XXXIII.]
Dans une ode admirable de colère et de courage qu'il a appelée Les Larmes de l'Écosse, et qui le fera vivre comme poète, Smollett avait exprimé cette suprême affliction de sa patrie.
«Gémis, malheureuse Calédonie, gémis Sur ta paix bannie, tes lauriers déchirés! Tes fils, longtemps fameux pour leur valeur, Sont étendus égorgés sur leur sol natal; Tes toits hospitaliers N'invitent plus l'étranger vers la porte; Effondrés en ruines fumantes, ils gisent, Monuments de la cruauté.
Oh! cause funeste, oh! matin fatal Que les âges à venir maudiront! Les fils se tenaient contre leur père, Le père versait le sang de ses enfants. Cependant, quand la rage de la bataille cessa, L'âme du vainqueur ne fut pas apaisée; Les abandonnés, les nus durent sentir Les flammes dévorantes et l'acier meurtrier.
La pieuse mère, vouée à la mort, Abandonnée, erre sur la bruyère; L'aigre vent siffle autour de sa tête; Ses orphelins sans force pleurent pour avoir du pain; Dépourvue d'abri, de nourriture, d'amis, Elle regarde les ombres de la nuit descendre, Et, étendue sous les cieux incléments, Sanglote sur ses pauvres bébés et meurt.
Tant que du sang chaud mouillera mes veines, Et que le souvenir en moi régnera non affaibli, Le ressentiment du destin de ma patrie Battra dans ma poitrine filiale; Et, en dépit de son ennemi insultant, Mon vers sympathisant coulera: «Gémis, malheureuse Calédonie, gémis Sur ta paix bannie et tes lauriers déchirés[781].»
[Note 781: Smollett, The tears of Scotland.]
Lors du passage de Burns dans ces régions, les traces de ces sauvageries n'étaient pas encore recouvertes. Il put apercevoir les ruines de plus d'un château et s'arrêter, dans mainte vallée déserte, devant des décombres de hameaux brûlés. Des coeurs saignaient encore. Il rencontra des visages qui portaient toujours l'expression de ces temps-là. Il connut des veuves, des orphelins, de vieilles filles restées fidèles à un mort ou à un proscrit. Il glana ces douleurs. Avec une résonnance d'âme très belle, il fut ému de ces chagrins. Il sentit vivre encore, dans les allusions, dans les causeries, dans les refrains, l'indestructible dévoûment aux Stuarts; il admira les fidélités indomptables qui s'obstinaient dans ces âmes de granit. Les tenaces bruyères, attachées à leurs rocs, sont ainsi tordues par les rafales et leur résistent. C'est son honneur d'avoir éprouvé ce qui survivait de ces jours de calamité et d'angoisse. Avec moins d'emportement que Smollett, avec plus de poésie et un sentiment plus humain des afflictions particulières, il recueillit les dernières larmes de l'Écosse.
Il y a toute une suite de pièces qui se rassemblent autour de ce sujet. Tantôt c'est un fugitif qui, caché parmi des rochers, attendant de pouvoir passer à l'étranger, écoute l'ouragan gronder et répondre au tumulte de son coeur. Cette pièce s'appelle la Lamentation de Strathallan; elle est placée dans la bouche de James Drummond, vicomte de Strathallan, qui, après la mort de son père tué à Culloden, parvint avec quelques-uns de ses compagnons à fuir en France, où il mourut.
Nuit très épaisse, entoure mon abri, Tempêtes hurlantes, mugissez sur ma tête, Torrents troublés, gonflés par l'hiver, Rugissez près de ma caverne solitaire. Les ruisseaux de cristal au cours paisible, Les séjours bruyants du vil genre humain, Les brises d'ouest au souffle léger, Ne conviennent pas à mon âme désespérée.
Engagés dans la cause du Droit, Pour redresser des torts injustes, Nous avons mené fortement la guerre de l'Honneur, Mais le ciel nous refusa le succès. La roue de la ruine a passé sur nous; Pas un espoir n'ose nous accompagner; Le vaste monde entier est devant nous, Mais un monde sans un ami[782].
[Note 782: Strathallan's Lament.]
Ailleurs ce sont deux amants qui se quittent en se disant adieu. Ils ont pu passer d'Écosse en Irlande, d'où la fuite en France était plus facile. Elle l'a accompagné jusque-là; elle doit le quitter et tout ce drame tient en une petite pièce pleine de mouvement, de vaillance, d'ineffable tristesse, qui a, ce qui est rare chez Burns, l'accent et le tour romanesque des anciennes ballades. Le refrain en est indiciblement mélancolique. Que de coeurs l'avaient confusément senti en tristesse inarticulée!
«C'était pour notre roi légitime Que nous avons quitté la grève de la douce Écosse; C'était pour notre roi légitime Que nous avons vu la terre irlandaise, ma chérie, Que nous avons vu la terre irlandaise.
Maintenant tout ce qu'on pouvait humainement a été fait, Et tout a été fait en vain; Mon amour et ma terre natale, adieu, Car il me faut traverser la mer, ma chérie, Car il me faut traverser la mer.»
Il se détourna, il se détourna, Sur la rive irlandaise; Il donna aux rênes de sa bride une secousse, Avec: «Adieu pour jamais, ma chérie, Et adieu pour jamais.»
Le soldat revient des guerres, Le matelot de la mer, Mais moi j'ai quitté mon bien-aimé Pour ne jamais nous revoir, mon chéri, Pour ne jamais nous revoir.
