‹ Robert Burns. Vol. 1, La VieChapitre 16 sur 38 · I. - L'HIVER DE 1786-87.

I. - L'HIVER DE 1786-87.

BURNS DANS LA SOCIÉTÉ D'ÉDIMBOURG. -- LE TRIOMPHE. -- LE DÉSACCORD. -- LES TAVERNES D'ÉDIMBOURG.

Au bout de quelques jours, Burns commença à se rappeler dans quel dessein il était venu à Édimbourg. Il n'avait pas de lettres de recommandation, mais il connaissait, pour lui avoir été présenté en Ayrshire, M. Dalrymple d'Orangefield, homme généreux, au coeur chaud, ami de Ballantine d'Ayr. Il alla le voir et Dalrymple entreprit aussitôt de le protéger. «J'ai rencontré dans M. Dalrymple d'Orangefield ce que Salomon appelle avec emphase «un ami qui s'attache plus fort qu'un frère[485]». M. Dalrymple le présenta à deux hommes de première situation, et les mieux faits pour lui faire ouvrir toutes les portes, l'un de la noblesse, l'autre de la société littéraire d'Édimbourg. Le premier était le comte de Glencairn, auquel Burns voua un véritable culte qui ne se démentit jamais. C'était un homme dont la beauté physique était l'expression d'un caractère sans reproche. «Le noble comte de Glencairn m'a pris par la main aujourd'hui et s'est intéressé en ma faveur, avec une bonté digne de l'être bienfaisant dont il porte si noblement l'image. Il est une plus forte preuve de l'immortalité de l'âme que toutes celles que la philosophie a jamais proposées; une âme comme la sienne ne peut mourir[486]». Ailleurs il l'appelle «un homme dont je me rappellerai les vertus et la bonté fraternelle envers moi, au delà de tous les temps[487]». L'autre protecteur était le fameux avocat Henry Erskine, le doyen de la faculté des avocats, d'une éloquence incomparable, d'un charme social, d'une sûreté de commerce, qui le faisaient aimer et respecter partout. Ces deux connaissances furent vite faites et leur effet fut très rapide, car le 7 Décembre, dix jours seulement après son arrivée à Édimbourg, le poète pouvait écrire:

[Note 485: To Gavin Hamilton, Dec 7th 1786.]

[Note 486: To James Dalrymple, 30th Nov. 1786.]

[Note 487: To John Ballantine, 13th Dec. 1786.]

En ce qui concerne mes propres affaires, je suis en bon chemin de devenir aussi éminent que Thomas à Kempis ou John Bunyan, et vous pouvez dorénavant vous attendre à voir mon jour de naissance inséré, parmi les événements merveilleux, dans l'Almanach du Pauvre Robin ou l'Almanach d'Aberdeen, à côté du Lundi noir et de la bataille de Bothwell-Bridge. My Lord Glencairn et le Doyen de la Faculté Mr H. Erskine m'ont pris sous leur aile et, selon toute probabilité, je serai bientôt le dixième homme de bien et le huitième sage du monde[488].

[Note 488: To Gavin Hamilton, Dec. 7th 1786.]

À ces deux protections, il faut ajouter celle de Dugald Stewart, qui le présenta à Mackenzie, à l'auteur de l'Homme de Sentiment, à celui que Burns révérait et admirait depuis si longtemps, qui avait été un des maîtres et un des consolateurs de sa jeunesse. Ce fut un coup de bonheur pour le poète. Mackenzie continua l'heureuse influence qu'il avait eue sur sa vie. Dans le nº 97 du Lounger, qui ne devait plus avoir que quatre numéros, parut un article qui fut un événement. Il était digne de celui qui en était l'auteur et de celui qui en était l'objet. Il y avait, de la part de cet écrivain si laborieux et si correct, une très claire et très large intelligence littéraire et psychologique du génie et du caractère de Burns. Cette double appréciation était exprimée en termes parfaits de justesse et d'accent, à ce point que, non seulement cet article donnait du premier coup la note exacte et entière sur la valeur du poète, mais que, après cent ans, il reste une des meilleures choses qu'on ait écrites sur lui; c'est une longévité rare pour une page de critique. Voici d'ailleurs, dans ses parties essentielles, l'article que les habitants d'Édimbourg se passaient et commentaient le 9 Décembre 1796, moins de quinze jours après l'arrivée de Burns.

Pour les personnes sensibles et capables de comprendre, il y a quelque chose de merveilleusement agréable dans la contemplation du génie, de cette portée transcendante d'esprit qui distingue certains hommes. Dans la vue de talents tout à fait supérieurs, comme dans celle des grands et étonnants objets de la nature, il y a une sublimité qui remplit l'âme d'admiration et d'aise, qui la dilate, pour ainsi parler, au delà de ses limites ordinaires, et qui, revêtant notre nature d'une puissance extraordinaire et d'extraordinaires honneurs, intéresse notre curiosité et flatte notre orgueil.... Dans la découverte de talents généralement inconnus, nous sommes souvent disposés à céder à une partialité excessive, comme dans toutes les découvertes que nous faisons; et c'est à quoi nous devons tant d'exemples de peintres et de poètes qui, retirés de situations obscures par les éloges extravagants de leurs introducteurs, sont cependant bientôt retombés dans leur première obscurité; dont le mérite, bien que peut-être un peu négligé, n'a pas semblé avoir été tellement déprécié par le monde et n'a pas pu soutenir, par son excellence intrinsèque, la place supérieure que l'enthousiasme de ses patrons aurait voulu lui assigner.

Je ne sais si je serai accusé d'un enthousiasme et d'une partialité de ce genre, en présentant à l'attention de mes lecteurs un poète de notre pays, dont les écrits m'ont été récemment communiqués. Mais, si je ne me trompe pas grandement, je pense que je puis, en toute sûreté, déclarer que c'est un génie d'un rang peu ordinaire. La personne à laquelle je fais allusion est ROBERT BURNS, un laboureur d'Ayrshire, dont les poèmes furent, il y a quelque temps, publiés dans une petite ville de l'ouest de l'Écosse, sans autre ambition, semble-t-il, que de les faire circuler parmi les habitants du comté où il est né, et d'obtenir un peu de renommée de la part de ceux qui avaient entendu parler de ses talents. J'espère qu'on ne considérera pas que j'ai trop de prétentions, si j'essaye de le placer à un point de vue plus haut, de réclamer le verdict de ses concitoyens sur le mérite de ses oeuvres, et de revendiquer pour lui les honneurs que leur valeur semble mériter.

En mentionnant la circonstance de son humble condition, je n'ai pas la pensée de faire reposer ses prétentions seulement sur ce titre, ou de faire valoir les mérites de sa poésie, considérés par rapport à la bassesse de sa naissance et au peu d'opportunité de culture que son éducation pouvait lui fournir. À la vérité, ces détails pourraient exciter notre étonnement devant ses productions; mais sa poésie, considérée en soi et sans les causes qui résultent de sa situation, me semble tout à fait digne de dominer nos sentiments et d'obtenir nos applaudissements. Sa naissance et son éducation ont, à la vérité, opposé une barrière à sa renommée, c'est le langage dans lequel la plupart de ses poèmes sont écrits. Même en Écosse, le dialecte provincial, que Ramsay et lui ont employé, se lit maintenant avec une difficulté qui refroidit le plaisir du lecteur: en Angleterre, on ne peut pas le lire du tout, sans avoir constamment recours à un glossaire, en sorte que le plaisir est presque détruit.

Quelques-unes de ses productions, spécialement celle d'un genre grave, sont presque anglaises. De l'une d'entre elles, j'offrirai d'abord à mes lecteurs un extrait, dans lequel je pense qu'il découvriront un ton élevé de sentiment, une puissance et une énergie d'expression qui sont particulièrement et fortement caractéristiques de l'esprit et de la voix d'un poète.

Il citait les strophes de la Vision, dans lesquelles est racontée l'enfance de Burns, sans aller toutefois à celles si belles de la fin. Puis il continuait en termes du plus haut éloge: «De chants comme celui-là, solennels et sublimes, avec cette mélancolie ravie et inspirée dans laquelle le Poète élève ses regards «au dessus de cette sphère visible et diurne», les poèmes intitulés Désespoir, la Lamentation, Hiver, Chant funèbre et l'Invocation à la Ruine, offrent des exemples non moins frappants». Il donnait comme spécimens «dans le tendre et le moral» l'Homme fut créé pour pleurer, le Samedi soir du villageois, les pièces à la Souris et à la Pâquerette de montagne. Il citait celle-ci en entier, moins, disait-il, à cause de son mérite supérieur que parce qu'elle pouvait tenir dans les bornes de son journal. Et, à propos de la jolie strophe sur l'alouette, il ajoutait en termes qui contiennent avec une merveilleuse exactitude l'essence du sentiment de la nature dans Burns: «Des touches comme celles-là dénotent le pinceau d'un poète qui peint la nature avec la précision de l'intimité, et cependant avec le coloris délicat de la beauté et du goût». Les mots que nous avons soulignés vont droit au fond du génie de Burns sur ce point.

L'article, après avoir donné les éloges, essaye de prévenir les objections et surtout celles qu'il prévoit, les objections religieuses et morales. Il avance des précautions, des excuses, des atténuations, toutes sortes de faucilles pour couper à l'avance les critiques dans l'esprit des lecteurs. Ces soins même sont instructifs en ce qu'ils montrent à quelle société susceptible et formaliste Burns allait avoir à faire. Cela donne l'idée de la surveillance qu'il devait exercer sur sa parole et de la prudence qu'il devait mettre dans sa conduite, pour ne pas choquer un monde auquel il fallait présenter ses poèmes avec presque autant d'apologie que de louange! Voici donc ce que Mackenzie disait avec beaucoup de tact et une connaissance très exacte des gens à qui il parlait:

Contre quelques-uns des passages de ces derniers poèmes, on a objecté qu'ils respirent un esprit de libertinage et d'irréligion. Mais si nous considérons l'ignorance et le fanatisme des classes inférieures dans le pays où ces poèmes furent écrits, fanatisme de cette espèce pernicieuse qui exalte la foi par opposition ans bonnes oeuvres, et dont la fausseté et le danger ne pouvaient échapper à un esprit aussi éclairé que celui de notre poète, nous ne regarderons pas sa muse plus légère comme l'ennemie de la religion (sur laquelle il exprime en plusieurs endroits les sentiments les plus justes) bien qu'elle ait été quelquefois un peu imprudente en ridiculisant l'hypocrisie.

Sur ce point et sur d'autres encore, il faut convenir qu'il y a, dans le volume qu'il a donné au public, des parties répréhensibles que la prudence aurait supprimées ou la correction effacées. Mais les poètes sont rarement prudents, et notre poète n'avait, hélas! ni amis, ni compagnons qui pussent lui suggérer des corrections. Quand nous réfléchissons à son rang dans la vie, et à la société dans laquelle il a vécu, nous sommes plus portés à regretter qu'à nous étonner que la délicatesse soit si souvent offensée, pendant la lecture d'un volume où il y a tant pour nous intéresser et nous plaire.

Il y a bien quelque chose d'un peu étroit et presque d'un peu frisant le ridicule dans ces regrets que Burns n'ait pas fait parler ses paysans plus convenablement; peut-être y avait-il aussi quelque chose qui lui fit froncer le sourcil et hausser impatiemment les épaules dans toutes ces excuses qui tournaient à la réprimande. Mais la fin était faite pour lui aller droit au coeur. Mackenzie parlait de lui en homme qui sait respecter et saluer la dignité d'âme partout où elle se trouve, mettant toute son autorité au service de sa sympathie.

Burns possède la fierté aussi bien que la fantaisie d'un poète Cet orgueil honnête et cette indépendance d'âme qui sont parfois la seule richesse de la muse, éclatent à toute occasion dans ses ouvrages. Il peut se faire, par conséquent, que je blesse ses sentiments tout en satisfaisant les miens, lorsque j'appelle l'attention du public sur sa situation et sur sa fortune. Cette condition, tout humble qu'elle fût, dans laquelle il avait trouvé le contentement et courtisé la muse, aurait pu ne pas lui sembler pénible, mais le chagrin et les malheurs l'y atteignirent. Un ou deux de ses poèmes font allusion à ce que j'ai appris de quelques-uns de ses compatriotes, qu'il avait été contraint de former la résolution de quitter son pays natal, pour chercher sous le ciel des Indes occidentales l'abri et le soutien que l'Écosse lui avait refusés. Mais j'espère qu'on saura trouver les moyens d'empêcher cette résolution de se réaliser; j'espère que je rends simplement justice à mon pays en le supposant tout disposé à tendre la main pour secourir et retenir son poète natif, dont «les chants silvestres et sauvages» possèdent une telle excellence. Réparer les injustices faites au mérite souffrant et ignoré; faire sortir le génie de l'obscurité où il a langui avec indignation, et l'élever à la place où il peut profiter et plaire au monde; ce sont des efforts qui donnent à la richesse un privilège enviable, à la grandeur et à la protection un légitime orgueil[489].

[Note 489: L'article de Mackenzie a pour titre: Extraordinary Account of Robert Burns, the Ayrshire Ploughman, with Extracts from his Poems.]

C'était bravement dit! Cet appel au pays, si plein de délicatesse et cependant d'accent, était le vrai de la situation et eût été la seule résolution digne de l'Écosse et secourable au poète dont elle se glorifie désormais. C'était, de la part de Mackenzie, une bonne action. Lockhart a excellemment remarqué qu'elle fait honneur à sa clairvoyance et à son courage, et aussi pourquoi: «quoique ses propres productions fussent distinguées par tous les raffinements de l'art classique, M. Henry Mackenzie était, heureusement pour Burns, un homme d'un esprit aussi libéral que son goût était poli, et lui, dont les pages contiendront toujours quelques-uns des meilleurs modèles d'élégance travaillée, fut parmi les premiers à sentir que le laboureur d'Ayrshire appartenait à cette classe d'êtres dont c'est le privilège d'atteindre les grâces «au delà de la portée de l'art». Il fut le premier à risquer sa propre réputation en le déclarant publiquement[490].»

[Note 490: Lockhart. Life of Burns, p. 105.--Voir aussi sur la conduite de Mackenzie quelques lignes justes de Gilfillan. Life of Burns, p. XXXV.]

Cet article de Mackenzie, c'était la célébrité, le soir même à Édimbourg, deux jours après en Écosse, une semaine après en Angleterre, parmi les lettrés qui lisaient le Lounger. Burns entra, toutes portes ouvertes, dans la haute société nobiliaire et littéraire d'Édimbourg.

Cette société, par laquelle Burns allait être examiné et jugé, était une des plus cultivées qu'il y eût alors en Europe, une des plus justement difficiles en matière de valeur intellectuelle. Édimbourg était une ville de prédicateurs, d'avocats, de juges, de médecins, de professeurs, presque tous remarquables. Elle se trouvait alors vers le milieu de cette période incomparable d'éclat intellectuel, qui devait aller jusque vers 1830, et qui la place parmi les cités lumineuses dont la liste trace les progrès de l'esprit humain. Il y a eu ailleurs de plus grands noms; il n'y a eu nulle part une si grande abondance d'hommes de talent, en si peu de temps et d'espace. Ils étaient littéralement les uns sur les autres; et beaucoup d'entre eux étaient des hommes de renommée et d'influence européennes[491].

[Note 491: Pour l'ensemble de ce tableau de la société intellectuelle d'Édimbourg, nous avons consulté, The Biographical Dictionary of Eminent Scotsmen, publié par Blackie;--The Book of Eminent Scotsmen par Joseph Irving.--Voir aussi les notices qui forment la seconde partie du volume intitulé: A Winter with Burns.--Pour les différents détails, nous avons consulté les ouvrages particuliers qu'on trouvera indiqués à leur place.]

À la vérité, quelques-uns de ceux qui avaient le plus contribué à illustrer la ville avaient déjà disparu. Il y avait dix ans que David Hume avait quitté la vie avec la sérénité enjouée d'un sage antique, et sa tombe choisie par lui sur Calton Hill, avec une vue admirable, avait cessé d'être un objet de curiosité[492]. Lord Elibank, le jurisconsulte et l'économiste, dont les travaux sur la monnaie, la circulation du papier, les Dettes Publiques, ne sont pas oubliés, était mort depuis huit ans; John Rutherford, l'éminent médecin qui, avec Monro, Sinclair, Plumner et Innes, avait fondé la célèbre école de médecine d'Édimbourg[493], le fondateur des leçons cliniques, latiniste achevé, était mort depuis sept ans; lord Kames, l'auteur des remarquables Éléments de critique, depuis quatre ans; le Dr Webster, le prédicateur et le calculateur, qui avait établi le fonds des veuves du clergé, une admirable institution de secours; Allan Ramsay le peintre de portraits, le fils du poète, depuis deux ans. Quelques autres avaient quitté Édimbourg pour Londres: John Home, l'ami de Hume, le fameux auteur de la tragédie de Douglas; Thomas Erskine, le frère d'Henri Erskine, le futur grand-chancelier, le grand avocat politique, qui s'était fait inscrire dès ses débuts au barreau anglais[494]; Mac Pherson, le traducteur et l'adaptateur d'Ossian; les deux Hunter, William et John, le grand anatomiste, «l'homme qui pour son génie original et compréhensif vient immédiatement après Adam Smith et doit être placé bien au-dessus de tous les autres philosophes que l'Écosse a produits..., qui, parmi les grands maîtres de la science organique, appartient au même rang qu'Aristote, Harvey et Bichat et est un peu supérieur soit à Haller soit à Cuvier[495]». Mais malgré ces pertes et ces défections, on admirait, de quelque côté qu'on se tournât, une réunion merveilleuse et unique d'illustrations de tous genres.

[Note 492: Huxley. David Hume--et le Biographical Dictionary of Eminent Scotsmen.]

[Note 493: Sir Alexander Grant. The Story of the University of Edinburgh, tom. I, p. 310.]

[Note 494: Lord Erskine, par H. Duméril.]

[Note 495: Buckle. History of Civilization in England, tom. III, p. 429.]

L'Université était dans une période admirable d'éclat[496]. Le Principal était William Robertson, le fameux historien; il avait déjà publié ses trois grandes histoires de l'Écosse, de Charles-Quint et de l'Amérique. Il jouissait paisiblement de sa renommée et de sa grande influence dans le clergé et dans la société d'Édimbourg. Il continuait à prêcher le dimanche ses éloquents sermons, car plusieurs des professeurs de l'Université étaient en même temps pasteurs ou avocats, et exerçaient leur talent dans des fonctions différentes. Le professeur de Belles-Lettres et de Rhétorique était Hugh Blair, également clergyman, qui avait publié ses sermons corrects et châtiés, un des ouvrages les plus lus de la littérature religieuse du XVIIIe siècle. Il venait de publier ses célèbres lectures sur les Belles-Lettres, dont le succès se répandit assez loin pour que, presque un siècle après, ce fût encore un livre de distribution de prix dans un collège français. Ce fut le manuel universel de rhétorique, jusqu'aux livres de Whately et de Bain. C'était Blair qui avait présenté au public les poèmes d'Ossian. Il était le grand maître de la critique littéraire en Écosse et un mot de lui recommandait un ouvrage ou un auteur. Dugald Stewart, abandonnant sa chaire de mathématiques, venait d'être nommé professeur de philosophie morale. Il n'avait pas encore entamé ses publications philosophiques; le premier volume de sa Philosophie de l'Esprit humain est de 1792. Mais il commençait ses conférences admirables de clarté, d'éloquence et d'élévation morale, qui ont fait de lui un des grands modeleurs d'âmes de son temps. «Pour moi, ses lectures furent comme l'ouverture du ciel. Je sentis que j'avais une âme. Elles changèrent ma nature entière[497]» dit lord Cockburn, qui fut un des élèves de ses premières années. «Dugald Stewart, ajoute-t-il, fut un des plus grands orateurs didactiques[498].» Mackintosh disait que la gloire particulière de l'éloquence de Stewart était d'avoir «inspiré l'amour de la vertu à des générations entières d'élèves[499].» Il fut un incomparable professeur. C'était avec cela un des plus honnêtes et des plus accomplis gentlemen de son temps; il semble avoir été, pour l'urbanité et l'élégance des façons, un rival d'Henry Erskine. Le professeur de mathématiques était Adam Ferguson. Il avait été longtemps chapelain d'un régiment de highlanders et ses officiers l'empêchaient difficilement de prendre part au combat[500]. C'était un esprit original et énergique, un peu hautain. Le Dr Carlyle raconte que David Hume disait que Ferguson avait plus de génie qu'aucun d'entre eux, parce qu'il avait maîtrisé une science difficile, la physique, en trois mois, assez pour pouvoir l'enseigner[501]. En effet, Ferguson avait été successivement professeur de physique et de philosophie morale. Il avait publié en 1767 un Essai sur l'Histoire de la Société civile que ses admirateurs considèrent comme une des premières tentatives de «Sociologie», et il venait de publier en 1783 son Histoire des Progrès et de la Chute de la République Romaine, dont les historiens tiennent encore compte. Il avait pour professeur adjoint John Playfair, dont les ouvrages sont des modèles de style scientifique clair, lucide et élégant, qui fait penser à du Fontenelle. Son nom restera attaché à l'exposition de la théorie huttonienne de la Terre. Que d'autres encore il faudrait nommer: Andrew Dalzell le professeur de grec, dont les leçons créèrent, à Édimbourg, le goût de l'hellénisme, qui triomphait à Glasgow avec les leçons du savant Moore et les belles impressions des Foulis; Finlayson, le professeur de logique, raide, précis et sec[502]; John Robinson, le professeur de physique, qui édita les oeuvres de Black.

[Note 496: Pour l'Université voir The History of Edinburgh, de Hugo Arnot, Book III, chap. III.--The Story of the University of Edinburgh, by Sir Alexander Grant.--Edinburgh University, a sketch of its Life for 300 years, publié par James Gemmell.--The University of Edinburgh, by the late Principal Lee--et un petit livre intitulé: Viri Illustres ACAD. JACOB. SEXT. SCOT. REG. ANNO CCCMD, publié en 1884.]

[Note 497: Lord Cockburn. Memorials, p. 22.]

[Note 498: Id. p. 23.]

[Note 499: Life of Francis Jeffrey, by lord Cockburn, p. 49.]

[Note 500: Lord Cockburn, Memorials, p. 42.]

[Note 501: Dr Alex Carlyle. Autobiography, p. 289.]

[Note 502: Voir, sur Andrew Dalzel et Finlayson, les reconnaissants souvenirs de lord Cockburn, Memorials, p. 16-19.]

