XLVI.]
[Note 394: Voir les extraits des Wigton papers, dans Aytoun Lays of the Scottish Cavaliers.]
[Note 395: Voir l'extrait de Nichol's Diary, donné par Aytoun dans ses Lays of the Scottish Cavaliers; et la note de Wishart, donnée par Walter Scott, à l'endroit déjà cité.]
[Note 396: Hill Burton, tom. VII, p. 8.]
[Note 397: Walter Scott. Tales of a Grand Father, chap. XLVI, d'après les Wigton Papers.]
[Note 398: Wilson. Reminiscences of Old Edinburgh, tom. II, p. 112;--et Aytoun, l'introduction en prose au poème sur Montrose.]
Ainsi, de toutes parts, de ces cent ruelles et allées pendues aux flancs de la Grande-Rue, avec les noms historiques des Dundas, des Beaton, des Kennedy, des Grant, des Lockhart, des Lovat, des Leven, de tant d'autres, la mémoire des temps passés sort des pierres: les luttes religieuses, les rivalités seigneuriales, les querelles et les vengeances des familles, les coups de force, les meurtres, les enlèvements, les séditions, les passages d'armées, depuis les ans où les Édouard anglais montaient vers le château avec leurs lourds chevaliers jusqu'au moment récent où le prétendant Charles-Édouard entra dans la ville à la tête de ses sauvages highlanders et où le duc de Cumberland y passa avec ses dragons. Ces derniers faits sont, en 1786, un souvenir tout poignant: maints témoins, maints acteurs de ces scènes vivent encore. «Dans la vieille ville, dit un historien d'Édimbourg, il n'y a pas une rue où le sang n'ait été répandu à mainte reprise, soit par suite de guerre ou de tumultes locaux; car c'est l'Édimbourg des jours où l'épée n'était jamais dans le fourreau et où régler une querelle à la mode d'Édimbourg était un proverbe européen[399]».
[Note 399: James Grant. Old and New Edinburg, tome 1, p. 4.]
Lorsque, après ce long pèlerinage, on arrive enfin au bas de la colline, apparaissent tout à coup les ruines de la chapelle de Holyrood et la masse quadrangulaire du palais. Ici les images sont encore plus nombreuses et les souvenirs plus saisissants; surtout on y suit presque entière la destinée de cette fatale famille des Stuarts «une des plus tragiques de l'histoire[400].» Ces grandes baies vides, où entre la campagne, ces voûtes rompues où pendent des ronces, sont tout ce qui demeure de la puissante abbaye que David I avait fondée, à l'endroit où une croix miraculeuse l'avait sauvé d'un grand cerf blanc rendu furieux par une blessure. C'est là que Jacques II fut couronné et enterré; c'est là que Jacques III épousa la princesse Marguerite, fille de Christian I roi de Danemark, quand elle était âgée de treize ans; c'est la que, en 1503, Jacques IV épousa la princesse Marguerite, soeur de Henri VIII d'Angleterre[401]. Quelle dynastie que celle de ces Jacques! «Des cinq rois qui étaient montés sur le trône avant Marie Stuart, deux avaient péri assassinés, Jacques I et Jacques III; deux étaient morts en combattant, Jacques II et Jacques IV; elle dernier, Jacques V, avait expiré de désespoir en se voyant délaissé par sa noblesse et vaincu au moment où il se croyait triomphant[402]». Ce dernier était le père de Marie Stuart dont la fin fut plus douloureuse encore. Presque tous ont passé sous ces voûtes jadis si belles. Cette chapelle était la plus belle fleur dont l'art religieux du moyen-âge eût orné Édimbourg. Les invasions anglaises la détruisirent en 1543 et 1547; la négligence de la Réforme, la destruction incessante du temps l'ont mise en cet état. Son dallage de tombes est encore ce qui a été le plus épargné.
[Note 400: Mignet. Marie Stuart, tom. II, p. 416.]
[Note 401: The Abbey and Palace of Holyrood, by D. Anderson, Keeper of the Chapel Royal.]
[Note 402: Mignet, Marie Stuart, tome I, chap. I, p. 22.]
Et tout à côté, le fameux château de Holyrood, le théâtre de tant de mariages royaux, de masques, de tournois, de fêtes, de funérailles et de forfaits. C'est là qu'a débarqué la perle de sa race, Marie Stuart, quand elle descendit, l'âme navrée, de la galère qui l'amenait du pays de France. C'est là qu'elle vécut trois ans, portant «son grand deuil blanc avec lequel il faisait très beau la voir, car la blancheur de son visage contendait avec la blancheur de son voile à qui l'emporterait, et la neige de son blanc visage effaçait l'autre[403].» C'est là qu'elle commença à régner sagement, tandis que cependant on pouvait sentir que la reine était incapable d'empêcher la femme d'exercer son charme sur les hommes qui l'entouraient. C'est là que, dans un emportement de passion sensuelle[404], elle épousa Darnley. Ce fut l'origine de ses malheurs. Voilà la tourelle, où le 9 mars 1566, tandis qu'elle soupait avec Rizzio, la tapisserie, qui représentait la chute de Phaéton, l'ambitieux imprudent[405], se soulevant tout à coup, laissa voir la tête hagarde et féroce de Ruthven le chef des conjurés; c'est dans cette salle que Rizzio tomba frappé du premier coup de dague, tandis que ses mains s'accrochaient aux jupes de la reine et qu'il criait: «Giustizia! sauve ma vie, madame, sauve ma vie»; et là aussi est dans le parquet la tache de sang qui en fit couler tant d'autre. Car à partir de cette horrible scène, le coeur de Marie Stuart ne souhaita plus que la vengeance[406]. Et le souvenir de l'enchanteresse qui trouble et séduit l'histoire entraîne la pensée. Autour de l'image de la plus étrange charmeuse qui, avec Cléopâtre et Brunehaut, ait occupé un trône, surgissent les figures de Darnley, de Ruthven, de Morton, de Bothwell, ces vies excessives en amour et en haine, fougueusement animales, où les convoitises et les colères se précipitaient sur leurs objets, destinées somptueuses et sanglantes, toutes, toutes, sanglantes. Et derrière cette tragédie de Holyrood, on ne peut s'empêcher d'entrevoir l'assassinat de Craigmillar, l'emprisonnement du lac de Lochleven et la scène funèbre et sublime de Fotheringay[407].
