CHAPITRE V.
ELLISLAND.
JUIN 1788--NOVEMBRE 1791.
«M. Burns, vous avez fait un choix de poète et non de fermier», lui dit le père d'Allan Cunningham, en apprenant qu'il s'était décidé pour Ellisland, la plus jolie et la plus ingrate des trois fermes qui lui avaient été offertes[929]. Ellisland est, en effet, dans une position charmante sur la côte méridionale de la Nith. «La ferme, disait Burns lui-même, est admirablement située sur les bords de la Nith, large cours d'eau qui passe par Dumfries et se jette dans le Solway-Frith[930].» À cet endroit, la Nith est une sinueuse rivière, limpide et rapide, dont l'épaisseur ne suffît pas à recouvrir les bancs de galets qui la coupent, et sur lesquels sa frêle nappe claire se plisse et se déchire en maintes longues rayures obliques. Ce fond de galets produit un joli murmure incessant, où se mêlent celui plus léger et inconstant des feuillages et, de temps en temps, des bêlements ou des beuglements lointains. À cause de ses détours, la rivière semble, en amont et en aval, sortir de dessous des verdures. La rive gauche, comprise dans une large boucle de la Nith et bordée d'un lais gris de cailloux, est basse et plate. Elle se prolonge en prairies humides et grasses, parfois inondées par les crues; des groupes de grands arbres séculaires, aux dômes ronds et réguliers, leur donnent un air de parc. La rive droite, creusée par une échancrure qui correspond à la convexité de l'autre bord, est escarpée. C'est là qu'est placée la ferme, sur une sorte de petite falaise à pic, ouverte par une déchirure de terre rougeâtre. À quelques pas de la ferme, un affaissement du terrain mène doucement à une petite anse où la rivière coule à fleur de rive. Le soir, les vaches y viennent boire, dans l'eau jusqu'à mi-jambe, au milieu de leurs reflets, et font un joli tableau rustique. Plus loin que cette crique, la berge, se redressant un peu, présente, entre les champs qui s'élèvent en talus au-dessus d'elle et la rivière qui coule au-dessous, une plate-forme sablonneuse, d'un gazon très fin, bordée du côté de l'eau par un rideau d'arbustes, et longée par un sentier. C'était la promenade favorite de Burns; c'est ici qu'il venait quand il désirait être seul; c'est ici que, tout en marchant de long en large, il composa en une après-midi son célèbre Tam de Shanter. De son temps, tout le pays était envahi de genêts. «Je sortis, dit-il, et allai me promener sur les bords couverts de genêts de la Nith[931]». «On a arraché tant d'ajoncs et de genêts, dit Dorothée Wordsworth, qu'on se demande pourquoi tout n'a pas disparu, et cependant il semble qu'il y ait presque autant d'ajoncs et de genêts que de blé; ils poussent l'un parmi l'autre, on ne comprend pas comment[932].» Maintenant encore des plaques d'or clair éclatent et luisent de toutes parts.
[Note 929: Allan Cunningham, Life of Burns, p. 80.]
[Note 930: To James Burness, 9th Feb. 1789.]
[Note 931: To Mrs Dunlop, November 1790.]
[Note 932: Recollections of a Tour Made in Scotland, by Dorothy Wordsworth, p. 7.]
La vue n'est pas très étendue: des deux côtés de la rivière, elle est bornée par les collines uniformes qui renferment la vallée, et elle est arrêtée, dans le sens de la longueur, par les sinuosités des rives. C'est un endroit qui est loin d'avoir la grande et puissante allure de Mont-Oliphant ou de Mossgiel; il n'a pas le caractère dur mais énergique de Lochlea. C'est un site gracieux, paisible et discret, un lieu d'ombrages et de murmures, de sensations plutôt que de spectacles, pensif sans aller jusqu'à la tristesse. Il ne possède aucun de ces points de vue d'où l'oeil s'élance dans un monde de ciel et d'horizons, mais des recoins qu'on croirait artificiels et arrangés. Il a un charme plus anglais qu'écossais. C'est un peu un paysage de vignette.
Combien aimables, ô Nith, tes fertiles vallées, Où les aubépines épandues fleurissent gaîment. Combien doucement sinuent tes vallons en pente, Où les agnelets jouent dans les genêts[933].
[Note 933: The Banks of Nith.]
Ce n'est pas un paysage d'envolées d'âme, mais de retour sur soi-même ou de séjour en soi-même. Il est fait à souhait pour les rêveries douces et tranquilles, les méditations du déclin de la vie, quand les passions sont apaisées et que les voyages de l'esprit ne se mesurent plus aux horizons des espoirs, mais à des souvenirs. C'est une jolie retraite de solitude et de loisirs studieux, un abri dans le goût du romantisme un peu passé du XVIIIe siècle; on y lirait volontiers du Gray ou du Collins. C'eût été parfait pour Burns, s'il eût pu se consacrer uniquement à la poésie.
Malheureusement il était fermier, et ce site qui l'avait séduit lui ménageait des déboires. Le sol, surtout à cette époque de mauvaise culture, était maigre et difficile. L'exploitation consistait, partie en terres qui s'étendent entre une rivière et les collines et que les Écossais appellent holms, et partie en terres de qualité supérieure qu'ils nomment croft land, et qu'ils fatiguaient alors par des moissons uniformes, sans les réconforter d'engrais ou de fumiers qu'à de longs intervalles. Les premières étaient de marne profonde et donnant du blé; les secondes, de marne et de pierre sur un fond de gravier[934]. Les améliorations successives par lesquelles l'agriculture s'est transformée, les grands travaux de drainage, ont modifié ces terres. Le fermier actuel paie 230 livres là où Burns en payait 50[935]. Mais tout, alors, était à faire. Le propriétaire disait plus tard: «Quand j'achetai ces terres il y a vingt-cinq ans, je ne les avais pas vues. Elles étaient dans le plus misérable état d'épuisement et tous les locataires étaient dans la pauvreté. Vous jugerez du premier de ces faits quand je vous dirai que les avoines, prêtes à couper, étaient vendues 25 shellings l'acre sur les holms. Quand je vins voir mon achat, j'en fus tellement dégoûté pendant huit ou dix jours que j'avais fait le projet de ne plus revenir dans le pays[936].» Burns, lui-même, un jour que la pluie avait lavé un champ d'orge nouvellement semé et passé au rouleau, le comparait à une rue pavée[937].
[Note 934: Allan Cunningham. Life of Burns, p. 80.]
[Note 935: Rambles through the Land of Burns, par A. Adamson, p. 234, en note.]
[Note 936: Chambers, tom. II, p. 244, d'après une lettre de M. Miller, insérée dans la General Review of the Agriculture of Dumfriesshire, Edinburgh, 1812.]
[Note 937: Allan Cunningham, Life of Burns, p. 80.]