‹ Robert Burns. Vol. 1, La VieChapitre 25 sur 38 · II.

II.

L'EXCISE. -- LE SACRIFICE. -- LES FATIGUES.

Au commencement d'août 1789, Burns reçut l'avis officiel qu'il était nommé employé de l'Excise, dans la division rurale au centre de laquelle se trouvait sa ferme. C'était ce qu'il avait demandé. Il croyait pouvoir ainsi combiner ses deux métiers d'employé et de fermier. Il écrivit à sir Robert Graham, à qui il devait cette nomination, un sonnet de fervente gratitude.

Toi astre du jour! toi autre lumière plus pâle! Et vous, nombreuses étoiles brillantes de la nuit! Si jamais rien efface de ma pensée le bienfaiteur, Ou si je fais jamais honte à son bienfait, Ne roulez plus dans vos sphères errantes Que pour me compter les années d'un misérable! Je pose ma main sur ma poitrine gonflée, Et je voudrais, mais je ne sais pas, exprimer le reste[1028].

[Note 1028: Sonnet on Receiving a Favour, 10th Aug. 1789.]

Toutefois, sous cette explosion de reconnaissance, s'agitaient d'autres sentiments. S'il remerciait avec sincérité celui qui lui assurait du pain, ce pain ne laissait pas de lui être amer. Tant que cet emploi avait été distant, il n'en avait aperçu que les avantages. Maintenant que la nomination était là, sur sa table; que la besogne allait être là, entre ses mains, il éprouvait une humiliation. Son coeur se soulevait; et, en même temps qu'il adressait à son protecteur ces vers exaltés, il composait, pour son propre usage, un impromptu d'un autre ton:

Fouiller des barils de vieilles femmes! Hélas! faut-il! hélas! Que de la sale levure souille mes lauriers? Mais... que dire? Ces choses touchantes appelées femme et bébés Émouvraient des coeurs de pierre![1029]

[Note 1029: Extemporaneous Effusion on being appointed to an Excise Division.]

Il est clair qu'une défaveur frappait le métier dans lequel il allait s'engager. «Il y a une certaine flétrissure attachée à la profession d'officier de l'Excise, mais je n'ai pas dessein de recevoir honneur de ma profession; et, bien que le salaire soit comparativement petit, c'est du luxe comparé à tout ce que la première partie de ma vie m'avait appris à espérer[1030].» Ailleurs il en parle avec plus de franchise encore: «Quant à l'ignominie de la profession, j'ai l'encouragement que j'entendis un jour un sergent de recrutement donner à une nombreuse, sinon respectable, audience, dans les rues de Kilmarnock: «Messieurs, pour vous encourager encore mieux, je puis vous assurer que notre régiment est le corps le plus canaille qui appartienne à la couronne, et, par conséquent, chez nous, un honnête garçon a les chances les plus sûres d'avancement[1031].» Et il n'y avait pas à hausser les épaules, à prétendre que c'était là un avis de sots, un dire d'imbéciles. N'était-ce pas lui-même qui, au temps où il en parlait à son aise, avait écrit ces vers?

[Note 1030: To John Geddes, 3rd Feb. 1789.]

[Note 1031: To Robert Ainslie, 1st Nov. 1789.]

Ces maudites sangsues de l'Excise, Qui saisissent les alambics à whiskey, Lève la main, démon! un, deux, trois! Va, saisis cette racaille, Et cuis-les dans des pâtés de soufre Pour les pauvres buveurs damnés[1032].

[Note 1032: Scotch Drink.]

On peut imaginer combien il devait être sensible à cette animadversion. Sa fierté si chatouilleuse frémissait à la pensée de ce discrédit. De plus, lui qui était accoutumé à être accueilli par des rires et de la belle humeur, souffrait à l'idée d'être un objet de défiance, de voir les visages s'assombrir à son approche. Quand il serait dans un marché, dans une auberge, on ne rirait plus de si franche façon. Il serait le publicain suspect. Cela blessait son sentiment de cordialité.

