‹ Robert Burns. Vol. 1, La VieChapitre 24 sur 38 · I.

I.

INSTALLATION À ELLISLAND. -- BONNES RÉSOLUTIONS.

Comme les bâtiments tombaient en ruines, il fut convenu qu'on en construirait de nouveaux. Burns obtenait de M. Miller, 300 livres, pour bâtir une ferme complète, consistant en un corps d'habitation, une grange, une étable pour les vaches, une écurie et des hangars[938]. Ces constructions prendraient la fin de l'année. Le résultat de cette situation était qu'il devait s'établir seul dans le pays, en attendant que la demeure fût prête pour y amener Jane. Celle-ci restait à Mossgiel, chez la mère de Burns, où elle apprenait son futur métier de fermière.

[Note 938: D'après une note de l'Edinburgh Magazine, Juin 1799, citée dans l'édition de Currie de 1838, p. 44.]

Il apportait au commencement de sa nouvelle entreprise, une âme pleine d'appréhension et de lassitude. Il était cependant encore dans toute sa vigueur et capable de battre, à qui soulèverait le poids le plus lourd, tous les ouvriers qui travaillaient pour lui[939]. Mais son visage assombri, marqué d'une mélancolie profonde, le faisait paraître de dix ans plus âgé qu'il ne l'était. Comme Byron, il eut de bonne heure l'air vieilli. L'amitié et l'éloquence avaient encore le pouvoir de transfigurer merveilleusement ses traits fatigués: il était méconnaissable quand ses regards s'enflammaient et qu'il s'illuminait d'enthousiasme. Mais une expression soucieuse et triste était définitivement sur cette face; la gaîté, même factice, devait y faire de plus rares visites; et la mort, l'absence ou les froissements devaient rendre plus clairsemées les rencontres de l'amitié.

[Note 939: Allan Cunningham, Life of Burns, p. 80.]

Devant cette vie à recommencer tout entière, avec de nouvelles responsabilités, il se sentait découragé et défiant. Le lendemain même de son arrivée dans le pays, il écrivait à Mrs Dunlop:

«Voici le second jour, mon honorée amie, que je suis sur ma ferme. Je suis l'habitant solitaire d'une vieille chambre enfumée, loin de tout ce que j'aime et qui m'aime; sans connaissance qui date de plus loin qu'hier, excepté Jenny Geddes, la vieille jument sur laquelle je chevauche. En même temps, des préoccupations inaccoutumées et des plans nouveaux font à chaque instant honte à ma grande ignorance et à mon inexpérience. Aux heures soucieuses, il y a une atmosphère de brume qui est naturelle à mon âme; par suite de laquelle les objets attristants semblent plus grands que nature. Une sensibilité excessive, qu'une série de malheurs et de déboires a irritée et portée à voir le côté sombre des choses, à cette période où l'âme embarque sa cargaison d'idées pour le voyage de la vie, est, je le crois, la cause principale de cette malheureuse disposition d'esprit[940].

[Note 940: To Mrs Dunlop, 14th June 1788.]

Et le troisième jour, il jetait sur son journal ces lignes où sa pensée, dans toute sa sincérité intime, s'exhale comme un soupir de lassitude, et, par instants, comme un soupir de regret.

«Voici le troisième jour que je suis dans ce pays. «Seigneur! qu'est-ce que l'homme?» Quel petit faisceau affairé de passions, d'appétits, d'idées et de fantaisies! Et quel fantasque genre d'existence il a ici-bas!... Il y a, à la vérité, un ailleurs, où, comme le dit Thomson, «la vertu seule survit.»

Dites-nous, ô morts, Aucun de vous ne voudra-t-il, par pitié, nous révéler le secret De ce que vous êtes et ce que nous serons bientôt! Un peu de temps Nous rendra aussi savants que vous et aussi muets.

Je suis si lâche dans la vie, si fatigué du service, que, comme l'Adam de Milton, il n'y a presque pas de moment où je ne souhaite «me coucher avec joie dans le giron de ma mère et être en paix.»

Mais une femme et des enfants m'obligent à lutter avec le courant, jusqu'à ce que quelque rafale soudaine renverse la pauvre barque, ou que, dans l'indifférent retour des années, sa propre caducité la réduise à n'être qu'une épave[941].

[Note 941: Extract from the Author's Journal, 15th June 1788.]

La vie qu'il allait mener pendant quelques mois n'était pas pour chasser ces sombres humeurs. Afin de surveiller les travaux, il avait voulu se loger près de sa future ferme. Il n'avait trouvé qu'une misérable chaumière enfumée et délabrée. «Je me souviens bien de la maison, dit Allan Cunningham, le plancher était d'argile, les chevrons couverts de suie; la fumée du foyer sortait épaisse par la porte et la fenêtre, tandis que le soleil, qui faisait effort pour pénétrer par ces ouvertures, produisait une sorte de crépuscule. C'est là que tous ceux qui avaient la curiosité ou le goût de le voir, le trouvaient avec une table, des livres, des plans devant lui, tantôt en train d'écrire des lettres sur la contrée et les gens, parmi lesquels il était tombé comme une pierre lancée par une fronde; tantôt donnant audience aux ouvriers qui étaient occupés à creuser les fossés ou les fondations; et quelquefois aussi en train de donner un coup de brosse à une vieille chanson[942].» «La cabane où je m'abrite, écrivait-il lui-même, est ouverte à toutes les rafales qui soufflent et à toutes les averses qui tombent; je ne puis m'y défendre de mourir de froid qu'en étant suffoqué de fumée[943].»

[Note 942: Allan Cunningham, Life of Burns, p. 81.]

[Note 943: To Miss Chalmers, 16th Sept. 1788.]

Les journées passaient encore, prises par les occupations. Comme il arrive pour ces petits travaux exécutés par des maçons et des charpentiers de village, Burns devait être son propre architecte; tout le soin de la surveillance et de la direction lui revenait. Pendant ces besognes, sa faculté de causerie et sa familiarité trouvaient à s'exercer; le mouvement l'occupait. Mais quand, à la nuit tombante, les ouvriers s'éloignaient, un sentiment de solitude et de tristesse le reprenait. Les soirées étaient longues et sombres dans la chaumière; il avait la sensation d'être exilé, bien loin, hors de la vie.

Dans cette terre étrangère, ce pays sauvage, Terre inconnue à la prose et aux vers, Où les mots n'ont jamais été étirés sur le peigne de la Muse, Ni sautillé dans les entraves de la poésie; Une terre que la Prose n'a jamais visitée, Sauf quand il lui arrive d'y trébucher, les jours où elle est soûle; Ici donc, embusqué dans un côté de la cheminée, Caché dans une atmosphère de fumée, J'entends un rouet bruire dans le coin, Je l'entends.--car c'est en vain que je regarde. La tourbe rouge luit, noyau de flamme Dans une cosse de brouillard infernal: Ici, au lieu de mes ravissements poétiques, Me voici assis à compter mes péchés par chapitres; Au lieu d'être vivant et vif comme les autres chrétiens, Je suis recroquevillé, réduit à exister simplement, Sans société que les indigènes du Galloway, Sans figure de connaissance que Jenny Geddes; Jenny, mon orgueil, mon Pégase! Toute morne, elle trotte le long de la Nith, Et sans cesse elle tourne ses yeux du côté de l'ouest, Tandis que des larmes coulent sur ses vieux naseaux bruns! Était-ce pour ceci, qu'avec tant de soin, Tu as porté le Barde à travers maint comté?

Avec tout ce souci et tout ce chagrin, Et peu, bien peu d'espoir de soulagement, Et rien que de la fumée de tourbe dans ma tête, Comment puis-je écrire quelque chose que vous puissiez lire[944]?

[Note 944: Epistle to Hugh Parker.]

La construction de sa ferme ne tarda pas à l'absorber. Il en fit lui-même les plans et il en traça les fondations. Lorsqu'il posa la première pierre, il se découvrit, et pria que la maison qui devait abriter ses jours futurs fût bénie[945]. Peut-être des visions de contentement et de paix domestiques s'offrirent-elles à lui, et rêva-t-il, pour le foyer qui allait s'édifier, des samedis soirs pareils à celui qu'il avait chanté. Il surveilla lui-même les travaux, aidant à rassembler les pierres, à chercher le sable, à voiturer la chaux, donnant parfois un coup de main ou un coup d'épaule aux ouvriers. «Quand il voyait que nous ne pouvions pas venir à bout d'une grosse pierre, disait l'un d'eux, il criait: «Attendez un peu!» et il accourait. Nous nous apercevions bientôt qu'il était là. Je n'ai jamais vu son pareil pour soulever un poids[945].» La maison arrivée à hauteur des fenêtres, il envoya à Dumfries chercher du bois pour les linteaux. Tous les charpentiers se pressèrent autour du messager pour voir l'écriture du poète. «C'est par de pareilles touches, dit Allan Cunningham, que se traduit l'admiration d'un pays[945].»

[Note 945: Allan Cunningham, Life of Burns, p. 82.]

· · ·

En s'engageant dans cet avenir nouveau, il s'évertuait à prendre de bonnes résolutions. Il faisait projet d'assagir sa vie, de lui donner l'assiette des vies bien établies. Il était à un de ces changements matériels qui rendent plus facile d'abandonner le passé, parce qu'ils en interrompent les habitudes. D'ailleurs, il avait de nouveaux devoirs, une responsabilité. Ses résolutions étaient ferventes. Il laissait à jamais derrière lui le fardeau de ses fautes et de ses folies; comme un homme soulagé d'avoir jeté le sac où il porterait toutes les pierres qui l'ont fait trébucher, il reprenait sa route plus droit et plus preste.

Adieu maintenant à ces folies étourdies, ces vices vernis qui, bien qu'à moitié sanctifiés par la légèreté charmante de l'esprit et de la gaîté, ne sont après tout qu'une façon de dissiper vainement le précieux courant de l'existence, que dis-je? de l'empoisonner tout entière, en sorte que, comme dans les plaines de Jéricho, «les eaux y sont très mauvaises et la terre stérile» et qu'il faudrait les dons surnaturels d'Élisée pour guérir le mal[946].

[Note 946: Extract from the Author's Journal, 15th June 1788.]

Et en même temps il écrivait à un ami:

J'ai, jusqu'à présent, dans le guerroyement de la vie, été formé aux armes, dans la cavalerie légère et les éclaireurs de la fantaisie: une manière de hussards et de highlanders de la cervelle. Mais j'ai pris la ferme résolution de céder mon grade dans ces bataillons d'étourdis, qui n'ont d'autre idée d'une bataille que de rencontrer l'ennemi, et d'autre idée d'un siège que de donner l'assaut à la ville. Il en coûtera ce qu'il voudra; je suis déterminé à entrer dans les graves escadrons, lourdement armés, de la Prudence et dans le corps d'artillerie de l'artificieuse Opiniâtreté[947].

[Note 947: To Robert Ainslie, June 15th 1788.]

Il n'est pas possible d'avoir de meilleures intentions. Il y entrait avec tant d'impétuosité qu'il allait un peu vite. Il avait pour son propre passé, qui lui tenait encore aux épaules, des réprobations indignées; il en parlait avec une admirable sévérité; il le fustigeait avec une bonne foi amusante.

Une importante et récente décision dans ma vie m'a mis hors de la voie de ces disgracieuses iniquités qui, bien que la licence à la mode ferme les yeux sur elles, et que les phrases à la mode les couvrent d'un vernis, ne sont en réalité que des nuances plus ou moins légères ou sombres de scélératesse[948].

[Note 948: To Miss Chalmers, Sept. 16th, 1788.]

Il souligne lui-même ce gros mot qui retombe sur un passé à peine détaché de lui. Il avait cet oubli des fautes de la veille, et ce défaut d'appréhension de celles du lendemain, qu'ont souvent les femmes et les poètes, pour ne pas ajouter quelques orateurs, et qui leur permet une indignation véritable, non pas contre eux-mêmes, mais contre des erreurs déposées pour un instant. Ils n'abjurent pas leurs faiblesses, ils les dénoncent; et là où on attendrait de l'humilité et de la contrition, on trouve, avec étonnement, l'assurance et une colère de moraliste. Il semblait à Burns que cette scélératesse, qu'il stigmatisait, était à grande distance de lui. Il eût peut-être été moins dur pour elle s'il avait su qu'elle l'attendait non loin de là.