Quand le jour est parti et la nuit venue, Et que tout le monde est captif du sommeil; Je pense à celui qui est au loin, Pendant toute la nuit et je pleure, mon chéri, Pendant toute la nuit, et je pleure[783].
[Note 783: It was a' for our rightfu' King.]
Ailleurs c'est la voix d'un banni qui arrive de par delà les mers, elle dit les douleurs de l'exil qui décolorent les cieux les plus brillants, et cette pensée de retour et de vengeance qui met des flammes dans les yeux des proscrits et entretient leur vie par la haine.
Loin des amis et de la terre que j'aime, Chassé par la cruelle haine de la fortune, Loin de ma bien-aimée, j'erre; Jamais plus je ne goûterai le bonheur, Jamais plus je ne dois espérer trouver Aise à mon labeur, confort à mon souci; Quand le souvenir torture l'esprit, Les plaisirs ne font que lever le voile du désespoir.
Les plus brillants climats me paraîtront mornes, Les rivages fleuris me paraîtront déserts, Jusqu'à ce que les destins, cessant d'être sévères, Rendent l'Amitié, l'Amour et la Paix. Jusqu'à ce que la Vengeance, au front lauré, Ramène les proscrits au pays; Et que chaque gars loyal et brave Traverse les mers et retrouvé sa bien-aimée[784].
[Note 784: Frae the Friend and Land I love.]
Parfois ce sont des notes plus légères mais presque aussi touchantes et aussi justes. On y sent ces souvenirs royalistes, qui persistèrent si longtemps et la façon dont ils persistaient. Ils se montraient dans des chansons légères, un peu railleuses, le plus souvent chantées par les femmes. Personne n'égale celles-ci pour faire entendre dans des refrains, où vont leurs espoirs, au moyen de finesses, de sourires, d'allusions qui sont toutes dans la voix et insaisissables. Qu'on imagine cette jolie chanson si pimpante, si provocante, chantée par une jolie et vaillante fille, à la barbe d'un officier hanovrien. Comment essayer sans ridicule de mettre le doigt sur l'impertinence et là charmante fidélité qui s'y jouent?
C'était un lundi matin, Et très tôt dans l'année, Que Charlie entra dans notre ville, Le jeune chevalier.
Et Charlie est mon préféré, Mon préféré, mon préféré, Charlie est mon préféré, Le jeune chevalier.
Comme il montait à pied la rue Pour examiner la cité, Oh! il aperçut une jolie fille Qui regardait par la fenêtre.
Légèrement, il monta d'un bond l'escalier, Et frappa à la porte, Et la jolie fille se trouva toute prête À laisser entrer le gars.
Il mit sa Jenny sur son genou, Dans son costume des Hautes-Terres, Car fièrement il savait la façon De plaire à une jolie fille.
C'est sur cette montagne couverte de bruyères, Et dans cette vallée pleine de taillis, Nous n'osons pas aller traire les vaches À cause de Charlie et de ses hommes.
Et Charlie est mon préféré, Mon préféré, mon préféré, Charlie est mon préféré, Le jeune chevalier[785].
[Note 785: Charlie, he's my darling.]
Ou celle-ci encore, un peu plus populaire:
Galettes de farine d'orge, Galettes d'orge, À la santé, ô gars des Hautes-Terres, Des galettes d'orge.
Qui le premier dans un combat Criera le premier «pourparler»? Jamais les gars avec Les galettes d'orge, Les galettes de farine d'orge.
Qui, dans ses jours malheureux, Fut loyal à Charlie? Qui, sinon les gars avec Les galettes d'orge, Les galettes de farine d'orge[786]!
[Note 786: Bannocks o' bearmeal.]
Quelquefois les souvenirs de fidélité remontaient plus haut, prenaient un air historique comme dans cette complainte très belle:
Près du mur de ce château, quand le jour se clôt, J'ai entendu un homme chanter, bien que sa tête fût grise; Et, comme il chantait, ses larmes tombaient: Il n'y aura jamais de paix jusqu'à ce que Jacques revienne.
L'Église est en ruines, l'État est en discorde, Tromperies, oppressions et guerres meurtrières, Nous n'osons pas le dire, mais nous savons qui est à blâmer: Il n'y aura jamais de paix jusqu'à ce que Jacques revienne.
Mes sept beaux garçons pour Jacques ont tiré l'épée, Maintenant je pleure autour de leurs lits verts dans le cimetière, J'ai brisé le doux coeur de ma fidèle vieille femme: Il n'y aura jamais de paix jusqu'à ce que Jacques revienne.
Maintenant la vie est un fardeau qui me courbe, Car j'ai perdu mes fils et lui a perdu sa couronne; Mais jusqu'à mes derniers moments mes mots sont les mêmes: Il n'y aura pas de paix jusqu'à ce que Jacques revienne[787].
[Note 787: There'll never be Peace till Jamie comes hame.]
Encore une fois, toutes ces pièces n'éclatèrent pas sur les lieux mêmes; mais les impressions d'où elles naquirent, y furent ressenties. Elles tombèrent alors dans l'âme du poète, puis, comme si le temps n'existait pas dans certaines profondeurs intellectuelles, frémirent un jour aussi vives, et trouvèrent, dans l'esprit du moment, des paroles et un rhythme. Des heures comme celles qu'il passa sur les pentes de Bannockburn et, à un moindre degré, sur la bruyère de Culloden, peuvent prendre place avec l'après-midi où il écrasa le nid de souris. En ces instants-là, dans l'âme ouverte par l'influence des souvenirs, de la nature, ou de la compassion humaine, une main divine jette des germes inaperçus qui seront un jour la richesse d'une vie et les fleurs d'un génie. Il avait raison de dire: «Mon voyage à travers les Hautes-Terres m'a véritablement inspiré et j'espère avoir amassé une bonne provision d'idées poétiques nouvelles[788]».