Et puis, que d'autres choses pénibles dont les parties généreuses de son coeur se détournaient! Tracasser, pourchasser, traquer de pauvres diables, les surprendre, les saisir! Le laid métier! Voir leurs larmes, entendre leurs lamentations! Quelquefois, frapper, sévir, quand, à côté des conditions d'évidence réglementaires et imposées, il y a place pour des doutes ou pour des excuses, dont on n'a pas le droit de tenir compte! La cruelle contrainte! Être inexorable, se boucher les oreilles, se durcir le coeur, cacher la pitié qui va vers ces chétifs, feindre la colère, l'impatience, l'inflexibilité! Assister tous les jours au spectacle douloureux des écrasements, que les lourdes roues de la machine politique accomplissent sur les fonds de la société, frapper ces misérables éperdus pour qui un peu de fraude, un peu d'esprit distillé est la ressource, qui ne comprennent pas les impôts et maudissent ces mains infatigables et insatiables qui leur arrachent le prix d'un pain ou d'un vêtement! La haïssable besogne! Il faut, semble-t-il, de la coercition pour faire aller le monde; mais il est odieux d'en être l'instrument. On a la preuve que, dans l'exercice de ses fonctions, Burns éprouva toutes ces révoltes; il était trop clairvoyant pour ne pas prévoir qu'il les éprouverait. Et quel homme, un peu actif de coeur, ne se tourmenterait pas ainsi?

Enfin, une inquiétude qui lui était particulière, pesait sur sa résolution. Il craignait que ce nouveau métier ne fût défavorable à sa vie poétique. Si, à la vérité, il n'y a pas grande différence apparente entre décharger une charretée de paille et visiter des barils de brasseurs, il y a une grande différence intérieure. Le fermier qui envoie ses fourchées est libre d'esprit, et, tandis que ses bras travaillent, sa pensée peut se reposer sur des objets beaux et nobles. Mais l'employé, pour atteindre la fraude, est obligé d'exercer et de plier son esprit au même travail que celui du fraudeur; il faut qu'il dépiste les ruses, débrouille les détours, suive les manèges, évente les supercheries; il faut qu'il joue au plus fin, se fasse astucieux et serre de près toutes les manoeuvres subreptices. Ce peut être un métier attrayant et instructif pour des esprits positifs et fureteurs; un sentiment de discipline sociale et de devoir professionnel peut, comme il arrive souvent, le rehausser. Mais cette préoccupation, qui toujours en quête des bassesses d'autrui va flairant, le nez sur des roueries, n'est pas propice à la poésie, laquelle veut être libre et vit d'air pur. Et puis, il y a, dans ces métiers élémentaires de laboureur et de matelot, une largeur et une simplicité, un commerce avec la nature, un éloignement des mesquineries, une absence de mal, un caractère de bienfait, qui donnent à l'âme de la hauteur, du repos et de la beauté. Il semblait à Burns qu'il était sur le bord d'une déchéance et d'un péril, que c'était une chute que de tomber, de son noble et franc métier, à ce métier décrié et sournois de rat de cave, de maltôtier. Toutes ces pensées fermentaient en lui et empoisonnaient sa joie.

Ces amertumes faisaient précisément le mérite du sacrifice qu'il accomplissait. Il prit son parti hardiment comme il faisait toute chose. Il n'essaya pas de dissimuler aux amis auxquels il pouvait s'ouvrir, ses répugnances et ses craintes. Il leur exposait, en même temps, quels motifs pressants et quels devoirs le déterminaient à une résolution qui devait les étonner. Ces confidences sont les échos de ses débats et de sa victoire intimes. Il fallait pourvoir à la famille; elle allait encore augmenter. «Je sais, écrivait-il, comment le mot d'employé d'Excise, ou celui encore plus outrageant de «jaugeur» sonneront à vos oreilles. Moi aussi j'ai vu le jour où mes nerfs auditifs auraient été très sensibles et très susceptibles à ce sujet; mais une femme et des enfants sont merveilleusement puissants pour émousser ce genre de sensation[1033].» Dans une épître au Dr Blacklock, il révèle comment cette même considération a triomphé d'angoisses plus profondes et plus secrètes: celles qui portaient sur le sort de son inspiration poétique. La façon dont il supplie ses anciennes amies les Muses de lui pardonner montre combien il craignait que les fières déesses ne l'abandonnassent:

[Note 1033: To Rob. Ainslie. 1st Nov. 1789.]