[Note 403: Brantôme. Vie des Dames Illustres. Marie Stuart, Reyne d'Écosse.]
[Note 404: Mignet. Marie Stuart, tome I, chap. III, p. 161.--Hill Burton, tome IV, chap. XLIII, p. 105.]
[Note 405: Old and New Edinburgh, tome II, chap. X, p. 66.]
[Note 406: Mignet. Marie Stuart, chap. IV à la fin.--Hill Burton, tome IV, chap. XLIII, p. 145 et suivantes.]
[Note 407: Voir l'admirable et poignant récit de cette scène, par Mignet. Marie Stuart, chap. X.]
Dominés par celui d'entre eux qui a été au coeur de l'humanité, tous ces drames s'emparent de l'esprit et l'émeuvent jusqu'à le rendre visionnaire. Si, poursuivant un peu plus avant, on gravit les premières pentes du siège d'Arthur jusqu'aux décombres de la chapelle de St.-Antoine, on aperçoit, dans ses fumées et ses vapeurs, la puissante cité, sous son habituel dais d'un rouge sombre. Il semble que ce sont tous ces souvenirs tragiques qui montent de toutes parts. Parfois il arrive que le belvédère de St.-Giles dépasse seul ce nuage et le spectacle est saisissant: on dirait une couronne gigantesque tombée dans du sang, et apparue dans le ciel comme le symbole de cette race royale dont la mémoire plane sur cette cité. On ressent alors une profonde émotion historique; on comprend le respect et l'enthousiasme avec lequel les Écossais contemplent leur ancienne capitale dans sa robe de majestueuse tristesse.
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Il est inutile d'insister sur ce fait qu'un homme du XVIIIe siècle, à plus forte raison Burns, ne pouvait parcourir une ville comme Édimbourg, avec le sentiment pittoresque et précis des événements passés que possède à présent l'esprit de l'humanité. Le mouvement romantique et historique, qui d'ailleurs allait partir d'Édimbourg même, n'était pas encore né; l'homme de génie qui devait faire revivre, et, comme un grand restaurateur, nettoyer et raviver tous les tableaux d'autrefois, commençait seulement à les contempler et à les aimer. Cependant un certain intérêt s'était déjà éveillé pour les choses d'Écosse. Il y avait vingt-cinq ans qu'avait éclaté un des grands succès littéraires du XVIIIe siècle, l'Histoire d'Écosse de Robertson. L'oeuvre de Hume avait paru et mis en relief les faces écossaises de l'histoire britannique[408]. On voit, par les récits de Pennant, de Newte et d'autres, que les stations historiques, que les voyageurs d'aujourd'hui ne manquent pas de faire, étaient faites également par les voyageurs d'alors[409]. Lorsque le Dr Johnson avait passé par Édimbourg en 1773, Boswell l'avait conduit voir les endroits célèbres de la ville. «Nous sortîmes afin que le Dr Johnson pût voir quelques-unes des choses que nous avons à montrer à Édimbourg»; et Robertson «harangua le Dr Johnson sur les lieux qui se rapportent aux scènes de sa célèbre histoire d'Écosse». Pour les Écossais proprement dits, une visite d'Édimbourg était alors une occasion de douleur et de regrets. Beaucoup d'entre eux n'avaient pas encore pris leur parti de l'Union, après un siècle. «Je commençai à me laisser aller à mes vieux sentiments écossais, dit Boswell en racontant qu'il conduisit Johnson voir le palais du Parlement, et j'exprimai un ardent regret que, par notre union avec l'Angleterre, nous eussions cessé d'exister, que notre royaume indépendant fût perdu». Il est vrai que cela lui attira un bon coup de boutoir de Johnson, qu'il accueillit avec reconnaissance et qu'il enregistra avec vénération[410]. On ramènera probablement à ses vraies proportions l'effet qu'Édimbourg produisait sur un voyageur du XVIIIe siècle, en se disant que les gens de cette époque ne percevaient pas la couleur des événements, mais qu'ils en sentaient le côté humain, auquel ils donnaient un tour oratoire et général. Ces choses n'étaient pas pour eux sujets à descriptions et à tableaux, mais à apostrophes et à éloquence.
[Note 408: L'histoire de Robertson est de 1759, une seconde édition avec additions et corrections allait paraître en 1787; celle de Hume parut pendant les années 1754, 56, 59 et 61.]
[Note 409: Pennant. First Tour in Scotland. Performed in the year 1769.--Tour Through different parts of England Scotland and Wales. Performed in 1778, by Richard Joseph Sulivan.--Tour in England and Scotland performed in 1785, by Thomas Newte.]
[Note 410: Boswell. Journal of a Tour to the Hebrides, Monday August 16.]
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Il n'est pas impossible, ce semble, de comprendre maintenant et de distinguer les sentiments qui se succédèrent en Burns, pendant ses premières courses à travers Édimbourg. Il fut d'abord frappé d'étonnement, devant cette ville qui surprend les voyageurs les plus exercés. Il se sentit un peu interdit et dépaysé, comme il arrive lorsque le sentiment des lieux récemment quittés persiste confusément en nous et que nous ne sommes pas encore tout entiers à ceux que nous voyons.
