‹ Robert Burns. Vol. 1, La VieChapitre 18 sur 38 · III.]

III.]

L'enfant qui écoutait toutes ces choses était, on le sait, Walter Scott, et on comprend pourquoi il devait surtout rendre le côté historique et dramatique de cette poésie, dans ses longs poèmes, qui sont comme des ballades amplifiées et tournées au récit.

Au moment même où Burns passait dans la vallée d'Ettrick, il y avait, parmi les bergers qui y gardaient les troupeaux, un garçon de dix-sept ans, aux yeux bleus clairs scandinaves, aux longs cheveux, gauche, rêveur, sauvage, presque farouche, en qui opérait également le charme de ces mêmes montagnes et de ces mêmes chansons. Sa vie, moins variée que celle de Burns, est peut-être plus étrange. Il n'avait été à l'école que jusqu'à apprendre à lire et à écrire en grosses lettres d'un demi-pouce, qui étaient plutôt de lourds dessins; mais il avait entendu raconter des aventures de fées, de lutins et d'elfes. Toute une mythologie légère avait pris demeure en sa tête, pendant ses longs isolements de pasteur. Les nuits immenses, tantôt calmes et mystérieusement bleuâtres, tantôt pleines des hurlements de l'orage et de la danse des éclairs; les crépuscules du matin et du soir, dans ce pays où les brouillards mêlés de lumières dissolvent le paysage, le font ondoyer et, au moindre coup de vent, le remuent, le déplacent, le rapprochent ou l'éloignent, le transforment, en changent les lignes, les nuances, en font un nuage féerique, une vision impalpable, un rêve; tout avait donné à ces histoires un royaume fait pour elles. Et dans cette atmosphère rêvait et se formait celui qui allait être le plus grand poète paysan que l'Écosse ait produit, après Burns. Car lui aussi a avoué qu'il devait sa poésie à cette influence.

Ô aimez le savoir mystique et sublime Des histoires féeriques des anciens temps! Je les ai apprises dans la glen solitaire, Aux demeures les plus reculées des hommes, Où jamais ne passait un étranger, Par les nuits d'été et les jours d'hiver. Pas un paysan, pas une chaumine; Nous n'avions causerie qu'avec le ciel, Avec les voix qui chantaient à travers les nuages, Et les orages naissants autour de nous suspendus. Oh, lady! Jugez si vous le pouvez, Combien austère et vaste était le pouvoir De thèmes comme ceux-là, quand les ténèbres tombaient, Et que les vieillards à cheveux gris disaient leurs contes, Quand les portes étaient barrées, que la vieille femme S'occupait auprès de la flamme, Qui, dans la fumée et l'obscurité, brillait Sur des visages obscurs et perdus dans l'ombre. Le bêlement de la chèvre de montagne, là-bas, Qui tremblotant arrivait des rochers, Les échos du roc, le ruisseau fougueux, La cataracte gonflée, le bois gémissant, Le murmure vague et mêlé, Voix du désert qui n'est jamais muette, Tout cela a laissé dans ce coeur Un sentiment que la langue ne peut rendre, Une flamme étrange et non terrestre, Quelque chose qui n'a pas de nom[666].

[Note 666: James Hogg. The Queen's Wake.]

Ce jeune berger, à qui Burns aurait pu parler, était James Hogg, le berger d'Ettrick. Et on comprend également pourquoi celui-ci devait rendre mieux qu'aucun autre poète, avec une grâce, une force de vue fantastique tout à fait supérieures, la partie magique et merveilleuse de cette poésie. Sa Veillée de la Reine, avec ses exquises histoires de Kilmeny, de la Sorcière de Fife, de l'Abbé de Mac Kinnon sont aux ballades surnaturelles des Borders ce que les poèmes de Walter Scott sont aux ballades romanesques.

En même temps, dans une petite paroisse de la vallée de la Teviot, un gamin d'une douzaine d'années ressentait la beauté de ce pays. C'était John Leyden, l'ami de Walter Scott, un esprit puissant et singulier qui absorbait toutes les sciences, et qui devait mourir à Java, à l'âge de trente-six ans, au moment où il devenait un grand orientaliste. «Cet homme extraordinaire, né dans une chaumine de berger, dans une des plus sauvages vallées du Roxburgshire et, bien entendu, presque entièrement instruit par lui-même, avait, avant d'avoir atteint sa dix-neuvième année, confondu les docteurs d'Édimbourg par son épouvantable masse de savoir dans presque tous les départements de la science. Il se moquait de la plus extrême pénurie ou plutôt il n'avait jamais eu conscience qu'elle pût être un obstacle; car du pain et de l'eau, l'accès aux livres et aux cours, comprenaient tout ce que renfermaient ses souhaits; et ainsi, il travaillait et frappait aux portes d'une science après une autre, jusqu'à ce que son indomptable persévérance emportât tout devant lui. Et cependant avec cette sobriété monacale, cette dureté de fer du vouloir, tout en déroutant ceux qui l'entouraient par des façons et des habitudes dont il était difficile de dire si elles étaient celles d'un maraudeur de frontière ou d'un écolier du temps jadis, il avait le coeur d'un poète[667]». Et ce coeur de poète s'était formé au commerce de ces vallons et des vallées. Lui-même le dit dans un passage d'une délicatesse achevée, tout tremblant d'une brise de poésie gracieuse, comme un des peupliers dont il parle.

[Note 667: Lockhart. Life of Sir Walter Scott, chap. X: John Leyden.--Voir aussi le Memoir of John Leyden par Walter Scott.]

Vous aimables vallées, qui avez eu mes premiers regards! Comme votre sourire était doux quand les charmes de la nature renaissaient, Vert était son vêtement, brillant, frais et tiède... Quand je songe, ma première vie me revient, La première ardeur de la jeunesse bat dans mon sein. Comme une musique fondue dans un rêve d'amant, J'entends la chanson murmurante de la rivière Teviot; Les rayons plissés étendus sur les eaux Peignent une lune plus pâle, un ciel plus faible; Tandis qu'à travers les rameaux renversés des aunes Scintillantes les étoiles brillent d'un éclat verdâtre.

Sur ces belles rives, tes anciens bardes, Ô enchanteresse rivière! ne versent plus leurs chants émus; Mais leurs harpes invisibles, suspendues aux peupliers, Soupirent encore les doux airs qu'elles apprirent jadis, Et celui qui foule d'un pied religieux le sol, Vers minuit solitaire, entend leur son argentin, Quand les brises de la rivière agitent leurs ailes cotonneuses Et éventent légèrement leurs cordes sauvages et enchantées.

Celui qui d'une main terrestre aspire, confiant et hardi, À tenir la harpe aérienne des anciens bardes, À couronner son front de la couronne sacrée de lierre, Et à mener le choeur plaintif des morts, Que celui-là, au pied des peupliers, éparpille chaque nuit Les feuilles pointues du saule d'un glauque pâle, Qu'il évite de lever les yeux, obstinément détournés, Quand autour de lui s'épaississent les soupirs de fantômes invisibles Et que sur sa tête solitaire, comme des abeilles en été, Les feuilles mues d'elles-mêmes tremblent sur les arbres. Quand les premiers rais du matin tombent tremblants sur la rive, Alors c'est le moment d'étendre sa main audacieuse, Et d'arracher au pâle peuplier incliné La harpe magique de l'ancienne vallée de la Teviot[668].

[Note 668: John Leyden. Scenes of Infancy, part. I.]

Avant de partir pour les Indes, il publia un volume de vers, Scènes d'Enfance, consacré à ce pays des Borders. Il avait surtout été frappé par le paysage, là où il est plus souriant et plus plaisant; sa note particulière est de l'avoir rendu, dans une suite de tableaux, avec un mélange d'exactitude familière et d'anoblissement, qui fait penser en même temps à Cowper et à Thomson.

Ainsi, au moment même où Burns visitait les Borders, il y avait là une masse de poésie agissante, vivante, non seulement capable de réjouir, de consoler des milliers d'âmes simples et de mettre des instants de beauté ou de pitié dans des bergers, des filles de ferme, des gardeurs de vaches, des laboureurs, mais encore elle était occupée à former la chaîne et la trame d'âmes d'élite, qui déclarèrent ensuite qu'elles n'avaient rien en elles de meilleur que ces premiers souvenirs. Cette poésie personne encore ne l'avait recueillie. Une douzaine d'années plus tard, on allait voir un homme infatigable, tantôt à cheval, tantôt dans un phaéton construit exprès pour pénétrer dans des endroits qui n'avaient jamais vu de voiture[669], on allait voir cet étrange voyageur parcourir le pays en tous sens, s'enfoncer au fond des vallées invisitées, faire chanter les fermiers à la fin de repas où il leur tenait tête, demander aux vieilles gens décrépites un effort de mémoire et de faire revivre un instant les chansons qui les avaient bercées jadis, aller trouver les bergers, réunir de tous côtés des strophes, des fragments, des ballades, des chansons, et faire un trésor de cette poésie répandue et anonyme. C'était Walter Scott. Les deux premiers volumes de la Poésie populaire des Borders furent publiés en 1802.

[Note 669: Lockhart. Life of Sir Walter Scott, chap. X.]

Burns était parti en disant qu'il allait faire «un pélerinage au sol classique» de la poésie écossaise. Ces mots pouvaient faire croire qu'il allait pénétrer dans cette région, sinon préparé à en ressentir tout le charme pittoresque, du moins désireux de le découvrir et disposé à en étudier les souvenirs poétiques. Dès qu'on ouvre le journal qu'il a tenu de son voyage, la déception est grande. Il semble que le paysage qui devait fournir à Wordsworth de si profondes et si divines contemplations n'ait pas été aperçu. À peine quelques notations fugitives et sommaires, qui ne dépassent pas les impressions d'un voyageur quelconque[670]. «Les collines de Lammermoor misérablement désolées, mais par moments très pittoresques[671]».--«Superbe rivière la Tweed, claire et majestueuse, beau pont[672]». Il remonte jusqu'à Selkirk, cette rêveuse et attirante vallée de l'Ettrick où James Hogg se formait dans des visions de paysage féeriques; et ces rives, sur lesquelles soupire l'âme même des Borders, ne lui inspirent que ces mots: «toute la contrée aux alentours, sur la Tweed comme sur l'Ettrick, remarquablement pierreuse[673].» Tant de vieilles villes, si jolies de situation, si pittoresquement étalées au bout de leur pont, autour de ruines si vénérablement historiques: Kelso, au pied de sa vieille tour, Berwick avec son air de forteresse, Melrose où la vallée de la Tweed s'élargit, et Jedburgh sur sa basse éminence dominée par sa tour conventuelle, passent presque inaperçues. «Déjeuné à Kelso, charmante situation de Kelso, beau pont sur la Tweed, vue et perspectives enchanteresses des deux côtés de la rivière, particulièrement du côté écossais[674]».--«Charmante situation romantique de Jedburgh, avec des jardins, des vergers, mélangés aux maisons, belles vieilles ruines, une cathédrale jadis magnifique et un château-fort. Toutes les villes ici ont une apparence de vieille et rude grandeur, mais les habitants sont extrêmement paresseux[675].» Ce passage est de beaucoup le plus explicite et il a de la justesse de coup d'oeil. On sent que le souci d'observer et l'attention seuls ont fait défaut. À quelques milles de là, il visite ce coin renommé de pays où, dans des paysages éclatants alors des frondaisons de mai, se trouvent les vieilles abbayes du roi David; la massive abbaye de Dryburgh, si calme dans sa péninsule boisée, et cette merveilleuse abbaye de Melrose, si exquise, si fine, si parfaite et d'un travail si achevé dans sa pierre d'un rouge pâle. C'est elle qui devait, à quelques années de là, faire écrire à Walter Scott ses plus beaux vers[676]. Voici tout ce que ces nobles architectures inspirent à Burns: «visité Dryburgh, une ancienne belle abbaye ruinée, traversé la Leader et remonté la Tweed jusqu'à Melrose, y dîne et visite cette ruine glorieuse et au loin renommée[677]». Les endroits rendus célèbres par les ballades et les chansons ne ressortent guère davantage. Rien de ce qui est spécial à cette région, rien du charme des sites ou des souvenirs n'y apparaît.

[Note 670: Les extraits qui suivent, sont tirés du Journal tenu par Burns pendant ce voyage. Nous y renvoyons une fois pour toutes.]

[Note 671: May 5, 1787.]

[Note 672: Monday 7th.]

[Note 673: Sunday 18th.]

[Note 674: Tuesday 8th May.]

[Note 675: Wednesday 9th.]

[Note 676: On connaît le passage célèbre de Walter Scott sur Melrose, au début du chant II du Lay of the Last Minstrel.]

[Note 677: Sunday 18th.]

En revanche on y trouve, pressés les uns contre les autres, une quantité de coups de crayons, de petits croquis, de portraits en une ligne, rendus par une épithète ou deux, de toutes les personnes avec lesquelles il se trouva en rapports pendant ces quelques semaines. C'est un point intéressant et nous verrons les indications qu'on peut en tirer sur les préférences et les préoccupations de l'esprit de Burns. Mais ces observations humaines eussent pu être faites aussi bien à Édimbourg ou partout ailleurs; elles ne rentraient pas dans l'objet de son voyage.