La Faculté de Médecine, qui a tant contribué à la réputation de l'Université d'Édimbourg, était aussi dans un moment de gloire extraordinaire. Sans compter les hommes de talent comme Rutherford le botaniste, Andrew Duncan et d'autres, il y avait quatre hommes de premier ordre, dont les noms sont historiques et marquent des étapes dans le développement de la science. À la chaire d'anatomie, il y avait Alexandre Monro, Monro secundus, un merveilleux professeur, le plus grand de ces Monro, qui, de père en fils, occupèrent la même chaire pendant une période de cent vingt-six ans, de 1718 à 1846. À la chaire de physiologie, se trouvait James Gregory, un autre exemple de ces étonnantes familles de professeurs; son arrière-grand-père James Gregory, l'inventeur du télescope à miroir, avait été nommé professeur à Édimbourg en 1674, et, depuis ce temps, les Gregory donnaient des professeurs de mathématiques et de sciences naturelles aux Universités d'Angleterre et d'Écosse. Quelle sève dans ces races récemment sorties du sol! Et ces hommes enseignaient pendant un demi-siècle et vivaient quatre-vingts ans. Notre James Gregory était en outre le premier latiniste d'Écosse. À côté de ces noms-là, deux autres d'une plus grande portée. William Cullen était là, le grand physiologiste, qui essaya le premier «de généraliser les lois de la maladie telles qu'elles se manifestent dans le corps humain[503].» Et la chaire de chimie était occupée par Joseph Black, un des créateurs de la chimie moderne, celui que Lavoisier considérait comme son maître et appelait «l'illustre Nestor delà révolution chimique», grand physicien aussi, car c'est lui qui avait découvert la chaleur latente «un hardi et admirable paradoxe qui exigeait, pour être proposé, du courage aussi bien que de la pénétration, et qui marque une époque de l'esprit humain parce que c'était un immense pas de fait vers l'idéalisation de la matière en force[504].»

[Note 503: Buckle, tome III, p. 413.]

[Note 504: Buckle, tome III, p. 369.]

Le clergé comptait des prédicateurs qui étaient presque tous des savants remarquables. C'était le Dr Henry, l'auteur d'une Histoire d'Angleterre, l'une des premières histoires faites sur un plan qui étudie séparément toutes les parties de la vie sociale; c'était James Macknigh, théologien et commentateur profond, auteur d'une Harmonie des Évangiles et d'un Commentaire d'épîtres des Apôtres, oeuvres de grande érudition; c'était John Erskine, le bon et l'éloquent, dont les sermons publics changèrent le ton de la prédication en Écosse et dont on trouve le portrait dans Guy Mannering; c'était le Dr Alexander Carlyle dont l'Autobiographie est précieuse pour l'étude de toute cette époque.

La Magistrature, la Court of Session, pour employer le terme écossais, se composait d'hommes de haute valeur, choisis parmi les avocats que leurs qualités d'orateurs ou de juristes avaient mis hors pair. Le président était alors Robert Dundas d'Arniston, lord Mansfield, le troisième d'une descendance de juges intègres et profonds[505]. Il avait autour de lui des hommes comme Francis Garden, lord Gardenstone, qui avait plaidé, dans le fameux procès de Douglas, devant le Parlement de Paris, de façon à laisser, même dans une langue étrangère, une vive impression de son éloquence[506]; sir David Dalrymple, lord Hailes, érudit, historien, archéologue, d'une lecture et d'une science universelles, célèbre par ses travaux sur les antiquités chrétiennes, les vieilles poésies écossaises, et ses annales sur l'histoire d'Écosse; lord Braxfield «le géant du tribunal» selon l'expression de lord Cockburn: rude, brutal, semblable à un forgeron, sans lettres, il avait un esprit d'une telle vigueur d'étreinte et de raisonnement qu'il n'avait pas eu besoin de culture pour avoir la puissance[507]; James Burnet, lord Monboddo, original, paradoxal et savant, fameux pour sa connaissance des classiques et sa théorie sur la descendance de l'homme. Il soutenait, avant l'heure, que les hommes avaient eu des queues et descendaient du singe. Il avait publié son ouvrage sur l'Origine et le Progrès du langage, où il soutenait le système de Lucrèce sur l'origine du langage et où il avait pris pour épigraphe les vers d'Horace qui le résument:

[Note 505: Lord Cockburn. Memorials, p. 137.]

[Note 506: Edinburgh Review. Nº 231 January 1883, p. 238.]

[Note 507: Lord Cockburn, Memorials, p. 29.]

Quum prorepserunt primis animalia terris Mutum et turpe pecus

C'était, disait-il, en miniature l'histoire du genre humain. Il était en train de publier son travail sur la Métaphysique Ancienne. Il donnait des soupers «attiques[508]» où la table était parsemée et les flacons enguirlandés de rosés à «la manière des anciens[509].» II allait presque chaque année à Londres, faisant à cheval toute la route parce que les chaises de poste étaient des véhicules inconnus des anciens[510]. Il était le père d'une adorable et angélique créature, dont la grâce et la douceur étaient admirées de tout Édimbourg et séduisirent Burns, comme une apparition céleste. Elle devait être enlevée peu d'années après, et le poète devait écrire sur elle une élégie chaste et attendrie.

[Note 508: Lord Cockburn, Memorials, p. 36.]

[Note 509: Erskine and his Times, by Lieut.-Colonel Alex. Fergusson, p. 281.]

[Note 510: Biographical Dictionary of Eminent Scotsmen.]

Le barreau, ou la Faculty of advocates, comme on l'appelait, qui était la pépinière de la cour de justice, était un corps très brillant et très instruit. Cela tenait à des circonstances particulières. Les fils de famille nobles n'ayant pas, comme en Angleterre, le débouché de la vie publique, se portaient de ce côté. «La Faculté des avocats comprenait la moitié des gentilshommes d'Écosse. La profession de la loi était embrassée par les fils aînés de la gentry, plutôt parce qu'elle conférait une sorte de distinction fashionable que parce qu'ils en attendaient des affaires ou des émoluments. Elle conduisait à une éducation savante ou du moins polie, et donnait une sorte de dignité au-dessus de la pure inactivité. C'est peut-être à cause de cela qu'il y avait, à cette époque, parmi la Faculté des avocats d'Écosse, une élégance de manières, unie à un degré de science et de connaissances générales, qu'on n'aurait pu retrouver en aucune autre compagnie semblable dans aucun autre pays[511].» C'est Henry Mackenzie qui parle ainsi et il avait bien connu le barreau de son temps. En laissant de côté ce que la partie exclusive d'un jugement semblable a toujours de douteux, il reste que la Faculté des avocats d'Édimbourg était une réunion d'hommes remarquables non seulement par leurs connaissances professionnelles, mais par leur culture générale. Elle comptait en 1786 des hommes comme Alexander Fraser Tytler, un historien distingué qui a laissé des Éléments d'histoire générale; Charles Hope, un orateur puissant, qui «avait la plus admirable voix, pleine, profonde et distincte, dont le soupir même s'étendait sur une ligne de mille personnes... une voix qui n'était surpassée que par celle de Mrs Siddons, laquelle venue directement du ciel et digne d'y être écoutée, était la plus noble qui ait jamais frappé l'oreille humaine[512].» Il y avait Maconochie, qui avait voyagé par toute l'Europe et possédait la plupart des langues européennes[513], «penseur indépendant et original et d'un savoir considérable; ses connaissances embrassaient tous les sujets, loi, science, histoire, littérature, et par conséquent étaient peut-être plus variées que précises; sous son labeur incessant, ses renseignements s'accumulaient d'heure en heure. J'avais l'habitude de faire les tournées avec lui et il me semblait également à son aise en théologie, ou en agriculture, ou en géométrie, ou lorsqu'il examinait une montagne, ou démontrait ses erreurs à un fermier, ou réfutait les dogmes d'un clergyman, bien que de toutes ses occupations cette dernière fût peut-être celle qui lui procurait le plus de plaisir[514]». Il y avait Miller, un des hommes les plus cultivés et les plus remarquables de son temps «profond et original en mathématiques[515]»; il y avait Craig, Bannatyne, qui, avec Tytler et sous la direction de Mackenzie, écrivaient dans le Lounger et le Mirror. Craig, qui fut plus tard membre de la Cour de session, allait se trouver mêlé à l'histoire de Burns. Mais la gloire du barreau, «le plus brillant ornement de la profession[516]» dit lord Cockburn, était alors l'éloquent, le spirituel, le charmant, le populaire et généreux Henry Erskine. C'était un grand et irrésistible orateur, d'une parole si riche de beautés classiques, si enjouée, si spirituelle, si claire, si copieuse, si légère et en même temps si sérieuse. «Tout son esprit était un argument, et chacune de ses exquises comparaisons était un pas dans son raisonnement» dit Jeffrey[517]. «Sa gaîté légère était toujours un instrument d'argumentation, il raisonnait en esprit[518]» dit lord Cockburn. Il était aussi célèbre pour son esprit que pour son éloquence. Aux réunions matinales chez le libraire Creech, on apportait le dernier mot de Henry Erskine, toujours piquant et cependant avec quelque chose qui le rendait inoffensif[519]. C'est lui qui, après avoir été présenté au Dr Johnson lequel, bourru brutal, comme souvent, avait mérité une fois de plus le nom de ursa major, s'approcha de Boswell qui menait le docteur dans la société d'Édimbourg, et lui glissa secrètement un shelling dans la main, pour le remercier de lui avoir montré son ours[520]. Il se trouvait au théâtre un soir où un tumulte s'éleva dans le parterre entassé. La cause du bruit était un individu qui, en dépit de toutes les raisons, ne voulait pas s'asseoir; l'affaire se gâtait; Erskine s'avance paisiblement: «Excusez le gentleman, ne voyez-vous pas que c'est seulement un tailleur qui se repose?» L'effet fut tel que l'individu en tomba sur son banc et aurait probablement voulu être dessous[521]. Il était intarissable de bons mots et pendant trente ans il en fournit Édimbourg. Il était la joie et la gaîté de la ville. Il en était aussi l'honneur pour sa droiture, son inflexible honnêteté politique, la sûreté de ses relations, sa bienveillance envers tous[522]. Quand il mourut en 1817, on proposa de mettre sur sa tombe «à l'homme le plus aimé de l'Écosse».

[Note 511: Edinburgh Review, Nº 321, January 1883, p. 231.]

[Note 512: Lord Cockburn. Memorials, p. 141.]

[Note 513: Edinburgh Review, Nº 321, p. 240.]

[Note 514: Lord Cockburn. Memorials, p. 124.]

[Note 515: Edinburgh Review, Nº 321, p. 240.]

[Note 516: Lord Cockburn. Memorials, p. 81.]

[Note 517: À voir l'extrait de Jeffrey, dans le Biographical Dictionary of Eminent Scotsmen.]

[Note 518: Lord Cockburn. Life of Jeffrey, p. 88.]

[Note 519: Lord Cockburn. Memorials, p. 149.]

[Note 520: Henry Erskine and His Times by Lieut.-Colonel Alex. Fergusson, p. 130.]

[Note 521: Id., p. 275.]

[Note 522: Voir l'éloge de H. Erskine dans The Life of Jeffrey de lord Cockburn, p. 90.]

Quelques-uns, et des plus illustres, n'appartenaient à aucune de ces catégories sociales qui donnaient à Édimbourg sa physionomie. Adam Smith, le plus grand de tous, l'illustre fondateur de l'Économie Politique, occupait une sinécure royale; il venait de perdre sa mère deux ans auparavant, et sa gaîté naturelle en était attristée. Hutton, l'auteur de la Théorie de la Terre, le vrai créateur de la géologie, qui soutint la théorie des causes actuelles, qui découvrit le métamorphisme des roches, ce point capital en géologie, était un vieux gentilhomme qui vivait de ses rentes et faisait des communications à l'Edinburgh Society; Mackenzie, notre ami depuis longtemps, était homme de loi et ses affaires commençaient à le détourner de la production littéraire.

En même temps, des hommes non moins distingués venaient de tous côtés, enrichir encore de leur présence cette société. L'Assemblée générale qui réunissait chaque année, au mois de Mai, les représentants du clergé national, faisait affluer dans la capitale tout ce qu'il y avait de remarquable dans le pays. C'était comme la saison intellectuelle d'Édimbourg. De Glasgow, dont la robuste université avec moins d'éclat a peut-être fait autant de besogne qu'aucune autre, de Glasgow venaient Thomas Reid le chef de l'école philosophique écossaise; Richardson, le professeur d'humanités, qui fut un des premiers critiques shakspeariens dans son Analyse Philosophique et Illustration de quelques-uns des plus remarquables caractères de Shakspeare; John Millar, le professeur de droit civil, auteur d'une Vue historique du Gouvernement anglais; George Jardine, le professeur de logique, dont l'Esquisse d'Éducation Philosophique est un programme de stricte et féconde pédagogie; John Anderson, d'abord professeur de langues orientales, puis de physique, qui se montra plus tard philanthrope éclairé par la fondation de l'Institut Andersonien, destiné à répandre l'éducation dans les classes pauvres. D'Aberdeen, venaient James Beattie, le poète et le moraliste, l'auteur du Ménestrel et d'ouvrages de discussion religieuse; Robert Hamilton, le mathématicien, qui appliqua ses connaissances mathématiques à l'Économie politique et publia des travaux sur les Dettes Publiques; il était en correspondance avec notre Say; George Campbell dont la Philosophie de la Rhétorique est un ouvrage excellent et, à nos yeux, supérieur à celui de Blair. De petites villes, de paroisses perdues, il arrivait des hommes de valeur; le Dr Somerville, l'historien de la reine Anne, venait de Jedburgh; John Ogilvie, le poète du Jour du Jugement, venait de Medmar; Brydone, le voyageur dont le Tour en Sicile et à Malte a été traduit en français et est encore un livre intéressant, vivait près de Coldstream. De toutes parts on se réunissait à Édimbourg, comme au foyer intellectuel du pays; la société qui y vivait s'accroissait de l'affluence de tous ces visiteurs.

Et il est impossible de ne pas songer qu'aux pieds de cette génération si puissante en grandissait une autre, destinée à la remplacer et à l'égaler. Walter Scott était alors un adolescent d'une quinzaine d'années, un peu boiteux, qui aimait déjà à errer dans les ruelles d'Édimbourg. Parmi les gamins qui, chaque matin, s'en allaient à la High School, dans le costume que l'époque trouvait joli pour les enfants, en culottes courtes, en gilet et en veste brillants, couleur bleu de ciel, vert d'herbe ou écarlate[523], se trouvait presque toute la rédaction de la Revue d'Édimbourg. Le futur lord Cockburn, dont les livres charmants nous fournissent les matériaux les plus heureux et les plus pittoresques de cette étude, avait sept ans; Francis Horner, l'économiste et l'homme d'état mort trop jeune, lord Brougham, l'orateur et le ministre fameux, en avaient huit; James Moncreiff, le juge, en avait dix; sir Charles Bell, le médecin, dont son biographe français a dit que «sa découverte sur les fonctions du système nerveux est le fait le plus important dont la science ait l'obligation aux physiologistes de la Grande-Bretagne depuis la doctrine de Harvey sur la circulation du sang[524]» avait douze ans; Francis Jeffrey, le fameux critique de la Revue d'Édimbourg, en avait treize.

[Note 523: Lord Cockburn. Memorials, p. 11.]

[Note 524: Amédée Pichot. Sir Charles Bell, p. 15.]

En même temps grandissaient, de tous côtés, dans les provinces, une légion d'enfants qui devaient venir se réunir à ce groupe d'Édimbourg. James Hogg, le plus grand poète populaire que l'Écosse ait produit après Burns et dont la vie est presque aussi remarquable que celle de Burns, était un grand garçon de seize ans, solitaire et triste, qui gardait des troupeaux dans la forêt d'Ettrick. À Glasgow Robert Stevenson, le grand ingénieur de phares, Mac Crie, l'historien de John Knox, avaient quatorze ans; James Mill, le père de Stuart Mill, l'auteur d'une Histoire de l'Inde, en avait treize; Tannahil, le doux chanteur, en avait douze et travaillait déjà dans sa pauvre famille de tisserands à Paisley; Alexander Murray, le philologue, en avait onze; il vivait dans une hutte, au bord du lac perdu de Palneur, où son père, pauvre berger, lui avait appris ses lettres avec un bout de bois charbonné. John Leyden, le charmant poète des Scènes d'Enfance avait onze ans; John Struthers, le poète du Sabbat du Pauvre, en avait dix et depuis deux ans déjà gardait les vaches; Thomas Campbell, l'impeccable et exquis poète, dont l'oeuvre comme une statuette d'ivoire est petite et parfaite, en avait neuf; ainsi que le futur sir John Ross dont le nom est lié à l'histoire des expéditions arctiques. Thomas Brown, le métaphysicien, John Thomson qui fut plus tard ministre et un véritable peintre, Andrew Ure, le chimiste, avaient huit ans; John Galt, le romancier, notre auteur des Annales de la Paroisse, en avait sept et grandissait à Irvine où nous avons vu Burns; Thomas Chalmers, le théologien, le puissant prédicateur, était âgé de sept ans; David Brewster, l'éminent écrivain scientifique, de cinq; William Tennant, le poète, de quatre ans. Enfin David Wilkie, le peintre, le Teniers anglais comme on l'a appelé, Allan Cunningham, le futur biographe de Burns, John Wilson, le célèbre Christopher North, le poète, l'essayiste, le critique, l'athlète dont les exploits physiques sont incroyables, l'auteur de l'Île des Palmes et des Noctes Ambrosianæ étaient des enfants «miaulant et piaillant dans les bras de leur nourrice», selon l'expression de Shakspeare. C'était, dans toute la longueur et la largeur de ce petit pays, un foisonnement intellectuel dont l'Écosse sera longtemps fière. Cette génération grandissante ne devait pas, comme celle qui la précédait, se grouper tout entière à Édimbourg et s'y attacher. Le «vorace Londres[525]» allait en dévorer une partie. Édimbourg, tout en continuant à produire des hommes de première valeur, ne les retiendra plus tous; on pourra inscrire sur cette puissante ruche:

[Note 525: Lord Cockburn. Memorials, p. 159.--Voir aussi p. 181-82.]

Sic vos non vobis mellificatis apes.

Mais en 1786, au moment où nous sommes, ce mouvement d'émigration vers Londres était à peine sensible, et la ville de Hume et d'Adam Smith, de Blair et de Robertson, de Hutton et de Black, de Dugald-Stewart et de Mackenzie, d'Erskine et de Fergusson, était encore la métropole intellectuelle de l'Écosse.

Cette vie intellectuelle si intense était encore activée, resserrée par une vie sociale tout à fait propre à Édimbourg. Tous ces hommes vivaient, pour ainsi parler, dans la même rue, les uns sur les autres. Ils se connaissaient et s'aimaient, se rencontraient tous les jours, allaient ensemble au Parlement ou à l'Université, se promenaient en causant sur les Prairies[526], discutaient, soupaient tous les soirs les uns chez les autres, ou, quand ils voulaient être entre eux, allaient à leur club ou à une taverne. «Au moyen des caddies, nous donnions rendez-vous à nos amis dans une taverne, à neuf heures; et c'était un beau temps où nous pouvions réunir David Hume, Adam Smith, Adam Ferguson, lord Elibank, les Drs Blair et Jardine en les prévenant une heure à l'avance[527].» Quand Hume, après son séjour à Londres, reprit en 1769 possession de son logement au troisième étage dans James's Court, il écrivait à son ami Adam Smith, retiré dans un village de l'autre côté du Forth, une phrase où se montre la charmante tendresse de coeur qui s'alliait à sa fermeté d'esprit: «Je suis heureux d'être à portée de regard de vous et d'avoir à mes fenêtres une vue de Kirkcaldy». L'auteur de l'Histoire d'Angleterre apercevant de chez lui la petite maison paisible où l'auteur de la Richesse des Nations poursuivait son grand ouvrage et lui donnant le bonjour est un fait caractéristique de la société littéraire d'Édimbourg à ce moment. Encore cela leur semblait-il loin; Hume ajoutait: «Je voudrais bien aussi pouvoir vous parler[528].» Tous ces hommes vivaient pour ainsi dire en famille.

[Note 526: Lord Cockburn. Memorials, p. 49-50.]

[Note 527: Dr Alex Carlyle. Autobiography, p. 275.]

[Note 528: Old and New Edinburgh, by J. Grant, tom. I, p. 98.]

Si l'on veut achever le tableau de la vie sociale d'Édimbourg dans les vingt dernières années du XVIIIe siècle, il faut ajouter à cette aristocratie de l'esprit et du savoir, puisée au plus profond du peuple, l'aristocratie de naissance et de fortune. Presque toutes les vieilles familles avaient leur hôtel ou leur maison à Édimbourg et y venaient résider l'hiver. Par suite de l'esprit familial qui anime l'organisation par clans, et de l'esprit démocratique qui domine dans le système presbytérien, la noblesse n'était pas très séparée des autres classes. Le haut du pavé appartenait peut-être à la distinction intellectuelle et en tout cas les savants étaient les égaux des nobles. «La supériorité d'Édimbourg, disait Jeffrey, est due en grande partie à la combinaison cordiale des deux aristocraties du sang et des lettres[529].» Des hommes comme Henry Erskine, Dugald Stewart, John Playfair, qui unissaient l'élégance des façons à la culture de l'esprit, et dont quelques-uns appartenaient à l'ancienne noblesse, servaient de traits d'union entre les deux classes et régnaient des deux côtés.

[Note 529: Extrait d'un article de Jeffrey sur Playfair, 1819--cité dans l'Edinburgh Review, Nº 321.]

Cette familiarité, cette communauté de vie tenait à la construction particulière d'Édimbourg. Tout le monde se connaissait, se voyait. Les familles restaient dans la même ruelle, souvent dans la même maison. On se parlait de fenêtre à fenêtre[530]. «Beaucoup des Erskines, des Stairs, des Dalrymples et autres parents vivaient en société, dans un cercle de cent yards de diamètre, et il était facile de rassembler une réunion de famille en quelques instants[531].» Ce qui se faisait entre les membres d'une même famille, se faisait entre familles amies. On se recevait beaucoup, sans grande dépense[532]. La causerie d'hommes instruits et éloquents était le grand charme de ces réunions. Il y avait donc une vie de conversation très développée et qui ressemblait un peu à la vie française. Mais au lieu de la parole légère, pétillante, brillante, pleine de bonds et de surprises, d'éclat, de fantaisie et d'esprit qui animait nos salons, c'était une conversation plus sérieuse, plus posée, qui se rapprochait plus de la discussion suivie et qui, avec peut-être autant de hardiesse ou de paradoxe, avait une allure plus mesurée et un ton plus dogmatique. L'esprit n'y manquait pas, ni le charme, ni l'élégance, mais ils s'exerçaient avec une sorte de discipline et de tenue professionnelles. Les maîtres de la conversation n'étaient pas, ainsi qu'à Paris, des hommes de lettres et des bohêmes comme Rousseau, Diderot, Duclos, Galiani, Beaumarchais; c'étaient des juges, des clergymen, des professeurs, des avocats, portant tous, plus ou moins, la dignité de professions graves et vêtues de noir, sans oublier l'atmosphère religieuse où tout ce monde se mouvait. Mais à part cette différence, Édimbourg était sûrement à cette époque, avec Paris, la ville d'Europe où la conversation était poussée au plus haut degré de perfection et était davantage un des éléments de la vie sociale.