Edina! ville favorite de l'Écosse! Salut à tes palais et à tes tours, Où jadis, aux pieds d'un monarque, Siégeaient les pouvoirs souverains de la Législation! Moi qui naguère contemplais les fleurs follement éparses, En errant sur les rives de l'Ayr, Et chantais, solitaire, les heures paresseuses, Je m'abrite dans ton ombre honorée[411].
[Note 411: Address to Edinburgh.]
Pourtant son esprit ne tarda pas à se frayer son chemin dans cet étonnement et à discerner avec clarté les traits principaux. Son Adresse à Édimbourg et certains passages d'autres pièces peuvent servir à reconstituer ses impressions. Tout le côté théologique, puritain, le côté de la Réforme proprement dite, qui passionne les esprits d'aujourd'hui, le laissa indifférent. Les souvenirs religieux n'étaient pas pour lui plaire. John Knox ne lui a guère inspiré qu'une rime burlesque dans une pièce anti-cléricale:
Orthodoxes, orthodoxes Qui croyez à John Knox[412];
[Note 412: The Kirk's Alarm.]
et quant à l'autre souvenir de St.-Giles, il en fit encore un pire usage: il donna le nom de Jenny Geddes à une jument, un peu rosse, qu'il eut plus tard. Au contraire, il fut fortement frappé de l'apparence militaire d'Édimbourg; la strophe sur le château domine toute la pièce adressée à la ville; elle en est de beaucoup la plus robuste. Parmi les descriptions des poètes qui ont été inspirées par la vieille forteresse, il n'y en a aucune ni dans Walter Scott, ni dans Hogg, ni dans Aytoun, qui approche de celle-ci, pour je ne sais quel hérissement menaçant de contreforts et de bastions.
Là guettant de haut les moindres alarmes, Ton âpre, rude forteresse brille au loin, Comme un hardi vétéran, blanchi dans les armes, Et marqué, déchiré de mainte cicatrice. Les murs lourds, aux barres massives, Farouches, debout sur le roc abrupt, Ont souvent soutenu les assauts de la guerre Et souvent repoussé le choc de l'agresseur[413].
Mais sa véritable émotion fut en arrivant devant Holy-Rood. Son patriotisme un peu attardé et populaire, l'espèce de fierté qu'il prenait à croire que ses ancêtres avaient combattu dans la Rébellion de 1745, la pitié qu'inspire la fortune des Stuarts, lui soulevèrent le coeur d'enthousiasme:
Avec des pensées frappées de terreur, des larmes de pitié, Je contemple ce noble, majestueux palais, Où, en d'autres temps, les rois de l'Écosse, Héros fameux! avaient leur royale demeure; Hélas! Combien changés les temps futurs! Leur nom royal tombé dans la poussière! Leur race infortunée errante, sombre, exilée! Bien qu'une loi rigide crie: «Cela était juste!»
Farouchement mon coeur bat de voir vos traces, Vous dont les ancêtres, au temps jadis, À travers les rangs ennemis et les brèches croulantes, Portèrent le lion sanglant de la vieille Écosse: Et moi-même qui chante en accents rustiques, Peut-être mes aïeux ont quitté leur chaumière Et affronté le rude rugissement et le visage affreux du Danger, Suivant hardiment par où vos pères menaient[413].
[Note 413: Address to Edinburgh.]
Mais, ce ne fut pas tout ce qu'il ressentit. Autour de Holyrood, il rencontra l'ombre de Marie Stuart; elle y erre et tend sa main à baiser aux poètes, cette main qui était à elle seule une séduction, cette «longue, grêle et délicate main[414]», qui rendit Brantôme poète, lorsqu'il parlait de «cette belle main blanche et de ces beaux doigts si bien façonnés qu'ils ne devaient rien à ceux de l'Aurore[415]». Burns la baisa et fut séduit. Il devint, à partir de ce moment, un des partisans de l'irrésistible reine. Il prit tout naturellement parti pour elle; la considéra comme injustement persécutée: «Vu la chambre où la belle offensée Marie, reine d'Écosse, naquit[416].» «Je vous envoie, madame, un hommage poétique que j'ai récemment offert à la mémoire de notre aimable reine écossaise, grandement offensée[417]». Il s'adressait à Tytler qui avait publié sa défense de Marie Stuart: «Vénéré défenseur de la belle Stuart[418]». Elle devint une des apparitions favorites de sa pensée. Il fut peut-être le premier à voir dans cette existence le sujet d'un drame, qu'il concevait avec son décor et ses ressorts historiques.
[Note 414: Ronsard. Regret, à Marie Stuart.]
[Note 415: Brantôme. Marie Stuart.]
[Note 416: Journal of the Highland Tour, 25th Aug 1787.]
[Note 417: To Lady Winifred Maxwell Constable, April 1791.]
[Note 418: To William Patrick Fraser.]
Ô la scène d'un Shakspeare ou d'un Otway Pour représenter l'adorable, l'infortunée reine écossaise! Vaine fut toute la toute puissance de ses charmes féminins, Contre les armes de l'aveugle, impitoyable, folle rébellion. Elle tomba, mais tomba avec une âme vraiment romaine, Pour assouvir la vengeance d'une femme rivale, Une femme--bien que la phrase puisse sembler grossière, Aussi habile et cruelle que Satan[419].
[Note 419: Prologue, for Mr Sutherland's Benefit Night.]
Plus tard, il écrivit sur Marie Stuart une élégie dont il disait: «Est-ce que l'histoire de notre Mary Reine d'Écosse a un effet particulier sur les sentiments des poètes ou est-ce que j'ai dans la ballade que je vous envoie réussi au-delà de mon ordinaire succès poétique, je ne sais, mais elle m'a plu au-delà des efforts de ma muse depuis assez longtemps[420]». Et en effet, il ne semble pas que les poètes aient jamais écrit, sur la pauvre reine captive, quelque chose de plus touchant et de plus simple. C'est un pendant aux vers que «restée veuve au beau avril de ses plus beaux ans», elle composa sur elle-même, à ces regrets qu'elle «allait, jettant et chantant piteusement[421]».