De beaucoup la plus large place en ces pages est prise par de vulgaires récits d'amourettes, pas même d'amourettes, d'intrigues ébauchées, de flirtages d'une demi-journée. C'est presque uniquement un jeu égoïste qui s'amuse, pour la distraction d'un soir, à jeter un peu de trouble dans le coeur et le souvenir de petites provinciales éblouies. Il sait qu'il ne les reverra plus le lendemain. Qu'importe? Il ne résiste pas à la tentation. On dirait qu'après la contrainte d'Édimbourg, son coeur, heureux de se sentir les coudées franches, ait eu besoin de prendre à tort et à travers ses ébats. «Mon coeur se dégèle et se fond en plaisir, après avoir été si longtemps gelé dans la baie de Groenland de l'indifférence, au milieu du bruit et de la sottise d'Édimbourg[678]». Il se trouvait au milieu de demoiselles, de bourgeoises de petites villes, de filles de gros fermiers, avec lesquels sa situation nouvelle le mettait de plain-pied. Il se sentait à l'aise, reprenait son assurance, ses procédés habituels de galanterie, retrouvait presque ses succès de village. Dès qu'il touche à cette veine il est intarissable.

[Note 678: Wednesday 9th May.]

«Miss Lindsay, une aimable fille de belle humeur: un peu courte et de l'embonpoint[679] mais belle et extrêmement gracieuse, de beaux yeux noisette, pleins de vivacité et étincelants d'une délicieuse humidité, un visage attrayant, un tout ensemble[679] qui déclare qu'elle appartient au premier rang des esprits féminins.... Après plusieurs efforts malheureux, je parviens à secouer Mrs et Miss--, à me dégager d'elles et je trouve le moyen de prendre le bras de Miss Lindsay. Miss semble satisfaite que ma barderie l'ait distinguée et, après quelques légers scrupules que je pouvais suivre aisément, elle se rit du bavardage autour de nous et aimablement me permet de garder ce que j'ai pris; puis, quand la cérémonie de ma présentation au Dr Sommerville nous eut séparés, elle fit la moitié du chemin pour que je reprisse ma situation.--Nota Bene. Le poète est à deux doigts d'être infernalement amoureux; je crains bien que mon coeur soit presque autant en amadou que jamais[680].»

[Note 679: En français.]

[Note 680: Wednesday 9th.]

Quand, au bout de deux jours, il est forcé de partir, il se répand en regrets. «Douce Isabella Lindsay, puisse la paix habiter votre coeur, interrompue seulement par les battements tumultueux de l'amour extasié! Cet oeil qui allume l'amour doit rayonner pour un autre, et ce corps gracieux doit mettre le bonheur dans d'autres bras et non dans les miens[681]». Mais à quelques jours de là, il a tout oublié: «Les Miss Grieves, très excellentes filles. Mon coeur de barde a reçu un coup de brosse de Miss Betsey[682]». Deux jours après: «Trouvé Miss Ainslie, l'aimable, la judicieuse, la gaie, la douce Miss Ainslie, toute seule à Berrywell. Pouvoirs célestes, qui connaissez la faiblesse des coeurs humains, soutenez le mien! Quel bonheur il faut que je voie pour me rappeler seulement que je ne dois pas le goûter[683]!». Ailleurs, il est invité à dîner chez un clergyman, et voici les réflexions qu'il emporte du repas: «Mr Burnside, le clergyman, est un homme dont je me souviendrai toujours avec reconnaissance; et sa femme, Dieu me pardonne! j'ai presque enfreint le dixième commandement, à cause d'elle. Simplicité, élégance, bon sens, douceur de caractère, bonne humeur, bienveillante hospitalité, tels sont les éléments de ses façons et de son coeur; bref...mais si je dis un mot de plus sur elle, je vais en tomber aussitôt amoureux[684]». Ailleurs, il écrit à un ami. «J'ai rencontré deux belles filles; en particulier l'une d'elles, une belle fille, étoffée, l'air confortable, bien habillée et jolie, l'autre un beau brin de fille à la jambe fine, droite, bien prise, d'un visage agréable, aussi gaie qu'un linot sur une épine fleurie, aussi douce et modeste qu'une violette fraîche éclose dans un bois de noisetiers. Elles ont fait en moi un tel diable de ravage que, si on retournait mes viscères, on trouverait deux encoches dans mon coeur, comme la marque d'un couteau sur une tige de chou[685]». D'autres fois, ce sont des aventures plus grossières, des rencontres de grand'route, des acoquinements d'auberge, entamés et menés en peu d'heures, des intrigues au gros sel, où le casse-coeurs de village apparaît, avec je ne sais quelle entreprise rusée et quelle vulgarité de paysan allumé par la boisson.

[Note 681: Friday 11th.]

[Note 682: Sunday 20th.]

[Note 683: Tuesday 22nd.]

[Note 684: Ceci est d'une lettre To William Nicol, 18th juin 1787.]

[Note 685: To William Nicol, 31st May 1787.]

Rencontré en chemin une aventure assez étrange et romanesque, avec une fille et sa soeur mariée. La fille, après quelques ouvertures de galanterie de ma part, me voit un peu pris de la bouteille et offre de me piper dans quelque affaire de Gretna-Green. Moi, qui ne suis pas aussi niais qu'elle l'imagine, je prends rendez-vous avec elle, en manière de vive la bagatelle[686], pour nous entendre à ce sujet quand nous arriverons à la ville. Je l'y retrouve et je lui donne un coup de brosse de caresses et une bouteille de cidre; mais trouvant qu'elle s'est un peu trompée[686] sur l'individu, elle file[687].»

[Note 686: En français.]

[Note 687: Tuesday. 31st May.]

Il était alors en effet à peu de distance de Gretna-Green, le village fameux par ses mariages clandestins. C'était, en venant d'Angleterre, le premier endroit de halte après avoir franchi la frontière. En Angleterre, les mariages exigeaient le consentement des parents ou tuteurs, la publication de bans, la présence d'un prêtre, une publicité, toutes sortes d'obstacles et de retards. La loi écossaise, plus large, ne demandait qu'une déclaration mutuelle de mariage échangée en présence de témoins, ou un engagement écrit; c'est, on s'en souvient, ce dernier mode qui avait, pendant quelques jours, uni Burns à Jane Armour et que le père de celle-ci avait détruit. Les gens de Gretna-Green avaient su se faire une industrie profitable de mariages improvisés. Les couples arrivaient et trouvaient tout ce qu'il fallait pour une union immédiate, car ils étaient parfois poursuivis de très près. L'industrie était très florissante dans la seconde moitié du dernier siècle. Pennant, le voyageur, qui avait visité le village un peu avant l'époque du voyage de Burns, en a laissé une amusante description: «Entrons de nouveau en Écosse par un petit pont sur la Sark, et peu après nous nous arrêtons au petit village de Gretna, si bien connu des aventuriers matrimoniaux. Ici le jeune couple peut être instantanément uni, par un pêcheur, un menuisier, un forgeron, qui accomplissent la cérémonie pour une rémunération qui va de deux guinées à un verre de whisky; mais le prix est généralement fixé d'après les renseignements donnés par les postillons de Carlisle, qui sont payés par l'un ou l'autre des dignitaires sus-mentionnés. Si la poursuite des parents est trop ardente, on conseille au couple effarouché de se glisser dans un lit et, dans cette situation, on les montre aux poursuivants, qui n'insistent plus... L'endroit se distingue de loin par un groupe de sapins, le bosquet de Cythère du lieu. J'eus la curiosité de voir le grand-prêtre qui m'apparut sous la forme d'un pêcheur, en surtout bleu, avec une grosse chique de tabac dans la bouche. L'un d'entre nous feignit d'être venu pour reconnaître la place, et lui demanda son prix; après nous avoir considérés attentivement, il le laissa à notre générosité[688]». Quelle fin c'eût été pour le pélerinage poétique! Ce sont là des enfantillages sans portée et sans gravité. Ils n'ont d'intérêt qu'autant qu'ils marquent l'absence de préoccupations sérieuses, et dignes de ce voyage que d'autres poètes devaient faire avec tant de gravité, de vénération et de profit. À coup sûr, la relation de ces plates aventures occupe matériellement plus de place dans le journal de Burns que les notes sur les sites ou les poèmes. Sans entrer dans des détails Lockhart dit: «Le Dr Currie a publié quelques extraits du Journal tenu par Burns pendant cette excursion, mais ils sont pour la plupart très triviaux[689].»

[Note 688: Pennant. Second Tour in Scotland, Performed in the Year, 1772.]

[Note 689: Lockhart. Life of Burns, p. 146.]

· · ·

Il convient de dire que ce tour fut fait dans de détestables conditions. Ce fut un triomphe, mais une espèce de triomphe provincial. L'ivresse en était bruyante et épaisse. Burns avait débuté par les gens qui l'admiraient pour ses oeuvres, et dont l'admiration contenait cette part de critique exacte qui en fait le titre; il était maintenant au milieu de gens qui l'admiraient sur sa réputation et le flattaient sans discernement. Quand on passe de ceux qui font la renommée à ceux qui l'acclament, on peut être plus étourdi mais on goûte un plaisir moins délicat. Il avait touché à Édimbourg le plus précieux de sa gloire, en quelques pièces d'or sans alliage et en une quantité de fines pièces d'argent; ce qu'il en recevait maintenant n'en était que l'appoint en monnaie de billon. Hormis quelques hommes distingués, comme Brydone, le voyageur, dont la femme, très accomplie, était la fille du Dr Robertson[690], ou encore le Dr Sommerville, l'historien et pasteur à Jedburgh[691], il ne se trouva mêlé qu'à une classe de braves gens, francs, bons vivants, heureux de le fêter à leur guise, mais dont l'enthousiasme se manifestait surtout par des réjouissances matérielles. Ce fut une bousculade de réceptions, de présentations, de toasts, d'exhibitions, toutes les corvées de la réputation. À Jedburgh, les magistrats lui présentent le droit de bourgeoisie, et il veut payer, en dépit de tout, le vin d'honneur[692]. À Eyemouth, la loge maçonnique le nomme grand-maçon[693]. À Dunbar, il est reçu par le prévôt de la ville[694]. Partout où il arrive, on rassemble vivement les notabilités, le clergyman, le notaire, le médecin, les gros bonnets, les capitaines retraités, des lieutenants en congé, les riches propriétaires des alentours. On le conduit en voiture voir les sites des environs[695]. On lui montre, pour lui faire honneur, les curiosités du pays. «Miss Lindsay et moi, allons voir Esther, une femme très extraordinaire pour réciter de la poésie de tout genre et qui parfois fait elle-même des rimailles écossaises. Elle peut répéter par coeur presque tout ce qu'elle a lu, en particulier l'Homère de Pope d'un bout à l'autre, a étudié Euclide toute seule et, en un mot, est une femme d'une intelligence extraordinaire. En causant avec elle, je la trouve tout à fait égale au portrait qu'on m'en avait fait. Elle est très flattée que je l'aie fait demander et de voir un poète qui a publié un livre, comme elle dit[696].» Les curiosités sont très hétéroclites, il faut tout voir. «Vais à Dunse voir un fameux couteau fabriqué par un coutelier d'ici pour être offert à un prince italien[697].» Lui-même, on le montre comme un objet de curiosité; «Il (son hôte) me mène faire visite à Miss Clarke, demoiselle, selon l'expression écossaise, passable encore, mais pas battant neuf, femme intelligente, avec des prétentions supportables à l'observation et à l'esprit; l'âge a fait fleurir le bourgeon rougissant de la timide modestie en une fleur de tranquille assurance. Elle désirait voir quelle espèce de rare spectacle est un auteur et en même temps lui faire savoir que Dunbar, quoique petite ville, n'est pas dépourvue de personnes d'esprit[698]». Quoi encore? De vieilles demoiselles font cercle autour de lui et l'accaparent. Il inspire des passions, il fait des ravages, il surexcite des Dulcinées.

[Note 690: Monday 7th, May.]

[Note 691: Wednesday, May 9th.]

[Note 692: Friday 11th.]

[Note 693: 9th May. Voir la délibération de la Loge dans Chambers, tom. II, p. 83.]

[Note 694: Sunday 20th.]

[Note 695: Tuesday 15th.]

[Note 696: Friday 11th.]

[Note 697: Thursday 17th.]

[Note 698: Sunday 20th.]

Miss ---- veut m'accompagner à Dunbar, afin de faire parade de moi comme de son amoureux, chez ses parents. Elle monte un vieux cheval de chariot, aussi immense et maigre qu'une maison; une vieille selle de femme, toute rouillée, sans sous-ventrière et sans étrier, mais attachée avec une vieille sangle de torche; elle-même aussi belle que ses mains ont pu la faire, en amazone couleur crème, chapeau et plume, etc. Moi, confus de ma situation, je galope comme le diable et je la mets presque en pièces en la faisant secouer par son vieux pur sang; je me débarrasse d'elle en refusant d'aller voir son oncle avec elle[699].

[Note 699: Sunday 20th.]

Pauvre Burns! la galante chevauchée! poursuivi par une amazone fagotée en crème, et qui grimace, horriblement secouée et houspillée sur sa haridelle, il court à lui disloquer les os ou à lui rompre le col, ventre à terre, mâchonnant des jurons dans la crinière de Jenny Geddes. Mais l'inexorable apparition est toujours derrière lui, avec un cliquetis de ferraille, de grands fouettements de plis jaunâtres et l'agitation du panache; il sent planer sur son dos cette Euménide ensafranée! C'est un spectacle presque aussi excellent que celui de la fuite de Tam de Shanter.