Que dites-vous, mon fidèle ami, Me voici devenu jaugeur.--La Paix là dessus! Fillettes du Parnasse, je crains, je crains, Que vous ne me dédaigniez maintenant! Et alors mes cinquante livres par an Me seront faible gain.

Vous, folâtres, joyeuses, délicates demoiselles, Qui, près des rivulets sinueux de Castalie, Sautez, chantez et lavez vos membres jolis, Vous savez, vous savez Que la forte nécessité est suprême Parmi les fils des hommes.

J'ai une femme et deux petits garçonnets; Il faut qu'ils aient de la soupe et des guenilles; Vous savez vous-mêmes combien mon coeur est fier, Je n'ai pas besoin de me vanter; Mais je couperai des balais, je tresserai des corbeilles de saule, Plutôt qu'il leur manque quelque chose.

Le Seigneur m'aide à travers ce monde de soucis! J'en ai lassitude et dégoût, soir et matin! Non que je n'aie une part plus riche Que maint autre; Mais pourquoi un homme a-t-il meilleure chère, Quand tous les hommes sont frères?

Viens, ferme volonté, prends l'avant-garde, Toi tige de lin mâle dans l'homme! Songeons que faible coeur jamais ne gagna Belle dame: Qui fait le plus qu'il peut Un jour fera davantage.

Mais pour conclure ma pauvre rime, (J'ai peu de vers et peu de temps), Faire une heureuse atmosphère de foyer, Pour les petits et pour la femme, Là est la vérité pathétique et sublime De la vie humaine[1034].

[Note 1034: Epistle to Dr Blacklock.]

C'est noblement exprimé et virilement. Ces strophes sont belles: elles ont des entrailles. Elles contiennent l'essence de tous ces dévoûments secrets, par lesquels tant d'hommes font l'oblation de leur espérance et de leur talent, offrent le meilleur de ce qu'ils portent en eux et le meilleur de ce qu'ils attendaient de la vie, pour faire la maison moins froide. C'est peut-être l'acte dans lequel Burns s'est le plus rapproché de ce qui lui faisait défaut: l'effacement, le sacrifice de soi-même. Ce n'était que le devoir, mais le devoir accepté en homme de coeur. Il avait le droit d'écrire cette phrase fière, qui est la vérité sur sa présence dans l'Excise:

Les gens peuvent dire ce qu'ils veulent de l'ignominie de l'Excise, cinquante livres par an nourriront ma femme et mes enfants et me rendront indépendant du monde; j'aime beaucoup mieux qu'on dise que ma profession reçoit du crédit de moi que moi de ma profession[1035].

[Note 1035: To lady Glencairn, Dec. 1789.]

Il se mit courageusement à la besogne. Il semble avoir été, du premier coup, un employé excellent: actif, énergique, sachant la juste mesure entre la sévérité et la bonté. Il y avait chez lui des qualités qui eussent été à la hauteur des premières charges du pays, quoi d'étonnant qu'il ait pu faire un commis des droits réunis? Dès sa première année, il accrut le nombre des contraventions dans des proportions assez considérables pour doubler presque son traitement.