[Note 420: To Mrs Graham of Fintry. February 1791.]
[Note 421: Brantôme. Marie Stuart.]
Pour mon mal estranger Je ne m'arreste en place; Mais j'ay eu beau changer, Si ma douleur n'efface, Car mon pis et mon mieux Sont les plus déserts lieux;
Si en quelque séjour, Soit en bois ou en prée, Soit sur l'aube du jour, Ou soit sur la vesprée, Sans cesse mon coeur sent Le regret d'un absent[421].
Les strophes que Burns prête à Marie Stuart, à l'autre extrémité de sa vie et dans ses derniers chagrins, égalent celles-ci par la naïveté plaintive, et les dépassent par la couleur et l'accent. On dirait une ancienne ballade pour la force et le naturel du sentiment:
À présent la nature suspend son manteau vert À tous les arbres en fleurs, Et étend ses draps de pâquerettes blanches Sur les pelouses herbeuses; À présent Phoebus égaie les ruisseaux de cristal Et réjouit les cieux d'azur; Mais rien ne peut réjouir l'infortunée Qui gît en étroite captivité.
En ce moment, les alouettes éveillent le gai matin, En l'air, sur leurs ailes mouillées de rosée; Le merle, à midi, dans son bosquet, Fait retentir les échos du bois; Le mauvis sauvage, de sa note répétée, Chante et endort le jour fatigué; Dans l'amour, dans la liberté, ils se réjouissent, Ils n'ont ni chagrins, ni entraves.
En ce moment, le lis fleurit près les rives, La primevère au pied des talus, L'aubépine bourgeonne dans le vallon, Et le prunellier est blanc comme le lait; Le plus pauvre paysan dans la douce Écosse Peut errer parmi ces douceurs, Mais moi, la reine de toute l'Écosse, Je suis tenue en une prison puissante.
Je fus la reine de la belle France, Où j'ai été heureuse; Toute légère je me levais le matin, Aussi joyeuse me couchais-je le soir: Et je suis la souveraine de l'Écosse, Et il s'y compte maint traître; Et ici, je gis en des fers étrangers, En un chagrin sans fin.
Quant à toi, ô fausse femme, Ma soeur et mon ennemie, La dure vengeance aiguisera un jour l'épée Qui te percera l'âme: Le sang qui pleure dans une poitrine de femme Tu ne l'as jamais connu; Ni le baume qui tombe, sur les blessures du malheur, Des yeux miséricordieux de la femme.
Mon fils! mon fils! puissent de plus douces étoiles. Briller sur ta fortune; Et puissent ces plaisirs dorer ton règne Qui ne voulurent jamais luire sur le mien! Dieu te garde des ennemis de ta mère, Ou qu'il tourne leurs coeurs vers toi: Et quand tu rencontreras un ami de ta mère, Ne l'oublie pas, à cause de moi.
Oh! pour moi puissent bientôt les soleils d'été Ne plus éclairer le matin! Puissent pour moi les vents d'automne Ne plus courir sur les blés jaunis! Dans l'étroite maison de la mort Que l'hiver rugisse autour de moi, Et que les prochaines fleurs qui orneront le printemps Fleurissent sur ma tombe paisible[422].
[Note 422: Lament of Mary queen of Scots.]
Du premier coup, Burns s'était trouvé enrôlé dans le cortège de poètes que l'enchanteresse traîne après elle, depuis Ronsard qui lui disait en vers de douceur presque racinienne:
Comment pourraient chanter les bouches des poètes, Quand par votre départ les muses sont muettes[423].
[Note 423: Ronsard. Regret, à Marie Stuart.]
depuis du Bellay et Maisonfleur et le pauvre Chastelard, qui mourut pour elle, jusqu'à Schiller, Walter Scott et Hogg. Il fut ainsi frappé en rôdant autour de Holyrood. N'est-ce pas aussi tandis qu'ils rêvaient et s'attardaient dans ces lieux qu'elle a attiré à elle Tennyson et Swinburne?
C'est dans ces promenades, ces rêveries, cette communion silencieuse avec les âmes des choses passées que Burns passa les tout premiers jours de son arrivée à Édimbourg.