Encore si tous ces tiraillements ne représentaient qu'un peu d'ennui et pas mal de temps perdu. Le plus grave était une suite de repas, un tourbillon de déjeuners, de dîners, de festins, dans une cohue d'amphitryons qui changeaient jusqu'à trois fois par jour. À Kelso, à Dunse, le club des fermiers lui offre un banquet[700]; on imagine, d'après ce qu'on sait des dîners de professeurs et de clergymen, ce que devaient être ceux de fermiers riches, de gentilshommes campagnards. Walter Scott, qui avait pourtant une tête de fer, en sut quelque chose plus tard, quand il parcourut ce pays pour y faire ses recherches. Que dans ces agapes plantureuses Burns se soit laissé aller, que les fêtes lui aient monté à la tête, c'est une chose manifeste. Eh dehors de son journal, on n'a guère de lui, pendant ces jours-là, que deux ou trois billets et une seule lettre; on comprend qu'il n'avait pas le temps d'écrire. Dans un de ces billets écrit le 17 mai, un jour qui, si on se reporte à son journal, semble avoir été des plus calmes, il dit: «Je vous écris ceci, étant complètement gris, par conséquent ce doit être les sentiments de mon coeur[701]»; et dans la lettre écrite le 31 mai, à son arrivée à Carlisle: «J'avais commencé à vous écrire une longue lettre, mais Dieu me pardonne, je me suis si notoirement encrapulé aujourd'hui après dîner, que je peux à peine me traîner ça et là[702].» Il faut noter avec tristesse ces confessions; ce sont les premiers parmi ces aveux d'ivresse qui deviendront plus fréquents. Hélas!

[Note 700: Friday 11th.]

[Note 701: To Peter Hill. May 17th 1787.]

[Note 702: To William Nicol, 31st May 1787.]

· · ·

Combien cependant il était souhaitable que ce voyage exerçât sur lui une influence! Il avait besoin, précisément à cette passe de sa vie, de quelque chose qui modifiât sa condition intérieure, d'un de ces changements, secousse ou inertie, qui rompent ou relâchent une suite mal engagée de sentiments. Il était parti d'Édimbourg dans un mauvais état moral: aigri, mécontent et, sans qu'il sût très nettement à quel propos, portant en lui un amas de colère. Il n'y a pas de meilleur remède, à ces maladies d'un coeur enfermé en soi-même, qu'un de ces voyages qui aèrent l'esprit et en renouvellent l'atmosphère. Quelques semaines de solitude dans la souveraine tranquillité des choses, quelques-unes de ces journées qui font descendre en nous une paix fraîche--et il avait connu de ces journées-là--lui auraient été doublement salutaires. Car leur bienfait est double: tandis que la grandeur des spectacles, en se développant autour de nous, rapetisse les plus vastes aventures humaines, et réduit nos propres agitations à un frémissement de bouleau; cette inévitable pacification se fait à travers un calme physique ou plutôt commence par lui et gagne le dedans; et le corps de Burns, surmené par un hiver d'excès, avait autant besoin de repos que son esprit. Que si le loisir lui avait fait défaut pour un refuge prolongé dans la Nature, un peu de curiosité pour cette ancienne poésie partout semée, le fait de vivre parmi des drames, d'écouter des accents d'autrefois, lui auraient permis de se déposséder de son propre coeur pendant quelques jours, lui auraient procuré, selon l'expression théologique, cette désoccupation de soi-même qui lui était devenue nécessaire. Il aurait apporté une âme disposée à recevoir d'autres impressions, sur un fond sinon renouvelé, du moins déplacé. Il y aurait eu interruption entre les anciennes blessures et les nouvelles, s'il devait en subir; de façon à ce que les souffrances ne se posassent pas aux mêmes endroits. Faute de cet intervalle, il va rentrer chez lui avec un coeur exaspéré, disposé à croire au mal, exercé à le découvrir, et il est à craindre que certaines vulgarités ne froissent des places encore endolories et ne les enflamment.

Après avoir parcouru le pays des Borders, il se dirigea vers l'ouest en suivant la frontière sur le sol anglais, il traversa Carlisle et arriva à Dumfries, où il rencontra son futur propriétaire. Il visita plusieurs fermes sans prendre de résolution. «J'ai été avec M. Miller à Dalswinton et je dois le revoir en août. D'après ce que j'ai vu des terres et la façon dont il m'a reçu, mes espérances de ce côté sont plutôt améliorées; mais elles ne sont encore que bien minces[703].» Les résultats pratiques du voyage n'étaient pas beaucoup meilleurs que les résultats poétiques.

[Note 703: To William Nicol, 18th June 1787.]

RENTRÉE ET SÉJOUR À MOSSGIEL. -- RETOUR À ÉDIMBOURG.

En quittant Dumfries, il tira pays du côté du Nord, vers l'Ayrshire. La route qui remonte la vallée de la Nith, par Sanquhar, suit la déchirure par laquelle le dur et granitique Galloway[704] est séparé de la tête du système montagneux des Borders. Elle traverse une contrée triste et délaissée. À gauche, s'allongent des solitudes jonchées de moraines, de détritus de glaciers, d'amas d'argile, de graviers et de galets, parsemées de mares, de petits lacs innombrables, frappées de l'antique dévastation glaciaire[705]. À droite, se dresse l'âpre massif et le noeud de montagnes où les longues lignes coulantes des Borders se rapprochent, se rencontrent, se ramassent, se relèvent, se heurtent et se déchirent; au lieu de pentes gazonnées, ce ne sont que des cassures à pic, des rochers nus et bouleversés et d'étroits défilés[706]. Vers le haut de la vallée, on entre dans un district de mines et de minerais, sur lequel pèse une stérilité métallique. «La contrée environnante est la plus infertile qui se puisse concevoir. On n'aperçoit ni arbre, ni buisson, ni verdure. Les mineurs et leurs familles sont une communauté isolée, tous plus ou moins parents par mariages[707].» C'est par ce désert, dont l'aridité est plus morne encore dans la lumière de juin, que Burns s'en retournait vers Mauchline.

[Note 704: A. Geikie. Scenery of Scotland, p. 309 et 314.]

[Note 705: Id. p. 318.]

[Note 706: Id. p. 289.]

[Note 707: Oliver and Boyd's Scottish Tourist.]

Le voyageur n'était pas sans ressemblance avec la route. Sa pensée n'était qu'un désordre de projets confus, nés de la visite aux fermes de Dumfries; ses résolutions se heurtaient les unes contre les autres, juste assez fortes pour s'entre-détruire et ne laisser à son esprit que l'inquiétude de leurs bris successifs. Il n'avait en lui que du chaos et des décombres. De plus, pour la première fois après l'étourdissement du voyage, il était livré à lui-même. Il était impossible qu'il n'éprouvât point de la lassitude et l'écoeurement de ces temps derniers; cependant cet isolement brusque et le manque de l'agitation dont il avait pris l'habitude, mettaient en lui un malaise. Cette inquiétude se mélangeait à la joie de revoir les siens, de sentir qu'il approchait d'eux, jusqu'au moment où il traversa les premiers villages familiers qui marquaient les limites de sa vie d'autrefois. Enfin, voilà les maisons basses et la vieille église de Mauchline! Il traverse la bourgade sans s'arrêter, peut-être salué par des connaissances, car c'est l'été et il fait jour jusqu'au delà de neuf heures. Il est sur le bout de la grande route si souvent parcouru, et voici là-bas le toit de la ferme où ils sont tous, la vieille mère, Gilbert, les soeurs et les deux marmots!

«Il arriva sans être annoncé,» dit Mrs Begg[708]. On aime à évoquer la scène, quand le cri que Robert était arrivé éclata dans le logis. On raconte que la vieille mère se jeta à son cou sans pouvoir dire autre chose que «oh! Robert!»[709] Et c'est un trait de nature vraie. Le nom d'un enfant est le seul mot par lequel les mères sont capables d'exprimer certaines émotions, car il est le résumé des dévouements, des anxiétés, des tendresses innombrables, dont l'enfant est l'oeuvre. On devine, après ce cri, un de ces étroits baisers dans lesquels un coeur se soulage de longues angoisses. Après cette première minute réservée à la mère, on se représente l'accueil ferme et grave de Gilbert, celui des soeurs empressées, la petite Bess riant à son père, car elle était assez grande pour le reconnaître; tandis que l'autre bébé regardait tout effrayé cet homme inconnu et que, derrière tout le monde, les petits domestiques de la ferme, ouvrant de grands yeux, attendaient leur mot de salut familier qui ne leur manqua point. Comment la demeure n'aurait-elle pas tressailli de réjouissance? C'était l'enfant prodigue qui revenait, mais roi et maître des coeurs humains! Il chassait de la maison la misère, opiniâtre hôtesse; avec lui entrait l'espoir. On sait cependant que cette scène fut calme, réservée; presque silencieuse[710]. Les paysans expriment leurs plus forts sentiments avec des paroles imparfaites et rudimentaires comme leurs attitudes, et les Burns étaient une race peu expansive. Ce fut une de ces entrevues où l'on dit peu mais où tous les yeux rougissent. Quant à Robert lui-même, il ne pouvait rentrer sous ce toit sans être remué. Un coup de joie profonde le pénétra. Les mois d'Édimbourg, leurs ivresses, leurs déboires, tout cet intervalle qui le séparait du départ en fut bouleversé, balayé, s'écroula, disparut. Il ne vit plus, dans une illumination soudaine, que le contraste de ces jours attristés et de celui-ci, dont l'orgueil éclatait dans les yeux des siens. Pendant un moment son coeur se réjouit.

[Note 708: R. Chambers, tom. II, p. 89.]

[Note 709: Allan Cunningham. Life of Burns, p. 58.]

[Note 710: R. Chambers, tom. II, p. 88.]

On se figure aussi les jours suivants: les visites, les accueils cordiaux, les rencontres dans la rue, les poignées de main, les félicitations, les interrogations, tout l'accompagnement des retours heureux au pays. Il prolongea avec plaisir les causeries avec les amis de la première heure, Gavin Hamilton, Aiken, le Dr Mackenzie; c'étaient des hommes intelligents; leurs compliments tombaient juste et ne détonnaient pas avec ceux auxquels il avait été habitué à Édimbourg. À côté de cela, les abords banals, les compliments maladroits qui insistent sur quelque point vulgaire et bas du succès, les témoignages de sympathie presque pénibles tant ils portent à faux et mettent de l'impatience dans les remerciements qu'on en fait, les curiosités indiscrètes, lourdes, interminables, les questions insipides, durent quelquefois l'agacer. Par moments, sa bienvenue à Mauchline ne devait pas différer beaucoup de celle qui fête le soldat ou le marin, lorsqu'ils rentrent gradés dans leur village. Et quand le bruit de son arrivée se fut répandu, les amis lui vinrent de tout le pays, d'Ayr, de Kilmarnock, de Tarbolton, d'Irvine, de Maybole, des fermes et des moulins, de toutes parts. Les voitures et les chevaux se pressaient sur la route de Mossgiel. On affirmerait presque sans hésitation que ces jours-là furent heureux pour Burns. Mais que c'est une oeuvre périlleuse de vouloir reconstruire des caractères et qu'il y a dans les coeurs de replis qui déjouent toutes les vraisemblances!

· · ·

Dès son arrivée, Burns se rendit chez les Armour. Le prétexte ou le motif fut d'aller voir sa fillette qui, selon le partage des jumeaux, était restée avec la mère. Il se retrouva en face du père fanatique qui l'avait presque chassé du pays et de la femme qui l'avait abandonné. Il avait beaucoup souffert par eux deux; eux aussi, sans doute, avaient souffert par lui. L'entrevue ne laissait pas d'être gênante pour tous. On comprend que Jane, en lui apportant l'enfant, ait tourné ses yeux noirs vers lui d'un air contrit; mais on comprendrait aussi que le vieux maître maçon fût resté ce qu'il s'était montré, austère et intraitable; cela du moins lui eût fait un caractère. Il n'en fut rien. Burns trouva toute la famille humble, obséquieuse. Il en fut révolté; cela n'a rien de surprenant. Mais en même temps, cette montée de colère amenait à la surface bien d'autres choses qui étaient dans son âme. Et voici ce qu'il écrivait:

«Si quelque chose avait manqué pour me dégoûter de la famille Armour, leur basse, servile soumission y aurait suffi.

Donnez-moi une âme comme mon héros favori, le Satan de Milton.

Salut, horreurs! salut, Monde infernal! et toi très profond enfer, Reçois ton nouveau possesseur! un être qui apporte Une âme que ne peuvent changer ni lieu, ni moment.

Je ne puis asseoir mon esprit. Le fermage est la seule chose dont je sache quelque chose, et le ciel là-haut sait que je n'y entends pas grand'chose; je ne puis, je n'ose m'aventurer dans des fermes telles qu'elles sont. Si je ne me fixe pas, je partirai pour la Jamaïque. Si je restais à la maison, dans cette situation indécise, je ne réussirais qu'à dissiper ma petite fortune et à dilapider ce qui, dans ma pensée, doit être pour mes enfants la compensation de la tache que j'ai mise sur leur nom[711].»

[Note 711: To James Smith, 14th June, 1787.]

Et une semaine plus tard il écrivait, en des termes plus véhéments encore, une autre lettre, dans laquelle les pénibles pensées de la première se déploient et s'exaspèrent. C'est une véritable profession de misanthropie.

