Chambers, tom. I, p. 861. Appendix 10: Sale of the Kilmarnock edition.]

[Note 334: Autobiographical Letter to Dr Moore.]

«Je suis allé hier chez le Dr Douglas, tout à fait décidé à saisir l'occasion du capitaine Smith; mais je trouvai le Dr avec un Mr et une Mrs White, tous deux de la Jamaïque; ils ont entièrement dérangé mes plans. Ils lui ont assuré que pour m'envoyer à Port-Antonio, il en coûtera à mon maître Charles Douglas plus de 50 livres; sans compter le risque de me faire attraper une fièvre pleurétique par suite de la fatigue de voyager au soleil. Pour ces raisons, il refuse de m'envoyer avec Smith, mais il y a un vaisseau qui part de Greenock le 1er septembre, tout droit pour ma destination. Le capitaine est un ami intime de M. Gavin-Hamilton et aussi bon garçon que mon coeur peut le souhaiter; je suis destiné à partir avec lui. Où je trouverai un abri? Je n'en sais rien; mais j'espère sortir de ces orages. Périsse la goutte de mon sang qui les redoute! Je connais le pire qu'ils peuvent faire et suis préparé à les affronter[335].»

[Note 335: To James Smith, Monday Morning, 14th Aug 1786.]

Son voyage ainsi reculé, il passa une partie du mois d'août à aller voir ses amis dans le pays et à recueillir le montant des souscriptions. Il circulait maintenant librement et avait même reparu à Mauchline. Le vieil Armour, intimidé peut-être ou rassuré par le bruit qui se faisait autour du nom de son gendre manqué, avait cessé ses poursuites et se tenait maintenant tranquille[336].

[Note 336: R. Chambers, tom. I, p. 297-98.]

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À travers tout cela, il y avait un chapitre attendu de cette histoire, qui, s'il n'était pas un dénoûment, n'en était pas moins inévitable. Un dimanche, qui était le trois du mois de septembre, tandis que Burns était à l'église et écoutait un prédicateur dont il ridiculisait le sermon, Jane accouchait de deux jumeaux, un fils et une fille. Un frère de sa maîtresse vint le lui annoncer, le soir, à la ferme, et s'entendre avec lui pour le baptême[337]. Cet événement, qui devait être prévu, lui fait de nouveau oublier tout le reste. Il semble enchanté et comme tout fier d'avoir deux enfants. Toutes les cordes de paternité, qui avaient déjà vibré en lui, se mettent à trembler de nouveau, mais touchées cette fois par quatre petites mains. Il tressaille de cette espèce de frémissement joyeux qui prend les pères aux entrailles à l'annonce de leur paternité. Sur le champ il saisit sa plume et écrit à son ami Richmond un mot tout exultant:

[Note 337: R. Chambers, tom. I, p. 298.]

Souhaitez-moi bonne chance, cher Richmond. Armour vient de me donner un beau garçon et une belle fille d'un seul jet. Dieu bénisse les chers petits.

Les roseaux verdissent, Ô; Les roseaux verdissent, Ô; Un lit de plume n'est pas si doux Que le sein des fillettes, Ô.[338]

[Note 338: To John Richmond. Sunday 3rd Sep. 1786.]

On se demande si ceux qui l'entouraient, si la vieille mère surtout partageait son enthousiasme. Quelques jours après, quand cette première allégresse instinctive fut tombée, il en parlait à un autre ami avec plus de gravité et une notion plus claire de la réalité.

«Vous avez entendu dire, sans doute, que la pauvre Armour m'a payé double. Un très beau garçon et une fille ont éveillé une pensée et des sentiments qui vibrent, dans mon âme, les uns avec des impressions de tendresse, d'autres avec de tristes pressentiments[339].»

[Note 339: To Robert Muir, 8 Sep. 1786.]

C'était plutôt le langage qu'il convenait de parler dans les circonstances où il était. Il fut entendu que les deux familles se partageraient les enfants. La fille devait rester à sa mère et être nourrie par elle; elle vécut peu d'ailleurs. Le garçon devait être porté à la ferme pour y être élevé par sa grand'mère et ses tantes; il allait rejoindre son autre soeur, la petite Bess[340]. C'était le second bâtard que Burns apportait à la maison; c'étaient deux enfants qu'il allait laisser à la garde et aux soins du sage Gilbert, et de la vieille mère, dont le foyer se peuplait de petits-enfants venus par le chemin de traverse. Le gars grandit dru et fort, portant une ressemblance frappante avec son père et devint plus tard un homme distingué.

[Note 340: R. Chambers, tom. I, p. 298.]