· · ·
Mais lorsque ces premières impressions plus graves qui saisissent d'abord ceux qui entrent dans une ville historique eurent été satisfaites, Burns put regarder la vie qui s'agitait autour de lui. Quel spectacle, quelles heures d'attardement, quel amusement pour un observateur comme lui, jeté tout d'un coup dans un pareil mouvement! Édimbourg était assurément une des villes les plus pittoresques, les plus vivantes et les plus curieuses qu'il y eût en Grande-Bretagne. Elle avait une originalité qu'on n'aurait pu retrouver ailleurs et qui tenait en partie à la construction même de la ville. Le mur élevé pour la protéger après la bataille de Flodden l'avait longtemps tenue enserrée. Bâties sur des pentes rapides, les maisons s'étaient pressées les unes contre les autres[424], laissant des ruelles plus étroites que des corridors, si bien qu'une des rares où un cheval pouvait passer avait reçu le nom de Cavalry lane[425]. Cela n'avait pas suffi. Cherchant en l'air l'espace qu'elles ne pouvaient prendre sur les côtés, les maisons, entassant étages sur étages, se haussaient indéfiniment les unes au-dessus des autres. Elles atteignaient huit, dix et même douze étages; elles étaient l'étonnement des étrangers qui arrivaient à Édimbourg. «Ce qui frappe d'abord l'oeil, dit Smollett, est l'invraisemblable hauteur des maisons, qui généralement s'élèvent à cinq, six, sept et huit étages et en quelques endroits, m'assure-t-on, à douze[426].» «Je lui fis voir, dit Boswell en parlant du Dr Johnson, la plus haute construction d'Édimbourg, qui a treize étages à partir du sol, sur le derrière[427]». La population toujours croissante s'était accumulée en hauteur dans des rues perpendiculaires, selon le mot d'un auteur. Et cette expression est beaucoup moins une image qu'un fait. Un escalier commun[428], en pierre à cause de la crainte d'incendie[429], mal éclairé, aussi peu entretenu que le pavé des rues[430], montait à travers des étages ou plutôt des habitations superposées. On était propriétaire non d'une maison, mais d'un flat ou palier. En montant l'escalier on parcourait toute l'échelle sociale: les étages du bas et ceux du haut étaient généralement occupés par des locataires pauvres; les cinquième et sixième par la bourgeoisie et la noblesse[431]. Dans ces énormes constructions, les existences humaines s'entassaient presque jusqu'aux nuages, jusque dans des caves obscures et dans les profondeurs du sol. Le moindre espace habitable était, selon l'expression de Walter Scott, bondé comme l'entrepont d'un navire[432]. Le jour et la place étaient restreints. Beaucoup de chambres étaient sombres même à midi et ne prenaient qu'un peu de lumière sur une allée obscure; on avait à peine assez d'espace pour les meubles nécessaires[433]. Chaque goutte d'eau employée dans les familles devait être montée par des porteurs au haut de ces interminables escaliers qui étaient ainsi de véritables rues[434]. Ces circonstances imposaient à la vie des conditions particulières. Les gens, empaquetés chez eux comme dans des cabines de bateau, ne rentraient que pour prendre leurs repas et se coucher. De chacun de ces escaliers déroulait, se déversait une foule qui grouillait dans la rue. «Partout on trouvait des symptômes de la densité de la population; la rue ouverte était un marché général; partout un pêle-mêle de populace[435].»
[Note 424: Wilson. Reminiscences of Old Edinburgh, tome I, p. 78 et tome II, p. 304.]
[Note 425: Lord Cockburn. Memorials of his Times, p. 94.]
[Note 426: Smollett. Humphry Clinker. J. Melford, July 18.]
[Note 427: Boswell. Journal of a Tour to the Hebrides, Monday, August 16.]
[Note 428: Walter Scott. Provincial antiquities of Scotland General account of Edinburgh.]
[Note 429: Topham. Letters from Edinburgh 1774, cité dans Modern Edinburgh, p. 9.]
[Note 430: Smollett. Humphry Clinker, Matt Bramble. Edinb. July 18.]
[Note 431: Topham. Id.]
[Note 432: Walter Scott. General account of Edinburgh.]
[Note 433: Walter Scott. Id.]
[Note 434: Walter Scott. Id.--Smollett, Humphry Clinker, Matt Bramble, July 18.]
[Note 435: R. Chambers. Traditions, p. 12.]
Aussi que de choses amusantes à regarder! Voici, d'abord, au-dessous de la colline du château, le Lawn Market, le marché à étoffes, où les vendeurs étalaient, aunaient leurs marchandises, sous leurs abris de toile, comme à une foire de campagne[436]. Voici, de nouveau, notre vieille connaissance, la prison d'Édimbourg, la Tolbooth. Devant la porte se promène de long en large un des vieux soldats de la garde civique d'Édimbourg[437]. C'est un corps de vétérans chargé de la police de la ville. Leur uniforme est un habit rouge à revers bleus, un gilet rouge, des culottes rouges, de longues guêtres noires, des buffleteries blanches et de grands tricornes. La plupart d'entre eux ont également le nez rouge, car la discipline du corps n'est pas incompatible avec le whiskey[438]. Leur armement n'est pas moins remarquable. Ils ont bien des mousquets et des baïonnettes, mais ils les portent rarement; leur arme favorite est une hache de forme archaïque, qu'on fabriquait au temps jadis à Lochaber, composée d'un long manche, d'un fer étroit et long et d'un crochet recourbé en arrière. La plupart de ces hommes sont des vétérans des régiments de highlanders, de vieux gaëls, parlant à peine anglais, qui trouvent ainsi une sorte de retraite. Une hostilité constante existe entre eux et les gamins de la ville qui leur jouent mille tours[439]. À l'extrémité de la prison, on voit une plate-forme sur laquelle ont lieu les exécutions. Un membre très respectable du conseil de la cité, nommé Brodie, vient de leur apporter un perfectionnement. Au lieu de la double échelle, toujours un peu pénible à gravir pour le patient, il a substitué la trappe qui se dérobe sous lui. Dans quelques mois il sera accusé de vol avec effraction, et condamné à mort. Il inaugurera sa propre invention. Comme il était un homme aussi calme qu'ingénieux, il examina lui-même l'appareil, se vit, en souriant, ajuster la corde autour du cou et, en belle toilette de satin noir, se laissa choir hors de la vie, la main négligemment passée dans son gilet[440]. En face de la prison, voici les derniers vestiges de l'ancien poste de la garde civique, qui avait l'air «d'un long limaçon noir rampant sur la grande rue[441]». Avec lui a disparu la fameuse jument de bois placée là par la rude discipline de Cromwell. On y attachait les soldats coupables d'ivresse, leur mousquet lié à leurs pieds et une coupe à boire placée sur leur tête[442].
[Note 436: J. Grant. Old and New Edinburgh, tome I, chap. X, p. 94.--Wilson. Reminiscences, tom. I, p. 220.]
[Note 437: R. Chambers. Traditions, p. 96.]
[Note 438: Lord Cockburn. Memorials, p. 292 et R. Chambers. Traditions, p. 196-200.--Voir sur l'abolition de ce corps: Walter Scott, Heart of Midlothian.]
[Note 439: Lord Cockburn. Memorials, p. 293.]