Mais il n'y avait pas uniquement là une modification de conduite; il y avait, jusqu'à un certain degré, une transformation dans la manière d'envisager la vie. Et ce changement sortait d'une altération de l'homme lui-même, effet de l'imperceptible mais irrésistible travail de l'âge. Burns arrivait à ce point de la trentaine, où les pieds commencent à tenir davantage au sol. Les espoirs sont moins frémissants, pour avoir été souvent déçus; et les désirs le sont moins, pour avoir été quelquefois satisfaits. Il se fait une mue où bien des plumes brillantes de la fantaisie tombent; l'oiseau a les ailes écourtées, le plumage plus sombre et le vol plus bas. Un assagissement, un assoupissement entre dans le sang. On commence à introduire de la mesure et du calcul dans ses actes; on est disposé à faire une part plus grande à la pratique, à compter avec les nécessités et les conditions matérielles, le bien-être, la considération. On ne rompt plus en visière à la vie; on confère plus humblement avec elle, on en vient à des termes et à une transaction. C'est généralement à cette époque que meurent dans les hommes les révoltes et les intransigeances contre les formes sociales, et que s'entame une lente capitulation qui aboutit à un modus vivendi avec l'existence. C'est souvent une crise douloureuse. Les plus terre à terre ne sentent pas sans un certain malaise périr en eux leur parcelle idéale; et d'autres, en qui plus d'eux-mêmes meurt, en éprouvent une affliction. C'est ainsi qu'on s'achemine vers le scepticisme ou la résignation. Quelques-uns sont seuls exempts de cette transformation et se maintiennent; soit à cause d'une grande vitalité d'idéalisme, qu'ils possèdent en don spécial; soit par le dédain des intérêts, vers quoi la vie veut les plier; soit par une insouciance de conduite ou une impétuosité de passions, qui les rendent indifférents au lendemain ou incapables de se contraindre. C'était ce changement qui se produisait dans l'esprit de Burns. Il faisait des concessions, il reconnaissait plus de prix à ce dont il avait longtemps fait peu de cas.

J'ai toute la révérence possible pour le monde d'outre-tombe dont on parle tant, et je souhaite que ce que la piété croit et la pitié mérite, existe réellement. Mais, dans les choses qui appartiennent à cette scène actuelle de l'existence et qui s'y terminent, l'homme a des intérêts sérieux et immédiats. De savoir si un homme sera accueilli par des mains tendues, dans une situation élevée, distinguée et respectable, ou se dérobera au mépris dans un coin abject d'une vie obscure; de savoir s'il s'épanouira sous les tropiques de l'abondance, s'il se réjouira tout au moins sous les latitudes confortables d'une aisance convenable, ou s'il souffrira de la faim dans le cercle arctique de la noire pauvreté; de savoir s'il s'élèvera dans la conscience virile d'un esprit satisfait de lui-même, ou s'il s'affaissera sous un douloureux fardeau de regret et de remords; ce sont là des alternatives de la dernière importance[949].

[Note 949: To Robert Ainslie, June 30th 1788.]

Et un peu plus tard il dira:

Il n'y a pas de doute que la santé, les talents, une bonne réputation, une aisance décente, des amis respectables, ne soient des bonheurs réels et substantiels[950].

[Note 950: To Alex. Cunningham, 13th Feb. 1788.]

C'étaient là des paroles qui ne lui seraient pas venues quelques années auparavant. Nous voilà loin des strophes de l'épître à Davie, de la louange de la vie de vagabonds et des sommeils à la belle étoile.

Qu'importe si, comme le peuple des airs, Nous errons dehors sans savoir où, Sans maison ni abri? Qu'importe! les charmes de la nature, les collines et les bois, Les vallons tortueux et les cours d'eau écumants Sont ouverts à tous.

Ce n'est pas que tout fût gain dans cette altération obscure dont les indices perçaient ainsi ça et là. C'était en lui, comme chez tant d'autres, le signe d'un tassement intérieur, d'un affaissement de l'imagination, en tant qu'elle est un des facteurs de la vie journalière. Il y a des instants de la jeunesse pendant lesquels, on peut le dire, l'existence réelle est incorporée avec l'existence idéale; elle n'existe pas à part, elle dérive de l'autre son prix et ses peines. Cette période avait été très marquée chez Burns, à Lochlea et à Mauchline. Durant ces années, les plus ferventes et partant les plus fécondes, il avait véritablement vécu en dehors, au-dessus de sa condition extérieure; non pas même en lutte avec elle, car sa vie intime la remplissait, la transformait et en faisait son cadre naturel et son réceptacle. Aussi puisait-il sa poésie dans les faits de chaque jour. C'est cette primauté, cette souveraineté de l'imagination qui semblait s'affaiblir en lui. Il ne remplissait plus, n'envahissait plus les choses extérieures de lui-même; c'est qu'elles commençaient à pénétrer en lui sans se déformer; sa flamme ne les fondait plus; elles restaient indépendantes et intactes, ce qui est le train pour qu'elles deviennent indispensables. C'était une descente vers la terre. Elle n'était pas ressentie, et ne devait jamais l'être, dans les hautes parties de l'entendement, où demeurent les efforts intellectuels et les jugements généraux. Celles-ci sont d'ailleurs les dernières atteintes; la mort arrive souvent plus vite que leur obscurcissement et elles subsistent claires au-dessus des diminutions de l'action. C'était la manière d'être quotidienne qui se modifiait, d'où sortent plus tard les sentiments et les aspirations intellectuelles. On peut encore continuer à mettre en oeuvre les produits de la vie antérieure; mais si on avait toujours mené la vie actuelle, on n'aurait pas les éléments de ce travail. C'est ce qui arrivera pour Burns. Désormais sa vie sortira moins de lui-même. Elle ne lui fournira plus les thèmes de sa poésie. Il sera obligé de les emprunter à son existence passée, comme pour Tam de Shanter; ou à des existences autres, comme pour ses chansons.

Toutefois, en dépit de leur sincérité, ces répudiations du passé et ces projets de réforme n'étaient chez lui que superficiels. Ces résolutions, faites de bonne volonté et d'une légère décroissance d'idéalité, n'avaient pas de racines. Il les croyait durables, elle ne l'étaient pas. Elles indiquaient qu'il était arrivé au moment de la vie où généralement les hommes deviennent sages et plus empiriques; mais ce moment ne devait pas se développer en lui. Elles ressemblaient à ces organes atrophiés qui font quelques tentatives pour exister et qui, incapables de remplir leur fonction, en marquent seulement le moment et le besoin. Il arrivait à Burns ce qui arrive à certains organismes où des phases importantes de l'évolution n'apparaissent qu'à l'état embryonnaire. La phase de sagesse devait rester chez lui indécise et mal ébauchée. Son imagination et son tempérament, ses qualités et ses défauts, devaient l'empêcher d'y prendre assiette et l'entraîner. D'ailleurs, eût-il possédé les conditions intérieures d'une véritable transformation, les circonstances extérieures les auraient rendues vaines. Pour que des décisions de ce genre, si malaisées à fixer, soient solides, il faut qu'elles s'établissent sur un fondement de confiance dans le lendemain. Celles-ci se formaient sur un fond mouvant d'incertitudes et de craintes, suffisantes par elles-mêmes pour ébranler une volonté assurée et décourager une volonté moyenne. Un esprit persévérant en eût été éprouvé. Celui de Burns n'y pouvait résister. Cela fit que cette réforme, comme beaucoup de ses sentiments, beaucoup de ses résolutions, devait rester imaginaire. C'était un côté de sa vie qu'il devait vivre en rêve, ainsi qu'il arrive à beaucoup de poètes: c'est ce qui leur permet d'avoir des conduites si folles et des têtes si sages.

· · ·

Dès que sa maison fut en train, il partagea son temps entre Ellisland et Mauchline, passant alternativement huit ou dix jours dans chaque endroit. Jane Armour était alors à Mossgiel, chez la mère de Burns, dont elle s'était faite l'apprentie pour la laiterie et les autres occupations rustiques. La route était longue de «sa ferme à sa femme», car d'Ellisland en Nithsdale à Mauchline en Kyle, il y a 45 milles[951], et les chemins d'alors la rendaient rude. Parfois il la faisait d'une traite, sellant à trois heures du matin, sa vieille jument, Jenny Geddes, et partant dans l'obscurité. Parfois il coupait la route eu deux et passait la nuit dans une auberge[952]. D'après Currie, ces voyages auraient eu une influence considérable et pernicieuse sur sa vie, parce que, dans ces arrêts, il rencontrait de la compagnie avec laquelle il oubliait ses résolutions de sobriété[952]. C'est exagérer. Il eût été sans doute désirable qu'il s'installât dès son arrivée dans sa nouvelle existence, car les bonnes résolutions demandent à être appliquées aussitôt; il faut les mettre au travail tout de suite; elles s'affaiblissent si on leur laisse le temps de flâner. Il y aurait surtout gagné d'éviter six mois de solitude et de découragement. Mais le cours ultérieur de sa vie fut dirigé par des causes plus profondes que quelques soirées passées autour du bol à whiskey, même si ces soirées empruntaient quelque chose au lendemain.

[Note 951: To Peter Hill, 18th July 1788.]

[Note 952: Currie. Life of Burns, p. 45.]

Ces semaines de Mauchline étaient les seules éclaircies dans l'assombrissement de sa vie. Lorsqu'il était de retour à Ellisland, dans sa chaumière provisoire, il prétendait que Jenny Geddes avait toujours l'oeil tourné à l'ouest, vers le pays qu'ils venaient de quitter. Quant à lui, sa pensée y aspirait sans cesse, et il l'envoyait à sa jeune femme toute rhythmée et rimée, toute prête pour sa voix «aux claires notes agrestes».

De tous les points d'où le vent peut souffler, J'aime chèrement l'ouest; Car c'est là que la jolie fillette vit, La fillette que j'aime le mieux; Des bois sauvages croissent, des rivières coulent, Mainte colline est entre nous deux; Mais, jour et nuit, ma pensée envolée Est sans cesse avec ma Jane.

Je la vois dans les fleurs fraîches de rosée, Je la vois douce et belle; Je l'entends dans la chanson des oiseaux, Je l'entends charmer l'air. Il n'y a pas une jolie fleur qui pousse, Près d'une fontaine, d'un bois ou d'une pelouse; Il n'y a pas un joli oiseau qui chante, Qui ne me fasse penser à ma Jane[953].

[Note 953: Of a' the Airts the Wind can blaw.]

C'est qu'en effet, avec sa versatilité de poète, il s'était repris d'amour pour elle. Ce qui pourrait sembler incroyable après tant de choses passées, ce mariage avait sa lune de miel. C'était du reste un regain de l'ancienne passion, à laquelle rien de nouveau, rien de plus profond ne s'était ajouté; il avait le même caractère purement extérieur et presque lascif. Ce qui frappe Burns dans celle qu'il a prise pour compagne irrévocablement, c'est toujours un corps bien tourné, une démarche souple et l'oeil noir et vif qui jadis l'avait atteint. Les pièces qu'il lui adresse ont un riche coloris de désir, et, pour ainsi parler, de luxure conjugale; mais il n'y a pas un mot de sentiments plus graves, et les heures d'intimité sérieuse que suppose l'union complète de deux êtres n'y sont point représentées.

Oh! si j'étais sur les collines du Parnasse, Si je pouvais puiser à l'Hélicon, Afin d'atteindre l'habileté poétique Pour chanter combien chèrement je t'aime! Mais il faut que la Nith soit la fontaine de ma Muse, Il faut que ma Muse soit ton joli toi-même, Sur le Corsicon le regard perdu, je chanterai, Et j'écrirai combien chèrement je t'aime.

Viens donc, douce Muse, inspire ma chanson! Car pendant tout un long jour d'été Je ne pourrais chanter, je ne pourrais dire Combien, combien chèrement je t'aime. Je te vois danser sur la pelouse! Ta taille si souple, tes membres si bien pris, Tes lèvres tentantes, les yeux fripons, Par le ciel et la terre--je t'aime!

Le jour, la nuit, aux champs, à la maison, Ta pensée enflamme ma poitrine, Et sans cesse je redis et chante ton nom, Je vis seulement pour t'aimer. Quand je serais condamné à errer Au delà de la mer et du soleil couchant, Jusqu'à ce que mon dernier sable soit écoulé, Jusqu'alors, alors même, je t'aimerais![954]

[Note 954: Oh, were I on Parnassus' Hill.]