Ainsi, prenant chacun un enfant, ces amants de deux années, ces époux de quelques jours, se séparèrent, croyant ne jamais se reprendre. Ils ne gardaient, des rencontres nocturnes et des heures d'amour, que des souvenirs déchirés par les éclats du bonheur brisé, des reproches réciproques, et la lassitude d'une crise où l'une avait laissé son honneur et l'autre failli laisser sa raison; au milieu de cela, des fibres de sympathie mal déchirées saignantes encore, et je ne sais quelle attraction profonde, indélébile de deux êtres qui ont, avec ivresse, goûté l'un à l'autre et dont les chairs se reconnaissent.

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Pendant ce temps que devenait la douce Mary des Hautes-Terres, la pauvre fille qui avait eu pour son jour de fiançailles le radieux second dimanche de mai? En quittant l'Ayrshire, elle était allée dans la presqu'île de Cantyre, qui forme la pointe méridionale du comté d'Argyle. Son père était matelot à bord d'un cutter des douanes, dont la station était dans la petite ville maritime de Campbeltown. C'est là que vivait sa famille. Elle passa l'été au milieu des siens, recevant probablement des lettres de Burns, mais sans prendre, à ce qu'il paraît, aucune mesure pour son union avec lui. Peut-être n'en parlait-il plus. Elle accepta l'offre qui lui fut faite, par un de ses parents, d'une place à Glasgow pour le terme de la St.-Martin. Elle arriva à Greenock avec son père et un frère qu'on venait mettre en apprentissage chez un charpentier de navire nommé Macpherson, cousin de sa mère. À peine arrivé le jeune garçon tomba malade. Mary le soigna avec dévouement et tendresse; mais quand il commença à aller mieux, elle-même sembla languir. Ses amis, superstitieux comme des Highlanders, crurent qu'on lui avait jeté le mauvais oeil, et peut-être peut-on voir là un indice que sa tristesse et sa pâleur remontaient à quelque temps. Il fallait du moins que ce dépérissement leur parût inexplicable. Ils conseillèrent à son père d'aller à l'endroit où deux ruisseaux se rencontrent et de choisir dans leur lit sept cailloux polis, de les faire bouillir dans du lait nouveau et de le lui donner à boire. Ce n'était pas là le charme qui pouvait la guérir; elle souffrait de quelque chose de trop profond. Après quelques jours, elle fut enlevée par une fièvre maligne qui régnait. Elle fut enterrée dans un terrain que Macpherson venait d'acheter, à l'extrémité du vieux cimetière de Greenock, sur le bord de la Clyde, loin des siens, abandonnée dans la grande ville fumante; telle fut la fin de l'épisode de ce second dimanche de mai. Quelques personnes, à qui la destinée de cette douce fille a paru pure et touchante, lui ont élevé un monument qui abrite sa tombe des rayons du soleil couchant, quand il s'abaisse au delà du «rugissement de l'Atlantique». Les steamers qui sortent de la Clyde passent tout auprès. Une des dernières choses que voient les Écossais, qui quittent le pays en emportant, à travers le monde, les vers de leur poète national, est la pierre où sont sculptés les adieux de Burns et de Mary Campbell.

Burns en apprenant la nouvelle de Greenock reçut un coup terrible. Mrs Begg se rappelait qu'après le travail de la moisson achevée, elle était un jour à son rouet, avec sa mère ou une de ses soeurs qui l'aidaient. Les deux frères étaient là aussi. On apporta une lettre pour Robert. Il alla à la fenêtre pour l'ouvrir et la lire, et elle fut frappée de l'expression d'angoisse qui passa sur son visage. Il sortit sans dire un mot. Ce fut plus tard seulement que sa famille apprit cette histoire qui resta toujours comme un sujet sacré dont on ne devait pas parler[342].

[Note 341: R. Chambers, tom. I, p. 321-324.]

[Note 342: R. Chambers, tom. I, p. 324.]

Involontairement on se demande quel a été le rôle de Burns en tout ceci, et cette question, une fois venue dans l'esprit, ne se laisse pas aisément renvoyer. Lui-même a rapporté cet incident dans ces mots qui suivent immédiatement le récit de la journée de mai. «À la fin de l'automne suivant, elle traversa la mer pour me retrouver à Greenock, où elle était à peine débarquée qu'elle fut saisie d'une fièvre maligne qui, en peu de jours, poussa ma chère fille dans la tombe avant même que je fusse informé de sa maladie[343].» Mais comment arrangeait-il cette union avec la passion qui l'avait repris. Qu'il fût sincère quand il maudissait l'heure et le moment du temps qui le rendrait infidèle, cela est probable. Il pouvait croire que l'indignation avait tué l'ancien amour, et prendre pour une guérison le baume que répandait une douce présence. Mais voici que la maîtresse possédée avait reparu, ressaisi son pouvoir, chassé devant des désirs troublants, des souvenirs impétueux, la modeste et tranquille image de l'absente. Quelle imprudence, quelle faute il avait commise! Que pouvait-il faire? Sans briser réellement, laissa-t-il voir, peut-être malgré lui, par l'espacement des lettres, par leur froideur, leur gêne, le changement qui s'était fait en lui? Et elle, le devina-t-elle? Eut-elle les serrements de coeur et les larmes silencieuses des abandonnées? On ne peut s'empêcher de le penser et il semble que les faits fassent de cette supposition une probabilité. Sur la Bible qui appartint à Mary Campbell, les deux noms sont presque effacés, comme si on avait mouillé le papier et essayé de faire disparaître avec le doigt les traces d'un voeu violé[344].