«Je n'avais jamais, mon ami, considéré le genre humain comme très capable de quelque chose de généreux; mais la morgue des patriciens d'Édimbourg et la servilité de mes frères plébéiens (qui peut-être me regardaient de travers, il y a quelque temps) depuis que je suis revenu chez moi, m'ont presque complètement fait prendre mon espèce en dégoût. J'ai acheté un Milton de poche et je le porte continuellement avec moi, afin d'étudier les sentiments, l'indomptable magnanimité, l'intrépide, inflexible indépendance, l'audace désespérée et le noble défi à la souffrance de ce grand personnage, Satan. Il est vrai que j'ai, pour le moment, un peu d'argent comptant; mais j'ai peur que l'étoile qui a jusqu'ici versé ses rayons malins et destructeurs de tout dessein, en plein sur mon zénith, j'ai peur, dis-je, que cette funeste planète, dont l'influence est si redoutable pour la tribu des rimeurs, ne soit pas encore sous mon horizon. Le malheur épie le sentier de la vie humaine; l'âme poétique se trouve misérablement déplacée et incapable dans la voie des affaires. Ajoutez à cela que d'imprévoyantes folies, de fous caprices, comme autant d'ignes fatui m'entraînant sans cesse hors de la droite ligne du calme et de la mesure, font flotter leurs lueurs trompeuses devant les yeux du pauvre barde fixés en l'air, jusqu'à ce que, crac! «il tombe comme Satan, hors de toute espérance». Dieu fasse que ceci puisse être une fausse peinture en ce qui me concerne; mais si cela n'était pas, je compterais peu sur le genre humain. Je veux clore ma lettre par le tribut que mon coeur me conseille de vous donner. Les nombreux liens de relations et d'amitié que j'ai ou crois avoir dans la vie, je les ai tâtés d'un bout à l'autre, et, maudits soient-ils, ils sont presque tous d'une contexture si fragile que je suis presque sûr qu'ils ne résisteraient pas au souffle de la moindre brise de fortune adverse[712].»

[Note 712: To William Nicol, 18th June, 1787.]

Quel langage est-ce là? Qu'il sonne étrangement! Byron n'a rien de plus byronien, rien de plus arrogant et ténébreux. Au point de vue littéraire, cette page est même une curiosité: on dirait un avant-coureur de la littérature sulfureuse, du ricanement sardonique et satanique. Mais ce n'est pas ce côté extérieur qui importe ici. Eh quoi! Pas un mot de la joie du retour, pas un signe d'attendrissement pour les siens, les amis retrouvés, les lieux mêmes revisités? Rien que de la dureté et du dénigrement! Et pour quelle cause cette attitude d'archange foudroyé, pourquoi tout ce fracas de révolte? Parce que quelques paysans, éblouis par sa gloire, lui ont montré trop de prévenance? Futile, ridicule, presque haïssable excuse! Qu'est-ce que cette nouvelle façon de se ravilir à la mesure d'autrui? À quelle faiblesse est abandonné le coeur qui dépend de la conduite des autres et qui attend leur bonté pour avoir la sienne? Burns n'était pas habitué jusqu'à présent à prendre son mot d'ordre ailleurs qu'en lui-même. Combien valaient mieux les affolements de l'année dernière! Il était malheureux alors; sa colère du moins s'en prenait à des faits, ses imprécations s'adressaient à la cruauté du destin. Ah! Pauvre Robert Burns! Pauvre ami! quel chemin tu as fait vers le découragement, vers l'aridité du coeur! Tu produis l'amertume dont tu es empoisonné; cette ivraie de haine et de mépris sort de toi. Ce mécontentement des autres est le mécontentement de toi-même. «Tu bois l'eau de ta citerne» dit la Bible. Ton âme naguère était plus mâle et plus saine, elle est malade maintenant et presque méchante. Tu vois bien, tu vois qu'il y a souvent des bienfaits dans la pauvreté, qu'il ne fallait pas regretter les jours misérables, que la Vision avait raison! Tu es monté en honneurs, en biens; tu es un des hommes célèbres de ton pays et voilà ce que contient ton coeur! Hélas! Que la fortune fausse d'âmes en y tombant! Que de vases se fendent quand des pièces d'or y sont jetées!

Cette explosion a stupéfié et déconcerté les biographes de Burns. Quelques-uns n'en parlent pas. Carlyle, si pénétrant d'ordinaire et si ferme à saisir les instants révélateurs, n'en fait pas mention. D'autres s'y arrêtent, s'en étonnent et avouent leur impuissance à l'expliquer, «À ce moment précis, dit Alexandre Smith, il est assez difficile de comprendre d'où venait cette amertume qui monte et sourd dans presque chaque lettre que Burns écrivait[713].»--«Il y a peu de lettres, dit Lockhart, où plus des endroits obscurs de son caractère apparaissent[714].» Et Chambers, en désespoir de cause, s'embarrasse en une explication vide, énoncée dans la phraséologie un peu prud'hommesque qui lui est familière; car c'était un très digne homme: «mais on aurait peut-être tort de discuter cette lettre, comme autre chose que l'effusion d'une colère transitoire d'âme, provenant de circonstances accidentelles et passagères[715].» Il oublie qu'il n'y a pas une, mais deux lettres, écrites à deux personnes, à assez long intervalle, qu'il y a dans chacune d'elles un accent qui suffirait, et que d'ailleurs le fait d'avoir acheté et de porter avec soi le Milton indique bien une situation d'esprit persistante. C'est précisément ce fait qui donne à ces lettres leur gravité et empêche qu'elles ne soient prises pour des boutades. Seul, Gilfillan, dont la vue psychologique a quelquefois une franchise et une décision particulières, a entrevu l'importance de ce moment et a essayé d'en deviner les causes. Ce n'est pas le seul cas, dans la biographie de Burns, où il se trouve presque seul à toucher courageusement un endroit douloureux[716].

[Note 713: Alexander Smith, Life of Burns, p. 20.]

[Note 714: Lockhart, Life of Burns, p. 149.]

[Note 715: R. Chambers, tome II, p. 92.]

[Note 716: Gilfillan, Life of Burns, p. XLVI.]

Il n'est pourtant pas difficile de comprendre que le retour à Mauchline n'était que le choc qui révélait une longue altération, et que cette âme avait été profondément détériorée par son séjour à Édimbourg. Pendant une demi-année, il avait vécu d'une vie oisive et usante à la fois. Il avait voulu paraître tout ce qu'il était, à heures fixes et presque sans repos. Sous cet effort, il avait trouvé la fatigue, la satiété, le mécontentement de soi-même et des autres, parce qu'il avait rencontré ce grand chagrin très funeste, d'être dissatisfait et humilié de sa situation. Pendant ces six mois, quel mouvement fécond ou généreux, quel travail, quel essai avait traversé son esprit? Rien, que des sentiments amers, nés de l'ivresse malfaisante des éloges. Il s'était fait lentement en lui un sourd travail de déséquilibre, de désaccord avec la vie, qui peu à peu avait faussé son âme. Il lui aurait fallu, à sa sortie d'Édimbourg, une influence salubre, et on a vu qu'elle lui avait manqué. Quand il rentra chez lui et qu'il s'agit de redevenir son ancien lui-même, l'écart se révéla tout à coup. Il ne s'ajustait plus à sa vie antérieure; et comme cette altération s'était produite, non par une marche vers le mieux et un progrès sur lui-même, mais par une déformation, une perversion, ce désaccord était douloureux. Dans le premier cas, son existence passée serait restée le fondement et le soutien de sa personnalité accrue; c'était un développement organique. Mais il n'y avait ici rien de semblable; il portait à faux sur son ancienne vie. C'est pourquoi ce retour le faisait souffrir, et cette souffrance faisait crier toutes les irritations accumulées à Édimbourg. Son corps, enflammé par les excès du voyage et probablement par les réceptions de sa rentrée à Mauchline, ajoutait sa brûlure et sa fièvre à cette aigreur de l'esprit. Tout conspirait, par la faute de Burns comme par celle des circonstances, à former cette détestable condition d'âme.

Il y a, à travers tout cela, des révélations qui jettent un jour cruel dans l'âme de Burns, disons plutôt dans l'âme de Burns telle qu'elle était alors. Cette crise, à y regarder de près, est moins pénible par elle-même que par l'absence ou l'insuffisance de certaines choses, qu'elle implique. Elle n'a été possible que parce qu'en retrouvant la vieille maison, la vieille mère, Burns n'a point ressenti la commotion puissante de joie et d'attendrissement, qui eût chassé les mauvais démons. Tout au moins ce qu'il en éprouva ne fut pas assez doux et assez fort pour remplir son âme et la garder des sentiments acerbes. Si en ces jours-là, il a appartenu à l'amertume et s'il a été appréhendé par des passions périlleuses, c'est qu'il n'avait pas donné assez de lui-même à la tendresse, là où elle était légitime, et où elle était due. Oui! on souhaiterait que, pendant un instant, il ait tout oublié et se soit livré entièrement aux bonnes joies du retour. Et ce n'est pas une excuse que l'attitude de ses ennemis. S'ils étaient maintenant obséquieux, les estimait-il donc auparavant pour que ce changement de conduite lui inspirât autre chose qu'une différence de mépris? Sûrement, il a manqué ici je ne sais quoi d'insaisissable. Ce n'est pas qu'il ait failli à agir comme il devait le faire envers sa famille. C'est quelque chose d'intérieur qui a fait défaut. Il n'a pas eu assez chaud au coeur.

La malfaisance de ce moment trouble n'est pas épuisée. Certains états d'âme renferment le germe d'actes irréparables qui en paraissent éloignés et pourtant en dépendent; ils nous préparent presque inévitablement à des fautes qui eu sont à la fois la conséquence et la punition. C'est ce qui arriva à Burns. Pendant ces jours désemparés, il revit Jane Armour. Ce qu'elle fut envers lui, il n'est peut-être pas difficile de l'imaginer: à moitié confuse de sa conduite, un peu froide, avec cette réserve engageante que les plus simples savent trouver, et surtout avec ces aveux, cette reconnaissance de ses torts, ces accusations de soi-même, qui prennent les devants sur les reproches et les laissent désarmés, gauches, presque gênés. Du côté de Burns, il pouvait y avoir quelques traces de la première affection et, sous des frémissements de l'ancienne colère, l'attrait mal détruit des rencontres d'autrefois, je ne sais quelles obscures et profondes réminiscences des sens, qui coulent mélangées au sang lui-même. Mais que de motifs il avait pour écraser ces sollicitations du passé! Il avait été abandonné par cette femme; il devait la trouver moins séduisante, car son idéal féminin s'était modifié; il était incertain du lendemain puisqu'il parlait encore de la Jamaïque[717]; il avait besoin de toute sa liberté. Il eût vaincu peut-être les tentations d'un moment, s'il les avait rencontrées l'âme saine et nette. Mais il portait en lui un esprit de défi et d'insouciance, je ne sais quelle hardiesse désespérée, un besoin de tout braver, de tout risquer, avec un «Bah! qu'importe!», peut-être même la pensée mauvaise d'une revanche et le désir d'avoir le dernier mot. Les rencontres d'autrefois recommencèrent, sans la sincérité de la passion d'un côté, sans l'excuse de l'ignorance de l'autre, et des amours reprirent, diminuées, avec les arrière-pensées, les gênes soudaines, les souvenirs qu'on voudrait chasser, les paroles arrêtées au bord des lèvres et trop comprises sans avoir été dites, les réticences, et l'intolérable sentiment d'un passé meilleur, toutes les misères des passions déchues.

[Note 717: To James Smith, 11th June, 1787.]

Il est hors de doute que ses nouvelles relations avec sa maîtresse n'étaient qu'une oeuvre de légèreté, d'oisiveté ou de jeu dangereux. Juste en même temps, il s'amusait à une autre intrigue dont il parlait d'un ton presque grossier et cynique.

J'ai peur d'avoir détruit une des sources, à dire vrai, la principale source de mon bonheur ancien, à savoir cette éternelle propensité, que j'ai toujours eue, à tomber amoureux. Mon coeur n'est plus embrasé d'extases fiévreuses, je n'ai plus d'entrevues du soir dignes du paradis, dérobées aux soins continuels et à la curiosité des habitants de ce bas monde plein de lassitude. J'ai seulement... Cette dernière, qui est une de vos connaissances éloignées, a une jolie tournure et des manières élégantes, et, en accompagnant des personnes de haut ton que vous connaissez, a vu les parties les plus policées de l'Europe. J'ai pour elle assez d'affection, mais ce qui m'a piqué est sa conduite au commencement de nos relations. Je lui faisais souvent visite lorsque j'étais à (Édimbourg) et, après avoir franchi régulièrement tous les degrés intermédiaires entre la salutation lointaine et cérémonieuse et l'étreinte familière autour de la taille, je me risquai, selon ma manière insouciante, à parler d'amitié en termes assez ambigus et après son retour à (Harvieston) je lui écrivis dans le même style. Mademoiselle, interprétant mes mots au delà même de mon intention, s'échappa par une tangente de dignité et de réserve féminines, comme une alouette qui monte dans un matin d'avril, et elle m'écrivit une réponse qui me disait nettement mon fait. Quel immense chemin j'avais à marcher avant d'arriver aux régions de sa faveur. Mais je suis un vieil épervier à ce jeu-là et je lui écrivis une réponse si froide, si mesurée et si prudente, que cela me fit tomber mon oiseau de ses hauteurs aériennes, crac! à mes pieds, comme le chapeau du caporal Trim[718].

[Note 718: To James Smith, June 30th 1787.]

Ces deux intrigues étaient tellement mêlées que les quelques lignes, dans lesquelles il avoue ne plus trouver le même plaisir aux entrevues furtives du soir, ne peuvent se rapporter qu'à Jane Armour. Elles confessent l'indicible désenchantement, l'indicible détresse des amants qui essayent de ranimer un ancien amour et s'aperçoivent qu'il est mort, que leurs coeurs sont des vases pleins de cendre et de tiges flétries.

Il n'est pas étonnant que ces aventures n'aient pas suffi à l'occuper. Malgré le lien qu'il s'est créé par sa récente imprudence, il ne peut rester en place. Il est inquiet, incapable de goûter paisiblement les semaines de famille. La tranquillité de la maison, les promenades le long des blés verts en cette saison, ces jours de loisir où il pourrait écrire, faire une suite à la Sainte Foire ou aux Joyeux Mendiants, lui semblent fades et vides. Il est pris d'un besoin de déplacement. Il faut qu'il aille plus loin, qu'il pousse sa jument à travers pays, comme s'il cherchait à s'étourdir et à se fuir.