[Note 788: To Patrick Miller, 28th Sept. 1787.]
Toute cette partie historique du voyage fut pour Burns féconde et bienfaisante. Il vécut hors de lui-même et il en avait besoin. Même la compagnie de Nichol, jacobite enragé, ne lui fut pas ici mauvaise; elle entretint en lui un loyalisme un peu factice, et s'il eut à s'en repentir plus tard, il n'importe. Il fut remué par des émotions, dont quelques-unes étaient nobles et ajoutèrent leur noblesse à son âme.
· · ·
Si les impressions de nature avaient été aussi abondantes et aussi riches que les impressions historiques, ce voyage eût été fécond de tous points. Il ne paraît pas que cela fût impossible. Par ses formes plus vastes, ses mouvements plus marqués, ses accidents de terrain plus variés et plus dramatiques, la contrée des Hautes-Terres est mieux faite pour frapper le voyageur qui la traverse que les régions moyennes des Borders. Elle peut plutôt prendre par surprise et transporter du premier coup. Et justement la route que suivait Burns est une de celles où se manifestent le mieux les caractères différents du pays.
Il suffit d'aller de Crieff à Kenmore, par l'hôtellerie d'Amulrie, en traversant l'admirable glen Almond et en remontant la rude Glen Quoich par le lac Frenchie, pour avoir une des plus parfaites vues de vallées que renferment les Highlands. «Certainement, dit Geikie, la plus large région du plus sauvage paysage qui soit dans la Grande-Bretagne, est comprise dans les cent milles carrés de montagnes et de ravins désolés compris entre Glen Feshie et Gleen Quoich[789].» On est au bord de ce district, à l'endroit où de la grâce se mêle à la grandeur. On suit la base de montagnes d'un dessin imposant et tranquille, d'une couleur grave, riche et tendre. Elles sont recouvertes, à la saison où Burns les parcourait, de bruyères violettes et de mousses roussies ou bronzées. Une lumière fine qui les baigne, adoucit tellement les teintes que ces nobles montagnes ont l'air de traîner des manteaux de vieux velours usé, pourpres et mordorés. Elles sont, ainsi revêtues, pleines de douceur et de majesté. En même temps elles ont une mélancolie si large et si attirante. Ce n'est pas une mélancolie immobile. Toujours le paysage vit et continuellement se passionne en grands mouvements de lumière, qui parfois ressemblent à des élans. Et je ne veux pas parler des changements de ciel, des orages, mais d'incessantes et délicates émotions de couleur, qui font palpiter le paysage et ne sont possibles qu'avec les nuances particulières aux pentes écossaises. Quand nous y passâmes, par un jour pur où erraient quelques nuages, lorsque le soleil donnait, des taches vertes et gaies s'éveillaient, de toutes parts et tout riait; lorsqu'une ombre passait, elles s'éteignaient, et soudain tous les rochers gris ressortaient et s'emparaient de la montagne morose; elle était tout en mouvement comme un coeur partagé entre l'espoir et le chagrin.
[Note 789: A. Geikie, Scenery of Scotland, p. 218.]
Il suffit d'aller de Kenmore à Blair Athole, de visiter les chûtes d'Aberfeldy, le parc de Killiecrankie, les cascades de Bruar et du Tummel, pour voir rassemblés les accidents et les dislocations les plus violents, les sites déchirés, les aspects torturés du pays écossais; pour contempler l'étreinte des rochers et des torrents, et leur fureur éternelle. On a, dans toute sa variété, avec ses efforts, ses rages, ses souffrances, ses sanglots désespérés, ses hurlements furieux, le combat de l'eau et de la montagne. On peut assister, dans des rencontres particulières, aux prises des deux adversaires. On a là une suite d'épisodes détachés, circonscrits, individuels, pour ainsi dire, plus frappants, à première vue, que les paysages d'ensemble, mais moins profonds. On peut y rencontrer ces secousses d'étonnement et d'épouvante, qui touchent certaines âmes fermées aux impressions plus élevées et d'un sens plus large que contiennent les étendues harmoniques.
Et surtout il suffit d'aller de Blair Athole à Kingussie, de traverser le dos des Grampiens, pour éprouver ce que l'Écosse peut inspirer de plus grandiose, si l'on excepte peut-être la poésie redoutable des îles de la côte ouest. On est sur un plateau, au niveau des hauts sommets, au milieu d'un océan de vastes croupes arrondies et douces, toutes d'égale hauteur, qui s'en vont dans tous les sens, innombrables. Cet épanchement colossal semble sans direction et sans bornes; on est n'importe où d'un monde de solitude. Comme les cimes sont semblables de forme et d'élévation, l'oeil n'en choisit aucune et l'effet se répand sur toute la masse. Le calme des ondulations donne à ce spectacle quelque chose de définitif, qui est plus près de l'éternité que l'effort violent des montagnes escarpées. Le silence et l'abandon sont absolus. De temps en temps, un torrent qui mugit, un lac aux bords inhabités qui ne luit que pour le ciel, resserrant l'attention sur des objets séparés, donnent, pendant un instant, des proportions humaines à ce sentiment immense, indéterminé, amorphe de solitude cosmique. Mais bientôt ces détails disparaissent; l'on est perdu de nouveau dans les vagues illimitées de cette mer couverte d'une écume de bruyères et de rochers, spectacle d'une grandeur, d'une tristesse, d'une solennité inexprimables. C'est d'une sublimité paisible. À cause de la lenteur des lignes, il n'y a rien d'âpre, de menaçant, mais plutôt une douceur majestueuse. On dirait la rêverie affligée d'un dieu très bon. Tandis que les vallées sont encore faites pour les chagrins humains, c'est ici comme une mélancolie primitive, démesurée, uniforme, vague, élémentaire, qui n'a pas encore pris la variété et la précision de la vie plus récente. Souvent, quand le soleil embrase l'ouest, le ciel cramoisi, la pourpre illimitée des bruyères enflammées jusqu'au fond des horizons, et les rochers eux-mêmes devenus ardents, forment une scène d'une splendeur et d'un deuil surhumains; on ne sait quelle pompe immense et sépulcrale, comme pour les funérailles de Saturne, antique père des Dieux et des Hommes.