Ce sont là de brûlantes paroles. Mais, après cette gerbe de chansons amoureuses, on ne trouve plus de vers pour Jane Armour. À l'exception d'une petite pièce de fantaisie, dont les termes plutôt que le sentiment s'opposent à cette supposition, si on ne la connaissait que d'après l'oeuvre de son mari, on la prendrait pour une maîtresse plutôt que pour l'épouse. Pas une seule fois, elle n'apparaît dans son cadre véritable: la famille; elle ne lui a pas inspiré le pendant de la pièce où il a représenté le ménage de son père et de sa mère. Des affections successives que traverse la vie à deux et qui aboutissent à la touchante tendresse des vieux époux, qu'il a si délicieusement rendue dans John Anderson, il semble qu'il n'en ait ressenti aucune. Entre Jane et lui, il n'y eut jamais de communauté intellectuelle; ils vécurent ensemble, mais à part. La distance était trop grande. Mais, de quelque façon qu'il s'y fût pris, c'est un malheur auquel il ne pouvait échapper. La disproportion qui existait entre sa position et sa valeur intellectuelle devait le poursuivre dans le mariage. S'il avait choisi, comme il le disait très bien à Mrs Dunlop, une femme «qui eût pu entrer dans ses études favorites et apprécier ses auteurs favoris[955]»; elle n'aurait pu s'abaisser à son genre de vie. S'il prenait une femme capable de vivre en fermière, il était probable qu'elle ne saurait se hausser à son esprit.

[Note 955: To M Dunlop, 10th June 1788.]

Pendant un de ses séjours à Mauchline, Burns se réconcilia avec l'Église. Son mariage avec Jane Armour avait été purement civil. Les formalités religieuses n'avaient pas été remplies: les annonces, selon l'expression calviniste, n'avaient pas été proclamées, pendant trois dimanches consécutifs, dans les deux paroisses où vivaient les futurs; le ministre ne leur avait pas fait joindre les mains, et la promesse simple et grave du mariage écossais n'avait pas été prononcée d'être l'un pour l'autre un époux aimant et fidèle et une épouse aimante, fidèle et soumise, «jusqu'à ce que Dieu nous sépare par la mort[956].» La situation du jeune ménage était donc irrégulière, vis-à-vis de l'Église. Cependant la communion annuelle, qui était administrée à Mauchline, au commencement d'Août, approchait. C'est dans les paroisses écossaises un événement entouré de solennité. Quelque temps auparavant, le ministre, en chaire, donne notice à la congrégation que «le souper du Seigneur» sera administré tel jour. Durant la semaine qui précède, le Consistoire se réunit et dresse une liste de tous les communiants de la paroisse, conformément au livre d'exercices du ministre et au témoignage des anciens et des diacres. D'après cette liste, des billets sont remis aux anciens pour les distribuer aux fidèles. Le jour de la Cène, en face des tables recouvertes d'une nappe blanche et portant les deux espèces, le vin dans le calice et le pain dans la corbeille, le ministre défend aux indignes d'approcher. Les communiants ne peuvent prendre place aux sièges déposés de chaque côté des tables qu'en présentant les billets délivrés par les anciens. Il y a là un moyen efficace de discipline et qui sert de sanction aux arrêts du Consistoire, car être exclu de la participation au sacrement emporte une idée de déconsidération et de scandale. Aussi, un peu avant l'époque de cette cérémonie, les registres des paroisses sont-ils remplis de notices de gens qui font amende honorable. Burns fit comme les autres, plus sans doute pour sa jeune femme et sa famille que pour lui-même. On trouve dans les registres de Mauchline, le passage suivant:

[Note 956: Voir pour les mariages écossais Chamberlayne, Magnæ Britanniæ notitia;--C. W. Sprott, The Worship and Offices of the Church of Scotland;--et pour les détails de coutumes Ch. Rogers, Scotland social and Domestic, p. 116 et suivantes.--W. Gunnyon, Illustrations of Scottish, History, Life and superstitions from Song and Ballad, p. 208.]

1788.--Août 5.--Ont comparu Robert Burns, avec Jane Armour, son épouse prétendue. Ils reconnaissent tous deux leur mariage irrégulier, leur chagrin de cette irrégularité, et leur désir que la session prenne les mesures qui lui sembleront nécessaires en vue de la confirmation solennelle du dit mariage. La session, prenant cette affaire en considération, décide qu'ils seront tous deux blâmés pour l'irrégularité qu'ils reconnaissent, et qu'ils seront solennellement engagés à rester fidèlement unis à l'un à l'autre, comme mari et femme, tous les jours de leur vie.

La session a, par loi, droit à une amende en faveur des pauvres, elle s'en rapporte à la générosité de M. Burns.

La sentence précitée a été conformément exécutée et la session absout les deux personnes susdites de tout scandale de ce chef[957].

[Note 957: R. Chambers, tom. II, p. 280.]

À la suite, vient la signature du ministre et celle de Burns. Celui-ci avait aussi signé pour sa femme, ce qui porte à croire ou qu'elle était trop émue pour tenir une plume ou que, à cette époque, elle ne savait pas encore écrire. Au-dessous se trouve cette ligne: «M. Burns a donné un billet d'une guinée pour les pauvres.» C'était la fin de la fameuse lutte de Burns contre l'Église.

· · ·

Cette union enfin conclue, on se demande ce qu'elle était, et surtout ce qu'elle allait être. Pour le moment, elle vivait d'un besoin de repos et d'un reste de passion. Mais cela ne peut aller bien loin; ce sont comme ces premières provisions avec lesquelles on se met en ménage, et qui permettent d'attendre le pain de tous les jours. Comment la vie commune allait-elle définitivement s'établir? Les deux êtres qu'elle réunissait avaient connu les ivresses, les délaissements, les colères, les déchirements, les rapiècements et, pour employer l'expression de Montaigne, «l'herbe, les fleurs, le fruit[958]» et le regain de l'amour. Ils se hasardaient maintenant à être paisiblement heureux ensemble. Ne leur serait-il pas plus difficile de l'être l'un avec l'autre qu'avec n'importe qui? Pouvaient-ils passer de leur liaison tourmentée au commerce uni et reposant que veut le ménage?

[Note 958: Montaigne. Essais, livre III, chap. II, Du Repentir.]

Pour Jane Armour, il semble que cette transition fût facile. Dans les aventures du passé sa part avait été plutôt de faiblesse et de laisser aller. Il paraît clair qu'elle était heureuse de trouver le repos, de retrouver l'amitié des siens; elle était fière d'être la femme de Robert Burns, d'une fierté mal démêlée et bornée, qui ne comprenait pas toute la valeur de son mari; elle était disposée à se trouver bien partagée, à espérer, comme un gros bonheur, une ferme prospère et une vie de petite aisance.

Mais lui où en était-il? Que pensait-il? ou plutôt que ressentait-il, non pas sur le devant mais dans l'arrière-chambre de son âme, en remuements confus de pensées et en vagues retours sur soi-même? Il avait été mené à ce mariage, brusquement saisi par une de ses propres fautes, et lié à une destinée qu'il ne prévoyait pas. Maintenant qu'il se remettait, comment jugeait-il sa condition nouvelle?

Il était impossible qu'il trouvât, impossible qu'il ait cru trouver dans ce mariage la haute union de deux esprits, la joie de deux natures associées par leurs qualités intellectuelles les plus élevées, en une communion d'intelligence. Avec Clarinda, avec Margaret Chalmers, il eût peut-être pu goûter cette douceur suprême de la vie; avec Jane Armour, il devait y renoncer. La plus rare partie de lui-même n'aurait jamais de foyer; il serait obligé, sur ce point, de vivre avec des étrangers ou de vivre dans sa solitude. Il le disait bien lui-même dans un passage où il s'efforce un peu trop de chasser ce voeu d'une femme intelligente et instruite.

«Dans les circonstances où je suis, je n'aurais jamais pu avoir de compagne pour la vie, capable de pénétrer dans mes études favorites, de goûter mes auteurs favoris, etc, sans qu'elle m'imposât en même temps une vie coûteuse, des fantaisies capricieuses, peut-être des singeries de l'affectation, avec tous ces beaux talents de pensionnat, qui (pardonnez-moi, Madame[959]) se rencontrent quelquefois parmi les femmes de haut rang, et qui pénètrent presque universellement les demoiselles des classes qui ont des prétentions à la Gentry[960].»

[Note 959: En français.]

[Note 960: To Mrs Dunlop, 10th June 1788.]

À défaut de cette félicité, si rarement accordée du reste aux hommes supérieurs, parce que leur supériorité même les place hors des chances d'appariement, ne pouvait-il pas du moins rencontrer le bonheur qui vient juste au-dessous, un bonheur moyen, fait d'habitudes et de bon accueil, de repos intime sous un toit qui devient plus cher, de tendresse active et vigilante autour des choses pratiques, et du déploiement de la famille dans une âme paternelle? Ne pouvait-il connaître ce refuge où les ennuis et les tribulations ne pénètrent pas, qui garde un coin de lumière argentée et paisible même aux jours sombres? Il entre beaucoup de bien-être d'âme et de corps dans ce bonheur-là. Il est plus terrestre que le premier, mais il est bien humain. C'est par lui que se disent heureux la plupart des quelques-uns qui se félicitent d'être nés. Burns ne pouvait-il le goûter? Pendant quelques mois, il crut en toute sincérité qu'il le possédait; bien plus, il crut qu'il s'en contenterait. On eût dit qu'il avait guéri ses voeux et ses rêves de leur inquiétude, qu'il leur avait enseigné à se borner au même arpent de terre et de tendresse. Il semblait qu'il eût pris pour lui le contentement modique et constant dont son frère, le poète latin, a donné la jolie formule:

tellus Et domus et placens uxor[961].

[Note 961: Horace.]

Il annonce de toutes parts qu'il est heureux, qu'il est satisfait de son mariage; il parle du bon effet que celui-ci a sur sa vie.

«... N'étaient les terreurs de ma situation incertaine en ce qui concerne l'entretien d'une famille d'enfants, je suis décidément d'opinion que le parti que j'ai pris est grandement en faveur de mon bonheur[962].»

[Note 962: To Robert Ainslie, 15th June 1788.]

«... Je suis doublement satisfait de ma conduite. J'ai la conscience d'avoir agi conformément à ces principes de générosité que mon désir est qu'on m'attribue, et je suis réellement de plus en plus content de mon choix[963].»

[Note 963: To Alex. Cunningham, 27th July 1788.]

«... Vous ne me dites pas si vous allez vous marier. Croyez-moi, si vous ne faites pas quelque choix maladroit, cela améliorera beaucoup le mets de la vie. Je puis en parler par expérience, bien que, Dieu le sait, mon choix ait été fait aussi au hasard qu'au jeu de Colin Maillard[964].»

[Note 964: To John Beugo, 9th Sept. 1788.]

Et huit mois plus tard il écrit encore:

«Pour vous donner en raccourci le reste de mon histoire: j'ai épousé ma Jane et pris une femme. Du premier de ces actes, j'ai chaque jour plus en plus de raison d'être satisfait[965].»

[Note 965: To Dr Moore, 4th Jan. 1789.]

Néanmoins, à y regarder de plus près, les choses n'étaient pas aussi assurées qu'elles le paraissaient. Quelques signes subtils, perceptibles à peine dans cette satisfaction, auraient pu en révéler la faiblesse. Personne ne les vit; Burns ne les soupçonna point. Ils existaient pourtant dès alors. Avec un peu d'attention il n'est pas impossible de les découvrir dans ce qui nous reste de ses sentiments à cette époque. Ce sont quelques pages à peine, quelques instants de son coeur; mais quelques parcelles d'un corps suffisent à une chimie un peu soigneuse pour déceler les moindres traces dans sa composition.

Les sentiments qu'il avait pour sa femme étaient affectueux. Il discernait bien les mérites qu'elle avait. Il les discernait trop bien. Le trait par lequel il les enserrait était si net, si précis, qu'il servait presque autant à marquer les qualités dont elle était privée que celles qu'elle possédait, et qu'il était difficile de dire pour quel côté la ligne avait été tracée, pour ce qu'elle renfermait ou pour ce qu'elle excluait. On n'y sent pas ce tremblement et ce léger refus de la main à marquer les limites de ce qui nous est cher. Il ne laissait pas même à certains contours du caractère ce quelque chose d'indécis, ce bord flottant, dont on accorde le bénéfice à la personne aimée, où il y a place pour un acte de foi et de confiance, sans lequel un amour manque d'un élément précieux, c'est-à-dire de ce qu'il donne. Il y a là aussi, dans ce petit intervalle, une réserve pour l'admiration, une ressource contre les déceptions, un peu de mystère, de possible au delà de ce que nous avons mesuré, qui répond à ce besoin d'illimité qu'ont les vraies affections. Cette pénombre de faveur n'existe pas dans la manière dont Burns apprécie sa femme. Il lui fait sa part d'un trait arrêté sans hésitation: voici ce qu'elle possède, voici ce qui lui manque; elle a sa juste mesure, mais tout juste. C'est peu et c'est beaucoup ce simple fil tremblant autour d'un portrait. Il manque ici.