Du reste, il sut trouver la véritable ligne de conduite. Avec les fraudeurs de profession, il était sévère et inflexible. Avec les autres, au contraire, avec les pauvres débitants qui distillaient un peu de whiskey, avec les pauvres femmes qui cachaient un peu de tabac, avec tout ce chétif monde qu'une amende aurait ruiné, il savait fermer les yeux, parfois même, prévenir d'un mot les coupables. Les anecdotes, à ce sujet, ne manquent pas. Un jour, avec un de ses compagnons d'Excise nommé Lewars, il entre dans la boutique d'une veuve et fait saisie de tabac de contrebande: «Jenny, lui dit-il, je pensais bien que cela finirait ainsi. Venez, Lewars, notez le nombre des rouleaux pendant que je les compterai.» Et l'appelant par la forme familière et amicale de son prénom: «Dites-moi, Jock, avez-vous jamais entendu les vieilles femmes compter leurs fils, avant que les bobines à arrêt fussent inventées?» «Tu comptes, comptes pas; tu comptes, comptes pas.» Et poursuivant sa plaisanterie, de deux paquets il en jetait l'un dans le giron de la pauvre femme, lui sauvant ainsi la moitié de sa prise[1036]. Le professeur Gillespie, qui enseigna à l'Université de St.-Andrews, retrouve dans ses souvenirs de gamin l'histoire suivante, qui montre Burns dans une situation analogue et indique, en même temps, de quelle curiosité il était l'objet partout où il allait.

[Note 1036: Allan Cunningham. Life of Burns, p. 90.]

«On peut deviner avec quel intérêt j'entendis dire, un jour de foire à Thornhill, que Burns allait visiter le marché! Tout gamin que j'étais, l'intérêt qu'éveillait en moi cet homme extraordinaire fut suffisant, ajouté aux attractions ordinaires d'une foire de village, pour me faire aller au marché. Burns entra dans la foire, vers midi; et hommes, femmes et filles, tous étaient en émoi pour apercevoir le laboureur d'Ayrshire. Je le suivis comme un chien, de baraque en baraque et de porte en porte. On avait dénoncé une pauvre veuve du nom de Kate Watson, qui s'était risquée à donner, à quelques-uns de ses vieux amis de la campagne, un coup d'ale sans licence, et un filet de whiskey, à l'occasion de la fête de village. Je le vis entrer à sa porte; et je ne m'attendais à rien moins qu'à la saisie immédiate d'une certaine jarre de terre et d'un baril qui, à ma connaissance, contenaient les objets de contrebande, à la recherche desquels était le barde. Un signe de tête, accompagné d'un geste de l'index, fit arriver Kate à l'entrée; j'étais assez près pour entendre distinctement les mots suivants: «Kate, êtes-vous folle? Savez-vous que le contrôleur et moi nous allons vous arriver dans quarante minutes? au revoir, pour à présent.» Burns fut dans la rue, au milieu de la foule, en un moment; et j'appris que son avis n'avait pas été négligé. Il avait épargné à une pauvre veuve délaissée une amende de plusieurs livres[1037].

[Note 1037: Scott Douglas, tom. V, p. 403. Cette anecdote du professeur Gillespie parut dans l'Edinburgh Literary Journal, 1829.]

Lorsqu'il fallait absolument saisir ces malheureux, il ne les abandonnait pas. Devant les juges, il les excusait; il priait la cour de réserver sa sévérité pour les coupables endurcis.

J'ai pris, je l'imagine, une façon assez nouvelle de traiter mes fraudes. Je verbalisais contre tous les délinquants, mais, devant la cour, j'implorais moi-même la grâce des pauvres gens incapables de payer. Cette apparence d'impartialité m'a donné tant de crédit près du Tribunal que, avec de grandes félicitations, ils m'ont si bien accordé ample revanche sur le reste que mon droit d'amendes est double de ce à quoi il monte dans n'importe quelle division du district[1038].

[Note 1038: To Rob Graham of Fintry, 4th Sept. 1790.]

Il semble donc qu'il ait eu auprès de la cour une influence particulière. C'était peu étonnant d'ailleurs. Il est vraisemblable que quelques-uns de ces plaidoyers ou de ces réquisitoires d'employé subalterne prenaient, quand il parlait, des allures de discours éloquents, forts d'énergie et d'émotion. On aurait pu compter sur les doigts les avocats du barreau écossais dont la parole n'eût pas été éclipsée et éteinte par la sienne.