Sans doute ces aspects du paysage écossais changent chaque jour et on ne les retrouve pas deux fois les mêmes. Mais leurs variations se modulent sur un fond permanent, et chaque voyageur qui passe y peut entendre une phrase différente de la même symphonie austère et puissante. Or, Burns a été de Crieff à Kenmore; il a été de Kenmore à Blair Athole, et de Blair Athole à Inverness, sans qu'aucune émotion de nature, semble l'avoir touché, sans qu'aucune, du moins, apparaisse dans son journal de voyage ou dans ses poésies. La grandiose procession de montagnes s'est déroulée devant lui sans lui rien inspirer. Les seuls vers qui s'y rapportent sont un fragment, écrit en apercevant le village et le château de Kenmore dans le district de Breadalbane. La pièce a de jolis traits et la description est exacte. Mais il est facile de sentir que ce petit tableau d'un coin de pays habité, et la déclamation vague qui le suit, sont bien loin des grandes scènes de nature et de leurs pensées profondes.
Admirant la nature dans sa grâce la plus inculte, Je parcours, d'un pas lassé, ces scènes du nord; Par mainte vallée sinueuse, mainte pente ardue, Séjours des nichées de grouse et des moutons craintifs, Je poursuis, curieux, mon voyage solitaire. Tout à coup, le fameux Breadalbane s'ouvre à ma vue, Les escarpements qui se touchent sont séparés par de profondes gorges, Les bois, sauvagement épars, revêtent leurs vastes flancs; Le lac qui s'élargit au sein de collines Remplit mes yeux de surprise et d'émerveillement; La Tay doucement sinueuse dans son orgueil enfantin, Le palais qui s'élève sur sa rive verdoyante, Les pelouses frangées de bois, selon le goût natif de la nature, Les monticules qu'elle a semés en hâte et sans soin, Les arches du pont qui franchit la jeune rivière, Le village scintillant dans le rayon d'après midi...
Des ardeurs poétiques gonflent mon sein, Quand j'erre près de la hutte moussue de l'ermite, Dans un vaste théâtre de bois suspendus, Au rugissement incessant de ruisseaux qui trébuchent follement...
Ici la Poésie peut éveiller sa lyre célestement inspirée, Et, avec une ardeur créatrice, regarder dans la nature; Ici, à moitié réconcilié avec les injustices du sort, Le Malheur, d'un pas plus léger, peut errer sauvagement, Et la Désillusion, dans ces limites solitaires, Trouver un baume qui adoucisse ses amères blessures; Ici le Chagrin, frappé au coeur, peut vers le ciel tourner ses yeux, Et la Vertu calomniée oublier et pardonner aux hommes[790].
[Note 790: Verses written with in Pencil over the chimney-piece, in the Parlour of the Inn at Kenmore, Taymouth.]
Il n'a donc pas compris les paysages à aspects généraux. Si quelque partie l'a frappé, c'est la partie moyenne de la route, le district tourmenté de Kenmore à Blair Athole, un paysage à accidents séparés, à épisodes bruyants et un peu mélodramatiques, comme les chutes d'eau, les cascades. Et l'on en discerne bien les raisons; son âme n'était pas une de ces âmes à rêveries prolongées, qui se nourrissent de contemplations uniformes; c'était une âme à émotions brusques, à secousses vives, que devaient prendre bien plutôt des sites saisissants. Cette préférence même indique un esprit peu pénétré des influences profondes de la nature. C'est le goût ordinaire des touristes. Mais même sur ce point-là, il est facile de voir quelle appréciation étroite il avait de ce genre de beautés. On a de lui des pièces inspirées par quelques-uns de ces sites. Il suffit d'aller les lire sur les lieux mêmes pour comprendre le peu de rapport qu'elles ont avec eux.