· · ·

Brusquement, il part vers le nord. Il y a là un voyage ou plutôt une rapide excursion dans les Hautes-Terres de l'ouest, dont le motif n'est pas éclairci. Chambers et Scott Douglas pensent qu'il voulut revoir les endroits où avait vécu la douce Mary Campbell[719]. Cela est vraisemblable. Dans cet obscurcissement de lui-même dont il était comme effrayé, au milieu de cette chute des souvenirs d'autrefois, il dut se retourner éperdument, avec un élan de coeur et un besoin de consolation, vers la plus douce, la plus pure des images passées. Elle l'avait consolé déjà; ne le consolerait-elle pas encore, bien que disparue? C'était le dernier refuge; souvent ce sont les plus douloureux de nos souvenirs qui nous recueillent en fin de compte; ils changent moins que les autres. C'était le dernier buisson vers lequel il allait, pour voir si les fleurs du jardin abandonné de sa jeunesse étaient toutes fanées.

[Note 719: R. Chambers, t. II, p. 92-93.]

Ce que furent les incidents de ce voyage, si Burns visita à Greenock la tombe où dormait Mary, s'il essaya de voir ses parents et les lieux où elle avait grandi, tout cela est ignoré. Ce que furent ses sentiments reste une chose également mystérieuse. On a trouvé dans ses papiers une pièce de vers écrite tout entière de sa main et intitulée Élégie sur «Stella». Elle était accompagnée de ces mots: «Le poème suivant est l'oeuvre d'un infortuné fils des Muses qui méritait un meilleur destin. Il y a beaucoup de «la voix de Cona» dans ses notes solitaires et tristes; et si les sentiments avaient été revêtus du langage de Shenstone, ils n'auraient pas fait tort même à cet élégant poète[720]». Les détails s'appliquent si parfaitement à son amour avec Mary, à l'endroit où elle était enterrée, aux circonstances de ce voyage, qu'on peut avec toute vraisemblance rattacher cette production à ce moment-ci. Si on se rappelle avec quel soin il a toujours dissimulé ce passage de sa vie, on peut voir, dans la façon ambiguë dont il parle de l'auteur, une preuve de plus que ce poème y avait trait.

[Note 720: Note de Burns en tête de l'Élégie.]

Uni est l'endroit et verte la terre D'où mes chagrins découlent; Et profondément dort la toujours chère Habitante, là dessous.

Pardonne mes transports, douce ombre, Tandis que je m'incline sur ce gazon; Ta demeure terrestre est étroite Et solitaire maintenant.

Pas une pauvre pierre pour dire ton nom, Et faire connaître tes vertus; Mais qu'importé à moi, à toi, La sculpture d'une pierre?...

Aux extrêmes limites de notre île, Baignées par la vague de l'ouest, Touché de ton destin, un poète songeur Est assis seul près de ta tombe.

Pensif, il voit s'étendre devant lui La mer vaste, illimitée; Ses mots de deuil sont emportés Sur la rapide brise.

Lui aussi, la dure poussée du Destin Irrésistiblement l'emporte; Et le même flux rapide submergera Le poète et sa chanson.

La larme de pitié qu'il répand Il ne la réclame pas pour lui; Que ses pauvres restes soient seulement couchés Dans une tombe obscure.

Son coeur usé de chagrin, avec une joie vraie, Recevra le coup bien venu; Sa harpe aérienne reposera relâchée Et muette comme le roc.

Ô ma chère vierge, ma Stella, quand Cette vie malade se clora-t-elle; Quand conduira-t-elle le barde solitaire À son repos désiré?[721]

[Note 721: Elegy on Stella.]

Ce qu'il y a de certain, c'est que, s'il rencontra dans ce pèlerinage de déchirantes émotions, il n'y apporta point le recueillement et le retour sur soi-même, qui l'auraient rendu salutaire et touchant. Jamais son âme n'avait été plus désemparée. On a peu de renseignements sur lui, pendant ces quelques semaines, et il n'y en a pas un qui ne rapporte un acte de colère, d'excès, presque de folie. Il écrit à son ami Robert Ainslie, qu'il fait un tour à travers «un pays où des ruisseaux sauvages trébuchent sur des montagnes sauvages, faiblement garnies de troupeaux sauvages, qui nourrissent maigrement des habitants aussi sauvages»[722]. Dans la bourgade d'Inverary, trouvant l'auberge occupée par des hôtes du duc d'Argyle, il entre en fureur et écrit, avec un diamant qu'il portait au doigt, une épigramme sur les vitres de l'auberge.

[Note 722: To Robert Ainslie, June 28th 1787.]

Il n'y a rien ici qu'orgueil des Hautes-Terres, Et saleté et famine des Hautes-Terres; Si la Providence m'a envoyé ici, C'était qu'elle m'en voulait à coup sûr[723].

[Note 723: The Bard at Inverary.]

Il est vrai qu'Inverary, à en juger d'après son état actuel, devait être un triste trou. Et même c'en était un sûrement; Smollett disait: «Inverary n'est qu'une misérable ville, bien qu'elle soit immédiatement sous la protection du duc d'Argyle qui est un puissant prince dans cette partie de l'Écosse»[724]. Elle avait, plus encore qu'aujourd'hui, l'air d'une dépendance du château.

[Note 724: Smollett, Humphry Clinker, J. Melford, Sept. 3.]

À quelques jours de là, on tombe sur une scène qui est un échantillon des réceptions par lesquelles on fêtait le passage du poète. C'est une partie d'ivrognerie générale, à la mode du temps. Elle est complète, avec ce symptôme caractéristique qui saisit les ivrognes de tous pays, à une certaine heure: un inexplicable et irrésistible besoin d'aller voir lever le soleil, le verre à la main, et de boire à sa santé. Ces gens-là n'y allaient pas de main morte; c'est encore Smollett qui dit: «Les gentlemen sont si aimables envers les étrangers qu'un homme court risque de la vie, à cause de leur hospitalité[725].»

[Note 725: Smollett. Humphry Clinker, J. Melford, Sept. 3.]

«À notre retour, dans la demeure hospitalière d'un gentilhomme des Hautes-Terres, nous tombâmes en joyeuse compagnie et dansâmes jusqu'à ce que les dames nous quittassent, à trois heures du matin. Nos danses n'étaient point de ces mouvements insipides et cérémonieux de France ou d'Angleterre; les dames chantaient, comme des anges, des chansons écossaises, par intervalles; puis nous voilà partis à danser Bob sur le traversin, Tullochgorum, Loch Erroch-side, etc., tout comme des mites qui se jouent ainsi qu'une poussière dans le soleil, ou des corneilles qui annoncent l'orage un jour de moisson. Quand les chères fillettes nous eurent quittés, nous fîmes cercle autour du bol, jusqu'à cette brave heure de six heures du matin, sauf pendant quelques minutes où nous sortîmes pour offrir nos dévotions à la glorieuse lampe du jour apparaissant au-dessus du haut sommet de Ben Lomond. Nous nous mîmes tous à genoux, le fils de notre digne hôte tenait le bol, chacun de nous avait un verre plein à la main, et moi, faisant office de prêtre, je répétai quelques folies rimées, dans le genre des prophéties de Thomas le Rimeur, je suppose.

Après un court rafraîchissement procuré par les dons de Somnus, nous passâmes la journée sur le Loch-Lomond et arrivâmes à Dumbarton dans la soirée. Nous dînâmes chez un autre brave homme et, par conséquent, nous poussâmes la bouteille: quand nous sortîmes pour remonter sur nos chevaux, nous nous trouvâmes «non pas très gris mais un peu gais tout de même».

Une scène d'ivrognerie? En voilà deux bien comptées, à moins qu'on ne trouve que c'est la même qui se continue; ce serait peut-être la vérité.

Ces coups de boisson entraînaient avec eux d'autres extravagances de toute espèce. Il apportait dans cette surexcitation le même besoin de s'étourdir et cette fureur de défi qui l'agitaient depuis quelque temps. En sortant de cette seconde séance, à demi-gris, il voit passer sur son chemin un highlander monté sur son bidet. Sans aucune provocation et uniquement pour le principe de n'être pas dépassé par un highlander, il lance sa Jenny Geddes. Voilà une course endiablée qui commence entre cet ivrogne et le têtu que semble avoir été ce montagnard. À travers des chemins dégringolants et caillouteux, les deux fous se poursuivent, se pressent, se bousculent, l'un tapant sa jument avec son fouet, l'autre son cheval avec son licol; si bien que tout à coup le highlander et son bidet, Burns et sa rosse s'abattent, culbutent tous ensemble et roulent les uns sur les autres. Heureusement ils s'en relevèrent sans rien de brisé, protégés par la faveur de la divinité spéciale à ces sortes d'aventures.

«Mes deux amis et moi-même chevauchions paisiblement le long du Loch quand passa au galop un homme des Hautes-Terres, sur un cheval assez bon, mais qui n'avait jamais connu les ornements du cuir ou du fer. Nous fûmes indignés d'être dépassés par un homme des Hautes-Terres et nous voilà partis du fouet et de l'éperon. Mes compagnons, bien qu'ils eussent l'air assez bien montés, restèrent tristement en arrière: mais ma vieille jument, Jenny Geddes, une de la famille de Rossinante, s'acharna à dépasser le highlander, en dépit de tous les efforts qu'il faisait avec son licol de crin. Juste au moment où j'allais le dépasser, Donald détourna son cheval comme pour traverser devant moi et m'empêcher de passer; à ce moment son cheval s'abattit et lança le derrière sans culottes de son cavalier dans une haie émondée; Jenny Geddes tomba par dessus tout, et moi-même, le poète, entre elle et le cheval du highlander. Jenny Geddes passa sur moi avec tant de respect et de précautions que les choses ne tournèrent pas aussi mal qu'on aurait pu s'y attendre. J'en sortis avec quelques coupures et meurtrissures et une parfaite résolution d'être un modèle de sobriété à l'avenir[726].»

[Note 726: To James Smith, June 30th 1787.]

Voilà un spécimen de ces journées de voyage. Comment résister à cette vie-là? Semaines infernales, désastreuses pour cette nature emportée, elles brûlaient et gaspillaient ses meilleurs jours, ses meilleures forces, dans des scènes de soûlerie grotesque et presque répugnante, surchauffant une constitution déjà dévorée par sa propre violence. Il sort de tout ceci la peine qu'on éprouve lorsqu'on aperçoit, dans la vie d'un ami, les excès passagers et espacés se rapprocher, se joindre, prendre peu à peu la continuité, la stabilité d'un vice. Il rentra à Mauchline, écloppé, couvert de contusions et de déchirures par tout le corps, tirant l'aile et traînant le pied. C'était le seul résultat de ce voyage, qui pouvait être si poétique et si fécond. Il avait été indigne du pur souvenir de sa jeunesse qu'il avait été chercher.

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Les avaries avaient été plus graves qu'il ne lui avait plu de le dire sur le coup. «J'ai la peau si remplie de meurtrissures et de blessures que je serai au moins quatre semaines avant d'oser m'aventurer dans un voyage à Édimbourg[727].» Il passa ce temps à Mauchline, dans l'oisiveté, l'ennui et l'incertitude, car tout cela se lit dans ses aveux.

[Note 727: To John Richmond, 7th July 1787.]

Je n'ai encore rien arrêté en ce qui concerne les choses sérieuses de la vie. Je suis, exactement comme d'habitude, un pauvre diable qui rimaille, va à la loge maçonnique, tâtonne, est sans but et oisif. Cependant je prendrai bientôt une ferme quelque part. J'allais dire: «et une femme aussi»; mais cela ne sera jamais mon heureux sort. Je ne suis qu'un cadet du Parnasse et, comme les autres cadets des grandes familles, j'ai le droit d'avoir des intrigues si je consens à courir tous les risques, mais il ne faut pas que je me marie[728].

[Note 728: To James Smith, June 30th 1787.]

Ainsi il ressort de tous côtés combien il valait moins à ce retour à Mauchline que lors de son départ. Et toute cette analyse, si pénible, d'un moment mal élucidé de sa vie et capital par ses révélations se défend d'être un jugement et un blâme de l'homme. Elle ne veut être autre chose qu'un examen et une notation rigoureux d'états déterminés dans une âme par des circonstances inéluctables. Ce furent là de mauvais moments d'une vie qui a été bonne, en somme, les vacillements d'une nature généreuse, les faiblesses, disons mieux, les souffrances d'un coeur au-dessus de la plupart des coeurs humains. Mais il n'avait pas, par religion ou par stoïcisme, le mur d'airain et de diamant qui met à l'abri des dégâts et des détériorations de la vie.