[Note 530: Walter Scott. Provincial Antiquities of Scotland; General account of Edinburgh.]

[Note 531: H. Erskine and His Times, by Lieut-Colonel Alex Fergusson, p. 128.]

[Note 532: Walter Scott. Provincial Antiquities of Scotland. Id.]

· · ·

Quel effet ce paysan récemment enlevé à sa charrue allait-il produire dans ces salons? Comment ce garçon, qui n'avait jamais eu d'autre compagnie que celle de laboureurs et d'ouvriers et, de temps en temps, quelques heures de conversation d'un homme de loi de bourgade ou d'un médecin de campagne, comment ce garçon allait-il se comporter dans ce monde difficile et raffiné? Comme toute les sociétés mondaines celle-ci était exercée à percevoir les moindres nuances de tenue, habile à saisir les moindres écarts, les moindres manquements; il s'y maniait une observation subtile et aiguë. On attendait ce phénomène avec curiosité; car s'il y a dans l'histoire littéraire des cas analogues, il n'y en a peut-être pas un de semblable, où la renommée ait été si brillante, la transition si brusque, l'épreuve si difficile. La chose fut bien vite réglée. La manière dont Burns se tira de ce pas est un des endroits les plus curieux de sa vie et qui révèle le mieux quelles ressources de tout genre il y avait en lui.

Il était arrivé à Édimbourg dans un costume qui ne différait guère de celui des autres villageois; «quel rustaud!» s'était écriée une dame à qui on l'avait désigné dans la rue[533]. S'il entendit ce jugement il dut y être péniblement sensible. Quelques semaines après son arrivée, il prit des vêtements plus appropriés à son nouveau milieu et se mit à la mode. Il adopta le costume que portaient alors volontiers les libéraux, lequel était aux couleurs de Fox. Cette transformation accomplie, il parut en habit bleu à boutons de métal, en gilet rayé de bleu et de jaune, en culottes de daim collantes et en bottes à revers qui venaient au-dessous du genou[534]. Sa cravate de batiste blanche était nettement arrangée; ses cheveux noirs, sans poudre à une époque où on en portait généralement, étaient noués par derrière et sur le devant couvraient son front[535]. Sa mise était toute changée, bien qu'elle conservât encore quelque chose de rustique qu'il aurait peut-être essayé vainement de faire disparaître. «Son costume, dit Dugald Stewart, était parfaitement approprié à sa condition, simple et sans prétentions, mais avec une attention suffisante à la netteté. Si j'ai bonne mémoire, il portait toujours des bottes; et quand il était particulièrement en cérémonie, des culottes de daim[535].» Un de ceux qui le virent le mieux à cette époque, Walker, dit qu'il était simplement mais convenablement vêtu, dans un genre qui tenait le milieu entre le costume de fête d'un fermier et celui de la compagnie à laquelle il était maintenant mêlé; «à tout prendre, d'après sa personne, sa physionomie et son vêtement, si je l'avais rencontré près d'un port de mer et qu'on m'eût demandé de deviner sa condition, j'aurais probablement conjecturé qu'il était un capitaine de navire marchand, de la classe la plus respectable[536].» C'était une preuve de tact parfait que d'avoir du premier coup, choisi ce costume indépendant, fait pour ses habitudes de tenue et néanmoins assez élégant.

[Note 533: Allan Cunningham. Life of Burns, p. 44.]

[Note 534: Allan Cunningham. Id.--et Chambers, tom. II, p. 14.]

[Note 535: Walker. Life of Robert Burns, p. LXXII.]

[Note 536: Account of Burns, by Professer Dugald Stewart, Currie.]

[Note 537: Walker. Id. p. LXXII.]

La première fois qu'il entra dans un salon, on dut regarder avec curiosité ce jeune paysan, déjà un peu voûté par l'effort, comme le laboureur de Virgile qui pèse sur la charrue. Un de ceux qui l'examinèrent avec le plus d'intérêt a conservé l'impression de sa première apparition. «Sa personne, quoique forte et bien prise et de beaucoup supérieure à ce qu'on pouvait attendre chez un laboureur, était un peu lourde de dessin. Sa stature semblait moyenne bien qu'elle fût plus grande, parce qu'il ne se tenait pas droit. Son visage n'avait pas cette forme élégante qui est fréquente chez les classes supérieures; mais il était viril et intelligent, marqué par une gravité pensive qui s'assombrissait jusqu'à la dureté. C'est dans son large oeil noir qu'était la marque la plus frappante de son génie. Il était plein de pensée et donnait l'idée qu'il aurait été, s'il avait appartenu à quelqu'un qui s'en serait servi avec art, un puissant moyen d'expression[538]». C'était cet éloquent oeil noir qui frappait tout le monde. Quand on l'avait vu, il était impossible de l'oublier. «Il y avait sur tous ses traits une forte expression de bon sens et de pénétration, dit Walter Scott, l'oeil seul je crois, indiquait un caractère et un tempérament poétiques. Il était large et d'une teinte sombre qui flamboyait (je dis littéralement flamboyait) quand il parlait avec sentiment ou intérêt[539]».

[Note 538: Walker. Life of Burns, p. LXXI.]

[Note 539: Walter Scott. Reminiscences of Burns, cité par Lockhart.]

Il se présenta sans timidité, sans gaucherie, sans cette lourdise qui fit tant souffrir J.-J. Rousseau, sans trop d'assurance, mais sans fausse modestie, et sans humilité excessive. Il n'essaya pas d'affecter des manières que son éducation ne lui avait pas données et que son physique ne lui permettait pas. Il arriva simplement, virilement, en homme qui est ferme sur ses jambes et peut regarder tout le monde en face. Sa rectitude d'esprit lui inspira ce qui était convenable; il avait du premier coup mis le doigt sur la note juste. Ce n'était ni un rustre ni un faux gentilhomme qui était là, c'était un homme dont l'esprit effaçait les dehors, et dont la dignité entendait se faire respecter partout. Et ce fut d'abord une approbation silencieuse.

Mais quand on l'entendit parler l'approbation se changea en étonnement. Ce jeune laboureur s'exprimait sur tous les sujets, avec une souplesse et une vigueur de pensée, avec un éclat et une pureté de langage dont ses auditeurs restaient confondus. Il semblait deviner les choses, les saisir, les pénétrer, à la façon des poètes, dans leur complexité vivante. C'est ainsi qu'il semble que Shakspeare dut tout comprendre. Il avait, avec cette rapidité d'esprit, un solide bon sens et une force de raisonnement qui frappa toujours ceux qui le connurent, et par laquelle il suppléait, dans les discussions, à ce qui lui manquait en connaissances. Tout cela venait en une parole nerveuse, originale, toujours mouvementée, sans cesse variée, pleine tantôt d'une large force comique, tantôt d'une énergie et d'une élévation supérieures, qui éblouissait et faisait taire tous ces orateurs surpris. Chose incroyable, le charme de Dugald Stewart, l'esprit d'Erskine, l'éloquence de Richardson, semblaient petits et factices à côté de ce discours neuf, jeune et chargé de sève. Quand il était quelque part, tous ces hommes illustres disparaissaient. C'était lui le vrai maître, devant qui les autres restaient silencieux, inquiets et presque respectueux, comme devant une force inexplicable que ni l'étude, ni la lecture, ni les veilles ne peuvent donner, et en présence de laquelle les talents restent interdits[540].

[Note 540: Voir Carlyle, Essay on Burns.]

Quelque surprenant que ce fait puisse paraître, il faut l'admettre, se rendre à l'évidence. Tous les témoignages s'accordent, venant des sources les plus diverses. Des esprits critiques, expérimentés dans l'appréciation des hommes, ne font que confirmer ce que nous avons déjà vu de la prodigieuse puissance de parole de Burns. Ils sont unanimes à le faire et, si cela est possible, ils enchérissent encore sur l'éloge. «Je me rappelle, dit Heron, que feu le Dr Robertson me fit un jour l'observation qu'il n'avait presque jamais rencontré d'homme dont la conversation révélât une plus grande vigueur et une plus grande activité d'esprit que celle de Burns[541].» Lockhart, qui avait vécu presque avec tous les personnages auxquels Burns avait été présenté, rapporte la même impression en termes plus affirmatifs encore. «La poésie de Burns aurait pu lui procurer accès dans ce monde, mais c'étaient les ressources extraordinaires qu'il déployait dans la conversation, la forte et vigoureuse sagacité de ses observations sur la vie, la splendeur de son esprit et la resplendissante énergie de son éloquence aux moments où ses sentiments étaient excités, qui le rendirent l'objet d'une admiration sérieuse parmi les maîtres expérimentés dans l'art de la causerie. Il s'en trouvait plusieurs parmi eux qui probablement adoptaient dans leur coeur l'opinion de Newton que «la poésie est une niaiserie ingénieuse». Adam Smith, par exemple, ne pouvait pas avoir beaucoup de respect, au service d'un travailleur aussi improductif qu'un faiseur de ballades écossaises; mais le plus imposant de ces philosophes avait assez à faire pour se maintenir en attitude d'égalité quand il était amené en contact personnel avec la gigantesque intelligence de Burns, et tous ceux dont les impressions sur ce sujet ont été recueillies s'accordent à dire que sa conversation était ce qu'il y a de plus remarquable en lui.[542]» Nous verrons s'ajouter à celles-ci d'autres attestations plus importantes peut-être et d'une telle autorité qu'il faut admettre, selon le mot de Chambers, «que le meilleur de Burns n'a pas été transmis et n'était pas de nature à être transmis à la postérité[543].»

[Note 541: R. Heron. Life of Burns.]

[Note 542: Lockhart. Life of Burns, p. 118-19.]

[Note 543: R. Chambers, tome I, p. 14.]

Bien que ce succès soit extraordinaire, il n'est pas inexplicable. On peut démêler pourquoi sa conversation devait éclater dans ces salons comme une lumière merveilleuse et déconcertante. La conversation ordinaire, savante, correcte, formaliste, recherchant la forme littéraire des choses, les réunissait selon des rapports et des conflits de mots. Elle était un peu froide, empreinte d'une élégance abstraite. On y trouvait sans doute de l'observation et de l'humour, surtout, cela est probable, chez les juges, plus en contact avec la vie que les professeurs et plus dégagés de l'abondance de parole que les avocats. Mais, malgré tout, cette conversation avait une livrée livresque, comme dit Montaigne, elle sentait les livres, et les livres de cette époque, élégants et abstraits. Et voici tout à coup--et dans quelles circonstances de surprise!--un homme qui parlait, avec autant de netteté et autant de vigueur dans le raisonnement, que les plus solides et les plus précis de tous ces beaux discoureurs. Mais, dans cette trame serrée, entrait la substance des choses, entraient les choses elles-mêmes, reproduites dans leur vie. Il y avait surtout deux qualités par lesquelles cette parole tranchait sur toutes les causeries: l'énergie du pittoresque et l'ardeur de la passion personnelle, une couleur et une flamme nouvelles[544]. Quand il penchait du côté comique, il abondait en tableaux vivants, peints par touches serrées où entraient beaucoup de mots locaux expressifs et irrésistibles. Quand il discutait des idées ou décrivait des sentiments, son langage s'élevait, se châtiait, devenait purement anglais et prenait une ampleur et une splendeur oratoires dont ses lettres peuvent donner une idée. Une seule conversation en Angleterre aurait pu tenir tête à celle-là, c'était celle de Burke, avec plus d'éloquence et moins d'accent, plus magnifique et moins poignante. À Édimbourg, la seule exception à la régularité générale était la charmante fantaisie d'esprit et la légère gaîté d'Henry Erskine; mais c'était un pétillement bien blanc à côté du flot empourpré de l'éloquence de Burns. La forme elle-même était différente. Aux phrases lucides, faites d'expressions admises et de circulation reconnue, s'opposait un jaillissement impétueux d'inventions verbales, de trouvailles de langage, d'expressions créées, où les mots, chauffés et fondus ensemble dans ce souffle brûlant, s'accrochaient dans des sens inattendus et saisissants. C'était une conversation énergique, remuante, pleine de sève, de suc et de saveur. Ajoutez à cela des dons d'action, une voix profonde, le rayonnement et la mobilité de la physionomie, l'éclair noir du regard, la vigueur musculaire et la décision des gestes. Tout cela faisait quelque chose de nouveau, rude et fruste parfois, mais plus fort, plus ample, plus varié, plus mouvementé et surtout plus naturel. C'est comme, si dans un salon plein d'odeurs fines et du bruissement des bijoux et des soies, étaient entrés, par une fenêtre soudainement ouverte, les larges parfums des bois et des blés, et les voix profondes et dominatrices de la vie humaine.

[Note 544: Gilfillan a aperçu une de ces supériorités de la parole de Burns. C'est le côté sentiment qu'il nomme feeling.--Voir Life of Burns, p. XXXVII.]

Et, tandis que les hommes étaient ainsi frappés d'étonnement, les femmes écoutaient, émues, cette parole différente de toutes celles qu'elles avaient entendues. Elles ont moins que les hommes le respect étroit de la culture intellectuelle et, plus qu'eux, l'intuition large de la valeur générale et complète d'un homme. Elles sentaient que celui-ci, malgré son ignorance relative, avait été créé par la nature plus puissant que les autres, qu'il était le plus grand de tous ceux qui se trouvaient là. Elles sentaient surtout qu'il était plus capable de passion, qu'il avait souffert, et que peut-être il était destiné à souffrir davantage. Elles lui savaient gré de toucher en elles des tendresses et des pitiés plus profondes; elles l'admiraient avec une sorte de commisération et de sympathie. «C'est le seul homme, disait la duchesse de Gordon qui fut l'idole de Londres, dont la conversation m'ait fait perdre pied[545].» Il faut ajouter, point important, qu'elles sentaient leur puissance sur lui et qu'il les approchait avec un culte et une constante préoccupation d'elles, autrement flatteurs que les plus ingénieuses urbanités. Sa manière de leur parler était «pleine de déférence, toujours avec un tour soit vers le sentimental, soit vers l'humour, qui réveillait leur attention d'une façon toute spéciale.[546]» C'était encore la duchesse de Gordon qui disait cela et c'est là un fin jugement féminin. Avec la réserve qui lui était imposée, il abordait les grandes dames d'Édimbourg de la même façon que les filles de Mauchline. Il avait trouvé d'instinct ce mélange indéchiffrable de raillerie et de sérieux, qui est le dernier mot de la séduction et qui prend les femmes par ce qui en elles aime à être aimé, et ce qui sait gré d'être dominé.

[Note 545: Allan Cunningham. Life of Burns, p. 41.]

[Note 546: Voir plus bas les souvenirs de Walter Scott sur Burns.]

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Aussi son succès fut éclatant. En quelques jours, il devint le héros, le lion de la saison. Partout il était recherché, invité, choyé, fêté. On ne parlait que de lui. On le montrait dans la rue. Le jeune Jeffrey, alors un écolier de treize ans, voyant passer un homme dont l'aspect l'avait frappé, s'était arrêté pour le regarder. Un marchand debout sur le seuil de sa boutique lui tapa sur l'épaule en lui disant: «Oui, gamin, tu peux bien regarder cet homme-là, c'est Robert Burns!» Et l'enfant s'éloigna pensif[547]. De tous côtés lui venaient des témoignages d'intérêt et d'admiration. Un jour c'était une main inconnue qui laissait chez le libraire 10 guinées pour le poète de l'Ayrshire[548]. Un autre jour dans une réunion de francs-maçons, il était acclamé. «Je suis allé hier soir à la Loge maçonnique, où le Révérend Grand-Maître Charteris et toute la grande Loge d'Écosse étaient présents. Le meeting était nombreux et élégant; toutes les différentes loges de la ville étaient présentées dans toute leur pompe. Le Grand-Maître, qui présidait avec grande solennité et d'une façon qui lui faisait honneur comme gentleman et comme maçon, parmi d'autres toasts, donne «La Calédonie et le barde de la Calédonie, frère Burns.» Ce toast retentit par toute l'assemblée avec nombreux honneurs et des acclamations répétées. Comme je n'avais pas la moindre idée que cela dût arriver, j'étais foudroyé et tremblant dans tous mes nerfs. Je répondis du mieux que je pus. Juste au moment où j'eus fini, un des grands officiers dit assez haut pour que je pusse l'entendre, sur un ton rassurant: «très bien, en vérité!» ce qui me remit un peu[549].» Dans la correspondance de Mrs Alison Cockburn, alors une vieille charmante femme, vive, spirituelle et d'un coeur printanier, on trouve des passages qui montrent jusqu'où allait l'enthousiasme pour le poète: «La ville est à présent tout sens dessus dessous avec le poète laboureur, qui reçoit l'adulation avec une dignité naturelle; il est l'image même de sa profession, fort et épais, mais il a un coeur enthousiaste et tout amour[550].» La bonne vieille dame avait l'oeil fin, et ce dernier trait légèrement indiqué montre bien par où Burns possédait la sympathie des femmes. Et dans une autre lettre, on saisit encore mieux l'émoi que causait la présence du poète, partout où il allait: «On gâtera cet homme, s'il y a moyen de le gâter, mais il conserve ses façons simples et demeure tout à fait calme. Sans doute, il sera au bal des chasseurs demain, ce qui tourne la tête à toutes les femmes et à toutes les modistes. Pas un bonnet de gaze à moins de deux guinées, beaucoup dix, douze guinées, etc.[550]» Six mois après avoir failli partir à la Jamaïque, faire monter le prix des coiffures de gaze à Édimbourg! Le bruit de son succès et de son triomphe était allé jusqu'à Londres. Un ami de Fergusson lui écrivait: «J'espère avoir le plaisir de vous voir à Édimbourg. Mais d'après tous les rapports, il sera difficile de vous avoir, à moins de vous retenir une semaine à l'avance. Il y a grande rumeur ici à propos de votre intimité avec la Duchesse (de Gordon) et autres dames de distinction. Sérieusement, on me dit que «les cartes d'invitation volent par milliers chaque soir.[551]» Il semblait même que la renommée de ses oeuvres fût en train de se répandre en Angleterre aussi rapidement qu'en Écosse. Le Dr Moore, l'auteur estimé de Zeluco, un roman maintenant délaissé mais alors célèbre, lui écrivait ses regrets de ne pouvoir lui procurer de souscripteurs, «mais je trouve que beaucoup de mes connaissances sont déjà sur la liste[552].» Bien plus, le docteur lui annonçait que les élèves du collège de Winchester traduisaient La Veillée de la Toussaint en vers latins[553]. Il devenait classique. Lui, qui regrettait tellement de ne savoir ni le grec ni le latin pour devenir poète, voici qu'on le mettait en grec et en latin.

[Note 547: Lord Cockburn, Life of Jeffrey, p. 7.]

[Note 548: To John Ballantine, 13th Dec. 1786.]

[Note 549: To John Ballantine, 13th Jan. 1786.--Voir aussi A Winter with Burns, avec le curieux dessin qui représente l'Installation de Robert Burns comme poète lauréat de la loge.]

[Note 550: The Songstresses of Scotland, by Sarah Tytler and J. L. Watson, tom. II, p. 180.]

[Note 551: Letter from Peter Stuart, éditeur du journal The Star, à Londres, dans Chambers, tom. II, p. 36.]

[Note 552: Letter from Dr Moore, January, 23th 1787, citée par Currie, tom. II, p. 18.]

[Note 553: Letter from Dr Moore, 28th Feb. 1787, Currie, tom. II, p. 19.]

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Il y avait là de quoi faire tourner les têtes les plus solides; d'autant plus que ces fumées de fortune venaient tout d'un coup, après la misère et une fuite ignominieuse. Il était dans l'état d'un homme à qui, après une longue inanition, un seul verre de vin est dangereux. Il était arrivé épuisé d'espoir, dans un dénûment de toute joie, et on lui versait à flots le vin le plus précieux, le plus capiteux, dans toutes les coupes de la flatterie. Qui n'aurait pas été grisé? Ses meilleurs amis, ceux qui avaient le plus confiance en lui, redoutaient qu'il ne le fût. Le bon Dr Lawrie, celui-là même qui lui avait communiqué la lettre du Dr Blacklock, se demandait s'il résisterait à ce passage trop brusque de tous les dénûments à toutes les abondances. Il lui écrivait sur un ton presque paternel: «Mon ami, un si rapide succès est très rare; pensez-vous que vous ne courrez pas risque de souffrir de ces applaudissements et de ce trop d'argent? Rappelez-vous l'avis de Salomon qui parlait par expérience: «Plus fort est celui qui dompte son propre esprit et...» J'espère que vous n'imaginez pas que je parle par soupçon ou mauvais bruit. Je vous assure que je parle par amitié, et bonne renommée, et bonne opinion, et par un fort désir de vous voir briller au grand soleil comme vous avez lutté dans l'ombre, dans la pratique comme dans la théorie de la vertu[554]». Tous ceux qui lui portaient intérêt étaient anxieux pour lui.

[Note 554: Letter of Dr Lawrie, 22nd Dec., dans Scott Douglas, tom. IV, p. 180.]

Il sortit admirablement de cette épreuve. Rien dans ce triomphe n'est plus surprenant que la façon dont il le soutint. Il accueillit toutes ces démonstrations avec gratitude, mais avec calme et dignité. Il ne semble pas même qu'il ait ressenti, au milieu des empressements dont il était l'objet, ni une très grande joie ni une très grande surprise. Il prit, dès l'abord, la juste place entre la fausse modestie et la vanité, et il s'y maintint rigoureusement. Il eut le bon goût de ne pas prétendre qu'il n'avait aucun titre à cet accueil, mais eut la clairvoyance de distinguer ce qui s'y trouvait d'adventice et il sut discerner la part d'engouement de la part de justice. «Vous penserez probablement, mon honoré ami, qu'une allusion à la nature dangereuse d'une vanité enivrée peut ne pas être inopportune, mais, hélas! vous vous trompez beaucoup. Un concours de diverses circonstances a élevé ma renommée de poète à une hauteur que, j'en suis certain, mes mérites ne peuvent pas soutenir; et je regarde dans l'avenir comme dans l'abîme sans fond[555]». Et il disait encore ces mots d'une belle franchise, et qui marquent nettement la part qu'il revendiquait pour lui et celle qu'il attribuait aux circonstances: «Je méprise l'affectation de fausse modestie qui cache la satisfaction de soi-même. Que j'aie quelque mérite, je ne le nie pas; mais je vois, avec de fréquentes angoisses de coeur, que la nouveauté de mon personnage et l'estimable préjugé national de mes compatriotes m'ont élevé à une hauteur tout à fait insoutenable par mes capacités[556]». Il voyait aussi clairement que cette faveur ne pouvait être durable; il discernait ce qu'elle avait d'éphémère et en envisageait la disparition avec sang-froid. Le 15 Janvier, six semaines après son arrivée, au moment le plus brillant de sa réception, il écrivait à Mrs Dunlop une lettre qui, par sa sincérité, sa dignité, et une assez triste prévision de l'avenir, est éloquente. Un homme qui, dans de pareilles circonstances, sentait ainsi, ne manquait pas de hauteur d'âme.