Je puis facilement imaginer une plus agréable compagne pour mon voyage de la vie, mais, sur mon honneur, je n'ai jamais vu la personne qui la représenterait. Dans les affaires domestiques, elle possède, à un degré éminent, l'aptitude à apprendre et l'activité à exécuter, et, pendant mon absence dans la vallée de la Nith, elle s'est faite l'apprentie régulière et constante de ma mère et de mes soeurs, dans leur laiterie et autres occupations rustiques[966].

[Note 966: To Mrs Dunlop, 10th June 1788.]

Et ailleurs:

Je n'ai pas de motif de m'en repentir (de son mariage). Si je ne possède pas le bavardage poli, les façons maniérées et la toilette à la mode; je ne suis pas écoeuré et dégoûté par les mille fléaux de l'affectation apprise au pensionnat, et j'ai le plus beau corps, le plus doux caractère, la plus saine constitution et le meilleur coeur du pays. Mrs Burns croit, aussi ferme que sa foi, que je suis le plus bel esprit et le plus honnête homme[967] de l'univers; bien que c'est à peine s'il lui est arrivé une fois en sa vie de s'occuper, pendant cinq minutes, d'un trait de prose ou de vers, sauf pour les Écritures de l'ancien et du nouveau Testament, et les Psaumes de David versifiés. Pour ce qui est des vers, je dois aussi faire exception pour une récente publication de Poèmes Écossais, qu'elle a lus très religieusement, et pour toutes les ballades de la contrée, car elle a (ô l'amoureux partial! vous écrierez-vous!) la plus jolie «voix d'oiseau sauvage des bois» que j'ai jamais entendue[968].

[Note 967: En français.]

[Note 968: To Miss Chalmers, 16th Sep. 1788.]

Et encore ce jugement-ci qui, sous sa satisfaction apparente, est plus dur que le reste:

«Je ne puis conclure sans vous dire que je suis de plus en plus satisfait de la résolution que j'ai prise vis à vis de «ma Jane». Il y a deux choses que, d'après mon heureuse expérience, j'établis comme des apophthegmes dans la vie: «La tête d'une femme n'a pas d'importance, en comparaison de son coeur», et «les voies de la vertu (quant à la sagesse quel poète y prétendrait?) sont des voies de contentement, et dans ses sentiers est la paix[969].»

[Note 969: To Dr Blacklock, 15th Nov. 1788.]

Qui ne sent l'accent un peu ironique, avec lequel il parle de l'attachement naïf et touchant que sa femme a pour lui; il le traite comme quelque chose d'un peu simple et d'enfantin. Qui ne sent surtout ce que ces louanges ont de purement pratique et presque de matériel? On dirait qu'elles s'appliquent à une bonne servante. Ailleurs, on croirait presque un examen des qualités physiques de la femme, en quoi elles restent bien dans le ton général de son amour pour elle. Mais ce ton devient ici pénible; au lieu d'être une célébration passionnelle, cela devient presque une évaluation utilitaire. À tous égards, ce témoignage est étroit; il ne couvre qu'une petite portion de la vie commune; il est d'un ordre trop rabaissé; il n'atteint pas à ce qui fait la dignité d'une existence vraiment partagée. Il manque quelque chose pour faire de cet éloge de ménagère un éloge d'épouse. Et, si l'on veut s'en convaincre, qu'on se demande quelle femme voudrait être louée ainsi, et se contenterait de la part de vie qui lui serait assignée de la sorte.

Il y avait quelque chose de plus grave encore, quoique ce fût moins apparent, plus profondément enfoui en lui-même. Il se poursuivait en lui de ces sourds débats, qui s'établissent en nous, en dépit de nous, presque sans nous, et qui portent sur nos actes les plus déterminés; cette discussion machinale, involontaire, qui travaille confusément mais continûment dans nos derniers replis de conscience, et détruit, à mesure que nous nous en satisfaisons, nos propres raisonnements sur notre propre conduite. Il en souffrait. Il était trop souvent occupé à se persuader qu'il avait agi pour le mieux: «Sûrement il avait bien fait, et d'ailleurs il ne pouvait pas faire autrement!» Voici ce qu'il écrivait pour lui seul, dans son journal intime, dès ses premières journées d'Ellisland; on dirait qu'il cherche à refouler, à accabler cette obscure, cette obstinée contradiction qui monte de lui-même.

Le mariage--la circonstance qui m'enchaîne le plus étroitement à la prudence si la vertu et la religion doivent être pour moi autre chose que des mots--le mariage est ce à quoi j'aurais, dans quelques années, dû me décider. Dans ma situation présente, il était absolument nécessaire. L'humanité, la générosité, un honnête orgueil de ma réputation, les droits de mon bonheur dans l'avenir, en tant qu'il dépendra (et il en dépendra beaucoup) de la paix de ma conscience, tous ces motifs ont joint leurs plus ardents suffrages, leurs plus puissantes sollicitations, avec une affection enracinée, pour me pousser à l'acte que j'ai accompli. Et je n'ai, de la part de ma femme, aucun sujet de m'en repentir. Je puis bien me figurer comment, mais je n'ai jamais vu où j'aurais pu faire un meilleur choix. Allons! que j'agisse, selon ma devise favorite, ce magnifique passage de Young.

Sur la Raison bâtis la Résolution, Ce pilier de la vraie majesté dans l'homme[970].

[Note 970: Extract from the Author's Journal, 15th June 1788.]

C'est là un étrange langage. Quand on est simplement heureux, il n'y a pas besoin de faire appel à l'énergie et au stoïcisme. Comme s'il n'était jamais bien convaincu, il revient sans cesse sur ce point et recommence sa démonstration. Quand il écrit à des étrangers, il répond à des objections qu'on ne lui fait pas et la même formule de raisonnement revient: Je ne pouvais pas agir autrement. «Il n'est plus temps de regimber quand on s'est laissé entraîner» disait Montaigne[971].

[Note 971: Montaigne. Essais, livre III, chap. V, sur des vers de Virgile.]

Cette situation, ou plutôt les résultats qu'elle pouvait amener, n'ont pas échappé à quelques-uns de ses contemporains. Walker dont la sympathie pour Burns nous est connue depuis Édimbourg, l'avait notée avec mesure et fermeté:

Un lecteur perspicace s'apercevra que les lettres dans lesquelles il annonce son mariage à quelques-uns de ses correspondants les plus respectés, sont écrites dans cet état où l'esprit souffre de réfléchir à une décision pénible, et trouve un soulagement en cherchant des arguments pour justifier l'action et diminuer ses désavantages dans l'opinion des autres.... Un mariage imposé par un sentiment de devoir peut être rendu indispensable par les circonstances; cependant, comme c'est entreprendre un devoir qui ne peut s'accomplir par un effort temporaire quelque puissant qu'il soit, mais qui réclame un renouvellement d'effort chaque année, chaque jour et chaque heure, c'est soumettre la force et la constance de nos principes à l'épreuve la plus dure et la plus hasardeuse[972].

[Note 972: Walker. Life of Burns, p. LXXXVII.]

Il y avait donc des dangers latents. Mais il les ignorait, quoiqu'il les portât en lui-même. Il était, comme toujours, confiant en soi, se donnant si bien tout entier à ce qu'il éprouvait qu'il ne réservait rien de lui pour s'en défier. Il allait être un modèle de fidélité et de confiance; il était bien sûr de posséder ces deux qualités essentielles d'un mari; il les sentait en lui. C'est d'une entière bonne foi qu'il écrivait à Mrs Dunlop:

«À la jalousie et à l'infidélité je suis également étranger. Mon préservatif contre la première est la conviction complète de ses sentiments d'honneur et de son attachement pour moi; mon antidote contre la seconde est ma longue et profondément enracinée affection pour elle[973].»

[Note 973: To Mrs Dunlop, 10th June 1788.]

À coup sûr, il était victime de l'illusion commune. Combien souvent il arrive qu'on prenne la conception d'un devoir pour la volonté de le remplir, et qu'à travers cette erreur on se trouve presque le mérite de l'avoir accompli! Ces bonnes résolutions étaient des gelées blanches. Mais il croyait à leur durée. «Tout licencieux qu'on me tient, dit carrément Montaigne, j'ay en vérité plus sévèrement observé les lois de mariage que je n'avais n'y promis n'y espéré[974].» Du moins, avec lui, on avait su à quoi s'en tenir. C'est le dire d'un sage: il s'engageait à peu, il tenait un peu plus, et s'estimait dans l'humaine mesure. Mais Burns était un emporté; il voulait aller en tout à l'extrémité des choses. Le malheur est qu'il n'y restait pas longtemps; et c'est un défaut quand il s'agit justement de constance.

[Note 974: Montaigne. Essais, livre III, chap. V, sur des vers de Virgile.]

· · ·

Presque aussitôt après son mariage, Burns fut obligé de repartir pour faire la moisson à Ellisland. Il se remit au travail de la terre abandonné depuis deux ans, parfois maniant la faux, ou plus souvent liant les gerbes derrière ses faucheurs. C'était toujours un rude ouvrier et il dut retrouver ces fortes occupations de jadis avec une sorte de joie et de bien-être.

Malheureusement les inquiétudes l'attendaient. Lorsqu'il était arrivé sur sa ferme, les grains étaient jeunes; l'été, qui parfois met tant de différence entre les épis verts et les épis mûrs, n'avait pas encore passé sur eux. Il pouvait espérer. La construction de la maison et ses voyages à Mauchline avaient ensuite distrait sa pensée. Maintenant que l'ouvrage fixait son esprit sur cette glèbe et qu'il voyait les résultats de la saison, il se sentait des inquiétudes sur le marché qu'il avait fait en prenant la ferme. Les récoltes, à mesure qu'elles tombaient, semblaient plus maigres; la terre apparaissait dure, pétrie de cailloux. Avec ce sein ingrat, donnerait-elle jamais plus que ces chétifs épis? Il n'y avait pas là de quoi payer le loyer. Il prévit le pire et, du même coup, songea à sa place de l'Excise, comme une aide s'il parvenait à continuer sa vie de fermier, comme une ressource s'il était forcé d'y renoncer. L'impression du danger fut si vive et si poignante que, dès le commencement de septembre, dès le 10 septembre, il écrivait à M. Robert Graham, un des commissaires de l'Excise, pour lui demander un emploi.

«Il y a quelque temps, votre honorable Comité m'a donné ma commission dans l'Excise, que je regarde comme mon ancre de salut dans la vie. Ma ferme, maintenant que je l'ai essayée un peu, bien que je pense qu'elle deviendra avec le temps un marché où je ne perdrai pas, n'est cependant pas l'affaire avantageuse qu'on m'avait fait espérer. Elle est au dernier point d'épuisement et de pauvreté, et il faudra quelque temps avant qu'elle puisse payer la rente.... Mais je suis maintenant embarqué dans la ferme. Je suis marié et je suis déterminé à tenir bon sur mon bail, jusqu'à ce qu'une nécessité irrésistible me contraigne à abandonner le terrain[975].»

[Note 975: To Robert Graham of Fintry, 10th Sept. 1788.]

Au milieu de septembre, il avouait à Miss Chalmers, dans les mêmes termes:

«Je ne trouve pas que ma ferme soit le marché avantageux qu'on m'avait fait espérer; mais je crois qu'avec le temps elle pourra devenir un marché auquel je ne perdrai pas....

Pour me sauver de cette horrible situation d'être entraîné, par une ferme qui vous ruine, jusqu'à la misère, j'ai pris mes instructions dans l'Excise et j'ai ma commission dans ma poche à tout événement[976].»

[Note 976: To Miss Chalmers, Sept. 16th, 1788.]

Enfin, vers les derniers jours du même mois, il écrivait à M. Graham qui, en réponse à sa demande, lui avait promis son patronage et sa protection, avec une effusion de reconnaissance qui donne la mesure de ses craintes:

«Si vous saviez, Monsieur, de quelles craintes et anxiétés l'assurance amicale de votre patronage et de votre protection m'a délivré, cela serait une récompense de votre bonté.

Je suis affligé d'une prescience mélancolique, qui fait de moi un vrai lâche dans la vie. Il n'y a pas d'effort que je ne tente plutôt que de me trouver dans cette horrible situation, d'être prêt à implorer les montagnes de s'écrouler sur moi, et les collines de me dérober à la présence d'un propriétaire hautain ou de son employé encore plus hautain à qui je devrais ce que je ne pourrais payer....