[Note 343: Remarks in an interleaved copy of Johnson's museum.]

[Note 344: Voir, à défaut des volumes, le fac-simile des inscriptions donné par Scott Douglas, tom. I, p. 298-99.]

Après la mort de sa fille, le père brûla les lettres de Burns, et quand celui-ci lui écrivit une lettre émouvante pour lui demander un souvenir de celle qu'il avait aimée, il refusa de lui répondre et défendit qu'on mentionnât son nom devant lui[345]. Dans les pièces que Burns consacra à cet amour, on sent comme une secrète accusation contre soi-même. Enfin il y a une lettre de lui de cette époque qui ne s'applique à rien d'autre. Elle est du commencement d'octobre et adressée à son ami Robert Aiken.

[Note 345: R. Chambers, tom. I, p. 325.]

«Je suis, depuis quelque temps, miné par un chagrin sincère, secret, dû à des causes que vous connaissez assez bien: la déception, le désappointement, la piqûre de l'orgueil, avec quelques coups de couteau de remords qui ne manquent jamais de s'abattre comme des vautours sur mes parties vitales, quand mon attention n'est pas détournée par les demandes de la société ou les poursuites de la muse. Même dans ces moments, ma gaîté n'est que la folie d'un condamné ivre entre les mains du bourreau[346].»

[Note 346: To Robert Aiken, About 8th October 1786.]

Ces remords ne pouvaient se rapporter à l'affaire des Armour, puisqu'il avait fait tout ce qui était en lui pour réparer le mal et qu'il avait été sacrifié. Il avait de ce côté des griefs et non des remords; c'était lui qui pouvait faire des reproches et non en recevoir. D'où lui venaient donc ces vautours qui ne lui laissaient point de paix? La réserve singulière qu'il garda toujours sur ce sujet, dont il semblait vouloir éviter de parler, ajoute encore à l'idée qu'on ne peut s'empêcher de concevoir qu'il y eut là quelque chose dont le souvenir lui était pénible.

Ce qui semble certain, c'est qu'il expia, par un long regret, l'imprudence d'avoir donné des paroles à ce qui aurait dû rester un rêve, ou la faiblesse d'avoir pris pour un rêve ce qu'il avait revêtu de sa parole. Il porta en secret cette blessure jusqu'à la tombe. Après des événements soudains et extraordinaires, qui se pressèrent dans un si bref espace de son existence qu'ils semblaient devoir refouler et étouffer le passé, à des intervalles de plusieurs années, elle se rouvrait aussi fraîche qu'au premier jour. Les plaintes qu'elle lui arracha, longtemps après, sont parmi les plus déchirantes que la mort d'une femme ait jamais inspirées à l'homme. Ce fut, à son honneur, un endroit de son coeur qui resta éternellement douloureux et saignant. Ce fut le plus pur, le plus durable et de beaucoup le plus élevé de ses amours. Au-dessus de tous les autres, dont quelques-uns furent plus ardents, il se dresse avec la blancheur d'un lis. L'opposition qu'il forme avec la passion pour Jane est complète. Rien n'est curieux comme de comparer les pièces qui ont été inspirées par ces deux femmes. D'un côté toutes les épithètes sont matérielles; ici, elles sont toutes morales. Les louanges sont empruntées, non aux grâces du corps, mais aux qualités de l'âme. Les mots qui reviennent sans cesse sont ceux d'honneur, de douceur et de bonté.

«Bien que j'erre sous des climats lointains, Je sais que son coeur ne change pas; Car son sein brûle de l'éclat de l'honneur, Ma fidèle fillette des Hautes-Terres, Ô.[347]»

[Note 347: My Highland Lassie, O.]

L'idée de la revoir un jour poursuivait Burns. Chaque fois qu'il songea à quelque chose d'éternel, à une vie future, à des rencontres dans l'inconnu, ce fut vers elle que sa pensée se tourna. L'amour pour Jane, vainqueur maintenant, devait être vaincu dans la revanche inévitable des choses idéales sur celles qui sont seulement terrestres. On peut dire que, comme les autres passions du poète, il périt et tomba sur le tas des fleurs fanées. L'amour du second dimanche de mai fut toujours présent. C'est lui qui conduisit Burns dans la sphère la plus élevée où il atteignit, lui qui inspira ses plus hauts efforts de spiritualité. La douce fille des Hautes-Terres aux yeux azurés fut sa Béatrice et lui fit signe du bord du ciel.

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