[Note 440: R. Chambers. Traditions, p. 105-107.--James Grant. Old and New Edinburgh, tom. I, p. 115.]
[Note 441: Walter Scott. Heart of Midlothian.]
[Note 442: James Grant. Old and New Edinburg, tome I, chap. XIV, p. 134.]
Au-dessous de la Tolbooth, en face de St.-Giles, la terrasse est presque complètement bouchée par une bande de constructions établies juste au milieu de la rue et qu'on nomme les Luckenbooths, ou les baraques fermées[443]. Elles ne laissent, entre les maisons d'un côté et St.-Giles de l'autre, que deux passages étroits et obscurs. Encore celui du côté de St.-Giles s'est-il encombré par surcroît. Contre la façade, entre les contreforts de la vieille église, dans tous les coins[444], se sont collées, blotties une nichée de petites échoppes qu'on a comparées à des nids de martinets[445]. On les appelle les Krames. Tout ce coin est une scène très animée de trafic. C'est là que sont les merciers, les gantiers, les chapeliers, les marchands de jouets, les libraires[446]. Tenez justement! la dernière maison des Luckenbooths, celle qui fait face à la descente de la High Street, c'est la maison où Allan Ramsay a eu sa boutique de libraire ornée des deux bustes de Ben Jonson et de Drummond de Hawthowden. Elle est maintenant occupée par un de ses successeurs nommé William Creech[447], qui publie presque tous les livres qui paraissent à Édimbourg. C'est ce petit homme, vif et souriant, très soigné de mise qui, la tête bien poudrée, en habits noirs, en culottes de satin, reçoit tous les écrivains[448]. Il racontera plus tard qu'un jeune paysan est venu, chapeau bas, lui demander si c'était bien là qu'était établi Allan Ramsay[449]. Et la High Street descend ainsi, hérissée d'enseignes de chaque côté, car d'un bout à l'autre c'est un véritable marché, et dans les caves, à l'abri des balcons de bois, jusque sous les escaliers extérieurs, il y a des vendeurs de mille objets[450]. Ajoutez les auberges et les tavernes, qui sont presque toutes en sous-sol.
[Note 443: R. Chambers. Traditions, p. 109.--Smollett. Humphry Clinker. Matt Bramble, Edinb. July 18.]
[Note 444: R. Chambers. Traditions, p. 116-17.]
[Note 445: Henry Erskine and his Times, by Lieut-Colonel Alex. Fergusson, chap. II, p. 109.]
[Note 446: R. Chambers. Traditions, p. 109.--Lord Cockburn, Memorials, p. 95.]
[Note 447: Wilson's. Reminiscences, tome I, p. 221.]
[Note 448: R. Chambers. Traditions, p. 118.]
[Note 449: Allan Cunningham. Life of Burns.]
[Note 450: Wilson. Reminiscences, tom. I, p. 220.--Voir Walter Scott. Guy Mannering.]
Et descendant des escaliers des maisons, montant des caves, débouchant des ruelles, s'engouffrant dans leurs ouvertures sombres, quelle foule grouillante et pittoresque! Ce sont des servantes, avec leur plaid à couleurs vives qui courent nu-pieds[451], des mendiants dans leur vêtement de laine bleue, des juges en robe et en perruque qui, le petit tricorne à la main, s'en vont à la cour de session[452], des orfèvres avec leur manteau rouge, leur chapeau à corne et leur canne[453], des chanteurs de vieilles ballades[454], des joueurs de cornemuse, des marchandes de poissons de Newhaven qui glapissent leur poisson, ou des hommes de Gilmerton qui beuglent du charbon ou du sable jaune[455], des barbiers qui courent à leurs pratiques[455] car tout ce monde de professeurs, de clergymen et d'hommes de loi veut être bien rasé. De tous côtés ce sont des water caddies ou porteurs d'eau qui se querellent autour d'un puits public ou qui, courbés en avant, retenant par une courroie leurs petits tonneaux jetés sur leur dos garni d'une plaque de cuir noir[456], s'en vont porter jusqu'aux plus hauts étages la provision du jour[457]. Ces water caddies sont en même temps les commissionnaires de la ville. Quand un étranger arrive, on lui adjoint un water caddie qui le conduit partout. Ils courent, portent les lettres. Ce sont de crapuleux coquins, mais ils sont très intelligents et en même temps très honnêtes pour leur métier. Ils connaissent les dessus et les dessous de la société d'Édimbourg[458]. «Ces gaillards, bien que déguenillés d'apparence et grossièrement familiers de façons, sont merveilleusement malins et si connus pour leur fidélité qu'il n'y a pas d'exemple qu'un caddie ait trahi la confiance. Telle est leur intelligence qu'ils connaissent non seulement toutes les personnes de la ville, mais encore chaque étranger quand il est de vingt-quatre heures dans Édimbourg. Aucune affaire même la plus cachée n'échappe à leur regard. Ils sont particulièrement fameux pour leur dextérité à exécuter une des fonctions de Mercure[459]». Ils sont une des curiosités et une des ressources de la ville. Ajoutez à cela quelque berger, en béret bleu et en plaid gris, qui traverse la ville, ou quelque conducteur de troupeau, en kilt, c'est-à-dire en jupon, armé jusqu'aux dents comme c'était l'habitude[460]. Que de choses nouvelles à voir, que de scènes amusantes, comiques ou humaines dans cette foule qui va, qui vient, se bouscule, se renouvelle sans cesse! Dans aucune ville d'Angleterre elle n'est aussi compacte et aussi mélangée.
[Note 451: Voir les curieuses Letters of Theophrastus, données en appendice à la suite de l'Histoire d'Edinburgh de Hugo Arnot. Lettres I et III, p. 512 et 522.]
[Note 452: R. Chambers. Traditions, p. 110.]
[Note 453: R. Chambers. Traditions, p. 124.]