Ma ferme, je crois que j'en puis être certain, sera par la suite quelque chose pour moi, et, comme je la loue, pendant les trois premières années, un peu au-dessous de sa valeur, je pourrai avoir un an et peut-être plus d'avance sur la mauvaise période[977].

[Note 977: To Robert Graham of Fintry, 23rd Sept. 1788.]

Ainsi, à mesure que les tas de gerbes lui laissaient mieux voir ce que chaque champ rendait, ses appréhensions devenaient plus vives. Lorsqu'après la dernière javelle, les moissonneurs, rassemblés sur l'éminence la plus proche, proclamèrent par trois hourrahs que la moisson était terminée, et jetèrent leurs faucilles en l'air, il ne lui restait plus guère d'illusion. Pauvre Burns! Il dut porter un coeur soucieux à la fête de la rentrée des grains, au Kirn jovial, et bruyant de ses propres chansons. C'est qu'il se rappelait les visites de l'intendant, les terreurs de la prison et les angoisses qui remplissaient jadis la maison. Ces scènes sombres, qui avaient bouleversé son esprit d'enfant et l'avaient laissé plein d'épouvantes, voici qu'il en entrevoyait de semblables pour lui-même! Elles lui inspiraient d'autant plus de terreur que, désormais, elles ne le menaçaient plus seul.

«Mes soucis croissants dans celle contrée qui m'est encore étrangère, des conjectures sombres dans la noire perspective de l'avenir, la conscience de mon inaptitude au combat du monde, la cible plus large que je présente au malheur avec une femme et des enfants... je pourrais m'abandonner à ces réflexions, jusqu'à ce que mon humeur fermente, et se tourne en un chagrin acide qui corroderait le fil même de la vie[978].»

[Note 978: To Mrs Dunlop, 16th Aug. 1788.]

Heureusement, la moisson une fois terminée et rentrée, Jane Armour vint enfin le rejoindre vers le commencement de Décembre. Elle lui apporta un peu d'affection et de bien-être, dont il avait grand besoin. La ferme n'était pas encore aménagée pour les recevoir. Ils se logèrent, en attendant, dans un bâtiment situé au pied d'une vieille tour démantelée, sur un terrain entouré d'un côté par la Nith, de l'autre par une tranchée, et que, pour cette raison, on appelait l'Île[979]. Il accueillit la venue de sa femme par une petite chanson alerte, un peu effrontée, mais pleine de crânerie et de belle humeur et qui fait plaisir après tant de confidences découragées.

[Note 979: R. Chambers, tom. II, p. 301;--Scott Douglas, tom. V, p. 177-78]

J'ai une femme pour moi seul, Je ne partagerai avec personne; Personne ne me fera cocu, Je ne ferai cocu personne.

J'ai un penny à dépenser, Là--qui ne doit rien à personne! Je n'ai rien à prêter, Je n'emprunterai à personne.

Je serai gai et libre, Je ne serai triste pour personne; Personne n'a souci de moi, Je n'ai souci de personne[980].

[Note 980: I hae a Wife o' my ain.]

Ces mois de l'hiver 1788-89 furent probablement les meilleurs de la seconde partie de sa vie. Le contraste les lui faisait mieux goûter. Après tant de vicissitudes, après les derniers six mois si délaissés et si pénibles dans son taudis enfumé ou sur les grand'routes, il retrouvait un foyer, et ce foyer égayé par un pas léger et une voix joyeuse. Il en éprouva comme un bien-être qui lui pénétra jusqu'au coeur. La présence de sa femme sembla le rassurer, chasser les idées noires nées de sa solitude, lui rendre bon espoir et bon courage.

Elle lui était arrivée aussi au bon moment, non pas au temps des labours et des récoltes, alors que le cultivateur ne connaît que les rentrées rapides pour les repas, et les rentrées lasses du soir. Elle était venue avec les mois d'hiver, quand il est plus souvent à la maison. La ferme a pris cette intimité dont Virgile a fait un exquis tableau flamand:

Et quidam seros hiberni ad luminis ignes Pervigilat, ferroque faces inspicat acuto: Interea, longum cantu solata laborem, Arguto conjux percurrit pectine telas, Aut dulcis musti Vulcano decoquit humorem Et foliis undam trepidi despumat aheni[981].

[Note 981: Virgile. Georgiques, liv. I, V. 290.]

C'est aussi le moment où le fermier connaît le délassement d'esprit et de corps. Dehors, les champs se reposent; sous la neige, silencieusement et sûrement, la terre travaille à préparer les graines pour la vie. L'homme, confiant en elle, oublie les anxiétés qui lui viennent de l'air et qui le ressaisiront dès que les pointes vertes poindront hors du sein maternel des plaines. Il goûte sans arrière-pensée, dans la routine des occupations décrues, la monotone douceur des courtes journées et des longues soirées d'hiver. Toutes ces conditions s'étaient réunies à souhait pour donner à Burns l'illusion du bonheur. On aime à s'arrêter sur ces quelques mois. On imagine le poète écrivant une pièce, le pendant du Samedi soir, représentant, dans un tableau moins patriarcal, le bonheur simple, sain et vigoureux d'un couple dans sa maturité jeune. On a un aperçu de ce qu'aurait pu être sa vie si ses rêves s'étaient réalisés.

C'est dans ces dispositions qu'il acheva l'année 1788 et commença l'année 1789. La plus belle manifestation de ce rassérènement eut lieu le 1er Janvier 1789. Parmi les quelques jours splendides et surprenants, qui éclatent ça et là dans la vie de cet homme, il n'y en a peut-être pas qui rayonne plus que celui-ci. Les souhaits faits autour de lui, Burns pensa à sa vieille amie, Mrs Dunlop; il lui écrivit une lettre admirable, baignée d'une lumière harmonieuse, sereine, pure, chaste et d'une large tendresse. C'est un morceau de prose comparable aux plus beaux de la littérature anglaise.

Ce matin-ci, chère Madame, est un matin de souhaits, et plût à Dieu que je répondisse à la description de l'apôtre Jacques: «La prière sincère, fervente d'un homme juste a grand pouvoir!» En ce cas, Madame, vous accueilleriez une année pleine de bénédictions; tout ce qui obstrue ou trouble la tranquillité et la joie intérieure serait écarté, et tous les plaisirs que la frêle humanité peut goûter vous appartiendraient. J'avoue que je suis tellement peu Presbytérien que j'approuve qu'on fixe des moments et des saisons pour des actes extraordinaires de dévotion, afin de briser cette routine coutumière de vie et de pensée, qui est si apte à réduire notre existence à une sorte d'instinct, ou même quelquefois, chez quelques esprits, à un état peu supérieur à celui de pure machine.

Ce jour-ci, le premier dimanche de mai, un midi avec une brise légère et un ciel bleu vers le commencement de l'automne, un matin blanchâtre et un calme jour soleillé vers la fin de la même saison, ont toujours été pour moi, aussi loin que je me rappelle, une sorte de fête. Non pas pour prendre la physionomie sacramentelle, dure comme celle d'un bourreau, des communions de Kilmarnock; mais pour rire ou pleurer, être joyeux ou pensif, moral ou religieux, selon l'humeur et la tournure de la saison et de moi-même. Je crois que je dois cela à ce magnifique article du Spectator «la Vision de Mirza», ce morceau qui frappa ma jeune imagination, avant que je fusse capable de fixer une idée sur un mot de trois syllabes. «Le cinquième jour de la lune, que, selon la coutume de mes ancêtres, j'observe comme un jour saint, après m'être lavé et avoir élevé vers le ciel mes dévotions du matin, je montai la haute colline de Bagdad, pour passer le reste du jour en méditation et en prière[982].»

[Note 982: Addison. Spectator, nº 159.]

Nous ne connaissons rien, ou à peu près rien, de la substance ou de la structure de nos âmes. C'est pourquoi nous ne pouvons expliquer leurs caprices apparents, pourquoi telle d'entre elles est particulièrement charmée de cette chose-ci, ou frappée de cette autre, qui, sur des esprits d'un tour différent, ne font pas d'impression extraordinaire. J'ai des fleurs favorites parmi lesquelles sont la pâquerette des montagnes, la campanule, la digitale, la rose de l'églantier, le bouleau en bourgeons et l'aubépine blanche; je les contemple, je m'attarde près d'elles avec un délice particulier. Je n'entends jamais le sifflement aigu, solitaire, du courlis, par un midi d'été, ou la cadence sauvage, confuse d'une bande de pluviers gris, par un matin d'automne, sans ressentir une élévation d'âme qui ressemble à l'enthousiasme de la Dévotion ou de la Poésie. Dites-moi, ma chère amie, à quoi cela peut-il être dû? Sommes-nous une simple machine passive qui, comme la harpe éolienne, prend l'impression de l'accident qui passe? Ou bien ces mouvements sont-ils la preuve de quelque chose en nous au-dessus de la vile argile? J'avoue que j'ai une faiblesse pour ce genre de preuves de redoutables et importantes réalités: un Dieu qui a fait toutes choses--la nature immatérielle et immortelle de l'homme, et un monde de félicité ou de malheur par delà la mort et la tombe--je veux dire ces preuves que nous déduisons au moyen de nos propres pouvoirs d'observation. Bien que des individus respectables aient existé dans tous les âges, j'ai toujours considéré que le genre humain en bloc ne vaut guère mieux qu'une plèbe sotte, entêtée, crédule, irréfléchie; sa croyance universelle a très peu de poids pour moi. Néanmoins je suis un très sincère croyant en la Bible; mais j'y suis attiré par la conviction d'un homme et non par le licol d'un âne[983].

[Note 983: To Mrs Dunlop, New-year-Day Morning, 1789.]

Et veut-on voir quel était le ton moral de cette famille? Au moment même où Burns écrivait cette page, là-bas, dans la vieille maison de Mossgiel, Gilbert envoyait à son aîné une lettre de souhaits, qui avait aussi sa beauté. Elle était grave, nue, austère comme lui. Elle fait contraste avec les interrogations éloquentes qui partaient d'Ellisland; elle est forte d'une confiance et d'un repos en Dieu, qui sont pareillement très élevés. Elle contient aussi, dans sa rigidité de forme, la souvenance émue des jours d'autrefois, de ces beaux jours fraternels de Mossgiel, déjà, déjà si loin.

Cher Frère.--Je viens de terminer le déjeuner du jour de l'An, dans les formes usuelles, et cela rappelle à mon esprit les jours des années passées et l'intimité dans laquelle nous avions coutume de les commencer. Quand je contemple les vicissitudes de notre famille, «à travers la sombre poterne des temps écoulés», je ne puis m'empêcher de vous faire remarquer, mon cher frère, combien le Dieu des saisons est bon pour nous; et que, encore que quelques nuages semblent assombrir la portion de temps qui est devant nous, nous avons bonne raison d'espérer que tout tournera bien.

Votre mère et vos soeurs, avec le petit Robert, se joignent à moi pour vous envoyer les souhaits de la saison ainsi qu'à Mrs Burns, et vous prient de les rappeler, de même façon, au souvenir de William, la prochaine fois que vous le verrez[984].

[Note 984: Gilbert Burns to Robert Burns, Mossgiel 1st Jan. 1788.]

Le calme de cet état d'âme et les loisirs de la saison, ce quelque chose de confiant que communique une vie assise, l'amenaient à des rêves de production. Il était bien résolu à ne pas se confiner dans sa besogne de fermier. Celle-ci était à ses yeux une nécessité inférieure. Il n'aimait plus beaucoup son métier qui, du reste, ne lui fournira plus guère d'inspirations comme autrefois. Il en parle avec une sorte de dégoût.

«Quoi qu'il en soit, le coeur de l'homme et la fantaisie du poète sont les deux grandes considérations pour lesquelles je vis. Si des sillons boueux ou de sales fumiers doivent absorber la meilleure partie des fonctions de mon âme immortelle, j'aurais mieux fait d'être tout de suite une corneille ou une pie; car alors je n'aurais pas eu de plus hautes idées que de briser des mottes de terre et de ramasser des vers. Je ne parle pas des coqs sur les portes de granges ou des canards sauvages, créatures avec lesquelles je changerais de vie à n'importe quel moment[985].»

[Note 985: To Mrs Dunlop, 17th Dec. 1788.]

Il espérait confusément, comme lorsqu'on espère parce qu'on est disposé à l'espérance. Quelquefois il se figurait que son existence de fermier lui laisserait du temps; plus souvent il se tournait vers la place qu'il comptait obtenir dans l'Excise.