Il flâna de la sorte, à Mauchline, pendant près d'un mois, sans guère produire rien que la longue lettre autobiographique au Dr Moore, qui est un document précieux pour l'histoire de ses premières années. À la fin de Juillet, il repartit pour retourner à Édimbourg. Sans doute, son départ fut triste, d'une tristesse qui n'était pas uniquement celle des séparations. Les siens, Gilbert surtout, et peut-être aussi la vieille mère, avaient dû s'apercevoir de l'amertume et de la détresse, qui s'étaient abattues en lui. Ils n'en devinaient pas les causes; mais ce n'était plus là leur Robert d'autrefois; il était plus sombre, plus âpre, plus brusque. Qu'avait-il donc? La joie de sa renommée n'était plus pour eux aussi pure; quelque chose la gâtait, dans ces coeurs qui l'aimaient. La confiance en l'avenir n'était plus paisible; des appréhensions la traversaient. Quant à lui, il emportait son amertume encore accrue. Il partait de ce séjour, qui aurait dû le vivifier et le retremper, las et mécontent de lui-même, gardant de ces lourdes équipées un esprit encrassé de grossièreté et de dégoût, un corps harassé d'excès et miné de fatigue intérieure. Sûrement, il avait sujet d'être affecté! S'il était donné aux hommes de vanner les jours passés et de voir clairement ce qui leur en reste, il n'aurait trouvé que peu de bon grain laissé de ce voyage dont il se promettait tant. Pas une pièce de vers, pas d'impression et, ce qui est plus profond, pas même un peu de vie sincère et saine! Tout parti au vent, dispersé en paille folle et en poussière! Et s'il avait pu pénétrer les jours futurs, qu'il eût été plus triste encore! Il avait été boire aux sources vives de sa jeunesse, d'une bouche desséchée qui n'en pouvait plus goûter la fraîcheur. À jamais elles étaient éteintes en lui la gaîté, la clarté d'autrefois! À moins d'une influence bienfaisante qui apporte le salut, il n'aura jamais plus la même âme; il n'aura plus que des moments de son âme ancienne.

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Il arriva à Édimbourg le 7 août 1787. Sa rentrée fut peu gaie. La ville était déserte; toute cette population de professeurs, de juges, d'avocats, était partie en vacances. En outre, il était attendu par des embarras dont la pensée n'avait pas été sans influence sur son humeur morose de ces derniers temps. Une fille du marché aux herbes, nommée Jenny Clowe, enceinte de lui, avait obtenu contre lui un mandat de prise de corps, désigné sous le titre de in meditatione fugæ[729]. Une semaine après son arrivée, on le voit acculé dans cette impasse, livré à lui-même dans cette solitude, découragé, désorienté, désemparé et réduit à s'abrutir en buvant.

[Note 729: R. Chambers, t. II, p. 105.]

Cher Monsieur--me voici--c'est tout ce que je puis vous dire d'un être inexplicable comme moi. Ce que je fais, aucun mortel ne peut le dire; ce que je pense en ce moment, moi-même je ne saurais le dire; ce que je dis d'habitude ne vaut pas la peine d'être répété. L'horloge sonne justement: un, deux, trois, quatre... douze avant midi, et me voici assis ici, dans l'attique alias galetas, avec un ami à la droite de mon encrier--un ami dont je vais mettre la bonté à l'épreuve, à la fin de cette ligne--là!--merci!--un ami, mon cher Mr Laurie, dont la bonté me fait souvent rougir; un ami qui a plus du lait de la tendresse humaine que toute la race humaine mise ensemble et, ce qui est hautement en son honneur, qui est particulièrement l'ami des malheureux dénués d'amis, aussi souvent qu'ils se trouvent sur son chemin; en un mot, Monsieur, il est, sans alliage, un philanthrope universel et son nom bien-aimé est--une bouteille de bon vieux porto[730].

[Note 730: To Archibald Laurie, 14th August 1787.]

Ce galetas, avec cette bouteille de porto sur la table et ce pauvre poète accablé, ricanant et buvant, est une chose navrante. Ce bout de lettre est tout un tableau cruel qu'on dirait fait pour fournir un sujet à Hogarth. Il se tira d'affaire cette fois, probablement en donnant caution ou en versant une somme d'argent. On a retrouvé le papier qui le libérait de ce mandat ainsi racheté; il est daté du lendemain de la lettre précédente. Burns le porta longtemps sur lui à en juger par l'usure; il y avait écrit au crayon deux vers obscènes, refrain d'une vieille chanson[731]. C'était, avec des détails plus communs, la même aventure que celle qui avait failli l'envoyer en prison un an auparavant. Ce n'était pas la seule qui pût l'inquiéter à Édimbourg, car il avoua plus tard avoir connu «dans la Cowgate une garce des Hautes-Terres qui lui a donné trois bâtards d'un coup[732].» Malheureusement pour lui ce n'était pas le dernier de ces épisodes.

[Note 731: Scott Douglas, tom. IV, p. 261.]

[Note 732: To George Thomson. Lettre XXV.]

VOYAGE DANS LES HIGHLANDS, IMPRESSIONS HISTORIQUES ET PATRIOTIQUES.

Aussitôt dégagé de ces embarras, il entreprit un voyage dans les Hautes-Terres. Dans l'état d'esprit où il était, tout valait mieux que de demeurer à Édimbourg, en face de lui-même. Il était à ce stade de prostration, d'abandon et d'indifférence de soi-même, où une secousse est nécessaire.

Il devait partir en compagnie d'un de ses amis de l'hiver précédent, William Nicol, maître de latin à la High School d'Édimbourg, l'école où presque tous les garçons de la ville commençaient leur éducation avant d'entrer à l'Université. Ce Nicol était un singulier compagnon avec qui se mettre en route[733]. Ce n'est pas qu'il manquât de qualités. Sa vie était sortie d'un rude vouloir. Fils d'une pauvre paysanne veuve, il avait reçu sa première éducation et les éléments du latin d'un maître d'école ambulant, nommé John Orr, qui s'était instruit tout seul et, incapable de se fixer nulle part, menait une vie de pédagogue nomade. Encore gamin, Nicol avait ouvert une école dans la chaumière de sa mère; mais il fallait que celle-ci fût toujours là; quand elle avait le dos tourné, maître et élèves pillaient l'armoire. De ces débuts, si caractéristiques encore de l'éducation écossaise, il était arrivé à suivre les cours de l'Université d'Édimbourg et à se distinguer. Il était devenu un latiniste remarquable. C'était un esprit solide, âpre, fort, rétentif, semble-t-il. Il avait un coeur chaud et emporté. «Il eût été n'importe où pour aider les vues et les désirs d'un ami, mais quand la basse jalousie, la ruse ou la tricherie égoïste se montraient, son esprit s'enflammait jusqu'à la fureur et la démence[734].» Avec ces qualités, il était grossier, vaniteux, brutal, cynique, colérique et ivrogne. Il était resté un paysan inculte et rugueux; son cerveau avait acquis des connaissances sans en être modifié. C'était un de ces pédants en qui le savoir se tourne en orgueil et cet orgueil en cynisme. C'était un cuistre dans un rustre. Il avait des colères de taureau. Il malmenait et battait ses élèves. C'est lui qui faisait mettre en rang des élèves qu'il avait à fouetter, quelquefois une douzaine. Quand tout était prêt, il envoyait un message aimable à son collègue Mr Cruikshank pour l'inviter «à venir entendre son orgue». Cruikshank présent, il commençait à administrer une flagellation rapide, en montant et en descendant ce singulier clavier, «il tirait des patients, dit Chambers, une variété de notes que, s'il avait été un musicien plus savant, il aurait probablement appelée une bravura». Il faut dire que c'étaient les habitudes scolaires et que, à l'occasion, Cruikshank lui rendait la pareille[735]. Un jour Nicol frappa le recteur de l'école. Celui-ci était alors le docteur Adam, homme excellent, respecté, «si consciencieux, si patient, si aimable, si candide[736],» dont ses élèves conservaient tous un souvenir attendri. C'est lui qui sur le point d'expirer, n'ayant pas perdu le goût de ses classes, dit: «Il commence à faire noir, mes enfants, nous finirons l'explication demain[737].» C'était la nuit de la mort. Il fallait être une brute furibonde pour lever la main sur cet être inoffensif. Dans sa tranquille mansuétude, le docteur Adam était prêt à pardonner à Nicol; il lui écrivit pour lui rendre des excuses faciles[738]. Buté dans sa dure opiniâtreté, Nicol refusa et dut quitter l'École. Il gagna sa vie à donner des leçons de latin et à traduire en latin les thèses des étudiants en médecine. Il mourut en 1797 des suites de son intempérance habituelle. Tel était le compagnon de voyage de Burns. «Qu'un homme se garde de tenir compagnie avec des personnes colériques et querelleuses, car elles l'engageront dans leurs propres querelles» dit Bacon dans son Essai sur les Voyages. Burns était mal tombé; il se comparait lui-même, avec Nicol à ses côtés, à un homme qui voyagerait avec un tromblon chargé et armé[739]. Nicol, avec l'amour du paradoxe, le dénigrement et le mécontentement qui se trouvent chez les gens de son espèce et qui ne sont que les diverses provenances d'un orgueil aigri, était un jacobite fougueux[740]. C'est un point à noter, car il contribua peut-être à la physionomie et aux résultats du voyage.

[Note 733: Voir sur ce Nicol, le portrait qu'en trace Currie, Life of Burns, p. 41-42.--Pour les détails biographiques voir The History of the High School of Edinburgh, by William Steven. D. D., appendix VI, p. 94.]

[Note 734: W. Steven. History of the High School.]

[Note 735: R. Chambers. Domestic Annals Scotland, tom. III, p. 223.]

[Note 736: Lord Cockburn. Memorials, p. 4.]

[Note 737: Id., p. 213.]

[Note 738: R. Chambers, tom. II, p. 207, en note.]

[Note 739: R. Chambers, tom. II, p. 207.]

[Note 740: Lettre du Dr Adair à Currie.]

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Les voyageurs se mirent en route le samedi 25 août 1787. Ils partirent dans une chaise de poste qu'ils avaient louée. C'était une mauvaise condition pour un voyage de ce genre; mais il est probable que le professeur Nicol n'était pas un cavalier fort habile. L'itinéraire, qui s'en allait vers le Nord par Stirling, Crieff, Kenmore, Blair-Athole, remontait jusqu'à Inverness, puis, tournant par Elgin, Macduff et Aberdeen, redescendait le long de la côte de la mer du Nord par Stonehaven, Montrose, Arbroath et Dundee, prenait par Perth et Kinross et rentrait à Édimbourg en traversant le Forth. Il est inutile de suivre Burns à travers tous les détails de son voyage, bien que le journal qu'il en a tenu permette de le faire. Il suffit d'en dégager les impressions qu'il y a rencontrées, celles qui ont pu être des acquisitions pour son esprit, de voir ce qu'il en a rapporté de poésie.

À sa sortie d'Édimbourg, la route que les deux voyageurs suivaient entre dans une région semée de souvenirs historiques. Burns en fut dès les premiers pas saisi. Quelques heures seulement après le départ, il aperçut les ruines du château de Linlithgow, l'ancienne résidence de la royauté écossaise. Avec ses tours démolies, ses pignons ébréchés, ses murailles sans toiture et trouées de baies vides, sa fontaine délabrée au milieu du quadrangle envahi par l'herbe, son air d'écroulement et sa situation sur le promontoire d'un petit lac solitaire assombri par des bois, il est d'une imposante mélancolie. Burns s'y arrêta. Il voulut voir la grande chambre, ouverte aux vents, où naquit Marie Stuart. Il nota ce mélange de grâce et de gravité qu'offrent ces ruines dans ce paysage délicat. «Linlithgow, un air de grandeur rude, déchue et oisive, une situation d'un charme rural et retiré. Le vieux palais grossier, une ruine assez belle mais mélancolique, joliment située sur une petite élévation près de la berge du lac[741].» À côté du palais, se trouve une église dédiée à Saint Michel, patron du bourg, un des meilleurs spécimens de la primitive architecture gothique en Écosse. Il la visita aussi et y retrouva un ancien ennemi. «Une assez bonne vieille église gothique, l'infâme escabeau de pénitence établi, à la vieille mode romaine, dans une situation élevée. Quelle pauvre mesquine chose est un endroit de culte presbytérien, sale, étroit, squalide, blotti dans un coin d'une vieille grande construction papiste comme Linlithgow ou mieux encore Melrose. Les cérémonies et l'apparat, si on les introduit judicieusement, sont absolument nécessaires pour la masse du genre humain, aussi bien dans les affaires civiles que religieuses[741].» Ces réflexions ont leur intérêt. Elles montrent que Burns pressentait un mouvement qui s'est produit plus tard, qui opère encore aujourd'hui, dans l'église écossaise et peu à peu ramène des cérémonies, des costumes et de la musique dans la nudité et la sécheresse du culte presbytérien. Elles montrent aussi, et ce point n'est pas sans importance, qu'une certaine réflexion s'alliait à ses goûts d'artiste, pour lui faire regretter la pompe, le déploiement de fêtes et de représentations, inséparables, dans sa pensée, de la race royale et fastueuse dont le départ avait appauvri et décoloré la vie écossaise.

[Note 741: Journal of the Highland Tour, Saturday 6th 1787.]

Le lendemain, dès le matin, les deux voyageurs traversèrent le Moor de Falkirk, célèbre par ses deux batailles. C'est là que Charles-Édouard remporta en 1746 sur le général Hawley le dernier de ses succès. C'est là surtout que William Wallace fut en 1298 défait par Édouard I, dans un désastre qui étendit sur cette bruyère quinze mille corps écossais. Dans le cimetière de Falkirk sont les tombes de deux de ses fidèles compagnons: sir John Graham et sir John Stewart, tués tous deux dans la bataille. Burns alla y porter un hommage qui avait quelque chose d'une prière. «Ce matin je me suis mis à genoux à la tombe de sir John Graham, le vaillant ami de l'immortel Wallace[742].»

[Note 742: To Robert Muir, 26th August 1787.]

Quelques heures après, il arriva dans la plaine héroïque où Bruce livra, le 23 juin 1314, la fameuse bataille de Bannockburn et sauva son pays. On l'a appelée le Marathon de l'Écosse. C'est un de ces noms glorieux par qui se fait la cohésion d'une race, qui lui donnent un coeur commun, un de ces souvenirs qui, seule chose persistante dans l'écoulement des générations, font à un peuple une conscience et une âme; avec une demi-douzaine de mots pareils, on crée une patrie. Burns avait pour cette bataille une admiration singulière.