[Note 555: To Robert Aiken, 16th Dec. 1786.]

[Note 556: To Dr Moore, 15th Feb. 1787.]

Vous avez crainte que je ne sois grisé par mon succès comme poète; hélas! Madame, je me connais et je connais le monde trop bien. Je ne veux pas prendre des airs de modestie affectée; je suis disposé à croire que mes talents méritent quelque attention. Mais dans un âge, dans un pays très éclairés, très instruits, quand la poésie est et a été l'étude d'hommes du plus beau génie naturel, aidés de toutes les ressources du savoir, des livres, de la société polie,--être amené, produit à la pleine lumière d'une observation instruite et raffinée, et cela avec toutes les imperfections de ma gauche rusticité et mes rudes idées mal dégrossies sur les épaules,--je vous assure, Madame, que je ne feins pas lorsque je vous dis que j'en ai redouté les conséquences. La nouveauté d'un poète, placé dans ma situation obscure, dépourvu de tous les avantages que l'on considère comme nécessaires pour l'être, du moins à cette époque-ci, a excité un flot d'attention publique trop partiale, qui m'a porté à une hauteur à laquelle, j'en sais absolument, sincèrement convaincu, mes talents sont insuffisants pour me maintenir. Avec trop de certitude, j'aperçois le jour où ce même flot m'abandonnera et descendra peut-être aussi loin au-dessous du niveau de la vérité. Je ne parle pas ainsi dans une ridicule affectation de modestie et de dépréciation de moi-même. Je me suis étudié et je sais le terrain que je couvre, quelque grandement qu'un ami ou que le monde différent de moi sur ce point, je persiste dans ma propre opinion, silencieux, résolu, avec toute la ténacité de la conviction. Je vous mentionne ceci une fois pour toutes, pour décharger mon esprit, et je ne désire pas en entendre ou en dire davantage à ce sujet. Mais

Quand de la fière fortune le reflux reculera,

vous me rendrez témoignage que, lorsque ma bulle de renommée était au plus haut, je restai froid, la coupe enivrante dans ma main, regardant devant moi, avec une triste résolution, vers le moment rapproché, où le coup de la calomnie la brisera sur le sol, avec tout l'emportement de la vengeance triomphante[557].

[Note 557: To Mrs Dunlop, 15th Jan. 1787.]

Il y a déjà dans ces belles lignes un arrière-goût de tristesse. Trois semaines plus tard, au commencement de février, il écrit au DrLawrie, pour répondre aux recommandations faites par celui-ci et qu'on a vues plus haut. Ce sont les mêmes sentiments, la même certitude de sa valeur, avec un peu plus d'amertume peut-être, mais avec la même sagesse.

Je vous remercie, Monsieur, de vos allusions amicales, bien qu'elles ne me soient pas aussi nécessaires que mes amis sont portés à l'imaginer. Vous êtes ébloui par les compte-rendus des journaux et des rapports lointains, mais, en réalité, je n'ai pas grande tentation de me laisser griser par la coupe de la prospérité. La nouveauté peut attirer l'attention des hommes pendant quelque temps. C'est à elle que je dois mon éclat[558] présent: mais je vois le temps non éloigné où le flux de popularité, qui m'a porté à une hauteur dont je suis peut-être indigne, redescendra avec une vitesse silencieuse et me laissera sur une étendue de sables nus, où je pourrai retourner à loisir à ma première condition. Je ne dis pas ceci pour affecter la modestie; je vois que c'est une conséquence inévitable et j'y suis préparé. Je me suis donné beaucoup de mal pour former une estimation juste, impartiale de mon pouvoir intellectuel, avant de venir ici; depuis que je suis à Édimbourg, je n'y ai rien ajouté et j'espère que je la remporterai, sans un atome de moins, vers mes ombres, l'abri de mes obscures premières années[559].

[Note 558: En français.]

[Note 559: To the Rev. G. Lawrie. 5th Feb. 1787.]

Cette parfaite sagesse de Burns, l'effet tout puissant de sa conversation sont si extraordinaires qu'ils paraissent invraisemblables et qu'on est poussé à croire que ceux qui racontent sa vie exagèrent ou embellissent. Il se glisse dans l'esprit un peu d'incrédulité ou de défiance; on se défend mal d'une arrière-pensée que cela est trop beau pour être vrai tout à fait. On n'admet que sur preuve une chose si surprenante. Il y a sur ce point trois témoignages capitaux que tous les biographes de Burns ont cités et qu'il faudra toujours citer. Ils forment une démonstration aussi probante qu'il est possible d'en souhaiter dans les choses morales, et dont une biographie sérieuse de Burns ne saurait se passer à cet endroit délicat. D'ailleurs ils sont, par eux-mêmes, une lecture intéressante.

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Voici d'abord celui de Walker. Il était alors précepteur dans la famille du duc d'Athole. Il devint plus tard professeur d'humanités à l'Université de Glasgow et publia quelques ouvrages de talent: la Défense de l'Ordre, la Vision de la Liberté et une bonne Vie de Burns. Ce n'était pas un homme à admirer le poète à la légère. Il était lui-même homme de poids, de mesure et de correction. Une haute taille droite, un lourd front massif sur des lunettes solennelles, des manières roides, un peu de préciosité pédante qui, si l'on tient compte de l'indulgence de l'ancien élève de qui est ce portrait, devait être proche cousine d'une cuistrerie prétentieuse, ne sont ni le physique, ni le moral d'un homme bâti pour être trop indulgent envers Burns[560]. Sa déposition, faite avec beaucoup de soin et où tout est bien pesé, n'en a que plus de valeur.

[Note 560: Voir Gilfillan, Life of Burns, p. XXIX. Gilfillan avait été élève de Walker à l'Université de Glasgow.]

À sa première apparition dans une société tellement au-dessus de celle à laquelle il avait été habitué, il fut également exempt d'une assurance choquante et d'une contrainte embarrassée. Il se conduisit avec une convenance et un calme, qui probablement étaient dus à la confiance dans le bon sens et la rapidité à discerner toutes les nuances de conduite qu'il savait qu'il possédait. Ceci lui fut grandement facilité par ce fait qu'il n'essaya jamais d'assumer des manières plus raffinées que celles qui lui étaient naturelles, et qu'il ne distrayait pas son attention en essayant d'attirer continuellement les bonnes grâces de ses nouveaux compagnons. Il avait trop de perspicacité pour éprouver beaucoup de satisfaction à être montré comme une curiosité intellectuelle; mais il était loin de tomber dans la fatuité de Congrève, en revendiquant, pour sa personne, le respect qu'il était évident qu'il devait uniquement à son génie. Avec un bonheur singulier, il sut prendre le juste milieu; il évita d'un côté de montrer par des efforts exagérés qu'il pensait toujours à ce qui le faisait distinguer; et il évita de l'autre côté de paraître, en supprimant tout effort, repousser l'admiration pour les qualités particulières que la nature lui avait accordées; ce qui eût enlevé ainsi à l'accueil de son hôte ce qu'il savait avoir été son objet principal. Bien qu'il prit sa pleine part à la conversation, non seulement parce qu'il comprenait que cela était attendu de lui, mais encore parce qu'il avait conscience de remplir cette attente, cependant il le faisait d'une façon digne et virile, également éloigné de la vanité pétulante, ou de la joie exagérée d'une importance si nouvelle pour lui. Son maintien était simple sans vulgarité; bien qu'il eût peu de douceur et laissât voir qu'il était prêt à repousser la moindre offense avec décision, pour le moins, sinon avec rudesse, cependant il devenait bien vite évident que ceux qui se conduisaient envers lui avec convenance n'avaient à craindre aucune impolitesse gratuite ou bourrue. Dans la société des femmes il était correct et se surveillait; mais quand elles s'étaient retirées, il lui arrivait parfois de se livrer à des traits d'esprit licencieux, dans lequel il avait trop ce qu'il fallait pour briller.

J'eus l'occasion de me trouver à Édimbourg et je fus invité par le Dr Blacklock à déjeuner dans la société de Burns.... En aucune partie de ses manières, il n'y avait le plus léger degré d'affectation, et il n'y avait rien, ni dans sa conduite ni dans sa conversation, par quoi une personne étrangère eût pu soupçonner qu'il était, depuis plusieurs mois, le favori des sociétés élégantes de la métropole.

Dans la conversation, il était puissant. Les pensées et leur expression avaient la même vigueur, et sur tous les sujets étaient aussi éloignées que possible du lieu commun. Bien qu'il fût un peu impératif, c'était d'une façon qui ne pouvait donner offense et qu'on attribuait aisément à son inexpérience dans l'art d'aplanir une contradiction et d'adoucir une assertion, qui est un trait important des manières élégantes. Après le déjeuner, je lui demandai de me communiquer quelques-unes de ses pièces inédites; il récita sa chanson d'adieu aux rivages de l'Ayr.... Je fis une attention toute particulière à sa récitation: elle était simple, lente, articulée, vigoureuse, mais sans éloquence et sans art. Il ne mettait pas toujours l'emphase avec propriété; il ne suivait pas le sentiment avec les variations de sa voix. Il était debout, pendant ce temps, le visage tourné vers la fenêtre, vers laquelle, et non vers ses auditeurs, il dirigeait ses yeux; se privant ainsi du surcroît d'effet que le langage de sa composition aurait pu emprunter au langage de sa physionomie. En ceci il ressemblait à la plupart des chanteurs amateurs qui, afin d'éviter le reproche d'affectation, retirent toute expression de leurs visages, et perdent l'avantage par lequel les chanteurs de théâtre augmentent l'impression de leur chant et donnent de l'énergie au sentiment qui est exprimé[561].

[Note 561: Walker. Life of Burns, p. LXIV, LXXII.]

Il y a dans cette page plus que Walker n'a cru y mettre. Le portrait, frappant du reste, de Burns récitant ses vers, la face détournée des auditeurs et d'une voix volontairement monotone, n'est pas seulement un portrait, c'est toute une révélation d'une certaine manière de sentir. Tandis que le professeur, qui voit en pédant et souhaiterait plus d'élocution, reproche à Burns de ne pas interpréter sa propre poésie, comme on sent ce trait et cette fierté de poète qui ne veut donner à ses vers que leur valeur propre, qui se garde de les réciter comme il réciterait ceux d'un autre. Pourquoi Walker n'a-t-il pas demandé à Burns de lui dire quelque pièce de Fergusson? Il aurait vu ce que pouvaient ce visage et cette voix. Le brave homme n'a pas compris le jeu intérieur de toute cette scène et son intérêt, mais sa critique ne fait que nous la rendre plus vivante.

Le second témoignage émane d'un homme de plus d'autorité encore que Walker, du grave et sage Dugald Stewart. On a vu qu'il avait remarqué Burns en Ayrshire, au tout premier début du poète et qu'il fut un de ceux qui l'introduisirent dans la haute société littéraire d'Édimbourg. Ses souvenirs ont un poids tout particulier à cause de la justesse et de la prudence de son esprit:

Les attentions dont il fut l'objet pendant son séjour dans la ville, de la part des personnes de tout rang et de toute espèce, étaient telles qu'elles auraient tourné toute autre tête que la sienne. Je ne puis pas dire que j'aie perçu le moindre effet défavorable laissé par elles sur son esprit. Il conserva la même simplicité de manières et d'apparence, qui m'avait frappé si fortement lorsque je l'avais vu pour la première fois à la campagne; et il ne semble pas que le nombre et le rang de ses nouvelles relations aient en rien augmenté son opinion de lui-même.

La variété de ses occupations, pendant qu'il était à Édimbourg, m'empêcha de le voir aussi souvent que je l'aurais désiré. Pendant le printemps, il vint me prendre une ou deux fois, à ma demande, de très bonne heure le matin, et vint se promener avec moi jusqu'aux collines de Braid, dans le voisinage de la ville. Dans ces occasions, il me charma encore plus par sa conversation particulière qu'il ne l'avait jamais fait dans le monde. Il était passionnément épris des beautés de la nature, et je me rappelle qu'un jour il me dit que la vue de tant de chaumières, avec leurs fumées, donnait à son âme un plaisir que personne ne pouvait comprendre, qui n'avait pas été comme lui témoin du bonheur et de la vertu qu'elles abritaient.

Je ne me rappelle pas si les lettres que vous m'avez envoyées indiquent ou non que vous ayiez jamais vu Burns. Si vous l'avez vu, il est superflu que j'ajoute que l'idée que sa conversation inspirait des puissances de son intelligence dépassait, si cela est possible, celle qui était fournie par ses écrits. Parmi les poètes qu'il m'est arrivé de connaître, j'ai été frappé, en plus d'une occasion, de l'inexplicable disparate entre leurs talents généraux et les inspirations occasionnelles de leurs moments plus favorisés. Mais toutes les facultés de l'esprit de Burns étaient, autant que j'en ai pu juger, également vigoureuses; et sa prédilection pour la poésie était plutôt le résultat de son tempérament passionné et enthousiaste que d'un génie exclusivement propre à ce genre de composition. D'après sa conversation, j'aurais déclaré qu'il était capable d'exceller dans toutes les voies d'ambition où il lui aurait plu d'exercer ses capacités.

Parmi les sujets sur lesquels il s'arrêtait volontiers, les caractères des individus qu'il lui arrivait de rencontrer étaient évidemment un sujet favori. Les remarques qu'il faisait sur eux étaient toujours sagaces et pénétrantes, quoique souvent elles inclinassent trop au sarcasme. Sa louange de ceux qu'il aimait était parfois sans discrimination et excessive; mais ceci, je crois, provenait plutôt du caprice et de l'humeur du moment que du pouvoir de ses affections à aveugler son jugement. Ses traits d'esprit étaient vifs et portaient toujours la marque d'une vigoureuse intelligence; mais, à mon goût, ils n'étaient pas souvent agréables ou heureux. Ses tentatives d'épigrammes, dans ses oeuvres imprimées, sont les seules productions peut-être indignes de son génie.

Je ne dois pas oublier de mentionner, ce que j'ai toujours considéré comme caractéristique à un haut degré d'un véritable génie, l'extrême facilité et la bienveillance de son goût à juger les compositions des autres, quand il y avait de réels motifs d'éloge. Je lui répétai de nombreux passages de poésie anglaise qui lui étaient inconnus, et j'ai plus d'une fois été témoin des larmes d'admiration et d'enthousiasme avec lesquelles il les écoutait. La collection de chansons par le Dr Aiken, que je lui mis le premier entre les mains, fut lue par lui avec un plaisir sans mélange, malgré les essais qu'il avait déjà tentés lui-même dans ce genre difficile de production; je ne doute pas que cette lecture n'ait contribué à polir ses compositions ultérieures.

Pour juger de la prose, je ne pense pas que son goût fût également solide. Je lui lus une fois un passage ou deux des oeuvres de Franklin, que je trouvai très heureusement exécutés sur le modèle d'Addison; il ne sembla pas goûter ou pénétrer la beauté qu'ils devaient à leur exquise simplicité; et il en parlait avec indifférence par comparaison avec les pointes, les antithèses et la bizarrerie de Junius. L'influence de ce goût est très perceptible dans ses propres compositions en prose, quoique leurs grands et nombreux mérites fassent de quelques-unes d'entre elles des sujets d'étonnement à peine inférieurs à ses compositions poétiques. Feu le Dr Robertson avait l'habitude de dire que, si l'on considérait son éducation, les premières lui paraissaient les plus extraordinaires des deux[562].

[Note 562: Dugald Stewart's Letter respecting Burns. Currie, p. 33.]

Il est inutile de faire ressortir la bonne grâce et l'aménité de cette longue déposition; ce sont les qualités du noble honnête homme que fut Dugald Stewart. Il est moins étranger à notre préoccupation d'en faire remarquer la minutie, la finesse dans maint détail, le souci de l'exactitude marqué par des restrictions et les correctifs qui souvent découpent les affirmations sur l'étroite vérité. Cette marque de l'intelligence pondérée, précise et rompue aux nuances psychologiques de l'auteur de la Philosophie de l'Esprit humain, n'est pas ici indifférente. Elle démontre que Burns a été étudié de près par un oeil pénétrant, et qu'on peut se fier à ce portrait. Et, ici encore, ce n'est pas trop de dire que quelques-unes des critiques se retournent contre celui qui les a faites. On comprend que Dugald Stewart qui avait un «penchant pour l'humour paisible[563]» et dont on a dit que ses manières étaient comitate condita gravitas, n'ait pas goûté entièrement l'humour mouvementé, robuste et parfois violent de Burns. Ce qu'il dit sur les épigrammes du poète est juste d'ailleurs: Burns n'était pas l'homme des pointes verbales. Mais n'est-il pas clair aujourd'hui que, dans la discussion à propos de Franklin et de Junius, Burns avait dix fois raison. Il n'y a pas d'homme qui ne préfère les puissantes déclamations du second au bavardage bonhomme du premier, pour peu qu'il aime un style qui ait de la force et du sang. Aujourd'hui, Franklin n'est plus guère qu'un donneur de conseils excellents pour les jeunes gens; Junius reste un des maîtres de l'invective et de l'éloquence politiques; Junius est encore une lecture d'homme d'État; Franklin est une lecture pour les écoles primaires des États-Unis. C'était Burns qui avait raison contre Dugald Stewart et le goût du poète à juger les oeuvres de prose était beaucoup plus sûr que son juge ne le pensait. Ces détails rectifiés, c'est un joli épisode que ces deux hommes, si différents, causant dans leurs promenades matinales; et c'est un joli tableau que Dugald Stewart «le plus admirable liseur que j'aie jamais entendu[564]» lisant à Burns les poésies qu'il ignorait, jusqu'à ce que les larmes coulassent sur le visage hâlé du poète et que peut-être la voix tremblât un peu sur les lèvres du philosophe.

[Note 563: Lord Cockburn. Memorials, p. 20.]

[Note 564: Lord Cockburn. Memorials, p. 19.]

Enfin le troisième de ces témoignages est peut-être moins décisif et surtout moins serré, parce qu'il sort d'un esprit moins mûr et moins expérimenté, mais il est peut-être plus curieux. C'est l'impression faite par Burns sur Walter Scott, qui allait alors vers ses seize ans et qui depuis quelques mois était clerc dans l'étude de son père[565]. Il ne faut pas oublier toutefois que Walter Scott était un garçon d'une extraordinaire précocité d'esprit et d'une puissante mémoire. Il était, dès alors, très capable d'observer et de juger, et on peut être certain que son jugement a été conservé très exactement dans son souvenir. Il raconte lui-même dans quelles circonstances se produisit cette rencontre, avec l'aisance de récit un peu prolixe mais toujours très bien construit, qui lui est habituelle.

[Note 565: Lockhart. Memoirs of the Life of Walter Scott, chap. V.]

Quant à Burns, je puis dire vraiment: Virgilium vidi tantum. J'étais un gars de quinze ans en 1786-87, quand il vint pour la première fois à Édimbourg, toutefois je comprenais et je sentais assez pour m'intéresser à sa poésie et j'aurais donné tout au monde pour le connaître. Mais j'avais peu de connaissances dans le monde littéraire, et encore moins parmi la gentry des comtés de l'ouest: c'étaient les deux sociétés qu'il fréquentait le plus. M. Thomas Grierson était à cette époque clerc chez mon père. Il connaissait Burns et me promit de l'amener chez lui à dîner, mais il n'eut pas l'occasion de tenir sa promesse; autrement j'aurais pu voir davantage de cet homme éminent. Cependant, je le vis un jour, chez feu le vénérable professeur Ferguson, où il y avait plusieurs messieurs de réputation littéraire, parmi lesquels je me rappelle le célèbre Mr Dugald Stewart. Naturellement, nous autres gamins, nous restions assis silencieux, à regarder et à écouter. La seule chose que je me rappelle de remarquable, dans les manières de Burns, fut l'effet produit sur lui par une gravure de Bunbury, représentant un soldat étendu mort dans la neige, son chien se lamentant d'un côté et de l'autre sa veuve tenant un enfant dans les bras. Au-dessous étaient écrits ces vers:

Glacée, sur les collines canadiennes, ou sur la plaine de Minden, Peut-être cette mère a pleuré son soldat tué, Penchée sur son bébé, ses yeux noyés de pleurs, Dont les larges gouttes, qui se mêlaient au lait qu'il buvait, Étaient le triste présage de ses années futures, Pauvre enfant de misère baptisé dans les larmes.

Burns sembla très ému par la gravure, ou plutôt par les idées qu'elle éveillait dans son esprit. En vérité, il versait des larmes! Il demanda de qui étaient ces vers, et il se trouva que personne d'autre que moi ne se rappelait qu'ils se trouvent dans un poème à demi oublié de Langhorne, qui porte le titre peu séduisant de Le Juge de Paix. Je murmurai mon renseignement à un ami; il le communiqua à Burns, qui me remercia d'un regard et d'un mot que je reçus alors, et je me rappelle aujourd'hui, avec un très grand plaisir, bien qu'il fût de pure politesse.

Sa personne était forte et robuste; ses manières rustiques, non grossières; une sorte de sans façon plein de dignité et de simplicité, qui devait peut-être une partie de son effet à la connaissance qu'on avait de ses talents extraordinaires. Ses traits sont représentés dans le tableau de M. Nasmyth, mais pour moi cette peinture donne l'idée qu'ils sont rapetissés, comme s'ils étaient vus en éloignement. Je pense que sa contenance était plus massive qu'elle ne l'est dans aucun de ses portraits. Si je n'avais pas su qui il était, j'aurais pris le poète pour un très sagace campagnard, un fermier de l'ancienne école écossaise, c'est-à-dire non pas un de nos agriculteurs modernes qui ont des ouvriers pour faire leur gros travail, mais le bon fermier qui tenait sa propre charrue. Il y avait une forte expression de bon sens et de sagacité dans tous ses traits; l'oeil seul, je pense, indiquait le caractère et le tempérament poétiques. Il était large et d'une couleur sombre qui flamboyait (je dis littéralement flamboyait) quand il parlait avec sentiment ou intérêt. Je n'ai jamais vu un autre oeil pareil à celui-là dans une tête humaine, bien que j'aie vu la plupart des hommes distingués de mon temps. Sa conversation exprimait une parfaite confiance en soi, sans la plus légère présomption. Parmi ces hommes qui étaient les plus savants de leur temps et de leur pays, il s'exprimait avec une parfaite fermeté, mais en même temps avec modestie. Je ne me rappelle aucun fragment de sa conversation assez distinctement pour le citer. Je ne le revis plus que dans la rue, où il ne me reconnut pas, et je ne pouvais pas m'attendre à ce qu'il me reconnût. Il était très choyé à Édimbourg, mais (si l'on considère ce que les émoluments littéraires ont été depuis cette époque) les efforts faits pour le secourir furent extrêmement mesquins.