En ce qui concerne les moyens d'existence, je me crois à peu près en sûreté: j'ai bon espoir de ma ferme; et s'il manquait, j'ai une commission dans l'Excise qui, à n'importe quel moment, me procurera du pain[986].

[Note 986: To the Right Rev. Dr John Geddes, 3rd Feb. 1789.]

Certains jours, quand il était particulièrement bien disposé, il voyait cette perspective de l'Excise s'élargir, aboutir à une vie d'aisance et où il pourrait se donner entièrement à la poésie.

Il y a encore une chose qui peut rendre ma condition plus aisée: j'ai une commission d'employé dans l'Excise et je vis au milieu d'une circonscription de campagne. Ma demande à M. Graham, qui est un des commissaires de l'Excise, était, si cela est en son pouvoir, qu'il me procure ce district-ci. Si j'étais très confiant, je pourrais espérer qu'un de mes hauts patrons pourra me procurer une nomination de la Trésorerie comme surveillant, inspecteur général, etc. Alors, sûr de mon existence, «à toi douce poésie, délicieuse vierge», je consacrerais mes jours futurs[987].

[Note 987: To Dr Moore, 4th Jan. 1788.]

Il fallait que l'espérance fût très montée en lui, car il allait jusqu'à se figurer une vie très sage qu'il caractérisait en termes excellents.

Aussi, avec un but et une méthode rationnels de vie, vous pouvez facilement deviner, mon vénéré et très honoré ami, que mon métier propre n'est pas oublié; je suis, si cela est possible, plus enthousiaste des muses que jamais[988].

[Note 988: To the Right Rev Dr John Geddes, 3rd Feb. 1789.]

Il formait des projets de longs poèmes:

Vous verrez que j'ai accordé ma lyre sur les bords de la Nith. Je vous communiquerai, quand j'aurai le plaisir de vous voir, quelques plans poétiques plus grands qui flottent dans mon imagination[988].

Parmi ces projets s'en trouvait un qu'il appelait le Progrès du Poète. C'eût été une sorte d'autobiographie en vers, une oeuvre considérable, où se seraient trouvés, outre ses confessions, les portraits des hommes qu'il avait connus[989]. Il en parle à propos du portrait peu flatté de Creech. En attendant il réunissait et retouchait de vieilles chansons pour le Musée musical de Johnson.

[Note 989: To Prof{r} Dugald Stewart, 20th Jan. 1789.]

Je suis toujours à chercher des provisions pour la publication de Johnson, et, entre autres, j'ai donné un léger coup de brosse à la vieille chanson favorite, je n'ai changé qu'un mot ici et là, mais si son humour vous plaît, nous penserons à y ajouter une strophe ou deux[990].

[Note 990: To Robert Ainslie, 6th Jan. 1789.]

Tous ces extraits se trouvent dans les lettres écrites pendant décembre 1788 et janvier et février 1789. Ces mois furent le centre de cette accalmie dont, au-delà, les bords sont déjà émus de trouble.

Cette tranquillité intérieure ne fut effleurée que par un bref incident, écho du passé, qui pour tous passa inaperçu. Vers la fin de février, Burns fut forcé d'aller à Édimbourg, pour y régler définitivement ses comptes avec Creech, règlement qui d'ailleurs eut lieu à sa satisfaction. «J'ai réglé finalement avec Creech, et je dois reconnaître que, à la fin, il a été aimable et juste envers moi[991]». La nouvelle de son arrivée dut courir parmi ses amis et atteindre un coeur récemment blessé. On devine ce que Clarinda avait pu ressentir en apprenant le brusque mariage de Burns. Elle lui avait tout sacrifié; il l'abandonnait dans l'isolement qu'il l'avait poussée à accepter. Elle avait profondément souffert. Sous le coup de la colère et de l'indignation, elle lui écrivit chez son ami Heron une lettre à laquelle il ne répondit rien. Cette lettre n'a pas été conservée. Il est probable, dit Scott Douglas, que Burns la déchira sur l'instant de colère[992]. Quand elle fut prévenue par Ainslie qu'il était sur le point de faire une courte visite à Édimbourg, elle répondit qu'elle éviterait ce jour-là de regarder par les fenêtres. Pauvre Clarinda! Peut-être espérait-elle que cette défense ne serait pas écoutée et peut-être, le coeur serré, passa-t-elle la journée à attendre l'ingrat. Il ne vint pas. Il semble que, dans une de ces contradictions si sincères et parfois si touchantes chez les femmes, elle lui en fit parvenir le reproche, car on a la lettre curieuse, à la fois ferme et adroite, par laquelle il se défend.

[Note 991: To Dr Moore, 23rd March.]

[Note 992: Scott Douglas, tom. V, p. 219.]

«Madame.--La lettre que vous m'avez écrite chez Heron portait sa réponse en elle-même; vous me défendiez de vous écrire, à moins que je ne fusse prêt plaider coupable devant une certaine accusation que vous portiez contre moi. Comme je suis convaincu de mon innocence; comme je puis, bien que j'aie conscience de ma haute imprudence et de mon insigne folie, mettre la main sur ma poitrine et attester la rectitude de mon coeur, vous me pardonnerez, Madame, si je ne pousse pas la complaisance jusqu'à souscrire humblement au nom de «misérable», uniquement par déférence pour votre opinion, quelque estime que j'aie pour votre jugement et quelque ardent respect que j'aie pour votre mérite!

Je vous ai déjà dit et je l'affirme de nouveau que, à l'époque à laquelle vous faites allusion, je n'avais pas le moindre lien moral envers Mrs Burns; je ne connaissais pas, je ne pouvais pas connaître les circonstances puissantes que l'irrésistible nécessité était occupée à embusquer contre moi. Si vous vous rappelez les scènes qui ont eu lieu entre nous, vous apercevrez la conduite d'un honnête homme, luttant victorieusement contre des tentations, les plus puissantes qui aient jamais assailli un homme, et conservant sans tache l'honneur, dans des situations où la vertu la plus austère aurait pardonné une chute. Ces situations, j'ose le dire, pas un de ses semblables, avec la moitié de sa sensibilité et de sa passion, n'aurait pu les affronter sans succomber. Je vous laisse à penser, Madame, s'il est vraisemblable que cet homme accepte une accusation de «perfide trahison».

Étais-je à blâmer, Madame, quand je fus la victime éperdue de charmes, dont, je l'affirme, aucun homme n'approcha jamais avec impunité? Si j'avais entrevu la moindre lueur d'espérance que ces charmes pussent jamais être à moi; si même la nécessité de fer...... mais ce sont là des paroles inutiles. Je serais allé vous voir quand j'étais en ville; en vérité, je n'aurais pu m'en empêcher, si ce n'est que M. Ainslie m'a dit que vous étiez déterminée à éviter vos fenêtres, pendant que je serais en ville, de peur de m'entrevoir dans la rue.

Quand j'aurai regagné votre bonne opinion, peut-être oserai-je solliciter votre amitié; mais, quoi qu'il en soit, celle qui, pour moi, est la première de son sexe, sera toujours l'objet de mes meilleurs et de mes plus ardents souhaits[993].

[Note 993: To Mrs Mac Lehose, March 9th, 1789.]

Ces quelques jours à Édimbourg lui furent pénibles. Il se retrouvait obscur, isolé, négligé, dans cette cité que pendant un hiver il avait remplie du bruit de sa renommée. Dans ces rues où naguère on se retournait sur lui, où on le montrait du doigt, personne ne le remarquait. Il en conçut une sorte de courroux et il se hâta de repartir. En rentrant à Ellisland, il écrivait:

«Me voici, mon honorée amie, revenu sain et sauf de la capitale. Pour un homme qui a un foyer, tout humble ou écarté qu'il soit, (si ce foyer est comme le mien la scène du confort domestique), l'affairement d'Édimbourg deviendra bientôt un objet de fatigue et de dégoût.

«Vaine pompe et gloire de ce monde, je vous hais[994]!»

[Note 994: To Mrs Dunlop, 4th March 1789.]

À part ce nuage et cet éclair d'une passion qui semblait éloignée pour jamais, rien ne troubla la paix de ces quelques mois. Les biographes de Burns se plaisent à se l'imaginer continuant à vivre ainsi. Ils le voient occupé et non absorbé par ses travaux agricoles, conversant avec la nature, dans un des endroits de son pays où elle est le plus aimable, ajoutant de temps en temps à ses productions immortelles, avançant en années et en gloire, heureux, vénéré, glorifiant les champs qui auraient été la scène d'une pareille vie. «La plaine de Bannockburn, s'écrie Lockhart, n'aurait pas été un sol plus sacré[995]!» Rêves vains! Pouvait-il changer sa nature, et son passé et les circonstances? Il avait en lui sa destinée, et ce moment de bonheur n'est qu'un arrêt sur le bord de jours, de nouveau tourmentés et plus sombres.

[Note 995: Lockhart, Life of Burns, p. 195.]

· · ·

Au mois d'août de 1789, la maison fut prête. Elle n'était pas très grande, mais elle était pittoresquement située, si près du bord que, dans l'après-midi, son ombre, traversant la rivière, s'allongeait dans les champs de l'autre rive. Les fenêtres donnaient sur l'eau; le jardin était à une petite distance de la maison; un joli sentier suivait la berge, et, à mi-chemin de la descente, une source fournissait une eau claire et fraîche. Burns, qui aimait les vieilles coutumes, fit son entrée dans sa demeure selon le cérémonial d'usage: il fit prendre à sa jeune servante la grosse Bible familiale et une coupe pleine de sel, lui dit de les poser l'une sur l'autre, et lui ordonna d'entrer ainsi sous le nouveau toit, afin de porter bonheur à ceux qui l'habiteraient. Lui-même, sa femme à son bras, suivit la petite Betty, la Bible et le bol de sel. Quoiqu'il fit cela en souriant, ces anciennes superstitions le prenaient par ses souvenirs d'enfance et son imagination[996].

[Note 996: R. Chambers, tom. III, p. 51.]

La condition d'un fermier écossais, à cette époque, était loin d'être ce qu'elle devint un peu plus tard. La guerre, qui éclata quelques années après, en réclamant pour les armées et la marine d'immenses approvisionnements, haussa le prix des denrées. Les progrès de l'agriculture, en étendant la surface productive du sol et en augmentant le produit de la même surface, continuèrent la prospérité ainsi commencée. Le bien-être et même le luxe entrèrent dans les fermes, et le fermier, cessant d'être un paysan, devint une sorte de gentilhomme campagnard. «Sa maison, dit Allan Cunningham, eut un toit d'ardoises et des fenêtres à guillotine; des tapis furent étendus sur le plancher, des instruments de musique placés dans le salon. Il cessa de porter un habit de drap fait à la maison, de s'asseoir à ses repas avec ses domestiques; les dévotions de famille furent abandonnées comme une chose hors de mode; il devint une espèce de gentilhomme campagnard, qui montait un cheval de sang et s'en revenait chez lui, les soirs de marché, au grand galop, au péril de son cou et à la terreur des humbles piétons. Ses fils furent élevés au collège et entrèrent au barreau ou achetèrent des commissions dans l'armée; ses filles changèrent leurs robes de tiretaine pour des robes de soie[997].» Burns venait quelques années trop tôt pour profiter de ce revirement et pour être soutenu par ce flot subit de richesse. À l'époque de son arrivée à Ellisland, le cultivateur était un paysan comme ses ouvriers. Sa maison, couverte de chaume, avait un plancher d'argile; ses meubles étaient fabriqués par le charpentier ou le charron du village. Il prenait ses repas avec ses domestiques[997]; quelquefois une ligne à la craie tracée sur le bois, quelquefois la lourde salière, marquaient la séparation entre le haut et le bas de la table[998]. La nourriture était simple et presque grossière. Elle consistait presque uniquement en farine d'avoine, qui reparaissait sous toutes les formes. On l'appelle porridge, quand elle est bouillie dans de l'eau, sur le feu, jusqu'à prendre une certaine consistance; et brose, quand elle est mélangée; dans le plat même où on la mange, avec un peu d'eau chaude et de beurre. Les repas du matin et du soir consistaient en porridge et en brose. Celui du midi consistait en kail, c'est-à-dire une soupe aux choux[999]. «On ne cultivait aucun légume, dit M. Léonce de Lavergne, à l'exception de quelques choux d'Écosse, qui formaient avec du lard et de la farine d'avoine toute la nourriture de la population[1000].» Des gâteaux d'orge et du fromage complétaient la nourriture. On buvait de la bière brassée à la maison, home brewed ale. La viande de boucherie paraissait rarement. On mangeait avec des cuillers de corne dans des écuelles de bois ou d'étain[1001].