Un des endroits qu'on visite, lorsqu'on descend du loch Tay dans la direction de Dunkeld, sont les fameuses chûtes de Moness ou d'Aberfeldy. Elles tombent par une gorge rocheuse, longue de plus de deux milles. Au fond de hautes parois à pic, bondissent, blanchissent et bruissent les eaux. Mais ce ne sont pas elles qui font la propre beauté de ces lieux; c'est la végétation qui enferme ces chûtes sous une voûte continue et épaisse. Un monde d'arbres et d'arbustes, de sapins, de frênes, de noisetiers, de bouleaux, s'est emparé des deux bords et s'est logé dans toutes les fissures. Ils se penchent, se touchent et se croisent au-dessus de l'abîme, en sorte que les cascades supérieures coulent derrière des voiles de branches. Des mousses, des lierres, des plantes traînantes, tapissent les côtés, y pendent en plis touffus; les parois sont creusées de mille petites grottes, pleines de fins feuillages d'une fraîcheur et d'une délicatesse féeriques. Ce berceau, qui empêche le soleil de pénétrer autrement que par flèches et l'humidité de s'évaporer, entretient une ombre et une tiédeur. Des filets clairs, qui suintent ou jaillissent de tous les rochers, brillent dans les feuillages; une brume d'eau, une poussière d'argent s'élève; toutes les branches, les brins d'herbe scintillent de gouttelettes, et la dentelle des ramures est surbrodée d'une dentelle de cristal qui tremble avec elle et, en tremblant, laisse tomber des perles, aussitôt reformées. Il règne là un crépuscule somptueusement et mystérieusement verdâtre, plus sombre sous les sapins, plus pâle sous les hêtres et les bouleaux, dans les profondeurs duquel éclatent des ors et des émeraudes, souvent en des endroits si reculés qu'on dirait qu'ils s'y allument d'eux-mêmes. C'est un palais tendu de velours vert, où s'alanguit une moiteur voluptueuse, une retraite pleine d'alcôves pour les Oréades. On ne peut s'y attarder sans penser à la rêverie merveilleuse, à la grotte aérienne et irisée, où Shelley eût placé une des pauses de son Alastor; ou mieux encore à la riche apparition forestière, luisante, profonde, frissonnante de lumière, où Keats eût placé un des sommeils de son Endymion.
Lorsqu'après avoir ainsi contemplé ce paysage, on ouvre son Burns, curieux de voir ce qu'il en a saisi, on est tout dépaysé. Il n'y a trouvé qu'un lieu de rendez-vous et matière à une petite chanson:
Jolie fillette, voulez-vous venir Voulez-vous venir, voulez-vous venir, Jolie fillette, voulez-vous venir Vers les bouleaux d'Aberfeldy?
Maintenant l'été brille sur les pentes fleuries, Et joue sur les ruisselets de cristal; Venez, allons passer les jours clairs Sous les bouleaux d'Aberfeldy.
Les petits oiselets chantent joyeusement, Tandis qu'au-dessus d'eux les noisetiers pendent, Ou ils volètent légèrement d'une aile folâtre, Dans les bouleaux d'Aberfeldy.
Les parois se dressent comme de hauts murs, Le ruisseau écumant, rugissant, profondément tombe, Sous une voûte de verdures penchées et odorantes, Sous les bouleaux d'Aberfeldy.
Les âpres escarpements sont couronnés de fleurs, Tout blanc le ruisseau se verse en cataractes, Et, remontant mouille, d'averses de brouillard, Les bouleaux d'Aberfeldy.
Que les dons de la Fortune volent au hasard, Ils n'obtiendront jamais un souhait de moi; Suprêmement heureux avec l'amour et toi, Dans les bouleaux d'Aberfeldy.
Jolie fillette voulez-vous venir, Voulez-vous venir, voulez-vous venir Jolie fillette, voulez-vous venir Vers les bouleaux d'Aberfeldy[791]?
[Note 791: The Birks of Aberfeldy.]
Burns avait l'oeil si juste qu'il ne pouvait pas ne pas saisir quelques-uns des traits constitutifs de ce site. Il a aussi, on le voit, éprouvé que ce séjour étrange semble fait pour des caresses. Mais le fond mystérieux et les larges proportions ont échappé à son esprit précis et moyen. Il n'est pas à l'échelle de la nature, il a tout rapetissé, réduit; et, par là même, laissé en dehors l'expression du paysage.
Il en est de même pour la pièce écrite sur les cascades de Bruar. Celles-ci ont un caractère tout opposé aux chutes d'Aberfeldy. Une montagne de granit fendue en deux; dans cette cassure, un torrent déroule. Tout est nu; pas d'arbres, pas un arbuste, rien que des rocs gris et rouges, des cascades, et du ciel. C'est une stérilité puissante; on dirait la désolation inexorable et définitive d'un cataclysme qui a, sur ce point, vaincu à jamais la vie. Le paysage, déchiré par un spasme gigantesque, âpre, farouche, brûlé, ressemble à un champ de bataille de Titans; un chaos de pierres, des entassements, des écroulements de rocs, entre de monstrueux escarpements tourmentés, hérissés de brisures et de saillies qui semblent, tant elles sont violentes et incohérentes, produites par un craquement subit. Elles ont l'air d'un arrêt dans un effondrement. Une lutte affreuse se poursuit; les rocs sont rongés et tordus par l'eau qu'ils brisent et tordent à leur tour, une convulsion démesurée continue à rouler dans ce paysage tourmenté par tant de convulsions. La clameur du torrent, que rien ne brise ou n'assourdit, monte des gouffres, rauque et brutale. Les chutes puissantes s'étagent en une suite de gradins énormes et disloqués. De vieux ponts de pierre, qui traversent le ciel, tout en haut, semblent faire partie de la montagne et y mettent une sorte de chemin dantesque. En été, il n'y a sur ce sol d'autres ombres que les ombres raides, inanimées et noires des rochers; leurs cassures brusques, leurs pans durement déchiquetés et leur couleur sombre bouleversent encore davantage ce sol désordonné. On se demande entre les mains de quel poète cette puissante révélation aurait toute sa force. On pense à un Byron d'une étreinte plus précise, ou plutôt encore à un Milton qui aurait cherché sur la terre les places de malédiction.