Je me souviens que, dans la circonstance que je mentionne, je pensai que la connaissance que Burns avait de la Poésie anglaise était plutôt limitée, et aussi qu'ayant vingt fois les capacités d'Allan Ramsay et de Fergusson, il parlait d'eux avec trop d'humilité comme de ses modèles. Il y avait sans doute une certaine faiblesse nationale dans son jugement sur eux.

Voilà tout ce que j'ai à dire sur Burns. J'ai seulement à ajouter que son costume correspondait à ses façons. Il avait l'air d'un fermier habillé de son mieux pour aller dîner avec son propriétaire. Je ne parle pas in malam partem en disant que je n'ai jamais vu d'homme, dans la société de ses supérieurs en position et en connaissances, plus parfaitement exempt de tout embarras réel ou affecté. On m'a dit, mais je n'ai pas remarqué moi-même, que sa façon de s'adresser aux femmes était extrêmement pleine de déférence, et toujours avec un tour vers le pathétique ou l'humoristique, qui engageait tout particulièrement leur attention. J'ai entendu cette remarque faite par feue la duchesse de Gordon. Je ne vois rien que je puisse ajouter à ces souvenirs d'il y a quarante ans[566].

[Note 566: Lockhart. Life of Burns, p. 111-13.]

Les témoins de cette rencontre ont conservé le mot dont Walter Scott était fier. Burns s'était approché du jeune garçon, qui avait seul pu lui nommer l'auteur des vers, et, le regardant avec sérieux, lui avait dit: «Vous serez un homme un jour, monsieur.» N'est-ce pas une scène digne de celle de tout à l'heure et faite pour tenter un peintre écossais que le plus grand poète de l'Écosse donnant, suivant le mot de Chambers, une sorte d'investiture littéraire à celui qui allait en être le grand romancier?[567]

[Note 567: R. Chambers, tom. II, p. 58.]

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À peine, une fois ou deux, a-t-on relevé contre lui un oubli, une imprudence de langage, qu'un homme plus habitué à la société eût évités. Ce sont de menus faits, sans autre valeur que de montrer avec quelle attention méticuleuse il était observé, et sous quel feu croisé d'examens silencieux il se mouvait. Le fait suivant est raconté par Walker. Il se passa chez le Dr Blair chez qui Burns déjeunait. Il faut, pour le comprendre, se rappeler que Blair était ministre de la High Church d'Édimbourg, qu'il passait pour le premier prédicateur d'Écosse et qu'il avait, dans la chaire même où il parlait, des émules.

On a souvent reproché aux hommes de génie une tendance à commettre des balourdises en compagnie, par suite de l'ignorance ou de la négligence des règles de la conversation, qu'on peut imputer à ce que leurs pensées sont absorbées dans un sujet favori, ou par suite du défaut de la pratique quotidienne des petites conventions de conduite, laquelle est incompatible avec une vie studieuse. D'excentricités de ce genre, Burns était remarquablement exempt; cependant, ce jour-là, il commit une faute plus lourde qu'aucune de celles qu'on raconte des poètes ou des mathématiciens les plus connus pour leur absence d'esprit. On lui demanda dans quel endroit public il avait éprouvé le plus de plaisir. Il nomma la High Church, mais il donna la préférence comme prédicateur au collègue de notre très digne hôte, dont la célébrité reposait sur son éloquence religieuse, d'un ton si net, si distinct, qu'il jeta toute la compagnie dans le plus sot embarras. Le Docteur, il est vrai, avec beaucoup de convenance et de sang-froid, essaya de soulager les autres en secondant cordialement l'éloge si inopportunément introduit. Mais ceci n'empêcha pas la conversation de souffrir de cet effort pénible; ce qui était inévitable, attendu que la pensée de tous était pleine du seul sujet sur lequel il fût inopportun de parler. Burns doit avoir instantanément compris sa faute, mais il montra qu'il avait repris son bon sens, en n'essayant pas de la réparer. Il en fut tellement mortifié en secret qu'il ne fit jamais mention de cette circonstance, sinon bien des années plus tard, où il m'avoua que son silence était dû à la souffrance qu'il éprouvait en se rappelant ce fait[568]».

[Note 568: Walker. Life of Burns, p. LXXV.]

On comprend ce qu'une faute de cette nature peut avoir de pénible pour un esprit susceptible, orgueilleux. Il en garde un long mécontentement envers soi-même, et un peu d'éloignement ou d'appréhension pour ces sociétés si délicates où le moindre mot maladroit éveille aussitôt un tel écho de gêne et de silence. Qu'on se rappelle une aventure analogue de J.-J. Rousseau, dont la situation dans le monde n'est pas sans ressemblance avec cette période de la vie de Burns. L'aveu de l'impression désagréable qu'il en conserva concorde avec celui-ci.

J'étais un soir entre deux grandes dames et un homme qu'on peut nommer, M. le duc de Gontaut. Il n'y avait personne autre dans la chambre, et je m'efforçais de fournir quelques mots (Dieu sait quels!) à une conversation entre quatre personnes dont trois n'avaient assurément pas besoin de supplément. La maîtresse de la maison se fit apporter une opiate, dont elle prenait tous les jours deux fois pour son estomac. L'autre dame, lui voyant faire la grimace, lui dit en riant «Est-ce de l'opiate de Mr Tronchin?»--«Je ne crois pas» répondit sur le même ton la première--«Je crois qu'il ne vaut guère mieux» ajouta galamment le spirituel Rousseau. Tout le monde resta interdit, il n'échappa ni le moindre mot ni le moindre sourire, et l'instant d'après la conversation prit un autre tour. Vis-à-vis d'une autre, la balourdise eût pu n'être que plaisante; mais adressée à une femme trop aimable pour n'avoir pas fait un peu parler d'elle et qu'assurément je n'avais pas dessein d'offenser, elle était terrible; et je crois que les deux témoins, homme et femme, eurent bien de la peine à s'empêcher d'éclater. Voilà de ces traits d'esprit qui m'échappent, pour vouloir parler sans trouver rien à dire. J'oublierai difficilement celui-là[569].

[Note 569: Rousseau. Confessions, Livre III, p. 187.]

La seconde escapade est plus vive et un peu plus sérieuse parce qu'elle n'est pas un simple accident mais un trait de caractère. On a vu que le reproche principal qui ait été fait à Burns par tous ceux qui l'ont approché, était une certaine raideur, une impatience, en face de la contradiction, un ton péremptoire et trop affirmatif qui cassait toute résistance et qui pouvait emporter sa parole un peu loin. Un jour qu'il était à déjeuner dans une société littéraire d'Édimbourg, la conversation tomba sur les mérites poétiques et le pathétique de l'Élégie de Gray, poème qu'il admirait beaucoup. Un clergyman, qui faisait profession de paradoxe et d'excentricité dans les idées, s'avisa d'attaquer assez inopportunément le poème. Burns le défendit chaudement et généreusement. Comme les remarques du clergyman étaient plutôt générales que critiques, il lui demanda de citer les passages auxquels il trouvait à redire. L'autre fit plusieurs tentatives, mais toujours en dénaturant, en écorchant, en estropiant le texte. Pendant quelque temps, Burns endura tout en silence, mais à la fin exaspéré par cette mixture de critique maladroite et de bousillage, il se leva extrêmement courroucé, le regard flamboyant et lui cria: «Monsieur, je vois qu'un homme peut être un excellent juge de poésie, par règle et équerre, et n'être après tout qu'un sacré imbécile.» Cette fois c'était un peu roide. Il est vrai qu'il s'adressait à un clergyman et qu'il ne les aimait guère. Mais il dut y avoir là encore, un assez bon silence, qui lui resta moins peut-être sur le coeur que le premier[570].

[Note 570: Cromek. Reliques of Burns, p. 80.]

Ce n'étaient là après tout que des vétilles. On a beau les passer au crible, on voit que tous ces souvenirs, provenant d'esprits si divers, s'accordent parfaitement entre eux. Il ne peut y avoir aucun doute que tous ces commencements du séjour à Édimbourg aient été parfaits de mesure, de dignité. C'était pourtant un pas difficile. D'autres y ont échoué qui étaient mieux préparés à l'affronter. «Jeté malgré moi dans le monde sans en avoir le ton, sans être en état de le prendre et de m'y pouvoir assujettir, je m'avisai d'en prendre un à moi qui m'en dispensât. Ma sotte et maussade timidité que je ne pouvais vaincre ayant pour principe la crainte de manquer aux bienséances, je pris pour m'enhardir le parti de les fouler aux pieds. Je me fis cynique et caustique par honte, j'affectai de mépriser la politesse que je ne savais pas pratiquer[571].» On voit la distance qu'il y a entre la roideur et la gaucherie avec lesquelles Rousseau accueillit sa renommée soudaine et l'aisance et la simplicité avec lesquelles Burns reçut la sienne. Le premier s'était créé «un personnage[571]» selon sa propre expression; le second sut toujours rester lui-même.

[Note 571: J.-J. Rousseau. Confessions. Livre VIII (1750-1752).]

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Et lui, Burns que pensait-il? Comment jugeait-il, de son côté, cette société subitement étalée à ses yeux, car pendant qu'on l'observait, il observait lui-même. Ni la célébrité, ni la science des hommes ne semblent lui en avoir beaucoup imposé. Il avait l'habitude, quand il voulait juger quelqu'un, non seulement de le dévêtir de tous ses ornements extérieurs, mais de lui enlever même les acquisitions intellectuelles, les avantages de pur savoir, tant qu'ils peuvent encore se détacher de l'esprit, avant qu'ils n'aient passé dans sa substance et se soient perdus en lui en le fortifiant. Il s'appliquait à juger les esprits, non d'après les renseignements qu'on y a versés, mais d'après leurs facultés essentielles de saisir et de comprendre, tenant peu compte des objets auxquels elles s'appliquent, que ce fût une question d'histoire ou une question de culture. Il ne lui parut pas que les cerveaux de ces hommes fussent de plus haute qualité que ceux des hommes qu'il avait connus jusque-là.

Au contraire les femmes furent pour lui une révélation et une fête. On devine en effet quel ravissement il dut ressentir, lui qui avait su créer, avec des filles de ferme, un idéal féminin adorable, lorsqu'il découvrit la femme vêtue et entourée de toutes les élégances. Il voyait tout d'un coup ce que l'éclat des parures, la grâce et la précision des toilettes, la finesse des extrémités, la séduction des manières, la recherche du cadre, ajoutent à la simple beauté, et aussi ce que la distinction de l'esprit et de la parole ajoutent à ces tout puissants agréments. Il découvrait le charme, sûrement inconnu de lui jusqu'alors et qu'il n'avait peut-être jamais imaginé, le charme subtil que prend la culture dans une âme de femme, qui la rend, pour un esprit d'homme si fort et si sûr de lui-même qu'il soit, suggestive et reposante à la fois. C'était comme si on avait tiré un rideau et que ses rêves favoris eussent apparu, réalisés et dépassés, un spectacle enchanté, où des oiseaux resplendissants et d'un ramage plus doux faisaient oublier les humbles petites bergeronnettes grises qu'il avait connues. «Une des remarques du poète quand il arriva à Édimbourg fut que, entre les hommes d'existence rustique et ceux du monde poli, il observait peu de différence et que parmi les premiers, bien que non dégrossis par la mode et non éclairés par la science, il avait trouvé beaucoup d'observation et beaucoup d'intelligence. Mais une femme élégante et accomplie était une créature presque nouvelle pour lui et dont il n'avait formé qu'une idée inadéquate[572].» Dans cette admiration, il fut surtout frappé de la beauté et de la grâce de Miss Eliza Burnet, la fille de lord Monboddo. Tous ceux qui l'ont vue ont dit qu'elle était angélique. Elle lui apparut comme une créature supérieure, qu'on admire de si loin qu'on ne songe pas à l'aimer, et dont la beauté traverse la vie, insaisissable, irréalisable comme une musique. Il plaça son nom dans l'Adresse à Édimbourg. «La belle B est la céleste Miss Burnet, fille de lord Monboddo, chez qui j'ai eu l'honneur d'être reçu plus d'une fois. Il n'y a jamais rien eu qui ait, de loin, approché d'elle, dans toutes les combinaisons de Beauté, de Grâce et de Bonté que le grand créateur a formées, depuis l'Ève de Milton au premier jour de son existence[573]» Il ne cachait pas sa préférence; «sa favorite pour la beauté et les façons, écrivait Mrs Cockburn, est Bess Burnet--en vérité, ce n'est pas un mauvais juge[574].»

[Note 572: Cromek. Reliques of Burns, p. 68.]

[Note 573: To William Chalmers. Dec. 27, 1786.]

[Note 574: The Songstresses of Scotland, by Sarah Tytler and J.-L. Watson, tom. I, p. 180.]

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C'est à ce moment que Creech entreprit de faire faire le portrait de Burns, pour en mettre une gravure en tête de l'édition qu'il allait publier. L'Écosse avait vers cette époque une belle école de portraitistes, trop ignorée; malheureusement, aucun d'eux ne se trouvait alors à Édimbourg. Allan Ramsay, l'auteur de fins portraits du XVIIIe siècle, venait de mourir; Raeburn, le plus grand peintre de son pays, n'était pas encore revenu de Rome et n'avait pas encore commencé sa longue suite de portraits d'illustres Écossais; Romney, presque son égal, vivait à Londres. Il y avait cependant dans la ville, malgré ce que dit Chambers, un portraitiste de talent nommé Martin. Pour quelque raison inconnue, Creech ne s'adressa pas à lui. Il pria un jeune peintre de passage, nommé Nasmyth, qui avait exactement le même âge que Burns et qui était depuis peu rentré d'Italie, de reproduire les traits du poète. Nasmyth s'en chargea sans vouloir accepter aucune rémunération. Grâce à lui, nous avons l'idée de Burns, tel qu'il était alors. Le visage rasé, car il ne porta jamais de barbe, avec ses grands yeux noirs lumineux, son nez droit et sa bouche qu'on sent mobile et souriante, est jeune et charmant. Il frappe surtout par un air franc, ouvert et bon. On dirait qu'il regarde la vie sans soupçon. La tête est tout entière dans un ciel d'aurore, plutôt clair que bleu, plutôt plein de clarté que d'azur, sur lequel volent de petites nues blanches; plus bas, à la hauteur des épaules, des feuillages, des collines lointaines, au pied desquelles est une ruine et dont les pentes sont lumineuses; un horizon radieux, fait pour un poète champêtre. Ce jeune visage dans cette jeune atmosphère donne une impression de commencement léger de vie et de journée, d'attente heureuse. Le portrait est, paraît-il, le meilleur de ceux qu'on a de Nasmyth. La facture est ferme, simple, bien tenue et faite pour inspirer confiance[575]. On aimerait à croire que la ressemblance fut parfaite. Malheureusement, ce n'est là qu'un Burns incomplet. Nasmyth n'était pas homme de taille à peindre cette tête. La touche de Raeburn, lui-même, si sûre et si décidée, était trop calme, trop assise dans ses effets larges et amplifiés[576], pas assez subtile, pas assez chercheuse et pénétrante, pour rendre ce qu'il y avait là de complexe et de divers. La seule main, qui, en Angleterre, l'aurait pu était celle de Joshua Reynolds, la main qui a peint Le Banni.

[Note 575: Ce portrait se trouve dans la Galerie nationale d'Édimbourg.]

[Note 576: Voir ses beaux portraits de Mr Alex. Adam, lady Miller, Mrs Scott Montcriff, Mrs Kennedy à la Galerie nationale d'Édimbourg.]

Ainsi le portrait de Nasmyth n'est qu'une vision insuffisante de l'homme et de sa vie. Son expression pensive et mélancolique n'est pas rendue. Ses traits avaient quelque chose de plus robuste et de plus massif. Walter Scott dit que Nasmyth, tout en les reproduisant fidèlement, les avait amoindris et comme reculés[577]. Il devait y avoir sur ce visage des signes de puissance. Il est impossible que Burns fût alors cet adolescent presque candide; il avait déjà trop souffert et trop vécu. Il y avait en lui quelque chose de plus profond et de plus tragique. Et cependant on aimerait à croire que, pendant quelque temps du moins, cette ressemblance a été vraie. Sans doute, le portrait fut fait dans un moment heureux, quand les inquiétudes étaient loin et semblables aux légères nuées blanches du tableau; sans doute aussi le jeune peintre y mit la lueur des espérances qu'il concevait pour le jeune poète; car ils ne tardèrent pas à être deux amis, et souvent, après les séances ils allaient se promener sur le siège d'Arthur. Il leur arrivait même de passer la nuit, de se griser ensemble, et d'aller chercher sur les collines voisines l'air vif, excellent pour dissiper les restes d'ivresses et éclaircir les têtes encore confuses[578].

[Note 577: Voir le passage de Walter Scott cité plus haut.]

[Note 578: Chambers, tom. II, p. 32, d'après une communication de James Nasmyth, le fils du peintre.]

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On a de Burns, à ce moment, un de ces bons élans de coeur qui rachètent bien des faiblesses. Au milieu de son succès, il apprit que la tombe de Fergusson était au cimetière de la Canongate, abandonnée, dénuée de la pierre qui garde le nom des plus obscurs, et destinée à disparaître comme les tombes pauvres. Il avait toujours eu de l'admiration et de la tendresse pour la mémoire du malheureux et charmant jeune homme. Toute cette vie repassa devant son esprit: sa pauvreté, son travail aride, sa misère, cette pauvre tête égarée et se débattant contre la folie, cette mort à vingt-quatre ans dans une cellule d'aliénés, toute cette lutte lamentable du talent et de la misère. Les larmes lui vinrent, amenant comme souvent chez lui, la colère!

Malédiction sur l'homme ingrat qui peut prendre du plaisir Et laisser mourir de faim l'auteur de ce plaisir![579]

[Note 579: Verses under the Portrait of Fergusson.]

Faut-il que, pour comble d'ingratitude, on laisse maintenant les restes du poète se perdre dans la foule des ossements obscurs? Jamais, si cela dépend de lui! Et aussitôt, il écrit aux magistrats de la Canongate une lettre émue, pour leur demander la permission d'élever à ses frais une pierre sur cette tombe délaissée.

«Messieurs, je suis triste d'apprendre que les restes de Robert Fergusson, le poète si justement célèbre, un homme dont les talents feront honneur pendant des siècles à notre nom calédonien, reposent dans votre cimetière, ignorés et inconnus parmi les morts obscurs. Quelque mémorial pour guider les pas des amants de la poésie écossaise, lorsqu'ils désireront verser une larme sur l'étroite demeure du barde qui n'est plus, est assurément un tribut dû à la mémoire de Fergusson, un tribut que je désire avoir l'honneur de payer.

Je vous adresse donc la demande, Messieurs, de me permettre de placer sur ses cendres vénérées une pierre qui restera la propriété inaliénable de sa renommée immortelle.

J'ai l'honneur d'être, Messieurs, votre très humble serviteur. R. B.

Les administrateurs du cimetière furent touchés de cette démarche. On le sent sous la raideur du procès-verbal qui contient l'accueil fait à sa lettre. «En considération de la motion louable et désintéressée de M. Burns et de la convenance de sa demande, ils lui accordent unanimement le pouvoir et la liberté d'ériger une pierre tumulaire sur la tombe de Robert Fergusson, de l'entretenir et de la conserver à sa mémoire, pour tout le temps à venir[580].» Une pierre, droite, grise et simple, marque maintenant le dernier grabat du poète. C'est peu de chose et Burns ne pouvait guère davantage. Cette simplicité même est touchante et délicate; elle fait penser aux aumônes des pauvres. Au-dessous du nom de Fergusson et des deux dates qui comprennent sa courte vie, sont ces quatre vers de Burns:

[Note 580: Voir Scott Douglas, tom. IV, p. 202.]

«Ici pas de marbre sculpté, ni de chant pompeux; Pas d'urne historiée, ni de buste animé[581]; Cette simple pierre guide les pas de la pâle Scotia, Pour venir répandre son chagrin sur la poussière du poète».

[Note 581: Ces deux premiers vers sont empruntés à l'Élégie de Gray.]

On ne les lit pas sans se rappeler ce mouvement généreux de Burns, pour la mémoire de celui qu'il appelait «on frère aîné en infortune, et de beaucoup son frère aîné en poésie». On songe qu'ils auraient pu se connaître; on est toujours prêt à croire qu'ils se seraient aimés, tant leurs noms ont pris, de cette double inscription, quelque chose de fraternel. Plus récemment, un autre don, inspiré par celui de Burns, a assuré des fleurs en toute saison à la tombe du pauvre Fergusson.

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Cette vie agitée et mélangée, avec ses moments utiles d'observation et ses heures perdues de dissipation, laissait peu au travail. Sa production littéraire pendant cet hiver est presque nulle. Les pièces qu'il composa sont presque toutes de circonstance, peu nombreuses et peu importantes. Dès son arrivée, il avait été présenté par le comte de Glencairn à Creech le libraire, et il avait été convenu qu'une nouvelle édition de ses poèmes paraîtrait par souscription. Le 14 décembre, Creech avait annoncé que les OEuvres poétiques de Robert Burns étaient «sous presse pour être publiées par souscription pour le seul bénéfice de l'auteur[582].» Le succès ne pouvait être douteux. L'impression prit une partie de l'hiver. Ce qui restait de temps, après tant de soirées dans les salons et aux clubs, de visites, de démarchés, fut surtout consacré à la révision des pièces qui devaient figurer dans la nouvelle édition. Il les soumettait au jugement des critiques qui l'entouraient. Il changeait un mot sur la suggestion du Dr Blair[583]; il admettait une remarque de Mrs Dunlop[584], et surtout il suivait implicitement les avis du comte de Glencairn en ce qui concernait les manques de propriété ou de délicatesse[585]. Mais les choses n'allaient pas toujours sans résistance de sa part.

[Note 582: Voir Scott Douglas, tom. IV, p. 178.]

[Note 583: Voir Scott Douglas, tom. I, p. 272.]

[Note 584: To Mrs Dunlop, 15th Jan. 1787.]

[Note 585: To the Hon. Henry Erskine, Lettre I--to Mrs Dunlop, 22nd March 1787.]