[Note 997: Allan Cunningham, Life of Burns, p. 94.]

[Note 998: Ch. Rogers. Scotland Social and Domestic, p. 79.]

[Note 999: Ch. Rogers. Scotland Social and Domestic, p. 81.]

[Note 1000: Léonce de Lavergne. Essai sur l'Économie rurale de l'Angleterre, de l'Écosse et de l'Irlande, p. 329.]

[Note 1001: Ch. Rogers, Scotland Social and Domestic, p. 80.]

Cette existence chétive n'avait rien de surprenant. On obtenait à peine de quoi vivre, d'une terre stérile et mal cultivée. Le sol était mauvais; il était à peu près à l'état sauvage. «Le pays tout entier, sauf quelques exceptions négligeables, était sans clôture; il n'y avait pas de drainage artificiel; ce qu'il y avait de labourage était restreint à ce qu'il y avait de terrain naturellement sec; les parties creuses étaient pleines de marais, de marécages et d'étangs stagnants[1002]».--«Les prairies étaient des marécages où de mauvaises herbes poussaient naturellement, mêlées à des roseaux et d'autres plantes aquatiques, et ce terrain revêche et humide non-seulement restait sans être drainé, mais semblait avoir plus de valeur d'après l'abondance avec laquelle il fournissait ce fourrage grossier[1003].» Les terres arables s'étendaient en tranches étroites, séparées par des espaces pierreux, semblables aux moraines des glaciers[1004]. La culture était pire que le sol. Les terres d'une ferme étaient partagées en deux parties: l'infield et l'outfield[1005]. La première comprenait les moins mauvais terrains, grossièrement cultivés; on y jetait le fumier de la ferme, sans les purger des mauvaises herbes qui absorbaient l'engrais et n'en pullulaient qu'avec plus d'aise[1006]; on y semait sans repos de l'avoine et de l'orge tant qu'ils pouvaient rendre un peu plus que les semailles. L'assolement ou, pour employer l'expression anglaise, la rotation des moissons, était inconnue. Quand la terre épuisée refusait de rien porter, on la laissait reposer en jachère, c'est-à-dire se couvrir de mauvaises herbes[1007]. «On demandait au même champ des récoltes successives d'avoine sur avoine, tant qu'il pouvait fournir un excédent sur la semence; après quoi, il restait dans un état absolu de stérilité, jusqu'à ce qu'il revînt de nouveau en état de donner une misérable récolte[1008].» La seconde partie, l'outfield, n'était guère que des terrains sauvages où les troupeaux paissaient. Les instruments étaient primitifs: la charrue était encore sur le vieux modèle écossais, il fallait plusieurs paires de boeufs pour la traîner; les herses étaient garnies de dents de bois, les chariots étaient lourds et bas de roues; on vannait le blé à l'aide du vent entre les deux portes de la grange[1009]. Avec cela, de mauvaises routes et guère de chemins[1010]. Les fermiers étaient trop ignorants pour songer à améliorer leur mode de culture et trop pauvres pour l'essayer. «Aucun fermier ne possédait l'argent nécessaire pour améliorer cet état de choses[1011].» Aussi ils parvenaient péniblement à contraindre la terre à payer sa rente. Leur vie était aussi précaire que misérable. Une seule mauvaise saison suffisait pour les mettre en retard. Alors commençait, contre la descente graduelle vers la misère et la ruine, la lutte désespérée, dans laquelle avait succombé le père de Burns, dans laquelle Gilbert venait d'être sauvé par son frère, dans laquelle celui-ci allait être vaincu à son tour. Telle était, du moins, dans ses conditions matérielles, l'existence que Burns pouvait mener.

[Note 1002: Ces détails sont empruntés à un travail de John Wilson, intitulé Farming of the East and North Eastern districts, et à celui de James Drennan, Farming of the West and South Western Districts. Ces deux études se trouvent dans le Report on the Present State of the Agriculture of Scotland, présenté au Congrès international d'Agriculture tenu à Paris en 1878.]

[Note 1003: Northern rural Life in the XVIIIth century by the Author of Johnny Gibb of Gushetneuk.]

[Note 1004: Northern rural Life in the XVIIIth Century, chap. IV, p. 19.]

[Note 1005: Voir, sur l'infield et l'outfield, John Wilson, au commencement de son étude,--Ch. Rogers, Scotland social, etc., p. 88.]

[Note 1006: Northern rural Life in the XVIIIth Century, p. 22.]

[Note 1007: Northern rural Life in the XVIIIth Century, p. 21.]

[Note 1008: Léonce de Lavergne. Essai sur l'Économie rurale, etc., p. 329.]

[Note 1009: Voir les détails sur les outils de la ferme, dans le chap. VI de Northern rural Life in the XVIIIth Century, qui leur est consacré.--Voir aussi ailleurs les détails donnés par Allan Cunningham à Lockhart. Life of Burns, p. 199.]

[Note 1010: Voir John Wilson, ouvrage cité.--Rural Life in the XVIIIth Century, p. 2 et le chap. XII.]

[Note 1011: Léonce de Lavergne, p. 329.]

C'est une question qui n'est pas sans intérêt, de savoir quelle sorte de fermier était Burns et comment il gouvernait sa maison. Il avait deux domestiques mâles et deux filles de ferme. Son bétail comptait neuf ou dix vaches à lait, quelques veaux, quatre chevaux, et des brebis dont quelques-unes étaient ses favorites. C'était un bon maître et indulgent pour ses serviteurs. Il était familier et amical avec eux. Quand quelque chose le fâchait, il était un peu vif, mais l'orage était vite passé. Un vieillard, qui avait été garçon de ferme chez lui, disait qu'il ne l'avait vu réellement en colère qu'une fois, lorsqu'une des filles avait donné, sans les couper en assez petits morceaux, des pommes de terre à une vache qui étouffait. Ses regards, ses gestes, sa voix étaient terribles; il avait hérité ces colères de son père. C'était un bon laboureur. Souvent aussi, passant sur ses épaules le drap plein de grain, il semait le matin le champ que ses ouvriers devaient herser dans la journée[1012]. Il est probable que son intérieur était un peu plus soigné que celui de la plupart des autres fermiers. Si on se le représente vaquant à ces occupations dans le costume ordinaire: le large béret bleu écossais, un habit à longs pans de drap bleu ou marron, des culottes de velours de coton à côtes, des bas bleu foncé[1013], et, pendant les froids, un plaid blanc et noir autour des épaules, on aura complété cet aperçu de la routine de vie, sur laquelle éclataient ses instants de génie. C'est un tableau qui ne manque pas de dignité.

[Note 1012: R. Chambers, tom. III, p. 132, d'après les souvenirs de William Clarke qui avait travaillé chez Burns.]

[Note 1013: Ch. Rogers, Scotland social, etc., p. 83.]

Malgré ses accès de courage, malgré son intelligence, il ne semble pas qu'il eût les qualités nécessaires pour réussir, dans les conditions difficiles où il était. Quelques-uns de ses biographes essaient de soutenir qu'il était aussi bon fermier qu'un autre. C'est aller contre les témoignages des gens du métier et, on peut le dire, contre la vraisemblance. Un vieux fermier sagace, dont les terres touchaient à celles d'Ellisland, disait: «Sur ma foi, comment pouvait-il ne pas échouer, quand les domestiques mangeaient le pain aussi vite qu'il cuisait? Je ne parle pas figurativement, mais à la lettre. Considérez un peu. À cette époque, une étroite économie était nécessaire pour réaliser un bénéfice de 20 livres par an, sur Ellisland. Or, il ne pouvait être question du propre travail de Burns; il ne labourait, ni ne semait, ni ne moissonnait; pas, du moins, comme un fermier attaché à sa besogne. En outre, il avait une ribambelle de domestiques qu'il avait amenés d'Ayrshire. Les filles ne faisaient rien que cuire le pain, et les gars étaient assis près du feu et le mangeaient tout chaud avec de l'ale. La perte de temps et le gaspillage de nourritures atteignaient bien vite 20 livres par an[1014]». Il y a peut-être un peu d'exagération et de sévérité, dans ce jugement d'un homme qui ne semble pas avoir permis à ses domestiques de manger le pain aussi chaud; mais il y a sans doute quelque chose de vrai. Avec un maître comme Burns, souvent absent et préoccupé, et une maîtresse qui n'avait pas été élevée dans les choses d'une ferme, la surveillance devait être parfois négligée ou inefficace. Le père d'Allan Cunningham lui racontait que Burns avait l'air d'un homme inquiet et sans but précis. «Il était toujours en mouvement, soit à pied, soit à cheval. Dans la même journée, on pouvait le voir tenir la charrue, pêcher dans la rivière, flâner, les mains derrière le dos, sur la rive, contempler l'eau fuyante, à quoi il prenait grand plaisir, se promener autour de ses bâtiments ou dans ses champs, et, si on le perdait de vue pendant une heure, on le voyait revenir de Friars-Carse ou pousser son cheval à travers la Nith pour aller passer la soirée avec quelques amis éloignés[1015].» Il est difficile de tout détruire dans ces témoignages de gens qui l'ont bien connu et qui l'ont aimé. Était-il possible qu'il en fût autrement? Était-il possible que Burns, avec sa largeur de nature et les absences poétiques de son esprit, fût capable de cette attention serrée aux moindres choses, de cette surveillance inquiète de toutes les minutes, de cette parcimonie, presque de cette avarice, qui sont nécessaires, même dans les fermes en meilleure condition que n'était la sienne. Si la marge des bénéfices avait été plus large, il aurait pu tenir: il aurait mis quelques livres de côté en moins à la fin de l'année, et ceux qui travaillaient avec lui auraient été plus heureux. Mais, avec un écart aussi faible entre la réussite et la ruine, la partie était bien compromise. Et puis, son coeur n'était plus à cette besogne, ou n'y était plus que par moments[1016].

[Note 1014: Lockhart, Life of Burns, p. 158, d'après une lettre d'Allan Cunningham.]

[Note 1015: Allan Cunningham, Life of Burns, p. 83.]

[Note 1016: Le Principal Shairp est tout à fait de cet avis. Voir son étude sur Burns dans les English Men of Letters, p. 132-33.]

· · ·

Cette vie de fermier n'allait pas sans ses excès. Ceux-ci en étaient alors une partie obligée. Burns y était plus entraîné que d'autres, étant recherché non-seulement par les fermiers, mais par les propriétaires et les nobles des environs. On a, pendant cette année de 1789, deux exemples des coups de boisson qui prenaient place, le plus naturellement du monde, dans cette existence. Le premier est une chanson qui fut composée dans des circonstances que Burns rapporte lui-même: «L'air est de Allan Masterton, la chanson est de moi. L'occasion qui la fit naître est celle-ci: M. William Nicol, de la High-School d'Édimbourg, étant à Moffat pendant ses vacances d'été, l'honnête Allan, qui était en ce moment en visite à Dalswinton, et moi, allâmes le voir. Nous eûmes une si joyeuse réunion, que M. Masterton et moi convînmes, chacun sur notre terrain, de célébrer l'affaire[1017].» Or, voici ce qu'était cette affaire:

[Note 1017: Glenriddell Manuscript.]

Ô! Willie a brassé un demi boisseau de malt, Et Rob et Allan vinrent le goûter: Pendant toute cette nuit, trois coeurs plus joyeux Vous ne les auriez pas trouvés dans la chrétienté.

Nous n'étions pas gris, nous n'étions pas très gris, Nous avions juste une petite goutte dans l'oeil; Le coq peut chanter, le jour peut se montrer, Toujours nous goûtons la liqueur d'orge.

Nous voici réunis, trois joyeux gars, Trois joyeux gars sommes-nous; Et mainte nuit nous avons été gais, Et mainte encore nous espérons l'être.

C'est la lune, je reconnais sa corne, Qui luit là-haut dans le ciel; Elle brille si clair pour nous conduire chez nous; Mais, ma parole, elle attendra un peu!

Celui qui se lève le premier pour s'en aller, C'est un cocu, un lâche, un maroufle! Celui qui le premier tombera près de sa chaise Celui-là est le roi de nous trois!

Nous n'étions pas gris, nous n'étions pas très gris, Nous avions juste une petite goutte dans l'oeil; Le coq peut chanter, le jour peut se montrer, Toujours nous goûtons la liqueur d'orge[1018].

[Note 1018: O Willie brew'd a peck o' maut.]

En publiant cette chanson, dix ans plus tard, Currie mit en note ces simples mots: «Ces trois honnêtes garçons--tous les trois hommes de talents remarquables--sont maintenant tous les trois sous le gazon[1019].»

[Note 1019: Currie, Burn's Poems, p. 106.]