«Indépendamment de mon enthousiasme comme Écossais, j'ai rarement rencontré dans l'histoire quelque chose qui intéresse mes sentiments d'homme autant que l'histoire de Bannockburn. D'un côté, un usurpateur cruel, mais habile, conduisant la plus belle armée de l'Europe pour éteindre la dernière étincelle de liberté chez un peuple grandement courageux et grandement opprimé; de l'autre côté, les restes désespérés d'une nation vaillante, se dévouant pour sauver leur patrie saignante ou périr avec elle. Liberté! tu es d'un grand prix en vérité et inestimable sûrement, car jamais tu ne peux être trop chèrement achetée![743]».

[Note 743: To lord Buchan, 12th Jan 1794.]

On imagine avec quels sentiments il parcourut le champ de bataille, et suivit sur le terrain toutes les péripéties de la journée. Il vit l'endroit où était campée l'armée qu'Édouard II amenait lui-même, forte de cent mille hommes, une des plus belles du moyen-âge et qui semblait toute d'acier. C'est sur la rive droite du ruisseau du Bannock, par lequel les deux armées étaient séparées[744]. Sur les pentes de l'autre bord, s'étalaient les troupes écossaises, qui ne comptaient pas plus de trente mille hommes. Le ruisseau franchi, on foule le site même de la bataille. Voici la tourbière de Milton, sur laquelle Bruce comptait pour défendre son aile gauche. Voici, sur sa droite, le champ qu'il avait fait creuser de trous recouverts de feuillages et semer de chausse-trapes[745]. Voici l'endroit où le chevalier anglais Henri de Bohun, le reconnaissant au cercle d'or qui ornait son casque, tandis qu'il parcourait les rangs sur un petit poney, vint le provoquer à un combat singulier. Bruce accepta, quoiqu'il eût entre les jambes une monture frêle et à la main une hache de guerre seulement. Quand de Bohun arriva sur lui, lance baissée, de tout le poids de son lourd coursier de guerre, il l'évita en faisant tourner son petit cheval, et se dressant sur ses étriers asséna un coup qui brisa le casque de son ennemi «comme une noisette[746]» et fit éclater le manche de sa bonne hache dans son gantelet de fer. C'était de bon augure. Voici le lieu où les terribles archers anglais, qui savaient envoyer leurs flèches aux défauts des plus fines cottes de mailles de Milan[747] et avaient gagné tant de batailles, furent culbutés par la petite cavalerie de Bruce. Voici l'espace où les fantassins écossais, formés en groupes compacts et hérissés de lances, selon l'exemple récemment donné par les Flamands à Courtrai, brisèrent l'effort de la chevalerie anglaise[748]. C'est ici que les claymores et les haches de Lochaber besognèrent rudement.

[Note 744: Pour la visite du champ de bataille, voir Shearer's Guide to Stirling, avec le plan.]

[Note 745: Tytler. History of Scotland, tom. I, chap. III, p. 115.]

[Note 746: Walter Scott. Lord of the Isles. Canto VI. 15.--Voir aussi son récit dans ses Tales of a Grand Father, chap. X.]

[Note 747: Hill Burton. History of Scotland, tom. II, p. 267.]

[Note 748: Hill Burton. History of Scotland, tom. II, p. 265.]

Là on put voir, de mainte façon, De braves faits accomplis puissamment; Et maints, qui étaient agiles et forts, Bientôt furent gisants sous les pieds, tout morts; Là où tout le champ était rouge de sang! Les armes et les habits qu'ils portaient De sang étaient si fort souillés Qu'on ne pouvait les reconnaître[749].

[Note 749: John Barbour. Presque tous les détails de la bataille sont à l'origine fournis par le poème épique du vieux poète sur Robert Bruce. On en trouvera des extraits, qui permettent de reconstituer la scène de Bannockburn, dans Poets and Poetry of Scotland de James Grant-Wilson, et surtout dans le Book of Scottish Poems de J. Ross.]

Voilà à gauche, un peu en arrière, Gillies' hill, la colline des valets, derrière laquelle Bruce avait fait placer les bagages et la valetaille. Au milieu de la bataille, cette tourbe vint couronner la hauteur pour regarder de loin. Quand les Anglais, déjà ébranlés, virent paraître cette multitude sur la ligne du ciel[750], ils crurent que c'étaient des secours et se débandèrent. Ce fut une des plus cruelles déroutes qui aient frappé l'orgueil anglais. Et où est la pierre dans laquelle Bruce planta son étendard où le lion d'Écosse frémissait dans des plis écarlates? C'est là! C'est ce bloc bleuâtre encore percé d'un trou, the bored stone. Elle est consacrée par la piété des Écossais, et on a dû depuis l'entourer d'une cage de fer, pour empêcher qu'elle ne disparût en reliques.

[Note 750: Hill Burton, tom. II, p. 268.]

Tous les détails de cette journée étaient connus de Burns, car le poème épique que le vieux John Barbour a écrit sur Bruce était, dans des versions modernisées, un des livres répandus parmi les paysans. Pendant cette visite, une émotion puissante le transporta. Elle vit encore dans son journal et en soulève les notes rapides jusqu'à un ton lyrique.

«Le champ de Bannockburn--le trou où le glorieux Bruce a planté son étendard. Ici nul Écossais ne peut passer indifférent. Je m'imagine voir mes vaillants, mes héroïques compatriotes paraître sur la colline et descendre sur les dévastateurs de leur contrée, les meurtriers de leurs pères et--la moindre veine enflammée de noble vengeance et de juste haine--avancer à grands pas, avec plus d'ardeur, à mesure qu'ils approchent de l'ennemi cruel, insultant, altéré de sang. Je les vois se réunir et se féliciter dans ce glorieux triomphe sur le champ de victoire, se réjouissant de leur chef héroïque et royal, de leur liberté et de leur indépendance sauvées[751].»

[Note 751: Journal of the Highland Tour, 26th August 1787.]

Quand il arriva auprès de la pierre sacrée, il implora le ciel pour son pays. «Il y a deux heures, j'ai dit une fervente prière pour la vieille Calédonie au-dessus du trou dans la pierre de schiste bleu où Robert Bruce fixa son étendard royal sur les bords du ruisseau de Bannockburn.[752]» Toute cette journée est chaude et enthousiaste. Les jeunes cordes de son coeur se sont remises à vibrer. Ces heures passées sur le champ de Bannockburn ne furent point perdues. Il n'en sortit rien sur les lieux mêmes. Mais elles demeurèrent dans son âme, se mêlèrent à elle, attendirent dans une fécondation latente. Plus tard, le moindre choc, une minute propice, un rien, les réveilla et elles donnèrent l'admirable Ode de Bruce à ses soldats. John Barbour raconte que, avant la bataille, Bruce fit proclamer que, si quelques-uns n'étaient pas résolus à vaincre ou à mourir avec honneur, ils avaient liberté de quitter l'armée. Mais les soldats poussèrent un grand cri et répondirent d'une voix qu'ils voulaient attendre l'ennemi[753]. Ce moment frappa Burns et lui inspira une ode qui restera comme l'expression lyrique de cette victoire.

[Note 752: To Robert Muir, 26th August 1787.]

[Note 753: John Barbour. The Bruce.]

Écossais, qui avec Wallace avez versé votre sang, Écossais, que Bruce a souvent conduits, Venez! voici votre lit sanglant Ou la victoire!

Voici le jour et voici l'heure! Voyez le front de bataille s'assombrir, Voyez approcher l'armée du fier Édouard, Les chaînes, l'esclavage!

Qui veut être un valet et un traître? Qui peut remplir la fosse d'un lâche? Qui est si vil que d'être esclave? Qu'il tourne et se sauve!

Qui, pour le roi et la loi d'Écosse, Veut tirer bravement l'épée de la Liberté, En homme libre vivre, ou en homme libre tomber, Qu'il vienne avec moi!

Par les malheurs et les peines de l'oppression! Par vos fils dans des chaînes serviles! Nous épuiserons nos plus profondes veines, Mais eux seront libres!

Abattez le fier usurpateur! Un tyran tombe dans chaque ennemi! Dans chaque coup est la Liberté! Accomplissons ou mourons![754]

[Note 754: Robert Bruce's march to Bannockburn.]

La traduction ne peut rendre l'énergie brève, concentrée, la sensation d'action qui sont dans ces vers, dont l'accompagnement serait une épée frappant un bouclier. C'est un fragment de Tyrtée. Cette pièce est devenue pour les Écossais une sorte de Marseillaise.

En sortant du champ de bataille de Bannockburn, Burns arriva à Stirling, dans l'après-midi de la même journée, tout vibrant de patriotisme. Aucun lieu n'était plus propre à augmenter ces dispositions, car aucun ne fait revivre davantage l'ancienne Écosse, dans ses annales guerrières et son existence nationale. Stirling est une réduction d'Édimbourg, ou plutôt c'est Édimbourg elle-même dans ses commencements. Elle est formée de la même manière exactement: un château-fort bâti sur un roc énorme, isolé dans la plaine, à pic de trois côtés, et, sur un dos de terrain descendant du rocher, une longue rue qui se répand et s'accroche aux deux pentes. Elle n'a pas l'apparence gigantesque et dominatrice de sa grande soeur de l'embouchure du Forth; mais elle est d'un pittoresque très fier et très martial. Au lieu de remplir et d'écraser tout l'horizon, elle y figure seulement et l'élargit plutôt; ce n'est pas la reine imposante «sur son trône de rochers», mais un chevalier errant qui, dans les lignes brusques et heurtées de son armure, traverse la plaine.

Ses annales n'ont pas la profondeur de vie religieuse et littéraire d'Édimbourg. Elles n'émanent pas d'elle-même, comme dans cette grande ville où, de la fournaise d'une population ardente, sortaient les événements et coulait l'histoire. Elles proviennent de sa situation, car elle est la clef des Hautes-Terres; les faits dont elle garde la mémoire se sont passés plutôt à propos d'elle et autour d'elle que par elle. Mais elles ont un caractère particulier, et si elles sont moins populaires, elles ont un tour plus chevaleresque et plus royal. Stirling fut pendant longtemps le siège de la royauté. Alexandre I y mourut en 1124, et Guillaume le Lion en 1214. Surtout elle fut la ville des Stuarts. C'est là que vécut Jacques I, le roi-poète, l'élève de Chaucer; Jacques II y naquit; Jacques III en fit sa résidence favorite; Jacques IV, qui devait périr avec la fleur d'Écosse sur le fatal champ de Flodden, y naquit en 1474; Jacques V, le père de Marie Stuart, y passa presque toute sa vie; Marie Stuart y fut couronnée; c'est là que Darnley lui fit sa cour; et c'est là aussi que Jacques VI, leur fils, fut proclamé roi à l'âge de treize mois, puis élevé sous la rude discipline du célèbre Robert Buchanan, tandis que sa mère songeait à lui dans sa prison. C'est à Stirling que les Stuarts ont laissé le plus de traces de leurs goûts artistiques, et placé les quelques édifices que les troubles de leurs règnes et la pénurie de leurs coffres leur permirent de bâtir. Jacques III y fit construire la salle du Parlement et une chapelle royale, qui fut reconstruite par Jacques VI. Ce palais, d'une richesse excessive et barbare, est l'oeuvre de Jacques V.[755] Il avait épousé deux françaises: Madeleine, fille de François I, puis Marie de Guise; il avait pris dans son séjour en France le goût des constructions, qui fut un des traits de la Renaissance française. Celte ornementation massive, surchargée et grossièrement luxuriante, cette sculpture tourmentée, déréglée jusqu'au grotesque, abondante en postures forcenées, en contorsions, en lourds caprices, cet encombrement de figures où foisonnent les personnages de la mythologie, de l'antiquité et de la vie contemporaine, où Omphale, Persée, Diane, Vénus se coudoient, où Cléopâtre avec son aspic a sa niche, le roi Jacques et sa reine leur portrait, l'échanson et les officiers de la cour leur statuette, pêle-mêle dans un grouillement de créatures et d'animaux innomés, ce travail rude de la pierre, la luxure non pas élégante mais bestiale de certains sujets, tout cela est bien la Renaissance dans des esprits mal dégrossis et brutalement épris du beau. C'est bien l'image des Stuarts: des âmes d'un fond encore barbare et inculte, touchées et en partie gâtées par la corruption affinée du continent. Des légendes de toute espèce habitent ces vieilles murailles. C'est par cette fenêtre que Jacques II, après avoir dans une discussion frappé de deux coups de dague le comte de Douglas à qui il avait envoyé un sauf-conduit sous le sceau royal, fit jeter son cadavre dans la cour. Par ce sentier qui descend derrière le château, Jacques V s'échappait, sous des déguisements divers, pour s'informer des doléances de ses sujets et surtout pour courir les aventures d'amour. C'était un roi galant. Quand, dans ses expéditions, il arrivait qu'on lui demandât son nom, il disait qu'il était «le fermier de Ballengeich», d'après le nom du sentier. Il rencontrait ainsi toutes sortes de chances ou de mauvais pas[756]. Sa mémoire est restée populaire un peu à la façon de celle de notre Henri IV, et dans les recueils de chansons écossaises, il y en a quelques-unes qu'on lui attribue et qui célèbrent ses exploits galants. C'est ainsi que, dans ce cadre plus fait à leur taille, les Stuarts ont laissé des souvenirs en quelque sorte plus intimes et plus familiers. Leurs qualités revivent là mieux qu'ailleurs: leur bravoure, leur don héréditaire de poésie, leur spontanéité de coeur, leur remarquable effort pour établir un peu de justice en abaissant les nobles, et là aussi revivent leurs faiblesses. En visitant le château, Burns avait devant lui toute cette race fameuse, dans un tableau de somptuosités, de galanteries, de faits d'audace, de vues politiques, ramassés les uns contre les autres par la perspective du passé. Cet éloignement, où tout ce qui fut ordinaire était effacé, lui faisait paraître plus brillantes ces époques disparues.