[Note 454: Theophrastus' Letters. Lettre III, p. 523.]
[Note 455: R. Chambers. Traditions, p. 14.]
[Note 456: Lord Cockburn. Memorials, p. 305.]
[Note 457: Smollett. Humphry Clinker. Matt. Bramble, July 18.]
[Note 458: Voir sur ces Caddies: R. Chambers. Traditions, p. 192-94.]
[Note 459: Smollett. Humphry Clinker. J. Melford, Aug. 8.]
[Note 460: Old and New Edinburgh, tom. I, p. 155.]
Aux différentes heures de la journée, il se produit dans cette foule des mouvements, des courants qui en modifient les aspects. Que de phases différentes depuis le moment où, selon les vers de Fergusson,
Le matin avec de jolis sourires pourprés, Embrasse le coq aérien de St.-Giles[461].
[Note 461: Fergusson. Auld Reekie.]
Ce sont d'abord les allées et venues du matin, les courses et les causeries des servantes. Vers midi, on voit les hommes d'affaires et de loi sortir de la Parliament House et se diriger par groupes vers les tavernes pour y prendre leur méridien. C'est généralement un verre d'eau-de-vie et une grappe de raisins secs qu'on demande sous la forme métaphorique «un coq froid et une plume[462]». De une heure à deux, tout le monde se réunit, dans le High Street, à l'endroit où était autrefois la croix d'Édimbourg[463]. On y bavarde; on y apporte et on y colporte les nouvelles de la ville; l'homme d'affaires y cause d'intérêts; l'homme de loi y rencontre ses clients; le beau, en gilet d'écarlate, en manteau et en cravate de dentelle, souliers à boucles, perruque à bourse et tricorne, y vient étaler sa toilette[464]. Il attend le moment d'aller à l'Assemblée. On se presse au milieu de la rue, bien qu'à deux pas le Parliament close, une place avec sa belle statue équestre de Charles II, reste déserte. «La compagnie ainsi rassemblée est régalée d'airs variés, joués sur un carillon placé dans un clocher voisin. Comme ces cloches sont bien accordées et que le musicien, qui reçoit un salaire de la ville, en joue assez bien, ce divertissement est réellement agréable et très nouveau pour les oreilles d'un étranger[465]». C'est du clocher de St.-Giles que ce carillon tombe sur toutes ces conversations.
[Note 462: R. Chambers. Traditions, p. 163.]
[Note 463: Smollett. Humphry Clinker, Matt. Bramble, July 18.]
[Note 464: Wilson. Reminiscences, tom. I, p. 227-28.]
[Note 465: Smollett. Humphry Clinker. Matt. Bramble, July 18.]
Dans l'après-midi, les dames font leur apparition dans leurs toilettes claires, pompeuses et compliquées, avec leurs longs corsages en pointe, leurs hautes coiffures et leurs vastes jupes de soie de France, brochée de fleurs de couleur ou ramagée d'or et d'argent[466]. Celles qui vont à pied portent sur leur bras la traîne de leurs robes[467], car les rues d'Édimbourg ne sont pas faites pour être balayées avec de la soie. Beaucoup passent dans des chaises à porteurs tenues par des laquais en livrée ou par des porteurs qui viennent tous des Hautes-Terres. C'est, avec la garde civique, le monopole des Gaëls[468]. Quelques grandes dames même vont en carrosse, bien que ce soit maintenant un problème pour les archéologues que de savoir comment une voiture passait dans ces ruelles. D'ailleurs les distances sont si courtes, qu'on pourrait renouveler la plaisanterie qu'on faisait sur la comtesse de Galway, quand elle allait en voiture pour rendre visite à lady Minto: «Quand mylady montait dans son carrosse, les nez de ses chevaux étaient déjà à la porte de lady Minto[469]». À cette heure-ci, les dames vont faire des visites ou prendre le thé chez leurs amies.
[Note 466: R. Chambers. Traditions, p. 218. Female Dresses of Last Century, passim.]
[Note 467: Id., p. 219.]
[Note 468: R. Chambers. Traditions, p. 194.]
[Note 469: Wilson. Reminiscences, tom. I, p. 22.]
Un peu plus tard, elles vont à l'Assemblée. C'est une salle de danse que rendent nécessaire l'exiguïté des logements et la difficulté de faire danser chez soi[470]. Plusieurs fois par semaine, la meilleure société s'y réunit, sous la surveillance d'une vieille dame très respectable, très rigide, qui remplit les fonctions de maîtresse des cérémonies. Un cérémonial très strict règle en effet les moindres rapports des danseurs et des danseuses. Les couples n'ont pas le droit de se choisir: on met les éventails de toutes les dames dans le tricorne d'un gentilhomme, on tire au sort et chaque cavalier est pour la saison le partenaire de la dame dont il a pris l'éventail. Les places sont désignées par la dame directrice, qui siège à une extrémité de la salle sur un trône[471]. Cette discipline fait d'un plaisir quelque chose de compassé et de contraint, plus près de la mélancolie que de la gaîté. Un jour le pauvre Olivier Goldsmith, qui était alors étudiant en médecine à Édimbourg, avait voulu s'y présenter. Avec son goût d'Irlandais et de grand enfant pour les couleurs vives, il s'était fait bien resplendissant dans un costume «de satin bleu de ciel, de riche velours de Gênes noir et de drap nuance de clairet.» Il semble même que la note du tailleur n'ait pas été payée. Tout gauche dans ses beaux habits, il était allé à l'Assemblée, pensant y faire florès. Hélas! c'était un triste spectacle. D'un côté, les dames solitairement assises; à l'autre bout, leurs partenaires pensifs. «Mais pas plus de rapport entre les sexes qu'entre deux nations en guerre; les dames à la vérité peuvent lancer des regards, et les gentlemen pousser des soupirs; mais un embargo est mis sur tout autre commerce plus rapproché.» Les couples désignés dansent «avec une formalité qui ressemble à du découragement». Aussi ils dansent beaucoup et ne se disent rien. Le bon Olivier n'y tint pas, il risqua une observation. «Je dis à un gentleman écossais qu'un si profond silence ressemblait à l'ancienne procession des matrones romaines en l'honneur de Cérès; et le gentleman écossais me répondit pour ma peine, (et ma foi! je crois qu'il avait raison) que j'étais un pédant.» Le pauvre Olivier sortit le coeur gros, un peu triste, se sentant un peu ridicule dans ses habits clairs, avec cette phrase indiciblement mélancolique où est toute son âme: «Un homme laid et pauvre est sa propre compagnie et cette compagnie-là, le monde me la laisse goûter en abondance[472].» Avec plus de gaucherie et de naïveté, il y avait là un peu de l'envie que ce luxe devait inspirer à ce jeune paysan qui le regardait passer.