Ces appréciateurs, d'un goût si poli qu'il en était aminci, trouvaient des objections, discutaient les expressions, proposaient des réticences, des adoucissements, des retranchements. Lui, bondissait, se révoltait, discutait, défendait son terrain. «J'ai l'avis de quelques très judicieux amis parmi les litterati d'ici; mais, avec eux, je trouve parfois nécessaire de revendiquer le privilège de penser pour moi-même[586].» Quand il était trop pressé il se rendait, mais malgré lui, en murmurant tout bas. Un jour qu'il avait sacrifié deux de ses plus jolies chansons, il écrivait: «Je puis à peine m'empêcher de verser une larme sur la mémoire de deux chansons qui m'ont coûté quelque travail et que j'estimais assez; mais je dois me soumettre». Et deux lignes plus loin, après avoir parlé d'autre chose, il y revenait: «Mes pauvres infortunées chansons me repassent dans la mémoire. Maudit soit la pédante et frigide âme de la critique pour jamais et jamais[587]». Il est probable que, dans ces discussions avec ces connaisseurs trop raffinés, c'était lui qui avait raison le plus souvent. Cela semble ressortir de quelques passages de sa correspondance qui touchent à ce point. Son génie était trop vigoureux pour leur goût.

[Note 586: To Mrs Dunlop, 22nd March 1787.]

[Note 587: To Gavin Hamilton, 8th March 1787.]

Enfin, le 21 avril 1787, parut la seconde édition de ses poèmes, connue sous le nom de l'édition d'Édimbourg. C'était un volume in-octavo, du prix de cinq shellings. Il contenait un certain nombre de pièces qui n'avaient pas été insérées dans l'édition de Kilmarnock, comme La Mort et le Docteur Hornbock, l'Ordination et l'Adresse aux rigidement Vertueux, en même temps qu'un certain nombre d'autres qui avaient été écrites depuis, comme les Ponts d'Ayr, l'Élégie de Tam Samson et l'Adresse à Édimbourg. Il était précédé d'une préface et suivi d'une liste des souscripteurs qui ont toutes deux leur intérêt. La première est une dédicace de l'ouvrage, aux «Noblemen and gentlemen of the Caledonian Hunt». Elle ne manque ni d'élévation, ni de dignité; peut-être y a-t-il même une affirmation d'indépendance un peu affectée. Il est curieux de la rapprocher de la préface de l'édition de Kilmarnock, qui est plus simple et plus touchante.

«Mes Lords et Gentlemen,

«Un barde écossais, fier de ce nom, et dont la plus haute ambition est de chanter au service de sa contrée, où cherchera-t-il mieux un appui qu'auprès des noms illustres de sa terre natale, auprès de ceux qui portent les honneurs et ont hérité les vertus de leurs ancêtres? Le Génie poétique de mon pays m'a trouvé, comme le barde-prophète Élie trouva Élisée, à la charrue, et a jeté sur moi son manteau inspirateur. Il m'a ordonné de chanter les amours, les joies, les scènes champêtres, les plaisirs champêtres de mon sol natal, dans ma langue natale. J'ai accordé, comme il me l'a inspiré, mes notes agrestes et simples. 11 me murmura ensuite de venir dans cette ancienne métropole de la Calédonie et de mettre mes chansons sous votre protection honorée. J'obéis maintenant à ses ordres.

«Bien que je doive beaucoup à votre bonté, je ne m'approche pas de vous, mes Lords et Gentlemen, dans le style ordinaire des dédicaces, pour vous remercier de vos faveurs passées. Ce sentier est tellement battu par le savoir qui se prostitue, que l'honnête rusticité en a honte. Je ne vous présente pas non plus cette adresse, avec l'âme vénale d'un auteur servile qui cherche la continuation de ces faveurs,--j'ai été élevé à la charrue et je suis indépendant. Je viens pour revendiquer ce nom écossais que je porte en commun avec vous, mes illustres compatriotes, et pour dire au monde que je m'honore de ce titre. Je viens pour féliciter ma contrée de ce que le sang de ses anciens héros coule encore dans toute sa pureté, et que de votre courage, de votre savoir, de votre fermeté publique, elle peut attendre protection, richesse et liberté. En dernier lieu, je viens offrir mes plus ardents désirs, à la grande source de tout honneur, le Monarque de l'Univers, pour votre prospérité et votre bonheur.

«Quand vous partez pour éveiller les échos, dans l'ancien amusement favori de vos pères, puisse le plaisir toujours vous accompagner et la joie attendre votre retour! Lorsque, dans les cours ou dans les camps, vous êtes harassés du heurt des hommes méchants ou des funestes mesures, puisse l'honnête conscience de la dignité méconnue accompagner votre retour à vos demeures natales, et puisse le bonheur domestique vous accueillir sur le seuil, avec un sourire de bienvenue! Puisse la corruption reculer devant la flamme indignée de votre regard! Puissent la tyrannie dans le chef et la licence dans le peuple trouver également en vous un inexorable ennemi.

«J'ai l'honneur d'être, avec la plus sincère gratitude et le plus haut respect, mes Lords et Gentlemen, votre très dévoué et humble serviteur.

Robert BURNS.»

Il est impossible de ne pas remarquer le ton d'opposition politique qui se trouve dans la dernière partie.

Au volume était jointe la liste des souscripteurs, qui s'étendait à travers 38 pages. Il y en avait quinze cents, qui prenaient 2800 copies. C'était un succès qui ne s'était pas vu depuis l'Iliade de Pope et c'était un succès plus spontané et plus populaire. À côté des plus hauts noms de l'aristocratie écossaise se trouvaient ceux de simples fermiers. Ceux-ci étaient à coup sûr les plus sincères et les plus reconnaissants de ses admirateurs, ceux à qui sa poésie apportait, non pas une distraction d'un moment, mais la gaieté utile pour la vie, et des mots de sagesse qui n'abandonnaient plus leurs lèvres. Il y avait plus. Bien loin, sous d'autres cieux, partout où il y avait des coeurs écossais, la renommée du nouveau poète avait déjà pénétré; et on est étonné de trouver parmi les souscripteurs le collège écossais de Valladolid, le collège écossais de Douai, le collège écossais de Paris, le monastère écossais de Bénédictins de Ratisbonne et celui de Maryburgh. Il dut leur sembler qu'une brise du vieux pays leur arrivait.

La plupart des souscripteurs avaient envoyé plus que le prix du volume: une demi-guinée, une guinée, d'autres plus encore. Il était évident qu'il ne pouvait pas recueillir moins de 5 ou 600 livres. Si c'est peu à côté des somptueux revenus de certains poètes modernes, c'était une somme considérable pour un simple volume de vers, à cette époque. C'était une fortune pour un homme, qui, il le disait lui-même, n'avait jamais eu dix livres ensemble dans sa poche. Il toucha alors une partie des sommes qui lui revenaient, mais le règlement définitif avec Creech ne devait se faire qu'ultérieurement et non sans des difficultés et des retards qui ne furent pas sans influence sur sa vie.

· · ·

Malgré l'apparence heureuse des choses, si on considère plus avant, on voit que les rapports entre ces lettrés et ce paysan qui les dépassait tous, n'étaient pas aussi bien ajustés que d'abord ils le paraissaient. Cela était à présumer. On n'a guère d'exemple d'un plébéien impunément puissant dans une aristocratie. Toujours, par quelque endroit, il y a des tiraillements ou des heurts, des gênes ou des blessures. Et même lorsque le bon accord ne se brise pas, il y a on ne sait quelle fêlure silencieuse qui s'y établit, s'y élargit et le disjoint sans le rompre. On peut distinguer cette fêlure dans les rapports entre Burns et la société d'Édimbourg, à la fin de ce même hiver.

Vis-à-vis de Burns, il y avait, de la part de ce monde de lettrés, plus de curiosité que d'intérêt véritable. Ils examinaient, avec une attention sans doute bienveillante, le phénomène intellectuel qui éclatait au milieu d'eux. Ils étaient prêts à le recevoir, à souscrire pour son livre, à l'admettre à leurs soupers, mais il restait pour eux un objet d'étude et d'observation. On sentait que leur engouement ne survivrait pas à leur surprise et que l'oubli serait aussi rapide que l'accueil. Pour quelques-uns d'entre eux, il devait être un paysan singulier, doué de certaines aptitudes, quelque chose comme ces pâtres qui ont de merveilleux pouvoirs de calcul, et qu'on traite cependant avec une condescendance familière et des encouragements protecteurs. C'étaient les moins clairvoyants. Pour les autres, pour la plupart, il y avait là quelque chose qui les déconcertait dans leurs habitudes et, pour ainsi dire, dans leur installation intellectuelle, qui les troublait dans leur satisfaction d'eux-mêmes, dans leur sécurité, dans les allées de culture régulière où ils se promenaient. Cette éloquence inusitée qui passait à travers la conversation, comme une charrue, bouleversant toutes les idées, déchirant parfois les principes où elles ont racine, leur semblait brutale ou téméraire. Quelques-uns des plus distingués, comme Dugald Stewart dont la raison sérieuse ne s'offusquait de rien, Erskine dont la gaieté d'esprit se plaisait à tout, le Dr Gregory dont la fougueuse et puissante intelligence s'entendait avec celle de Burns, d'autres encore, avaient pour lui une sympathie vraie et durable. Mais, la nouveauté usée, l'indifférence ne devait pas tarder à venir chez beaucoup, accompagnée selon les cas, de quelque fatigue, de quelque défiance, et peut-être même, de quelque dépit. Lockhart, qui a vécu avec la plupart d'entre eux et recueilli leurs souvenirs, a rendu cette impression avec une force qu'aucun biographe de Burns ne peut espérer surpasser et que donne seul le contact direct des faits.

«Il n'y a pas besoin d'un effort d'imagination pour se représenter ce que les sensations d'une troupe isolée de savants (presque tous clergymen ou professeurs) durent être en présence de cet étranger aux larges os, au front noir, au teint bruni, avec ses grands yeux étincelants, qui s'étant d'un seul pas frayé son chemin parmi eux, en quittant le manche de sa charrue, manifestait, dans l'ensemble de ses manières et de sa conversation, une conviction parfaite que, dans la société des hommes les plus éminents de sa nation, il était exactement où il avait le droit d'être; qui daignait à peine les flatter en laissant voir de temps en temps qu'il était flatté de leur attention; qui, tour à tour, se mesurait tranquillement dans la discussion avec les esprits les plus cultivés de son temps; battait les bons mots des causeurs les plus célèbres par de larges flots de gaieté imprégnée de toute la vie brûlante du génie; étonnait des poitrines, habituellement enveloppées des triples plis de la réserve sociale, en les contraignant à trembler, que dis-je? à trembler visiblement sous la touche hardie d'un pathétique naturel; et tout cela sans indiquer la moindre disposition à être mis au rang de ceux qui font profession d'amuser et qui consentent à être payés en argent ou en sourires, pour faire ce que les auditeurs ou spectateurs auraient honte de faire eux-mêmes s'ils en avaient le pouvoir. Ce qui, en dernier lieu, était probablement pire que tout le reste, c'est qu'ils savaient qu'il avait l'habitude d'égayer des sociétés qu'ils auraient dédaigné d'approcher, plus fréquemment encore que la leur, par une éloquence non moins magnifique, un esprit selon toute vraisemblance encore plus hardi, un esprit qui souvent, comme les supérieurs qu'il rencontrait sans alarme auraient pu le deviner, dès le commencement, et comme ils n'eurent bientôt plus besoin de le deviner, était dirigé contre eux-mêmes[588]».

[Note 588: Lockhart. Life of Burns, p. 129-30.]

Quant à Burns, ses sentiments contenaient en suspension une quantité de petites désillusions et amertumes, imperceptibles en elles-mêmes, mais qui, en se déposant au fond de son âme, devaient y former une lie de mécontentement et d'irritation.

Il avait trop de perspicacité pour ne pas percer d'un regard l'attention extraordinaire dont il était entouré. Il se rendait compte que c'était là une chose fragile et passagère, destinée à disparaître avec la nouveauté qui la produisait. Ces accueils, ces invitations, ces empressements autour de lui, ne pouvaient, à coup sûr, durer. Et d'ailleurs valaient-ils la peine qu'on le souhaitât? Qu'y avait-il au fond de toute cette bienveillance? N'y avait-il pas plus de désir de le voir que de le servir, et plus de curiosité que d'intérêt? Lorsqu'on l'invitait, on semblait s'attendre à ce qu'il parlât, fût brillant. On a l'aveu qu'il en était souvent ainsi. «Le lendemain de ma première présentation à Burns, je soupai avec lui, chez le Dr Blair. Les autres hôtes étaient peu nombreux, et comme chacun d'eux avait été surtout invité pour avoir une occasion de se trouver avec le poète, le docteur essaya de le mettre en relief et de faire de lui la figure centrale du groupe. Quoique, en conséquence, il fournît la plus grande portion de la conversation, il ne fit rien de plus que ce qu'il vit évidemment qu'on attendait de lui[589]». C'était le même docteur Blair qui disait à ses amis, après l'exhibition d'un étranger remarquable: «Ne vous ai-je pas montré le lion très bien aujourd'hui[590]». Et ce qu'un homme de délicatesse et de mesure comme le Dr Blair faisait avec tact, combien d'autres devaient le faire avec plus d'étourderie et de lourdeur? Il était impossible que le fardeau, presque imposé, de toutes les conversations ne produisît pas en Burns de la fatigue; et cette continuelle attention des autres sur lui, de l'irritation. Il y a, à se sentir sans repos observé et comme épié, quelque chose qui, à la fin, exaspère. La causerie persistante n'est possible que devant des amis ou des disciples; il y faut de l'abandon ou de l'autorité, parler comme Addison à des gens tout prêts à être charmés, ou comme Johnson à des gens disposés à se laisser conduire. Autrement, cette attente et, pour ainsi dire, cette exigence continuelle de simples auditeurs indifférents devient une gêne. Puis, quand il avait parlé, été éloquent, écouté et admiré; quand son génie échauffé s'était élevé, éclatait et s'emportait; quand il sentait que sa voix maîtrisait ces esprits et qu'il avait la fière conscience de sa domination, un simple changement de salle, en détournant la conversation, brisait sa royauté. Brusquement, il redevenait l'humble paysan, protégé par tout ce beau monde. Il retombait à son rang, son prestige évanoui, se réveillant pour voir ses admirateurs, presque ses captifs de tout à l'heure, se faire courtisans autour de quelque imbécile de haute noblesse qui entrait «avec son cordon et son étoile».

[Note 589: Walker. Life of Burns, p. LXXIV.]

[Note 590: Dr Alex. Carlyle. Autobiography, p. 292.]

À ces blessures, s'en ajoutait une autre, plus secrète encore et en un endroit plus délicat de l'âme. Un des premiers il éprouva ce qui depuis a traversé le coeur de tant de poètes humbles, brusquement rapprochés d'une société de femmes trop haut ou trop loin placées pour eux, une impatience et un courroux amers. Peu d'hommes étaient plus faits que lui pour l'éprouver. On a vu que ce qu'il avait surtout admiré à son arrivée à Édimbourg, c'était cette société nouvelle et charmante pour lui de femmes raffinées, élégantes, gracieuses, dont la beauté était rehaussée par l'aisance des manières et l'éclat de la toilette. Il les avait charmées; elles l'avaient ébloui. Avec son imagination toujours portée à envelopper la beauté d'un cadre d'amour, à faire de la moindre rencontre un petit roman dont il était le héros, comme dans la soirée de Ballochmyle, il était impossible qu'au milieu de tant de séductions il ne se laissât pas aller à son illusion favorite. Son triomphe de parole devait l'y porter et lui rendre le rêve plus plausible. Mais s'il était admiré par ces hautes dames, il ne pouvait guère être aimé d'elles. Il en était séparé par une trop grande distance de position et, il faut le dire, par une trop grande différence de manières. L'idée d'égalité, à laquelle ses oeuvres et peut-être plus encore sa vie ont contribué dans son pays, n'avait pas encore pénétré partout, et désagrégé l'esprit de classes dans l'esprit même de ceux qui les composent. Les déclamations humanitaires, les productions romanesques, qui devaient exalter les ouvriers, les soldats, les prolétaires de tout genre, n'avaient pas encore troublé les coeurs féminins[591]. La jeune fille de Ballochmyle ne lui avait pas répondu. Aucune des patriciennes d'Édimbourg n'aurait songé à aimer ce paysan. La liberté des moeurs n'était pas assez grande pour qu'un caprice ou une curiosité s'aventurât jusqu'à lui. Tout se réunissait pour l'exclure: une grille infranchissable le séparait de ce jardin enchanté, le long duquel il errait comme un paria. Il éprouva donc, au milieu de tant d'attraits, le sentiment douloureux qu'ils lui étaient refusés, ce quelque chose de complexe, mais de farouche et d'amer, qui naît d'aveux non exprimés, d'ardeurs timides, de rêves brisés ou découragés par un mot indifférent, peut-être même par un mot aimable. Il s'en retournait de ces soirées, mécontent, agité, aigri, emportant un sentiment plus irrité de son obscurité, l'idée de l'injustice des naissances et de l'absurdité des distinctions humaines. Il y a peu de choses qui donnent plus d'amertume que la douce société des femmes quand on s'en sent exilé. Combien y a-t-il d'hommes à qui la gloire ne paraît souhaitable, que parce qu'elle amène l'amour? Il devait être particulièrement sensible à cette souffrance. Il ne faut pas oublier qu'il était arrivé à Édimbourg le coeur vide et encore meurtri. Dans cette vie nouvelle, il ne trouvait personne à aimer. Il y avait longtemps que pareille chose ne lui était arrivée. Il lui manquait quelque chose; un des rouages essentiels de son être ne fonctionnait plus, celui qui faisait chanter les autres et sonner l'horloge. Il en résultait un désoeuvrement intime, une inoccupation du coeur. S'il avait vécu plus longtemps dans ce monde, peut-être aurait-il enfin rencontré une influence violente ou douce qui aurait exaspéré son inspiration ou apaisé son existence. Sa destinée ne lui en donna pas le temps. Ce fut un malheur pour lui. Une femme aurait pu avoir une bienfaisante puissance sur sa vie. Il semble l'avoir senti; une seule fois, il aurait pu la rencontrer; mais les circonstances s'y refusèrent. L'influence, toutefois, bonne ou mauvaise, fut considérable. Il se trouva rejeté du côté de femmes qui, avec toutes leurs qualités, ne pouvaient plus répondre à l'idéal plus fin et plus délicat qu'il s'était formé à Édimbourg et qui le laissèrent mécontent et insatisfait[592].

[Note 591: Voir le Compagnon du Tour de France, de G. Sand; Alton Locke, de Charles Kingsley, encore que le héros ne soit pas aimé; Félix Holt, de George Eliot.]

[Note 592: Alexandre Smith a deviné un peu de ces sentiments confus, voir sa vie de Burns, Globe Edition, p. 20.]

Il est possible que tous ces griefs soient grossis dans l'analyse qui vient d'en être faite. C'est une nécessité de tout examen un peu microscopique. En les laissant retomber à leur grandeur réelle, mais en conservant l'idée de leur activité et de leurs blessures incessantes, on voit qu'il y avait là un sourd travail de souffrance et de mécontentement, qui ne pouvait pas tarder à se manifester.

Hélas! qui démêlera jamais la part de mal contenue dans les événements qui se présentent le plus heureusement et dont nous nous réjouissons le plus? Comment aurait-on imaginé que ce séjour à Édimbourg deviendrait pour Burns une source de déplaisirs, plus funestes que ses malheurs? Et pourtant, c'est un fait, à la fois curieux et pénible à constater. On voit une misanthropie secrète sortir de son succès comme ce «quelque chose d'amer» dont parle le poète, qui surgit des douceurs et les empoisonne. Il avait eu jusque-là des chagrins; mais un homme n'est pas aigri parce qu'il gémit dans la souffrance. Ici une sorte de désenchantement mystérieux et général semble naître en lui, y exciter la défiance et le mépris des autres. Il faut le remarquer, parce que, à partir de ce moment, cet assombrissement de la pensée ne le quittera plus; il subsistera sous les clartés et les éclats de son génie, derrière les gaîtés de sa vie, avec cette persistance tranquille des choses ténébreuses, qui semblent sûres que le dernier mot leur restera. On voit paraître les premières paroles chagrines, indices du travail secret et important qui s'est fait en lui, dans ce fameux journal d'Édimbourg, qu'on crut perdu pendant si longtemps, et qui a été retrouvé il y a seulement quelques années[593]. L'ironie du début est surprenante; lui en qui l'amitié était un sentiment si fort.

[Note 593: Ce journal a été publié pour la première fois dans le Macmillan Magazine de Mars, Avril, Mai, Juin et Juillet 1879.]

«Comme j'ai vu à Édimbourg beaucoup de vie humaine et un grand nombre de caractères nouveaux pour quelqu'un qui a été, comme moi, élevé dans les ombres de la vie, j'ai pris la résolution d'écrire mes remarques, à l'endroit même. Gray observe, dans une de ses lettres à Mr Palgrave, «qu'un demi-mot fixé sur place ou tout près vaut un tombereau de souvenirs». J'ignore comment il en va avec les autres, mais pour moi, faire des remarques ne saurait être un plaisir solitaire. Il me faut quelqu'un pour être grave avec moi, quelqu'un qui me plaise et aide ma sagacité de ses remarques, que ce soit un homme ou une femme, et qui, de temps en temps, je le confesse, admire ma perspicacité et ma pénétration. Les hommes sont tellement occupés de leurs recherches égoïstes, de leur ambition, vanité, intérêt ou plaisir, que bien peu songent à faire aucune observation sur ce qui se passe autour d'eux, excepté quand cette observation est un surgeon ou une branche de la plante favorite qu'ils élèvent dans leur esprit. En dépit de toutes les hautes sentimentalités des écrivains de romans et de la sage philosophie des moralistes, je me demande si nous sommes capables d'une alliance d'amitié assez intime et assez cordiale pour que l'un de nous puisse épancher son coeur, toutes ses pensées, chacune de ses fantaisies, le fond même de son âme, avec une confiance illimitée, sans courir le risque ou de perdre une partie de ce respect que l'homme exige de l'homme; ou, par suite des inévitables imperfections de la nature humaine, de regretter sa confiance.

Pour ces raisons, je suis déterminé à faire de ces pages mon confident[594]. J'esquisserai, aussi bien que je saurai l'observer et avec une justice inflexible, chaque caractère qui me frappera en quelque façon; j'inscrirai des anecdotes, je noterai des remarques, selon le vieux terme légal, sans haine ou faveur. Si je trouve quelque chose d'habile, mon propre applaudissement satisfera, en quelque mesure, ma vanité, et, j'en demande pardon à Patrocle et à Achate, j'estime qu'un cadenas et une serrure sont une sécurité au moins égale au coeur d'un ami quel qu'il soit.

[Note 594: En français.]

J'y mettrai également, à l'occasion, mon histoire intime, mes amours, mes excursions, les sourires et les humeurs de la Fortune à l'égard de ma personne de barde, mes poèmes et les fragments qui ne doivent jamais voir le jour. En un mot, jamais quatre shellings n'ont acheté autant d'amitié depuis que la Confiance est allée pour la première fois au marché ou que l'Honnêteté fut mise en vente.