[Note 755: Sur les souvenirs historiques de Stirling et les constructions, voir Shearer's Guide to Stirling.]

[Note 756: Voir les aventures de Jacques V, dans les Tales of a Grand Father de Walter Scott, qui excellait dans ce genre anecdotique, le chap. XXVII.]

Mais la beauté de Stirling, c'est l'incomparable panorama qu'on découvre de la terrasse du château. Devant une rangée de montagnes qui barre l'horizon du côté du Nord, une vaste plaine s'étend, unie et riche, au milieu de laquelle le Forth coule avec de grands méandres lumineux, formant une suite de péninsules vertes qui entrent les unes dans les autres et alternent de chaque côté du fleuve. Au dire des voyageurs, c'est un des plus beaux paysages qu'il y ait en Europe; c'est sûrement un des plus nobles qu'il soit possible de concevoir. Les lignes en sont si calmes et si imposantes, les sinuosités du fleuve sont si majestueuses, les montagnes, dans leur contour ample et sérieux et leur couleur d'un azur foncé admirable, sont si solennelles, qu'on dirait un grand paysage historique, dessiné par un maître aussi fier et grave que Poussin et plus puissant que lui, pour servir de théâtre à de grandes actions humaines. Et en vérité c'est ici le sol épique et héroïque de l'Écosse. Sans parler de Bannockburn, voilà l'endroit où fut le vieux pont de bois près duquel Wallace écrasa l'armée anglaise et sauva son pays. Les noms des deux grands défenseurs de l'Écosse sont là réunis. Qu'on se rappelle les lectures d'enfance de Burns, et ce qu'il en dit: «la vie de Wallace versa dans mes veines une passion écossaise qui y bouillonnera jusqu'à ce que les écluses de la vie se ferment dans le repos éternel,» et qu'on imagine son enthousiasme, lorsqu'il salua ces lieux pleins de la mémoire de son héros[757]. Il contemplait ce tableau admirable, au moment du jour où il prend toute sa majesté, sous un de ces couchers de soleil qui sont la magnificence de l'Écosse. Quand une lumière incarnate, en même temps légère et profonde, s'épanche du ciel et, tout en laissant aux objets leur fond de couleur, les rassemble dans une même nuance et en simplifie les lignes agrandies, le merveilleux paysage s'harmonise encore davantage et reçoit une beauté auguste. Il revêt alors, tant il se spiritualise en un accord et une unité supérieurs, une expression presque uniquement morale, une noblesse, un prestige, qui inspirent une sorte de respect. Ce n'est plus une suite de montagnes et de terrains, c'est le décor solennel et l'apothéose des souvenirs qui s'élèvent de cette plaine. C'est un moment inoubliable, et il est certain que Burns y assista: «Je reviens juste à l'instant du château de Stirling, j'ai vu, par le soleil couchant, la perspective magnifique des détours du Forth qui traverse la riche plaine de Stirling et borde la plaine de Falkirk également riche[758].» Bien qu'il n'ait pas pu lire ce spectacle avec la précision de notation que nous, de ce temps-ci, y apportons, il est impossible, dans l'état d'esprit où il était, qu'il n'en ait pas ressenti la grandeur.

[Note 757: Il avait songé et songeait peut-être encore à écrire un poème sur Wallace. Voir la lettre To Mrs Dunlop, 15th Jan. 1787.]

[Note 758: To Robert Muir, 26th Aug. 1787.]

Cette journée, avec Bannockburn le matin et Stirling le soir, était trop pour lui. Il redescendit du château, ivre de ce singulier patriotisme historique, la tête pleine des visions de la royauté d'autrefois, qui hantent le vieux palais[759]. Il était dans un état d'excitation très grand. Lorsqu'il fut rentré à l'auberge, il n'y tint plus et, selon la singulière habitude qu'il avait prise depuis quelque temps d'écrire sur les vitres avec le diamant qu'il avait au doigt, il traça les vers suivants:

[Note 759: Voir la lettre du Dr Adams à Currie. Life of Burns, p. 40.]

Ici, jadis, les Stuarts régnèrent glorieux, Et ordonnèrent les lois pour le bien de l'Écosse; Mais maintenant, sans toit, leur palais subsiste, Leur sceptre est tenu par d'autres mains; Il est tombé, en vérité, tombé jusqu'à terre, Où les reptiles rampants prennent naissance. La lignée malheureuse des Stuarts est partie; Une race étrangère occupe leur trône, Une race idiote, perdue d'honneur; Qui la connaît le mieux la méprise le plus[760].

[Note 760: Written by Somebody on the Window of an Inn at Stirling, on seeing the Royal Palace in Ruins.]

C'était une insulte bien gratuite à la famille régnante. C'était en même temps une grosse imprudence. Ces vers firent plus de bruit que Burns probablement ne s'y attendait. Ils furent copiés, reproduits et attaqués dans des journaux. Quelques mois après, quand il fit des démarches pour entrer dans l'excise, on les lui rappela: «J'ai été interrogé comme un enfant sur mes affaires, et blâmé et tancé pour mon inscription sur la fenêtre de Stirling[761].» Qui sait même le mal qu'ils lui firent? Bien qu'il soit difficile de déterminer les possibilités manquées, on ne peut s'empêcher de penser que, sans cet outrage, il eût pu avoir du gouvernement une de ces pensions données alors aux hommes de lettres, à laquelle personne n'avait plus droit que lui, qu'il n'obtint jamais et qui eût changé sa vie. Mais pour le moment il ne s'inquiétait pas de ces choses futures, et il continua sa route, tout entier aux choses du passé.

[Note 761: To Clarinda, 27th Jan. 1788.]

Cette ardeur patriotique persista pendant la plus grande partie du voyage; elle en est même la note caractéristique. De chacun des champs de bataille qu'il visita, et ils ne manquent point sur cette route qui pénètre dans les Hautes-Terres, Burns semble avoir rapporté de durables impressions. Elles ne se manifestèrent pas à l'endroit et au moment mêmes; ainsi que l'ode de Bruce, elles attendirent leur heure d'inspiration. Mais dans ses chansons reparaissent presque tous les noms de ces combats.

En sortant de Stirling, près de la petite ville de Dunblane, il rencontra l'endroit où, lors de la première révolte jacobite de 1715, fut livrée la bataille de Sheriffmuir. Ce fut une singulière bataille. L'armée jacobite commandée par le comte de Mar, et l'armée royaliste sous les ordres du duc d'Argyle, étaient séparées par un renflement de terrain qui a la forme d'une calotte sphérique très régulière, en sorte que, en quelque point qu'on se trouve de la base, la vue est coupée par une courbe qui semble toujours la même. Il advint que les deux armées, invisibles l'une à l'autre, n'arrivèrent pas à se rencontrer de front, et que chacune, cherchant l'ennemi à droite, déborda la gauche de l'autre[762]. Il en résulta deux victoires et deux défaites: la droite de Mar ayant enfoncé la gauche d'Argyle, et la droite d'Argyle ayant dispersé la gauche de Mar; si bien qu'à la fin les deux adversaires restèrent l'un en face de l'autre, surpris d'être vainqueurs et vaincus en même temps. Ils revendiquèrent tous deux la journée. En réalité l'avantage était resté à Argyle. Ce dénoûment bizarre avait été célébré par une ancienne chanson, dont le refrain rendait bien la stupéfaction des deux partis:

[Note 762: Cette situation est très bien expliquée par Hill Burton, History of Scotland, t. VIII, p. 316-20.]

D'aucuns disent que nous gagnâmes, D'aucuns disent qu'ils gagnèrent, Et d'aucuns disent que personne n'a gagné du tout, homme: Mais d'une chose je suis sûr, C'est qu'à Sheriffmuir Il y eut une bataille que j'ai vue, homme: Et nous nous sauvâmes et ils se sauvèrent, Et ils se sauvèrent et nous nous sauvâmes, Et nous nous sauvâmes et ils se sauvèrent bien loin, homme[763].

[Note 763: On trouvera cette vieille chanson, The Battle of Sheriff-Muir, dans toutes les collections de chansons écossaises; nous la prenons dans le recueil de Whitelaw.]

Tout en conservant un peu de la raillerie du vieux couplet, Burns évoqua un tableau plus tragique. Ce qui semble l'avoir frappé c'est la fureur de ces chocs, où les Highlanders, après avoir enfoncé leurs bonnets bleus sur leurs yeux, partaient en courant, déchargeaient leurs fusils et leurs pistolets, les jetaient et, se ruant sur l'ennemi, tailladaient à grands coups de claymore. Il eut comme la sensation de la rapidité, du halètement et du cliquetis de ces rencontres sans fumée, muettes, blêmes et farouches comme toutes les mêlées à l'arme blanche, dont les morts ont une expression haineuse et montrent leurs dents serrées.

«Ô venez-vous ici pour fuir la bataille Ou garder les moutons avec moi, homme? Ou bien étiez-vous à Sherra-Moor, Et vîtes-vous la bataille, homme?»-- «J'ai vu la bataille, rade et drue, Et maint fossé coulait rouge et fumant; De crainte mon coeur battait D'entendre les coups, de voir par nuées Les clans sortir des bois, en haillons de tartans, Qui voulaient saisir les trois royaumes, homme.

Les gars en habits rouges, avec les cocardes noires, Ne furent pas lents à les rencontrer, homme; Ils s'élancèrent et poussèrent, et le sang jaillit, Et maint corps tomba, homme. Le grand Argyle conduisait ses files, Je crois qu'elles brillaient à vingt milles; Ils frappèrent dans les clans comme dans des jeux de quilles, Ils coupaient, tailladaient, les claymores tintaient, Et à travers tout ils fonçaient et hachaient et brisaient, Si bien que ceux qui devaient mourir, moururent, homme.

Mais si vous aviez vu les gare en kilts Et en culottes de tartan bigarré, Quand, face à face, ils défièrent mes whigs Et les fidèles du covenant. En lignes étendues en long et en large, Quand les bayonnettes rencontrèrent les boucliers, Et que des milliers se ruaient à la charge, Avec la fureur des Hautes-Terres, hors des fourreaux Ils tirèrent leurs lames mortelles, si bien que hors d'haleine Les nôtres s'enfuirent comme des colombes effrayées, homme.

Ils ont perdu quelques vaillants gentilshommes, Parmi les clans des Hautes-Terres, homme! Je crains que mylord Panmure ne soit tué Ou aux mains de ses ennemis, homme. Maintenant si tu veux chanter cette double fuite; Les uns tombèrent pour l'injustice, les autres pour le droit; Mais beaucoup dirent bonne nuit au monde; Dis comment, pêle-mêle, au bruit des mousquets, Les Tories tombèrent et les Whigs vers l'enfer S'enfuirent en troupes épouvantées, homme[764].

[Note 764: The Battle of Sheriff-Muir.]

Un peu plus haut, il rencontra le site de la bataille de Killiecrankie. C'est une des plus populaires de l'histoire écossaise, non pas autant par l'importance des forces qui y furent engagées ou des événements qui y furent décidés, que par le cadre formidable du paysage, par les circonstances qui sont caractéristiques des rencontres entre highlanders et réguliers, et par le trépas de Claverhouse, vicomte de Dundee, le chef du parti royaliste. La passe de Killiecrankie, étroite et noire, pénètre tortueusement entre deux murailles de rochers souvent à pic, dressées l'une contre l'autre. À leurs pieds, un torrent bondit, rugit et écume en chutes et cataractes, ou file d'un trait, sombre, sourd, lisse et luisant comme une coulée de métal, avec un air plus dangereux encore. On pense à ces redoutables défilés faits pour l'égorgement d'une armée. C'est au haut de cette passe que Mackay, le général anglais, avait rangé son armée sur un plateau étroit, entre cette gorge qu'il venait de traverser et des pentes escarpées de montagnes[765]. Celles-ci étaient occupées par Dundee et ses highlanders Jacobites. Se lançant sur la déclivité du terrain, ils se ruèrent sur l'armée anglaise, avec une force d'avalanche, et la précipitèrent dans la passe, où ils se jetèrent pêle-mêle avec elle. Ils massacrèrent leurs adversaires jusque parmi les rocs du torrent[766]. On montre encore le saut du soldat, où un des vaincus, sentant au-dessus de ses épaules la claymore d'un highlander, franchit un des bras du torrent d'un bond désespéré. En quelques instants 2000 hommes furent sabrés ou noyés dans ce gouffre. Mais le général vainqueur tomba atteint dans le geste même de la victoire; au moment où, le bras levé, il agitait son chapeau, une balle le frappa au défaut de la cuirasse, près de l'aisselle[767]. Avec l'ambitieux et habile Claverhouse, tombèrent les dernières espérances de Jacques II. Ces choses se passèrent le 24 Juin 1689.

[Note 765: Lire, sur cette marche à travers la passe, Macaulay, History of England, ch. XIII.]

[Note 766: Voir une très claire description dans Hill Burton, History of Scotland, tome VII, p. 375-83.--Un tableau très pittoresque de la furia des Highlanders dans Walter Scott, Tales of a grand Father, chap. LVI,--et le récit de Macaulay, History of England, chap. XIII.]

[Note 767: Walter Scott, Tales of a grand Father, chap.

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