[Note 470: Hugo Arnot. History of Edinburgh, p. 298.]
[Note 471: Voir pour les règlements de ces réunions: Hugo Arnot. History of Edinburgh, p. 292.--Chambers. Traditions, p. 52.--Wilson. Reminiscences, tom. I, p. 62 et suivantes.--Erskine and His Times, p. 112-13,--et surtout l'amusante description de lord Cockburn, dans ses Memorials, p. 26.]
[Note 472: Voir Forster. Life of Goldsmith.]
Le soir arrive. L'obscurité sort des étroites ruelles où elle s'est réfugiée pendant le jour et envahit graduellement la ville. La grande rue fait pour s'éclairer une tentative vaine; car s'il y a plus de réverbères qu'il y a vingt ans, il n'y a pas plus d'huile[473]. Les citoyens les plus graves, marchands, juges, avocats, professeurs, s'en vont vers les tavernes ou les clubs, qui font partie de la vie sociale. Des caves, où l'on sert des huîtres et de la bière noire et qu'on appelle oyster cellars, s'échappe un peu de lumière et un bruit de musique; car on y danse. «La plupart des oyster cellars ont une sorte de longue pièce, où une société pas trop nombreuse peut goûter l'exercice d'une danse campagnarde, au son d'un violon, d'une harpe ou d'une cornemuse[474].» Il y a vingt ans, la bonne société n'osait fréquenter ces endroits de louche réputation[475]. Depuis quelque temps cela est devenu à la mode, grâce à cette charmante et folle duchesse de Gordon, dont l'entrain et la hardiesse scandalisent et dont la grâce séduit la ville. Les dames de la haute société d'Édimbourg y viennent maintenant[476]. Aussi la rue est-elle animée. Des caddies passent avec leurs lanternes en papier[477], des chaises à porteurs précédées de valets qui portent une torche, et escortées de gentilhommes, l'épée dans une main et le chapeau dans l'autre, conformément à la politesse des temps[478]. Et les coins de ruelle ne sont pas non plus sans ces apparitions nocturnes de plaisir et de vice des grandes villes, faites pour surprendre et troubler un garçon de campagne.
[Note 473: Theophrastus' Letters. Lettre III.]
[Note 474: Hugo Arnot. History of Edinburgh, Book III, chap. II, p. 271.]
[Note 475: Theophrastus' Letters. Letter I--et Hugo Arnot, p. 272.]
[Note 476: R. Chambers. Traditions, p. 160.]
[Note 477: Smollett. Humphry Clinker. J. Melford, Aug. 8.]
[Note 478: Henry Erskine and His Times by Lieut.-Colonel Fergusson, p. 118.]
Près d'un réverbère, avec son visage triste, Ses yeux alourdis, sa grimace aigre, Se tient une femme qui eût pu connaître longtemps la beauté. La Prostitution est son métier, le vice son but; Voyez maintenant où elle gagne son pain, Fredonnant des chansons vicieuses pour attirer Les suivants de la cruelle dissipation[479].
[Note 479: Fergusson. Auld Reekie.--Voir, sur l'augmentation de la prostitution à Édimbourg à cette époque, la lettre II de Theophrastus.]
Voici dix heures! Le tambour de la garde civique fait entendre le roulement du couvre-feu[480]. C'est comme un signal. Toutes les fenêtres s'ouvrent et les habitants se livrent à une opération dont les résultats, selon l'expression de Smollett «offensent les yeux aussi bien que les autres organes de ceux que l'habitude n'a pas endurcis contre toute délicatesse de sentiment[481]». On n'entend plus, dans la nuit, que l'exclamation française poussée par quelque citoyen attardé qui regagne son domicile: «Gardez l'eau!» Hélas! souvent trop tard! Selon le mot de Walter Scott, c'est plus souvent l'élégie que l'avertissement du passant surpris[482]. C'est l'heure pénible et dangereuse d'Édimbourg sur laquelle le Dr Johnson a déjà passé son verdict, dans son langage solennel, en disant que mainte perruque «en a été humidifiée jusqu'à la flaccidité[483]».
[Note 480: R. Chambers. Traditions, p. 164.]
[Note 481: Smollett. Humphry Clinker, Matt Bramble, July 8.]
[Note 482: Walter Scott. General Account of Edinburgh, dans les Provincial Antiquities of Scotland.]
[Note 483: Henry Erskine and His Times, p. 111.]
Puis la tranquillité se fait: On n'entend plus que les pas des gens qui reviennent du club, ou les paroles de quelque ivrogne qui s'en va en trébuchant et qui peut-être est un juge, ou un avocat, car l'ivresse est fréquente chez tous. La ville retombe dans son silence; dans la nuit, les grandes maisons se dressent dans le ciel froid de novembre; et, avec la disparition de tout bruit, revient dans l'étranger isolé un sentiment de tristesse et d'abandon[484].
[Note 484: To John Ballantine, 13th Dec 1786.]