À ces idées de l'amitié humaine, qui semblent odieuses mais qui ne sont que trop justes, je ferai joyeusement et vraiment une exception: les rapports entre deux personnes de sexe différent, quand leurs intérêts sont unis ou absorbés par le lien sacré de l'amour.

Quand la pensée rencontre la pensée avant qu'elle ait quitté les lèvres, Et que chaque ardent désir jaillit en même temps des deux coeurs.

Là, sans réserve, avec exubérance, «règne et se réjouit» une confiance, une confiance qui exalte davantage les amants dans l'opinion l'un de l'autre, qui les rend plus chers dans le coeur l'un de l'autre. Mais ceci n'est pas mon lot, et, dans ma situation, si je suis sage (ce que, soit dit en passant, je n'ai pas grande chance de devenir) mon destin doit être avec le passereau du Psalmiste «de veiller seul sur les toits des maisons»![595] Oh! quelle pitié!![596]

[Note 595: Psaume CII. 7.]

[Note 596: Edinburgh Journal. Début.]

Qui ne sent le goût amer de ces paroles? Ce sont là de singuliers sentiments et pleins d'une défiance qui n'était pas dans sa nature. Vers la fin, se trahit rapidement, par un mot, le sentiment pénible de son isolement parmi tant de femmes belles et qu'il admirait, entre lesquelles il rêva plus d'une fois sans doute de trouver une amitié comme celle qu'il décrit et qu'il n'est pas son «lot» de rencontrer.

Un peu plus loin se trouve un autre passage plus instructif parce qu'il est peut-être encore plus sincère. Il donne l'idée des froissements, des blessures, des irritations, des outrages, des colères sourdes, qui devaient constamment s'agiter dans son trop susceptible orgueil. Encore, le fait qui s'y trouve rapporté se passait-il chez le comte de Glencairn, c'est-à-dire chez le plus délicat et, en même temps, le plus vénéré de ses protecteurs. Que devait-ce être parfois, chez d'autres doués de moins de tact et inspirant moins de respect? Il y a là comme la rancune de mille affronts imaginaires, dévorés silencieusement, le frémissement de révoltes constantes, un germe de haine contre les distinctions sociales.

«Peu des tristes maux qui existent sous le ciel me donnent plus d'impatience et de chagrin que la comparaison de la façon dont est reçu un homme de talent, bien plus, d'un mérite reconnu partout, avec la réception qui attend un simple individu ordinaire, décoré des harnachements et des distinctions futiles de la Fortune. Imaginez un homme de talent, dont le coeur brille d'un honnête orgueil, qui a la conscience que tous les hommes sont nés égaux et qui, cependant, rend «honneur à qui honneur est dû.» Il rencontre, à la table d'un grand, un Squire Quelque chose, ou un Sir Quelqu'un. Il sait que, au fond du coeur, le noble hôte lui accorde à lui, barde, ou quoi qu'il soit, une plus large part de ses bons souhaits que peut-être à aucune autre personne de la table. Cependant, combien sera-t-il mortifié de voir un individu, dont les capacités auraient à peine fait un tailleur de quatre sous, et dont le coeur ne vaut pas trois liards, obtenir l'attention et l'intérêt qu'on oublie envers le fils du Génie et de la Pauvreté.

En cela, le noble Glencairn m'a blessé jusqu'à l'âme, parce que je l'estime, le respecte, et l'aime chèrement. Il montra un jour tant d'attention, une si exclusive attention au seul imbécile de la société, puisqu'il n'y avait que sa seigneurie, le sot et moi, que je fus à deux doigts de jeter mon gage de mépris et de défi. Mais il me serra la main et eut l'air si bienveillant, quand nous nous quittâmes; Dieu le bénisse! Quand bien même je ne devrais jamais le revoir, je l'aimerais jusqu'au jour de ma mort! Je suis satisfait de me sentir capable des tressaillements de la reconnaissance, car je manque misérablement de quelques autres vertus[597].»

[Note 597: Edinburgh Journal.]

Plus loin encore, il y a, sur le Dr Blair, un passage où se montre bien, avec la même susceptibilité qui éclate dans le passage précédent, l'indépendance avec laquelle il jugeait les plus illustres de ses patrons et le sentiment de l'égalité qui devait exister entre eux et lui:

Avec le Dr Blair, je suis plus à l'aise. Il ne m'arrive jamais de le respecter avec une humble vénération. Mais quand il s'intéresse bienveillamment à moi, ou mieux encore, quand il descend de son pinacle pour me rencontrer sur le terrain de l'égalité, mon coeur déborde de ce qu'on appelle affection. Quand il me néglige pour la simple carcasse de la grandeur ou quand son oeil mesure la différence de nos points d'élévation, je me dis, sans presque aucune émotion: «Que m'importent lui et sa pompe?[597]»

Ainsi, au-dessous de si belles apparences, il y avait une dissonance cachée, à peine sensible, mais réelle. Il y avait, selon une jolie expression anglaise, «une fente dans quelque endroit du luth». Ces sentiments étaient, de part et d'autre, inconscients ou fugitifs, et, à coup sûr, secrets. Mais ils ne pouvaient tarder à se déclarer, à devenir plus exigeants. Si l'accord ne s'est pas fait dans la force de la sympathie première, il ne se fera plus maintenant qu'elle est épuisée, et, de ce côté du moins, la partie est perdue.

· · ·

Ce défaut d'entente contribua à éloigner insensiblement Burns d'un monde où il était gêné et le poussa vers des sociétés plus aisées, plus sans façon, plus plébéiennes, pour ainsi dire, et aussi plus en rapport avec ses goûts et ses propres manières. Malheureusement, il y avait de ce côté-là des dangers. Il allait se trouver jeté dans des habitudes de vie dont il faut connaître la puissance pour comprendre combien il était difficile d'y échapper. Il sera nécessaire de toujours les avoir à l'esprit pendant la vie du poète, pour ne pas oublier quelle part de ses excès revient aux moeurs de son temps. C'est, du reste, un tableau qui ne manque pas de saveur.

Une ivrognerie générale existait alors dans toute l'Angleterre et à tous les rangs. C'était le temps où Robert Walpole commandait à son fils Horace de se verser deux verres de vin pour chacun des siens, parce qu'il n'était pas convenable qu'un fils vît son père en état d'ivresse. C'était le temps où Fox venait au Parlement, la tête enveloppée de serviettes mouillées pour dissiper les effets du vin. Mais ce défaut était encore beaucoup plus marqué en Écosse. L'ivrognerie était un des traits caractéristiques du pays. Elle était, pour ainsi dire, universelle, régnant dans toutes les classes, s'attaquant à toutes les têtes, troublant en même temps les cervelles obscures des bergers et des paysans et les cerveaux les plus clairs des professeurs et des savants, brouillant, à de certaines heures, du haut en bas, toutes les idées du pays. Il ne faut calomnier personne, et on a quelque hésitation à être aussi affirmatif; nous ne voudrions toucher à ce point singulier qu'avec les témoignages et les aveux d'Écossais.

Ils viennent, s'offrent de toutes parts. On n'a qu'à prendre au hasard. Dean Ramsay dit: «Un autre changement dans les moeurs, qui s'est effectué à la mémoire de beaucoup de personnes actuellement vivantes, a rapport aux habitudes de convivialité, ou, pour parler plus clairement, au bannissement de l'ivrognerie de la société polie. C'est à la vérité un changement important et béni. Mais c'est un changement dont beaucoup de ceux qui vivent aujourd'hui ne peuvent guère imaginer l'étendue. Il est à peine possible de se figurer les scènes qui avaient lieu, il y a soixante-dix ou quatre-vingts ans, ou même moins[598].» Cockburn dit: «Deux vices qui, depuis longtemps, sont bannis de toute société respectable, étaient répandus, pour ne pas dire universels, parmi toutes les hautes classes: jurer et se griser. Rien n'était plus commun pour des gentlemen, qui avaient dîné avec des dames et qui se proposaient de les rejoindre, que de s'enivrer. S'enivrer dans une taverne semblait la conséquence naturelle sinon préméditée d'y être entré[599].» Chambers dit: «La dissipation dans les tavernes, maintenant si rare parmi les classes respectables, régnait auparavant à Édimbourg, à un degré remarquable, et absorbait les heures de loisir de tous les hommes de professions libérales, sans en excepter à peine les plus sévères et les plus austères. Aucun rang, aucune classe, aucune profession ne formait exception à cette règle[600].» Rogers dit: «L'ivrognerie n'était pas limitée à une classe particulière, tous buvaient, depuis le prince jusqu'au mendiant[601].»

[Note 598: Dean Ramsay, Reminiscences of Scottish Life and Character, p. 47.]

[Note 599: Lord Cockburn, Memorials, p. 28.]

[Note 600: R. Chambers, Traditions of Edinburgh, p. 152.]

[Note 601: Ch. Rogers, Scotland Social and Domestic, p. 35.]

Mais ces témoignages, pour si affirmatifs qu'ils soient, ne donnent pas l'impression d'ivrognerie universelle, continuelle, normale, qui se dégage de mille détails. Elle sort de partout et il faut vraiment la rencontrer de tous côtés pour y ajouter foi. C'était, à la lettre, une habitude reconnue et presque exigée par les moeurs. Les dîners devaient se terminer par l'ivresse générale des hommes; ceux qui ne pouvaient pas boire restaient chez eux[602]. Quand les dames se retiraient, les hommes buvaient seuls[603]. On passait les vins. On portait des toasts auxquels personne ne pouvait se dérober. La plupart du temps, les convives étaient gris quand ils remontaient au salon[604]. Mainte fois, les invités roulaient à terre[605] et ces corps étendus donnaient à la salle l'aspect d'un bivouac. La chose était si bien convenue que toutes les précautions étaient prises. Dans certaines maisons, on avait deux highlanders, chargés de transporter les hôtes dans leurs chambres[606]. Ailleurs, c'était mieux encore. Mackenzie racontait l'incroyable histoire suivante. Il était un jour à un dîner et, ne voyant d'autre façon de s'échapper, il s'était laissé glisser sous la table, parmi les cadavres qui y étaient déjà; on en était réduit à ces subterfuges. Après un instant, il sent à sa gorge le tâtonnement de deux mains. Il demande ce que c'est, et on lui répond: «Monsieur, je suis le domestique qui vient dénouer les cravates[607].» Dans toutes les occasions, on buvait, aux baptêmes, aux mariages, en concluant les affaires, aux funérailles mêmes. Celles-ci donnaient lieu à de véritables orgies. Il arrivait souvent que ceux qui portaient le cercueil et ceux qui le suivaient trébuchaient; tout le cortège, y compris le mort, zigzaguait. Une fois même, devant la fosse, ils s'aperçurent qu'ils avaient laissé le cercueil, au bord de la route, près de l'auberge où ils s'étaient arrêtés pour boire[608].

[Note 602: Ch. Rogers, Id., p. 35.]

[Note 603: Ch. Rogers, Traits and Stories of the Scottish People, p. VI.]

[Note 604: Dean Ramsay. Reminiscences, p. 48.]

[Note 605: Ch. Rogers, Scotland Social and Domestic, p. 36;--Traits and Stories, etc., p. VI.]

[Note 606: Dean Ramsay. Id., p. 62.]

[Note 607: Dean Ramsay. Reminiscences, p. 54.]

[Note 608: Ch. Rogers, Scotland Social and Domestic, p. 34.--Dean Ramsay, p. 54-55.]

L'ivrognerie avait même une sorte de caractère officiel et une consécration, par suite de la position sociale de ceux qui s'y adonnaient ouvertement. C'étaient les juges surtout, ces vieux juges écossais, si clairs, si instruits, si intègres, dont les noms sont restés honorés, qui étaient les meilleurs soutiens, et, pour ainsi parler, les plus fermes piliers de la tradition. «Être soûl comme un juge» était un proverbe[609]. Leurs habitudes sembleraient incroyables, si elles n'étaient affirmées par des témoins comme Lord Cockburn. À Édimbourg, on plaçait, sur le tribunal même, des carafes d'eau, des verres et de bonnes bouteilles noires de vin de Porto. Les juges écoutaient les affaires en se versant à boire. Ceux qui avaient la tête solide y résistaient assez bien; mais les plus faibles s'en ressentaient. «Non pas, dit drôlement Lord Cockburn, que l'hermine fût jamais absolument grise, mais elle était certainement quelquefois émue.» Néanmoins rien n'était perceptible à distance; ils avaient tous acquis l'habitude de siéger et de conserver un air suffisamment judiciaire, même quand leurs flacons étaient tout à fait vides. Dans les circuits, cela prenait une autre forme. Les séances étaient coupées par de longs dîners, où juges, conseils, greffiers, jurés et prévost festoyaient ensemble. Après quoi, on retournait aux transportations et aux pendaisons. Quand, le soir, la cour s'en retournait, précédée de trompettes, on remarquait souvent «que le pas de la procession suivait moins bien la musique que le matin[610].» Le type le plus achevé de ces anciens juges était lord Hermand, un homme excellent, intègre et aimé de tous. «Les buveurs ordinaires, dit Cockburn, dans un charmant portrait de lui, tout plein de raillerie et de tendresse contenues, les buveurs ordinaires pensent que boire est un plaisir, mais pour Hermand, c'était une vertu. Il avait pour la boisson un respect sincère, en vérité, une haute approbation morale, avec une sérieuse compassion pour les malheureux qui ne pouvaient pas s'y livrer, et un juste mépris pour ceux qui le pouvaient et ne le faisaient pas.» Un jour, on jugeait à Glasgow, un jeune homme qui, à la suite d'une orgie et dans un jeu imprudent, avait légèrement, mais si malheureusement, frappé d'un couteau un de ses amis, que celui-ci avait expiré sur le coup. Les autres juges voyaient qu'il n'y avait guère de culpabilité. Mais Hermand, irrité du discrédit que ce fait jetait sur la boisson, demandait la transportation, et le tribunal entendait cette inoubliable conclusion: «On nous dit qu'il n'y avait pas de méchanceté et que le prisonnier était pris de boisson. Pris de boisson! Quoi! Il était ivre! et cependant il a assassiné l'homme qui avait bu avec lui! Ils avaient festoyé toute la nuit et cependant il l'a poignardé, après avoir bu toute une bouteille de rhum avec lui! Bon Dieu! mes Lords, s'il peut faire cela quand il est gris, que ne fera-t-il pas quand il est sobre?[611]» Le circuit dont il faisait partie était connu sous le nom de Daft Circuit, comme qui dirait le circuit gris[612]. Et cependant il mourut sans savoir ce que c'est qu'un mal de tête, à quatre-vingt-quatre ans[613]. Quand l'ébriété commença à déchoir dans le pays, la magistrature, qui en avait été la place forte, en fut le dernier refuge.

[Note 609: Ch. Rogers, Traits and Stories of the Scottish People, p. VII.]

[Note 610: Lord Cockburn, Memorials, p. 297.]

[Note 611: Lord Cockburn. Memorials, p. 123.]

[Note 612: Dean Ramsay. Reminiscences, p. 52.]

[Note 613: Lord Cockburn. Memorials, p. 115-18.]

Dire que l'ivrognerie était acceptée par les moeurs et consacrée par la magistrature, ce n'est pas encore donner une idée suffisante de son importance. Elle était devenue une des conditions de succès dans la vie. Sans elle, il était impossible de prendre part aux affaires, de se mêler aux hommes, de tenir sa place au milieu d'eux. Quelqu'un d'incapable de boire était impropre à la vie publique, quels que fussent son intelligence et son caractère. Il en était exclu, comme on peut l'être aujourd'hui par une santé débile. Et cela était aussi vrai des ecclésiastiques que des autres. Il y a peu de traits plus significatifs à cet égard que deux passages très tranquilles du Dr Carlyle. À ses yeux, ces choses étaient naturelles. Parlant du Dr Webster, un des hommes les plus remarquables et un des chefs du clergé écossais, il dit: «Son apparence de grande rigidité en religion, à laquelle il avait été habitué par son père, n'empêchant nullement son humeur conviviale, il était regardé comme d'excellente compagnie même par des gens de moeurs dissolues, et comme il était un homme de cinq bouteilles, il pouvait les mettre tous sous la table. Mais comme il ne se trouvait jamais pire pour avoir bu, au moins d'une façon indécente, et que l'amour du claret, à quelque degré qu'il fût, n'était pas estimé en ces jours-là un péché en Écosse, tous ses excès étaient pardonnes[614].» Et parlant d'un autre, il porte ce jugement, peut-être plus caractéristique encore: «Le Dr Patrick Cuming était, à cette époque, à la tête du parti modéré; et si son caractère avait été égal à ses talents, il aurait pu le rester longtemps, car il avait du savoir, de la sagacité, une conversation très agréable, avec une constitution capable de supporter la convivialité des temps[615].» Ainsi, la capacité de boire était une qualité indispensable pour être à la tête d'une des fractions du clergé. Il n'est guère possible de rencontrer un aveu qui dépasse celui-ci. On peut se faire, d'après la position sociale qu'occupait alors l'ivrognerie, quelque idée de son pouvoir. Ce n'est pas trop dire que se griser était un des attributs de l'homme, comme d'aller à la chasse ou de monter à cheval; on n'y prêtait pas d'autre importance et il ne s'y attachait aucun blâme.

[Note 614: Dr Alex. Carlyle. Autobiography, p. 240.]

[Note 615: Dr Alex. Carlyle. Autobiography, p. 257.]

Naturellement Édimbourg était la métropole de cette intempérance nationale. On y buvait du haut en bas de la société, depuis Dugald Stewart, qui était peut-être le plus parfait gentilhomme de la ville et un des hommes les plus purs qui aient vécu, jusqu'au dernier des caddies. C'était la ville des clubs et des tavernes.

Les premiers étaient innombrables. Il y en avait de tous genres, depuis le célèbre club du Tisonnier auquel appartenaient Hume, Ferguson, Carlyle, Richardson, Blair, jusqu'aux clubs infimes où les petits boutiquiers se réunissaient après avoir fermé leurs échoppes. Il y en avait de toutes les appellations et de tous les règlements. C'étaient le Club du Cap auquel avait appartenu le poète Fergusson; le Club Antemanum ainsi nommé parce qu'on réglait d'avance; le Club des Prodigues parce que la dépense était restreinte à neuf sous; le Club des Verrats; le Club du Feu d'Enfer, association de terribles débauchés; le Club sale où les membres n'avaient pas le droit de se présenter en linge propre; les Originaux où on écrivait son nom à l'envers; les Seigneurs du bonnet parce que les membres portaient des bonnets bleus; les Perruques noires[616]. Ils pullulaient de toutes parts, avec leurs titres énigmatiques dus à quelque plaisanterie goûtée des initiés et dont le sel est perdu, avec leurs rites bizarres et grotesques, où les graves citoyens semblaient prendre leur revanche de la monotonie de leur vie. Le même individu appartenait souvent à plusieurs clubs et alors chacune de ses soirées était prise. Le trait commun de toutes ces réunions, c'est qu'on y buvait lourdement. «Les clubs d'Edinburgh, dit le Dr Rogers, étaient les scènes d'une dissipation dans sa forme la plus révoltante. Le Poker Club était composé d'hommes de lettres dont les faiblesses sociales s'accordaient mal avec leurs goûts littéraires. En sortant de leurs clubs, les membres s'en allaient titubants, plus ou moins ivres[617].» Et c'était le club des premiers hommes du pays[618].

[Note 616: Pour les désignations de ces clubs voir R. Chambers. Traditions of Edinburgh, le chapitre intitulé Convivialia.]

[Note 617: Ch. Rogers. Scotland Social and Domestic, p. 36.]

[Note 618: Voir les détails sur la fondation de ce fameux club et son organisation, dans l'Autobiography du Dr Alex. Carlyle, p. 419-23.]

Et les tavernes, les vieilles tavernes d'Édimbourg, innombrables elles aussi! Perdues au fond des cours, éparses dans les étroites ruelles, blotties au pied de ces immenses maisons, ressemblant souvent à des caves, on les trouvait partout. N'ayant jamais un rayon de soleil, basses, sombres, sales, gluantes et puantes du relent des boissons, elles semblaient ainsi plus retirées et plus confortables[619]. Elles étaient un des organes de la vie publique. C'est là que se commentaient les nouvelles et que se faisaient toutes les affaires. Il n'y avait pas si longtemps que les médecins y donnaient leurs consultations. Les plus grands avocats et les plus grands légistes de l'époque y donnaient encore les leurs[620]. Il était inutile de chercher un homme de loi chez lui; on n'y songeait pas. Il fallait découvrir sa taverne où on le trouvait au milieu de papiers et de clients[621]. Quand une affaire était conclue, on faisait apporter à boire, comme aujourd'hui nos paysans aux francs-marchés. On y buvait du claret pris au tonneau, du porter, de l'ale d'Édimbourg, sorte de liquide épais et puissant dont on ne pouvait guère dépasser une bouteille[622], et du cappie ale, servie dans des coupes de bois et sur laquelle on mettait un petit chapeau d'eau-de-vie[623]. Le soir était le grand moment des tavernes. Ceux qui veulent en avoir une description fidèle n'ont qu'à relire les chapitres de Guy Mannering, consacrés à l'avocat Paul Pleydell.

[Note 619: R. Chambers. Traditions, p. 174, et aussi la description de la taverne dans Guy Mannering.]

[Note 620: Henry Erskine and His Times, by lieut.-col. Alex. Fergusson, p. 161; et Ch. Rogers, Scotland Social and Domestic, p. 36.]

[Note 621: Voir l'ouvrage plein de curieux renseignements: Notices and Anecdotes illustrative of Sir Walter Scott's Novels, chapitre sur Guy Mannering.]

[Note 622: R. Chambers. Traditions, p. 184.--Voir aussi sur cette forte bière, Erskine and his Times, p. 161.]

[Note 623: R. Chambers. Traditions, p. 158.]

Les dames, les dames elles-mêmes, je dis les dames de la haute société, n'échappaient pas à la contagion[624]. Toutes, sans doute, n'allaient pas aussi loin que les trois dont Chambers raconte l'histoire. Elles avaient eu dans une taverne, près de la Croix, une réunion joyeuse qui s'était prolongée tard. Quant elles en sortirent, il faisait beau clair de lune. Elles montèrent bravement la Grand'rue, jusqu'à l'endroit où le clocher de l'église de la Troon jetait en travers son ombre noire. Quel était cet obstacle? Elles s'imaginèrent que c'était une rivière. Les voilà assises sur la berge de l'ombre, retirant leurs chaussures et leurs bas. Puis, relevant leurs jupes, elles traversèrent, avec précaution, le flot sombre et, arrivées sur l'autre rive, se rassirent, remirent leurs souliers et continuèrent leur chemin, se réjouissant d'avoir si bien passé le gué[625]. Elles ne furent pas probablement les seules, car M. Charles Kirkpatrick Sharpe, un vieux gentilhomme très sec, très poli et très caustique, qui se promenait, au commencement de ce siècle, avec le costume du siècle dernier et savait, sur ses contemporains et leurs ancêtres, une foule de méchantes histoires, avait à ce sujet une chanson qu'il disait de sa voix aiguë[626]:

[Note 624: Voir sur l'ivrognerie chez les dames: Hill Burton, History of Scotland, tom. VII. p. 93.]