Qu'y a découvert Burns? Ici encore il a trouvé un coin de vérité. Il a bien senti que l'impression dominante de ce lieu était la disparition ou l'impossibilité de la vie. Mais, au lieu de laisser ce sentiment dans le paysage en conservant à celui-ci sa grandeur, il l'en a extrait, l'a encore rapetissé en l'appliquant à un détail. Il imagine que ces cascades de Bruar, fâchées d'être appauvries par le soleil, demandent à leur propriétaire, le duc d'Athole, de planter leurs rives d'arbres, afin que les poissons ne meurent pas sur les pierres desséchées, que les oiseaux y trouvent un abri, le lièvre une cachette, les amoureux de l'ombre et le poète un endroit où il puisse rêver.
My lord, je le sais, votre noble oreille Ne résiste pas à la souffrance; Enhardi ainsi, je vous prie d'écouter La plainte de votre humble serviteur: Comment les rayons brûlants du hardi Phébus, Flamboyants d'orgueil estival; Séchant, flétrissant tout, épuisent mes ruisseaux écumants, Et boivent mon flot de cristal...
Hier je pleurai presque de dépit et de rage Quand le poète Burns arriva, De ce que je me faisais voir à un barde Avec mon canal à demi sec; Je le sais, un panégyrique en rimes Me fut promis, tel que j'étais; Mais, si j'avais été dans ma splendeur, C'est à genoux qu'il m'eût adoré.
Ici, écumant, tombant de rocs fendus, Je cours en détours puissants; Là, mon torrent bouillonnant jette une haute fumée, Mugissant sauvagement en une cascade; Quand je reçois toutes les sources et les fontaines Telles que la Nature me les a données, Je vaux, bien que je le dise moi-même, La peine qu'on fasse un mille pour me venir voir.
Si donc mon noble maître voulait Combler mes plus hauts souhaits, Il ombragerait mes rives de hauts arbres, Et de jolis buissons épandus. Alors, avec un double plaisir, my lord, Vous errerez sur mes rives, Et écouterez maint oiseau reconnaissant Vous dire des chansons de gratitude.
La grise alouette, gazouillant follement, S'élèvera vers les cieux; Le chardonneret, le plus gai des enfants de la musique, Se joindra doucement au choeur, Au merle fort, à la grive claire, Au mauvis doux et moelleux; Le rouge-gorge égayera l'Automne pensif Sous sa chevelure jaune.
Ceci aussi leur assurera un abri, Pour les protéger contre l'orage; Et le timide lièvre dormira en sûreté, Aplati dans son gîte herbeux; Ici le berger viendra s'asseoir, Pour tresser sa couronne de fleurs, Ou trouver une retraite, un abri sûr Contre les averses vite descendues.
Et ici, se glissant doucement, tendrement, Le couple amoureux se rejoindra, Méprisant les mondes avec toute leur richesse, Comme un soin vide et vain. Les fleurs donneront à l'envi leurs charmes, Pour embellir l'heure céleste, Et les bouleaux étendront leurs bras embaumés, Pour cacher les tendres embrassements.
Peut-être ici aussi, au printemps, à l'aurore, Un barde pensif pourra errer, Et voir l'herbe fumante, humide de rosée, Et la montagne grise de brouillard; Ou bien, vers la moisson, sous les rayons nocturnes Doucement parsemés dans les arbres, Délirer en face de mon flot sombre et rapide, Dont la voix rauque s'enfle avec la brise.
Que les hauts sapins, les frênes frais, Recouvrent mes bords plus bas, Et voient, penchés sur les bassins, Leur ombre dans un lit humide; Que les bouleaux parfumés, parés de chèvrefeuilles, Ornent mes hauteurs rocheuses, Et que, pour le nid du petit chanteur, L'épine offre un abri bien fermé[792]!
[Note 792: The humble Petition of Bruar Water to the noble Duke of Athole.]
[Note 793: Recollections of a Tour made in Scotland, by Dorothy Wordsworth, p. 201.]
Le duc d'Athole fit droit à la pétition présentée par Burns et couvrit la montagne de plantations. Elles commençaient à grandir quand Wordsworth visita les chutes. «Nous marchâmes en remontant au moins pendant trois quarts d'heure, sous un soleil ardent, avec le ruisseau à notre droite, dont les deux bords sont plantés de sapins et de mélèzes mélangés--fils de la chanson du pauvre Burns[793].» Après un siècle, ces arbres étaient devenus une véritable forêt qui cachait la montagne et abritait le torrent. Par un singulier hasard, il nous a été donné de voir ce site tel qu'il avait apparu à Burns. Un formidable ouragan avait dévasté l'Écosse de part en part, abattant sur son passage des forêts comme des champs de blé; il avait d'un coup renversé tous ces bois et dénudé la montagne qui reparaissait dans son ancienne âpreté.
Ce que Burns a écrit pendant ce voyage qui se rapproche le plus du caractère du site est le fragment sur les fameuses chutes de Foyers, près d'Inverness. C'est encore, remarquons-le, une vue particulière et dramatique. Cette cataracte de Foyers est d'une grandeur redoutable, elle se précipite perpendiculairement, d'une hauteur de deux cents pieds, dans un bassin de rochers énormes, avec un grondement d'orage, en envoyant en l'air une telle colonne de buée et de poussière d'eau qu'on l'a appelée la «chute de la fumée».
Parmi des collines vêtues de bruyères et d'âpres bois, La rugissante Foyers verse ses flots aux bords moussus; Jusqu'à ce qu'elle se lance sur les amas de rocs, Où, à travers une brèche informe, son cours retentit. Haut en l'air, forçant leur chemin, les torrents tombent, En bas, se creusant d'une profondeur égale, une houle écume, La nappe blanchissante descend rapide sur le roc, Et déchire l'oreille étonnée de l'Écho invisible. Obscurément aperçue, à travers un brouillard qui monte et d'incessantes averses, La hideuse caverne assombrit son vaste cercle; Et toujours, à travers la brèche, la rivière peine douloureusement, Et toujours, au-dessous, bouillonne le chaudron horrible...