La seconde histoire est plus originale. Si elle ne s'applique pas aussi directement à un acte de Burns lui-même, elle est plus caractéristique de la vie qui se menait autour de lui et dans laquelle il ne pouvait manquer d'être emporté. Burns était lié avec un gentleman du voisinage, Robert Riddel. Ce gentleman possédait un sifflet, and thereby hangs a tale, comme dit Shakspeare[1020]. C'était un sifflet illustre, autour duquel il s'est fait plus de bruit qu'il n'a jamais pu en sortir de lui. Le poète s'est fait l'historiographe de ce précieux objet. «Dans la suite d'Anne de Danemark, lorsqu'elle vint en Écosse, avec notre James VI, se trouvait un gentilhomme danois, de stature gigantesque, de grande prouesse, champion sans égal de Bacchus. Il avait un petit sifflet d'ébène qu'il plaçait sur la table au commencement des orgies. Celui qui serait capable de le faire siffler, quand tout le monde serait désemparé par la puissance de la bouteille, devait l'emporter comme trophée de sa victoire. Le Danois exhibait des témoignages de ses triomphes, sans une seule défaite, aux cours de Copenhague, de Stockholm, de Moscou, de Varsovie et à diverses des petites cours d'Allemagne. Il défia les buveurs écossais et les réduisit à l'alternative de reconnaître ses exploits ou de confesser leur infériorité. Maints Écossais furent vaincus. Enfin le Danois se rencontra avec sir Robert Laurie de Maxwelton, ancêtre du digne baronnet actuel de ce nom, qui, après une rude lutte de trois jours et de trois nuits, laissa le Scandinave sous la table,

Et siffla sur le sifflet son requiem aigu.

[Note 1020: Othello. Act. III, sc. I.]

Sir Walter, fils du susdit sir Robert, perdit plus tard le sifflet contre Walter Riddel de Glenriddel qui avait épousé une soeur de sir Walter[1021]». Ce sifflet était maintenant en la possession du voisin de Burns. Il fut convenu entre lui et deux autres descendants de l'ancêtre glorieux: Ferguson de Craigdarroch et sir Robert Laurie de Maxwelton, alors membre du Parlement pour Dumfries, qu'il y avait lieu de recourir à un nouveau tournoi, pour savoir à qui reviendrait le sifflet d'ébène, le sifflet du géant danois. L'endroit et le jour furent fixés: c'était à Friars-Carse, résidence de Robert Riddel, le seizième jour du mois d'octobre de l'an 1789, que la rencontre devait avoir lieu. Des juges de camp et des arbitres furent désignés, et Robert Burns devait célébrer le vainqueur par une ode triomphale.

[Note 1021: Notice de Burns en tête de la chanson.]

Un barde fut choisi pour assister au combat, Et dire aux âges futurs les exploits de cette journée; Un barde gui détestait la tristesse et l'ennui Et souhaitait que le Parnasse fût un vignoble.

Enfin, le jour solennel arriva. «Plein de la pensée de ce jour important pour Friars-Carse, j'ai guetté les éléments et les deux, dans la pleine persuasion qu'ils l'annonceraient, au monde étonné, par des phénomènes d'une terrible signification. Hier soir, jusqu'à une heure très tardive, j'ai attendu, avec une horreur anxieuse, l'apparition de quelque comète enflammant la moitié du ciel, ou d'armées aériennes de scandinaves sanguinaires, traversant les cieux épouvantés, rapides comme l'éclair fourchu, et terribles comme ces convulsions de la nature qui ensevelissent les nations. Les éléments, cependant, semblent prendre la chose très tranquillement; ils n'ont pas même introduit ce matin-ci avec un triple soleil et une pluie de sang, symboles des trois puissants héros et du grand épanchement de vin d'aujourd'hui[1022].»

[Note 1022: To Captain Riddel, 16th Oct. 1789.]

Le dîner préliminaire achevé, les adversaires en vinrent aux mains. Ils s'installèrent et se mirent au claret. Le gai Plaisir s'excitait, s'affolait, à mesure que les verres passaient. Le brillant Phoebus, qui n'avait pas depuis longtemps assisté à une scène si digne du travail de ses rayons, était triste de les quitter; mais Cynthie lui dit à l'oreille qu'il les retrouverait le lendemain matin.

Six bouteilles chacun avaient à peu près épuisé la nuit, Quand le vaillant sir Robert, pour finir le combat, Vida en une seule rasade une bouteille de vin rouge, Et jura que c'était ainsi que faisaient leurs ancêtres.

À ce point-là, Glenriddel, «prudent et sage», jugea que c'était assez, et se retira du combat. Les deux autres continuèrent.

Le vaillant sir Robert lutta dur jusqu'à la fin; Mais qui peut résister au destin et à des rasades d'une bouteille? Cependant le Destin a dit: «un héros doit tomber à la lumière»; Donc, le brillant Phoebus se leva, et le chevalier s'abattit.

Alors se leva notre barde, comme un prophète de beuverie: «Craigdarroch, tu planeras quand la création s'écroulera! Mais, si tu veux fleurir immortellement dans mes vers Allons, une bouteille encore, et sois sublime!

«Ta lignée, qui a lutté pour la Liberté avec Bruce, Produira à jamais des héros et des patriotes! Ainsi, à toi soit le laurier, et à moi soit la baie; Tu as gagné la journée, par le brillant dieu du jour qui point là-bas!»

Le vainqueur était donc sir Robert Laurie. Chambers ajoute: «J'ai appris par un parent de sir Robert Laurie qu'il ne se remit jamais complètement des suites de cette joute extraordinaire décrite par Burns, bien qu'il ait pu, quelques années après, prendre une part active aux guerres de la Révolution française, et qu'il ait survécu jusqu'en 1804[1023].» Cette scène est propre à marquer les habitudes des gentilshommes campagnards dont les résidences entouraient la ferme de Burns.

[Note 1023: R. Chambers, tome III, p. 62.]

· · ·

Mais quelles fluctuations il y a dans ces âmes de poètes! On les croit ici, et, d'un coup d'aile, elles sont là-bas, au loin, bien haut. Fort peu de jours après cette olympique de la bouteille, Burns composa une pièce qui tient dans son oeuvre et dans sa vie une autre place.

En sortant d'être le Pindare de cette burlesque victoire, il entra dans un état d'âme grave et presque religieux. On a remarqué que, depuis 1786, à l'époque où, selon ses propres expressions, «l'Automne passe à l'Hiver, la pâle année,» quand les forêts sont sans feuilles et les prairies sont brunes, une mélancolie tombait sur lui, comme au retour d'un anniversaire douloureux et secret. C'était vers la fin de la moisson, au temps où Mary Campbell était morte. Cette année-ci, dans le vide de sa vie, le souvenir de la douce fille disparue lui revint avec plus de netteté. Depuis le moment où la nouvelle funeste était arrivée à la ferme de Mossgiel, depuis trois pleines années déjà, c'était le premier automne où il vivait hors du bruit, dans la solitude qui plaît aux souvenirs, et dans l'amertume du coeur où l'on comprend tout le prix des affections passées. Un jour, vers le milieu d'octobre, après avoir travaillé comme à l'ordinaire à la moisson, il parut, lorsque tomba le crépuscule, avoir quelque chose qui le rendait triste. Il sortit et erra dans la cour de la grange où sa femme, qui craignait pour sa santé, le suivit, lui faisant remarquer que la gelée était venue et lui demandant de rentrer. Il le lui promit, mais continua à se promener lentement de long en large, contemplant le ciel qui était singulièrement clair et étoilé. Il resta dehors presque toute la nuit[1024]. À la fin, Mrs Burns revint de nouveau vers lui. Il était étendu sur un tas de paille, les yeux fixés sur une belle planète «qui brillait comme une autre lune[1025].» Elle obtint de lui qu'il rentrât. Aussitôt dans la maison, il demanda son pupitre et écrivit d'un trait les touchantes et pures strophes à Mary dans le Ciel.

[Note 1024: Cromek, Reliques of Burns, p. 238.]

[Note 1025: Voir sur ces détails Cromek, Reliques of Burns, p. 238; Lockhart, Life of Burns, p. 190.]

Ô étoile tardive, qui d'un rayon diminué Aimes à saluer la première aube, Voici que tu ramènes le jour Où ma Mary fut arrachée à mon âme. Ô Mary, chère ombre disparue! Où est ta place de repos bienheureux? Vois-tu ton amant ici-bas prosterné? Entends-tu les gémissements qui déchirent sa poitrine?

Puis-je oublier cette heure sacrée, Puis-je oublier ce bosquet sanctifié, Où, sur les bords de l'Ayr sinueux, nous nous rencontrâmes, Pour vivre un jour d'adieux et d'amour! L'éternité n'effacera pas La chère souvenance des transports passés, Ni ton image dans notre dernière étreinte, Ah! nous pensions peu que c'était la dernière!

L'Ayr, murmurant, baisait sa rive caillouteuse, Sur lui se penchaient des bois sauvages, des verdures épaisses: Le bouleau parfumé et l'aubépine blanche S'enlaçaient amoureusement autour de cette scène de ravissement Les fleurs jaillissaient désireuses d'être pressées, Les oiseaux chantaient l'amour sur chaque rameau, Jusqu'à ce que trop, trop tôt, l'ouest en feu Proclama la fuite du jour ailé.

Sur ces scènes ma mémoire reste éveillée, Et les chérit tendrement avec un soin avare; Le Temps n'en rend que plus forte l'empreinte, Comme les ruisseaux creusent plus profond leur lit. Mary, chère ombre disparue! Où est la place de repos bienheureux? Vois-tu ton amant ici-bas prosterné? Entends-tu les gémissements qui déchirent sa poitrine?[1026]

[Note 1026: To Mary in Heaven.]

Ainsi, après trois années, et quelles années, l'image de Mary Campbell sortait du passé où elle semblait effacée et perdue. Tout revivait; tous les détails de ce second dimanche de mai, avec sa lumière tranquille, sa solennité et ses adieux; le paysage resplendissait et embaumait comme alors, plein d'amour lui-même. Et la douce apparition revenait avec sa grâce sérieuse et son regard plein de reproches. Car, dans les sanglots de Burns, il n'y avait pas que des regrets, et dans cet appel passionné à la chère ombre disparue, il y a comme une douloureuse et fervente demande de pardon. Elle revenait prendre possession d'un coeur, où d'autres avaient passé, mais où elle seule devait rester comme la plus pure et la plus aimée. Et ce retour ne fut pas une de ces crises de souvenir violentes et passagères, dont l'âme est parfois saisie. Ce fut quelque chose de profond et de durable, qui s'associa aux suprêmes espérances de Burns et qui, peut-être, les fit naître. À partir de ce moment, l'idée de retrouver, dans un autre monde, sa chère et mélancolique Marie des Hautes-Terres, fut pour lui une consolation, une pensée de refuge, un degré de religion. C'est ce souvenir qui le conduisit le plus près du ciel. Deux mois après cette mémorable soirée, il écrivait à Mrs Dunlop:

Là, je retrouverais un père âgé, maintenant à l'abri des coups d'un monde mauvais, contre lequel il a si longtemps et si bravement lutté. Là, je retrouverais l'ami, l'ami désintéressé de ma jeune vie, l'homme qui se réjouissait de me voir parce qu'il m'aimait et pouvait m'être utile. Ô Muir! tes faiblesses étaient les erreurs de la nature humaine, mais ton coeur brillait de tout ce qui est généreux, viril et noble; et si jamais une émanation de l'Être tout Bon a dessiné une forme humaine, ce fut la tienne! Là, avec une angoisse muette d'extase, je reconnaîtrais ma Mary perdue, ma toujours chère Mary, dont le coeur était chargé de vérité, d'honneur, de constance et d'amour.

Ma Mary, chère ombre disparue! Où est ta place de repos céleste? Vois-tu ton amant ici-bas prosterné? Entends-tu les gémissements qui déchirent sa poitrine[1027]?

[Note 1027: To Mrs Dunlop, 13th Dec. 1789.]

Et Jane Armour? On peut dire qu'elle est oubliée et quittée! On voit maintenant combien était périssable la passion qu'elle avait inspirée. Ce n'est pas elle que son mari souhaite revoir, quand les relations temporaires de cette vie seront dénouées et remplacées par des unions éternelles. Il l'a prise et il la laisse ici-bas. Cet amour, tout d'attrait physique, ardent et passager comme la jeunesse, devait mourir avec elle et s'éloigner devant un amour plus spiritualisé. La pauvre Mary a pris sa revanche de celle à qui jadis elle fut sacrifiée.

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