[Note 625: R. Chambers. Traditions, p. 159.]

[Note 626: Voir sur ce singulier personnage: Wilson, Reminiscences of Old Edinburgh, tom. I, p. 14-15.]

Il y avait quatre dames grises Qui sont restées ensemble, Depuis midi, un matin de mai, Jusqu'à dix heures sonnées du soir; Jusqu'à dix heures sonnées du soir; Alors, elles y renoncèrent. Et il y eut quatre dames grises Qui descendirent le Nether Bow[627].

[Note 627: Wilson. Reminiscences of Old Edinburgh, tom. I, p. 222.]

Cela fait au moins sept dames écossaises qui se grisèrent pendant le XVIIIe siècle. Sans doute il n'y en eut pas d'autres. Toutefois, c'était une coutume parmi celles de la plus haute société que de faire des parties dans les caves à huîtres, les oyster cellars. En hiver, après la tombée de la brune, on prenait rendez-vous avec quelques gentlemen, et on allait, en carrosse, passer sa soirée dans un de ces trous sordides qu'on appelait des basses boutiques[628]. On s'y régalait de porter, une bière très brune, et d'huîtres, placées dans de grands plats en bois sur des tables grossières éclairées par une chandelle. Il était convenu que la conversation y était plus libre, plus hardie et presque sans frein. Elle se délassait de la bienséance des salons. Quand on avait déblayé les tables, on apportait du cognac ou du punch au rhum, selon le goût des dames. On dansait ensuite. Dans ces parties élégantes il arrivait que les ladies faisaient danser avec elles les huîtrières, bien qu'elles eussent la pire réputation. Tout cela allait, dit Chambers, sous le nom commode d'escapade[629]. Plus de dix années après le séjour de Burns, lord Melville, qui était alors ministre de la guerre, et la duchesse de Gordon, notre connaissance, la protectrice du poète, se retrouvant à Édimbourg, firent une partie de cave à huîtres et consacrèrent une soirée à ce plaisir de leur jeunesse[630]. C'était la façon d'alors d'aller au cabaret.

[Note 628: R. Chambers. Traditions, p. 160.]

[Note 629: R. Chambers. Traditions, p. 161, en note.]

[Note 630: R. Chambers. Id., p. 161.]

Aussi quand la nuit tombait, une vie souterraine s'éveillait de toutes parts dans les entrailles de la vieille cité. On voyait les hommes les plus distingués s'enfoncer par groupes dans ces étroites ruelles, s'engloutir dans ces trous noirs, au fond desquels étaient les tavernes mal éclairées[631]. Comme les souvenirs classiques ne leur manquaient pas, ils les comparaient aux grottes de l'Averne, aux allées de l'Érèbe, aux antres du Cocyte, aux régions infernales et fuligineuses[632]. Accoudés à des tables grossières, ils étaient là pour toute la soirée et souvent pour toute la nuit. C'étaient des causeries, des discussions, des chansons. Une bonhomie, une jovialité, une camaraderie universelle faisaient le charme de ces réunions. C'était le délassement de la journée; ces esprits graves se récréaient, prenaient leurs ébats. On buvait amicalement d'interminables tournées de claret, de punch ou de whiskey.

[Note 631: Voir sur ce point le poème de Fergusson, Auld Reekie.]

Puis, vers les dernières heures de la nuit ou aux petites heures du jour, ils ressortaient souvent en état d'ivresse, s'en retournaient chez eux d'une marche désordonnée. «Ah! Docteur, si vos paroissiens vous voyaient, que diraient-ils?--Tut, homme! ils n'en croiraient pas leurs yeux[633].» C'était le Dr Webster qui rentrait chez lui. «Où reste John Clark?--Mais, vous êtes John Clark lui-même!» répond le vieux garde à qui on pose cette question. «Je ne te demande pas où est John Clark, mais où est sa maison». C'était, en effet, John Clark, un des premiers avocats du temps qui fut peu après nommé juge[634]. «Rien n'était plus commun le matin que de rencontrer des hommes de haut rang et de dignité officielle s'en retourner chez eux en titubant, en sortant d'une ruelle de la High Street où ils avaient passé la nuit à boire. Il n'était pas rare de voir deux ou trois des très honorables lords du Conseil et de la Session monter au tribunal le matin dans un état crapuleux[635].» Souvent, juges et avocats, en sortant de la séance, allaient souper ensemble, prolongeaient leurs potations jusqu'au jour et se levaient de table pour aller au Parlement reprendre l'affaire[636]. La grande rue d'Édimbourg a certainement vu tituber la plupart des célébrités de cette époque.

[Note 632: R. Chambers. Traditions, p. 174, 183.]

[Note 633: R. Chambers. Traditions, p. 30.]

[Note 634: Ch. Rogers. Scotland Social and Domestic, p. 36.]

[Note 635: R. Chambers. Traditions of Edinburgh, p. 153.]

[Note 636: Henry Erskine and his Times, by lieut.-col. Alex. Fergusson, p. 162.]

Chose étrange! Beaucoup de ces hommes étaient si solides et d'une telle résistance que leur santé n'était pas affectée par ces excès quotidiens, et que la lucidité de leur intelligence restait entière, au milieu des plus accablantes débauches[637]. Le célèbre avocat Hay estimait qu'il était plus propre à élucider une affaire quand il avait pris ses six bouteilles de claret, et un de ses clercs racontait qu'il lui avait dicté le meilleur de ses mémoires un jour qu'il les avait bues[638]. De lord Harmand, quelqu'un qui l'avait bien connu disait «qu'aucune orgie n'avait jamais ébranlé sa santé, car il ne fut jamais malade, ni diminué son goût pour la famille et la tranquillité, ni embrouillé sa tête; il n'en dormait que plus profondément, et s'en levait plus tôt et plus calme[639]». Après ces nuits terribles, la plupart rentraient chez eux, se baignaient la tête dans l'eau froide, secouaient l'ivresse comme un reste de sommeil, et s'en retournaient à leurs occupations très sûrs et très calmes[640]. Il fallait pour cela des constitutions d'une incroyable solidité, des constitutions indestructibles, telles qu'en fournit une race neuve, rude, récente du sol et pleine encore de la force des chênes et des rocs. Elle s'affaiblit maintenant et les plus robustes buveurs se plaignent que les coupes de leurs pères et de leurs oncles soient trop profondes pour eux. Mais, même alors, pour les natures protégées par une santé moins épaisse, ou dans laquelle il y avait un point faible, ce régime était fatal. Il l'était surtout pour les natures excitables, qui se dépensaient de plusieurs façons, et puisaient, dans des excès de boisson, de la fièvre pour des excès de travail ou de plaisir. Combien furent ainsi usés ou brisés prématurément!

[Note 637: Id.]

[Note 638: R. Chambers. Traditions of Edinburgh, p. 154.]

[Note 639: Lord Cockburn. Memorials, p. 118.]

[Note 640: R. Chambers. Traditions of Edinburgh p. 157.--Voir aussi Dean Ramsay, Reminiscences, p. 52.]

· · ·

Burns fut bientôt lancé dans cette vie nocturne de tavernes où l'attendaient des excès de tous genres. Il y était poussé par la recherche du plaisir, naturelle en un homme de son âge; mais aussi par des causes plus intéressantes. Il y était accueilli et attiré par une classe d'hommes avec lesquels il se trouvait plus en sympathie et plus à l'aise. Ils n'étaient pas illustres comme ceux des hauts salons; ils leur cédaient par l'éducation, par un certain affinement de goût et de manières, et aussi par le ton moral ordinaire; mais ils leur étaient à peine inférieurs en savoir et en puissance intellectuelle. Il y avait des juges, des avocats, des professeurs, des écrivains, un peu au-dessous des premiers par la tenue et la conduite de la vie, plutôt que par le rang de l'esprit. N'étant pas contenue par le souci de la position, leur conversation avait peut-être plus de hardiesse, d'imprévu et d'originalité. Ils étaient moins cosmopolites, plus foncièrement écossais; ils avaient plus la saveur du terroir; ils étaient plus faits pour être charmés par Burns et pour lui plaire. Lui, de son côté, se trouvait plus à l'aise au milieu d'eux. Il y rencontrait une cordialité plus franche, des façons moins compliquées. Il était débarrassé de la convenance des salons qui lui était une contrainte. Peu à peu, il se sentit porté vers eux.

Il ne tarda pas à être un des habitués d'une des tavernes les plus connues de la ville, tenue par un certain Dawney Douglas. C'était un gaël très paisible, à qui on faisait chanter une chanson plaintive et superstitieuse des Hautes-Terres: la femme de Colin était morte et elle revenait traire les vaches au crépuscule. La chanson s'appelait Cra-Chalieis c'est-à-dire les bêtes à Colin. Vers l'époque où l'Écosse était agitée par l'établissement d'une milice et où se formaient de tous côtés des régiments de miliciens, la taverne était fréquentée par une réunion de bons vivants qui avaient pris le titre de Crochallan fencibles, comme s'ils avaient dit: les volontaires des vaches à Colin. C'était une société de rudes buveurs, tous hommes intelligents, mais plus rugueux et plus âpres, d'une jovialité parfois grossière. C'étaient Charles Hay, un des premiers avocats de son temps; Alexandre Cunningham, écrivain au signet qui devint plus tard bijoutier; William Dunbar, écrivain au signet; Smellie, l'imprimeur de Burns, auteur d'une Philosophie de l'Histoire naturelle, un esprit original et fort, une de ces têtes écossaises, si solides, hérissées de cheveux grisonnants; William Nicol, professeur de latin à la High School, un homme qui, en vigueur d'intelligence, en impétuosité de passion à la fois déréglée et généreuse, ressemblait à Burns, et qui, pour son habileté et sa facilité en composition latine, était peut-être sans rival en Europe, mais dont les vertus et le génie furent obscurcis par des habitudes d'excès bachiques. Il y avait aussi un des collègues de Nicol nommé Cruikshank. Burns fut enrôlé parmi les Crochallans. Presque tous devinrent ses amis et, de toutes ses connaissances d'Édimbourg, les noms qui reparaissent le plus souvent et persistent le plus longtemps dans sa correspondance sont ceux des habitués de la taverne de Dawney Douglas.

C'était une bonne fortune aux Crochallans quand Burns y apparaissait, et plus d'un soir, en sortant des salons, il dut venir s'y reposer de leur contrainte. On accueillait son entrée d'applaudissements, on lui faisait place, on s'apprêtait à l'écouter. Ces murs enfumés eurent assurément le meilleur du génie qu'il dépensa à Édimbourg. Il fut là plus spirituel et plus éloquent qu'ailleurs. Sa verve y était plus libre et plus fougueuse; son esprit se déployait plus franchement, s'échauffait, s'enflammait. Ses auditeurs le comprenaient mieux, le fêtaient, riaient plus bruyamment de ses mots, n'étaient pas offensés par une idée hardie ou par une expression leste. Au contraire, les rires augmentaient avec la vivacité des images et des termes. Il se grisait de ce bruit; chacune de ses saillies partait de l'endroit où ils avaient applaudi la dernière et allait plus loin. Le choc des verres, les chansons, les refrains repris en choeur, les bravos, l'excitaient; une pointe d'ivresse venait. Les dernières heures de la soirée passaient rapidement et celles de la nuit passaient inaperçues. Parfois même, lorsqu'on sortait, l'ombre était encore au pied des maisons et dans les ruelles, mais déjà «le matin de ses jolis sourires pourpres baisait le coq aérien de St.-Giles.»

C'était une vie qui n'allait pas sans ses détériorations et ses dangers, car les choses n'en restaient pas toujours là. Parfois l'ivresse devenait plus lourde et plus épaisse. Au lieu de s'arrêter de ce côté-ci de la gaîté, du côté léger et vif, elle la traversait, allait jusqu'à l'autre bord, où commencent la pesanteur et la brutalité. Comme Burns faisait tout avec emportement et une sorte de bravade, comme il s'y dépensait de mille manières, ces soirées devaient être très préjudiciables à sa santé physique. D'autres dangers, qui se tiennent à l'écart de l'homme de sang-froid mais assaillent l'homme échauffé et troublé par la boisson, l'attendaient au sortir de la taverne. Les tentations et les vices ne manquaient pas à Édimbourg, qui était comme toutes les grandes villes. Fergusson nous a montré, sous les réverbères, ces femmes aux yeux alourdis et au visage triste qui connurent la beauté, fredonnant aux passants des refrains vicieux et les lettres de Théophrastus se plaignent du nombre des maisons «d'accommodation civile[641]». Quelque grossières que fussent ces tentations, quelque hideuses même qu'elles apparaissent parfois quand le jour et la raison ont retrouvé leur clarté, dans la lueur douteuse de la nuit et de l'ivresse, elles sont toujours assez efficaces. Burns y fut conduit et s'y laissa prendre. L'ardeur de son tempérament et un peu aussi l'attrait, que l'éclat voyant et brutal dont se pare le vice exerce sur l'oeil novice d'un campagnard, l'entraînement, l'exemple agirent sur lui. Heron, qui le connut très bien pendant cette période, a fortement marqué ces dessous de sa vie d'Édimbourg:

[Note 641: Theophrastus' Letters. Letter II.]

Malheureusement il arriva ce qui était naturel dans les circonstances extraordinaires où Burns se trouva placé. Il ne sut pas assumer assez de froideur pour rejeter la familiarité de tous ceux qui, sans attachement sérieux pour lui, l'entouraient d'importunités, pour obtenir sa connaissance et son intimité. Il fut insensiblement conduit à s'associer, moins avec les hommes savants, austères et d'une tempérance rigoureuse, qu'avec les jeunes, avec les sectateurs de joies intempérantes, avec des personnes près de qui sa principale recommandation était son esprit licencieux, et qu'il ne pouvait fréquenter longtemps sans partager les excès de leurs débauches.... Les attraits du plaisir trop souvent énervent nos résolutions vertueuses, même pendant que nous avons l'air de les repousser d'un front sévère; nous résistons, nous résistons, nous résistons encore; mais, à la fin, nous nous retournons tout d'un coup et nous embrassons passionnément l'enchanteresse. Les élégants d'Édimbourg accomplirent, par rapport à Burns, ce que les rustres d'Ayrshire n'avaient pas pu faire. Après quelques mois de séjour à Édimbourg, il commença à s'éloigner non pas entièrement, mais dans une certaine mesure, de la société de ses amis plus graves. Trop de ses heures furent passées à la table d'hommes qui aimaient à pousser la convivialité jusqu'à l'ivresse--à la taverne ou au bordel. Il se laissa entourer par une race d'êtres méprisables, qui étaient fiers de dire qu'ils avaient été dans la compagnie de Burns et avaient vu Burns aussi pris et aussi assolé qu'eux-mêmes. Il n'était pas encore irréparablement perdu pour la Tempérance et la Modération, mais déjà il était presque trop captivé par ces folles orgies, pour jamais revenir à un attachement fidèle pour les charmes de la sobriété[642].»

[Note 642: R. Heron. Life of Burns, p. 435.]

Ses biographes récents, dont quelques-uns sont clergymen, laissent volontiers dans l'ombre ces aspects de sa vie, sans lesquels elle est incomplète. Ils finiraient par la fausser, par en altérer le caractère en n'en représentant qu'une partie, et par dégager de la réalité, où les défauts sont souvent de vigoureuses touches de nature, un Burns atténué. C'étaient là des écarts bien excusables et presque inévitables chez un jeune homme avide de vie et fougueux. Il n'y a aucun blâme à y attacher. Le seul sentiment qui puisse venir est un sentiment de regret pour ces dissipations inutiles et ces folles prodigalités de temps, de jeunesse et de santé.

Un autre inconvénient résulta de ces soirées à la taverne: l'habitude de trôner, d'être le maître de la conversation, de ne pas avoir de contradicteurs. Il y prit un ton hautain, impatient de toute opposition, quelque chose de brusque et de péremptoire, qu'il ne parvenait qu'avec peine à dominer dans d'autres lieux. C'était une disposition naturelle que les circonstances exagéraient en lui. Avec des réserves, tous ceux qui l'ont connu alors en parlent; on devine que ce dut être son défaut le plus visible, l'endroit faible de sa conduite, si solide d'ailleurs.

Il commença à contracter un peu d'arrogance nouvelle dans la conversation. Accoutumé à être, parmi ses compagnons favoris, ce qu'on appelle vulgairement mais avec expression «le coq de la société», il avait peine à refréner une liberté habituelle et un ton de conversation décidé et dictatorial, même au milieu de personnes moins disposées à endurer sa présomption avec patience[643].

[Note 643: R. Heron. Life of Burns, p. 436.]

Ce n'étaient là, bien entendu, que des germes de mal. Ils existaient cependant. Les circonstances ne les laissèrent pas dormants. Il faut cependant la connaissance de ce qu'ils sont devenus, pour leur donner dès à présent leur importance. Ils étaient, pour le moment, à peine visibles et cachés à la prévision de tous. Ce qu'il y a de certain, c'est que ce séjour à Édimbourg était en train de produire sur Burns une insensible et lente détérioration.

· · ·

Ce qui avait contribué à entretenir un certain malaise dans l'esprit de Burns, c'était l'incertitude de ce qu'il allait faire. Il était arrivé à Édimbourg, sans idée bien arrêtée, surpris par son succès et peut-être grisé de mille espérances vagues. Cette ivresse commençait à se dissiper. Au mois de janvier, il écrit «qu'il est aussi ténébreux que l'était le chaos» en ce qui concerne l'avenir. Un de ses patrons, Mr Miller, lui a parlé d'une ferme située sur un domaine, qu'il vient d'acheter dans les environs de Dumfries. C'est la première fois qu'apparaît dans son histoire ce nom qui y reviendra souvent et qui doit la clore. Il est disposé à aller s'établir n'importe où, pourvu que ce soit ailleurs que dans son ancien voisinage. Mais Mr Miller n'est guère bon juge de la terre et, dit-il avec une sorte d'appréhension prophétique, «il peut m'offrir un marché avantageux dans son opinion, qui sera ma ruine[644]». Il se propose, en revenant à Mauchline, de passer par Dumfries, vers le mois de mai, pour y rencontrer Mr Miller et examiner la ferme. De temps en temps, il parle dans ses lettres de retourner à son humble condition, aux ombres de la vie[645] et à sa vieille connaissance, la charrue.

[Note 644: To John Ballantine, 14th Jan. 1787.]

[Note 645: To the Earl of Glencairn, Feb. 1787.]

Cependant, au commencement de février, on voit apparaître une autre préoccupation. Le comte de Buchan, frère de Henry Erskine, lui avait conseillé de parcourir l'Écosse pour y recueillir des sujets de poésies nationales. Il semble que cet avis ait éveillé en lui un désir déjà formé:

«Votre Seigneurie touche la corde favorite de mon coeur, lorsque vous me conseillez d'enflammer ma muse à l'histoire écossaise et aux scènes écossaises. Il n'y a rien que je souhaite plus que de faire un tranquille pélerinage à travers ma patrie, de m'asseoir et de rêver dans ces champs jadis durement disputés, où la Calédonie triomphante vit son lion sanglant porté, à travers des rangs brisés, jusqu'à la victoire et à la gloire, d'y trouver l'inspiration et de répandre dans des chants ces noms immortels[646].

[Note 646: To the Earl of Buchan, 3rd Feb. 1787.]

Mais il ajoute que, au milieu de ces délicieuses et enthousiastes rêveries, un fantôme au visage long et sec, à l'air très moral, s'est mis en travers de son imagination et, avec l'air glacial d'un prédicateur, lui rappelle combien il a déjà dédaigné de salutaires avis. Il l'avertit de ne pas suivre ces météores et ces feux-follets de la fantaisie et du caprice qui l'amèneront une fois de plus au bord de la ruine.

Toutefois, le rêve est mal chassé. Deux mois plus tard, à la fin de mars, il reparaît plus attrayant. Il faut plus d'efforts et des motifs moins personnels pour le repousser.

«Vous vous intéressez avec bienveillance à mes vues et à mes projets d'avenir. De ce côté, il m'est impossible de vous donner aucune lumière:

Tout est sombre, comme était le chaos avant que le jeune soleil Fût ramassé en un globe et eût essayé ses rayons, À travers l'obscurité profonde.

L'appellation de poète écossais est de beaucoup mon plus haut orgueil. Continuer à la mériter est ma plus haute ambition. Les scènes écossaises et l'histoire écossaise sont des thèmes que je désirerais célébrer. Je n'ai pas de désir plus cher que de pouvoir, débarrassé de la routine des affaires, pour lesquelles le ciel sait que je suis bien impropre, faire des pèlerinages tranquilles à travers la Calédonie, m'asseoir sur ses champs de bataille, errer sur les rives romantiques de ses rivières et songer près des tours majestueuses ou des ruines vénérables, jadis séjours honorés de ses héros.

Mais ce sont là des pensées chimériques. J'ai joué assez longtemps avec la vie. J'ai une chère, une vieille mère à qui pourvoir, et d'autres liens du coeur, peut-être aussi tendres. Quand l'individu seul souffre des conséquences de sa propre étourderie, indolence ou folie, il peut être excusable. Il y a plus: de brillants talents et quelques-unes des plus nobles vertus peuvent à moitié sanctifier un caractère insouciant. Mais quand Dieu et la nature ont confié à ses soins le bien-être des autres, quand le dépôt est sacré et que les liens sont chers, l'homme (que ces liens ne pousseraient pas au travail) doit être enfoncé bien avant dans l'égoïsme, ou étrangement égaré loin de la réflexion[647].»

[Note 647: To Mrs Dunlop, 22nd March 1787.]

On voit d'après cela qu'il vivait toujours dans l'indécision. Il nourrissait vaguement le désir d'être un poète national. Il semble même qu'il s'y glissât en lui une idée d'être délivré de la routine des affaires. Comme il était à prévoir, ce projet plusieurs fois écarté finit par triompher à la fin d'avril. Il annonce au Dr Moore[648] qu'il va faire quelques pèlerinages sur le sol classique de la Calédonie, et, au commencement de mai, il se prépare à retourner en Ayrshire en suivant les Borders. À cet effet, il acheta à Édimbourg une jument qui deviendra une figure familière de son histoire. Il l'appela Jenny Geddes. C'était le nom de la vieille marchande d'herbes, de la vieille virago de St.-Giles. La Jenny Geddes de Burns semble avoir été d'un tempérament moins irascible; elle vécut amicalement avec son maître pendant des années.

[Note 648: To Dr John Moore, 23rd April 1787.]

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