Bien qu'il y ait une certaine énergie descriptive dans ces vers, elle ne rend pas la formidable puissance de cette cataracte. Il est vrai que rien n'est plus impossible à peindre que ces déluges. Ils se composent de tant de choses de vision et de bruit, et si rapides; ils consistent si essentiellement en une succession vertigineuse d'éclairs, de lueurs et de tonnerres simultanés, que le tableau, s'il veut être exact, est trop étendu et est trop lent. Il ne représente que des fragments et des instants séparés d'un ensemble dont la force est d'être un amalgame, un tourbillon, aussitôt disparu, de tout cela. Même la prose n'y suffit pas. Les descriptions des grandes chutes d'eau par les plus robustes maîtres, celle du Niagara par Chateaubriand[794], celles de la chute du Rhin par Ruskin ou Victor Hugo[795], sont inefficaces. Les mots ne peuvent exprimer cette stupeur qui intimide la pensée et retient toute la vie en une sorte d'épouvante immobile.
[Note 794: Chateaubriand. Atala.]
[Note 795: Ruskin. Modern Painters I, part. II, sect. 5, chap. II.--Victor Hugo. Le Rhin.]
À tout prendre, on peut affirmer que Burns n'a pas été ému par le spectacle de cette nature comme on aurait pu s'y attendre, et que ses impressions de paysage ont été bien inférieures à ses impressions historiques. C'est l'avis de ceux qui ont voyagé avec lui. Le Dr Adair, qui eut l'occasion de faire, peu de semaines après, un tour de quelques jours avec lui, dit: «Pendant une résidence d'environ dix jours à Harvieston, nous fîmes des excursions pour visiter différentes parties du paysage environnant, qui n'est inférieur à aucun autre en Écosse, en beauté, en sublimité et en intérêt romanesque, particulièrement le château de Campbell, ancienne résidence de la famille Argyle, la fameuse cataracte du Devon, appelée le bassin du Chaudron, et le Pont grondant, une seule arche large, jetée par le diable, si on en croit la tradition, à travers la rivière à environ cent pieds au-dessus de son lit. Je suis surpris qu'aucune de ces scènes n'ait évoqué un effort de la muse de Burns. Mais je doute qu'il ait eu un grand goût pour le pittoresque. Je me rappelle bien que les dames d'Harvieston, qui nous accompagnèrent dans cette promenade, montrèrent leur désappointement de ce qu'il n'ait pas exprimé en langage plus ardent et plus brillant ses impressions de la scène du bassin du Chaudron qui certainement est hautement sublime et presque terrible[796].» On peut à la vérité, opposer à cette déposition un passage de Walker qui a l'air de le contredire. «J'avais souvent, comme d'autres, éprouvé les plaisirs qui naissent d'un paysage sublime ou élégant, mais je n'avais jamais vu ces sentiments aussi intenses que chez Burns. Quand nous atteignîmes une hutte rustique sur la rivière de la Tilt, là où celle-ci est surplombée par un escarpement boisé d'où tombe une belle cascade, il se jeta sur un talus de bruyère et s'abandonna à un enthousiasme d'imagination tendre, perdu et voluptueux. Je ne puis m'empêcher de penser que c'est là peut-être qu'il a conçu l'idée des lignes suivantes, qu'il plaça plus tard dans son poème sur les Chutes de Bruar, lorsqu'il imaginait une combinaison d'objets semblable à celle qu'il avait maintenant sous les yeux.
[Note 796: Currie. Life of Burns, p. 40.]
Où, vers la moisson, sous les rayons nocturnes Doucement parsemés à travers les arbres, Il viendra délirer devant mon flot sombre et rapide Dont le cri rauque s'enfle avec la brise.
C'est avec peine que je parvins à lui faire quitter cet endroit et à l'emmener en temps pour le souper[797].» Mais si l'on se rappelle que les vers cités sont parmi les plus expressifs de la pièce sur la chute de Bruar, on n'a pas de peine à constater que l'enthousiasme de Burns, excité peut-être par le paysage, ne s'appliquait pas au paysage lui-même et poursuivait quelque sentiment particulier. Ce n'est pas à dire qu'il ne ressentait pas la nature. On a pu voir le contraire. Il ne ressentait pas la nature gigantesque, qui écrase l'homme; son âme toujours en passion humaine ne s'ouvrait pas à ces vastes impressions; il ne pouvait que choisir, dans cet ensemble qu'il était incapable d'embrasser, un détail dans lequel il mettait une anecdote. Son âme n'était pas faite pour la majestueuse épopée des montagnes. Si l'on veut voir avec quelles aptitudes diverses des âmes différentes abordent les mêmes objets, on n'a qu'à lire, après le journal de Burns, celui que Keats a écrit pendant un court voyage dans les Hautes-Terres. Ce fut chez lui, du premier coup d'oeil, une merveilleuse intelligence de ce que cette contrée a de plus haute poésie.
[Note 797: Currie. Life of Burns, p. 42. Extrait d'une lettre de Walker à Currie.]
Il faut dire cependant que ce voyage de Burns fut fait dans les conditions les plus défavorables. Ce n'est pas une façon de visiter les Highlands que de les traverser au galop, enfermé, en compagnie de Nicol, dans une chaise de poste, qui ne laisse voir qu'un carré de paysage toujours fuyant. Si Burns avait parcouru le pays à pied ou sur Jenny Geddes, s'il avait eu la tête en plein paysage, le regard libre, et ces arrêts faciles qu'on fait en s'appuyant sur son bâton, ou en retenant la bride de son cheval, s'il avait eu de ces journées entières où il semble qu'en marchant on emporte avec soi des horizons, l'influence morale d'un paysage, qui souvent commence par une sensation physique d'air frais ou de lumière, serait peut-être entrée en lui. Mais il voyagea dans une boîte avec un butor.