· · ·

Cependant, quels qu'aient été les mérites moraux de sa décision, il est impossible de ne pas regarder l'entrée de Burns dans l'Excise comme un malheur. Qu'on laisse de côté les amertumes intimes et ce sentiment de vie abaissée, dont les dégâts dans un homme sont incalculables, il venait d'entreprendre une besogne à laquelle une santé robuste aurait eu peine à résister.

Rien que les fatigues et les tracas de ses fonctions nouvelles suffisaient pour occuper les forces d'un homme. C'était, en vérité, un dur métier. La division à laquelle il avait été nommé était très considérable; elle couvrait dix paroisses fort éloignées les unes des autres, dans ce temps de population clairsemée. «La pire circonstance est que la division d'Excise qui m'est tombée en lot, est si étendue... pas moins de dix paroisses, à travers lesquelles il faut chevaucher; elle abonde, en outre, en tant d'affaires, que je puis à peine dérober un instant[1039].» Il fallait les visiter chaque semaine, par tous les temps, par tous les chemins. C'était, au bas mot, deux cents milles à faire à cheval; «outre les affaires de ma ferme, je fais à cheval, pour mes affaires de l'Excise, au moins deux cents milles chaque semaine[1040].» Longues courses désolées, dans les pluies si fréquentes sur la vallée supérieure de la Nith, dans les pénétrants brouillards écossais, dans la neige, à travers les plaines semées de fondrières et de tourbières, les bruyères marécageuses et les ruisseaux qu'on passait alors à gué, faute de ponts. Il arrivait dans des endroits perdus, ruisselant d'eau, percé jusqu'aux moelles. «Maintefois, j'ai vu Burns entrer dans la maison de mon père, par une nuit froide et pluvieuse, après une longue course à cheval à travers nos tristes moors. En ces occasions-là, quelqu'un de la famille prêtait la main pour le débarrasser de son caban et de ses bottes, tandis que les autres lui apportaient une paire de pantoufles et lui faisaient une tasse de thé chaud[1041].» Mais ces réceptions n'étaient pas communes. Il devait le plus souvent se contenter de l'abri d'une auberge de village et faire sécher sur son corps ses vêtements mouillés.

[Note 1039: To Richard Brown, 4th Nov. 1789.]

[Note 1040: To William Dunbar, 14th Jan. 1790.]

[Note 1041: R. Chambers, tom. III, p. 87. Souvenirs de Miss Jeffrey.]

Tandis que je suis assis ici, triste et solitaire, près du feu, dans une petite auberge de campagne, en train de faire sécher mes vêtements mouillés, entre un pauvre diable de soldat qui me dit qu'il s'en va à Ayr. Par les cieux, me dis-je, avec un flux de joie que la magie de ce son «la vieille ville d'Ayr» a fait monter en moi, je vais envoyer ma dernière chanson à M. Ballantine. La voici:

Ô rives fleuries du joli Doon, Comment pouvez-vous fleurir si joliment? Comment pouvez-vous chanter, petits oiseaux, Quand je suis si plein de soucis?[1042]»

[Note 1042: To John Ballantine, March 1791.]

Il fallait arriver à toute heure, à l'improviste, mesurer les tonneaux, visiter les caves, découvrir les cachettes de tabac, surprendre le moment où clandestinement on distillait du whiskey. Il tombait précisément dans un des districts et à une époque où la contrebande était le plus active. Toute cette contrée de l'ouest était inondée de marchandises prohibées, jetées sur la côte par les smugglers, dont le refuge était l'île de Man, alors un véritable repaire. D'un autre côté, l'augmentation récente des droits sur les liqueurs fermentées avait développé dans de grandes proportions la fabrication illicite de la bière et la distillation du whiskey[1043].

[Note 1043: Northern rural Life in the XVIIIth century, p. 184.]

À cette surveillance s'ajoutaient les cent petites besognes qui en dépendaient: les rapports, les procès-verbaux, toute une correspondance. Il fallait se rendre, les jours de versement, au bureau à Dumfries. C'étaient des journées affairées où il trouvait à peine quelques bribes de repos. On en a un aperçu dans une lettre qu'il écrivait au Dr Moore.