· · ·
Ce fâcheux compagnon lui fut une entrave de plus d'une manière. La réception de Burns pendant ce tour ne ressemblait en rien à celle qu'il avait eue pendant son tour des Borders. Dans ces pays incultes, on ne rencontrait plus la classe de gros fermiers qui habite les Basses-Terres. Il n'y avait, surtout alors, que des seigneurs et des paysans, des châteaux et de pauvres chaumières[798]. Burns fut accueilli comme un personnage célèbre dans toutes ces grandes demeures; dès qu'il arrivait on l'invitait. Nicol, trop bourru pour se montrer, restait à l'auberge et rageait. À Blair Athole, où Burns fut reçu par le duc d'Athole, Walker fit prendre patience au malotru en lui donnant des cannes à pêche et en l'envoyant pêcher à la ligne. À la suite de cette visite, on désirait garder le poète un peu plus longtemps, mais Nicol dépité voulut partir absolument. Les dames envoyèrent un domestique à l'auberge pour corrompre le postillon et lui faire enlever un fer à un des chevaux. Ce postillon se trouva incorruptible. Il fallut se remettre en route[799]. Ce fut peut-être un malheur pour Burns; on attendait comme hôte M. Dundas, dont le patronage était tout puissant et qui était le grand distributeur de faveurs pour l'Écosse. Cette rencontre aurait pu changer l'avenir de Burns. Cette scène se renouvela plus loin. Il fut invité au château de Gordon par le duc et la duchesse que nous avons vue reine de la société d'Édimbourg. Comme on le pressait de rester il s'en défendit en disant qu'il avait un compagnon, «son hôte offrit d'envoyer un domestique pour ramener M. Nicol au château; Burns voulut s'acquitter lui-même de cette commission. Toutefois, un gentleman, ami particulier du duc, l'accompagna, qui transmit l'invitation avec toutes les formes de la politesse. L'invitation arrivait trop tard; l'orgueil de Nicol s'était enflammé jusqu'à un haut degré de colère, par suite de la négligence dont il croyait être victime. Il avait ordonné qu'on mît les chevaux à la voiture, résolu à continuer le voyage tout seul, et ils le trouvèrent paradant dans les rues de Forchabers, devant la porte de l'auberge, exhalant sa colère contre le postillon, pour la lenteur avec laquelle il accomplissait ses ordres. Aucune explication, aucune prière ne purent changer sa décision. Notre poète fut réduit à la nécessité de se séparer de lui tout à fait, ou de continuer incontinent son voyage. Il choisit cette dernière alternative et, prenant place à côté de Nicol dans la chaise de poste, avec dépit et regret, il tourna le dos au château de Gordon où il s'était promis de passer quelques jours heureux[800].» Aussi Walker est-il très sévère pour Nicol. «Pendant ces visites, dit-il, Burns fut amené à découvrir qu'il avait fait un choix peu judicieux dans son compagnon de voyage, dont la présence le gênait et le harassait. Le mauvais caractère et les mauvaises manières de M. Nicol empêchaient Burns de l'introduire dans des cercles où la délicatesse et le tact étaient nécessaires.» Et parlant des visites écourtées de Burns il ajoute: «Ceci n'était pas seulement un ennui et un désappointement, ce fut, selon toute probabilité, un sérieux malheur pour Burns, car une résidence plus longue avec des personnes d'une telle influence aurait pu engendrer une intimité durable, et de leur part, un intérêt actif pour son avancement futur[801].»
[Note 798: Voir, sur l'état des villages des Hautes-Terres, à cette époque et presque à cette année, The Cottagers of Glenburnie, par Élizabeth Hamilton.]
[Note 799: R. Chambers, tom. II, p. 131, d'après Walker.]
[Note 800: Currie. Life of Burns, p. 43.]
[Note 801: Walker. Life of Burns, p. LXXVIII.]
Une fois Burns arrivé à Inverness, il considéra son voyage poétique comme terminé. Il redescendit rapidement par Aberdeen, Montrose et la côte Est, sans beaucoup regarder autour de lui. «Le reste de mes étapes ne vaut pas la peine d'être raconté; tout récemment sorti d'avoir visité le pays d'Ossian, où j'avais vu sa tombe, que m'importaient des villes de pêcheurs et des champs fertiles.» Il vit Montrose et, dans les environs, les parents de son père, «tantes Jane et Isabel toujours vivantes, de solides vieilles femmes»; et John Caird, probablement un camarade d'enfance de William Burns, «bien que né la même année que notre père, il marche aussi vigoureusement que moi[802].» Il redescendit par Perth et Queensferry, et rentra à Édimbourg le 16 septembre.
[Note 802: To Gilbert Burns, 17th Sep. 1787.]
Au cours du voyage il avait fait visite à Harvieston, à des parents de son ami Gavin Hamilton de Mauchline. Il y avait rencontré une jeune fille, aimable et intelligente, nommée Margaret Chalmers, avec laquelle il entretint pendant quelque temps une correspondance amicale. Mais le sentiment qui aurait pu naître de ces rapports n'aboutit point et Miss Chalmers ne reste dans l'histoire de Burns que comme un des correspondants à qui il a adressé quelques-unes de ses lettres les plus intéressantes.