«En venant dans cette ville ce matin, pour remplir mes fonctions dans ce bureau, aujourd'hui étant jour de collecte, j'ai rencontré un gentleman qui me dit qu'il est en route pour Londres; je saisis l'occasion de vous écrire. J'aurai quelques lambeaux de loisir dans la journée, au milieu de notre horrible affairement et de notre agitation, et je tâcherai de les élargir, mais si ma lettre est aussi stupide que..., aussi bigarrée qu'un journal, aussi brève que les grâces d'un homme affamé avant le repas, ou aussi longue qu'un dossier du procès Douglas, aussi mal épelée que le billet doux d'un John campagnard, aussi affreusement écrite que la réponse qu'y fait Betty traie-vache, j'espère que, eu égard aux circonstances, vous me pardonnerez[1044].»

[Note 1044: To Dr Moore, 14th July 1790.]

À d'autres moments c'était la cour de justice qui, faisant son circuit, arrivait. Ces journées-là ne valaient pas mieux. Il fallait se présenter devant le tribunal, faire office de ministère public, comme le font encore nos officiers des eaux et forêts, exposer les circonstances des cas jugés, insister pour ou contre.

«La très bonne lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire m'est arrivée, juste comme je me plongeais dans le gouffre d'une Cour pour fraudes d'Excise. J'émerge à l'instant du tourbillon et, Dieu le sait, dans une condition peu propre à rendre convenablement les mouvements de mon coeur quand je m'assieds pour écrire à

l'ami de ma vie, le vrai protecteur de mes vers[1045].»

[Note 1045: To Robert Graham of Fintry, 4th Sept. 1790.]

Une complicité générale s'étendait sur tout le pays, protégeait les délinquants contre les recherches ou les défendait contre les poursuites. Les paysans favorisaient les contrebandiers; les propriétaires usaient de leur influence en faveur des paysans pris à distiller le whiskey. C'étaient alors des tracas, des démarches pour déjouer les recommandations et les influences. La lettre suivante donne une idée, non seulement des fatigues, mais des difficultés du métier de Burns, et de la façon dont il le comprenait et le pratiquait. Elle est adressée à son supérieur, le collecteur Mitchell:

«Monsieur, je ne manquerai pas d'aller voir le capitaine Riddell ce soir. Je désire et je prie que la déesse de la justice en personne puisse apparaître parmi nos honorables juges, simplement pour leur dire un mot à l'oreille: que la compassion pour le voleur est une injustice envers l'honnête homme. Je trouve que chaque délinquant a tant de gros personnages pour prendre son parti, que je ne serais pas surpris si demain j'étais enfermé dans les donjons de la loi, pour insolence envers les chers amis des gentilshommes du pays[1046].»

[Note 1046: To Collector Mitchell, Sept. 1790.]

Oui! Un dur et ingrat métier! Et la besogne était d'autant plus difficile que la division avait été pendant longtemps négligée![1047] À ces fatigues, à ces tracas plus incompatibles encore avec sa nature, qu'on ajoute ses fatigues et ses tracas de fermier, la direction du travail, les ventes, les cassements de tête de tout genre. Il est douteux qu'il y eût suffi, même si, après ses courses et en dehors de son travail, il avait trouvé le repos d'esprit complet et immédiat. Sous cette existence harassante s'agitaient et se heurtaient encore ses préoccupations poétiques, l'impatience, la colère, le découragement de ne pas avoir de loisirs.

[Note 1047: Voir la lettre to Robert Graham, 4th Sept. 1790.]

Il était exténué par tout cela. Dès ses débuts dans l'Excise, dès les premiers jours, il se plaint d'être épuisé par ce terrible métier. Ses lettres deviennent la lamentable litanie d'une irrémédiable lassitude. On sent un homme, qui, entassant fatigue sur fatigue, sans que jamais un repos lui permette de s'en défaire, va grevant sa force de résistance, et fait chaque jour des emprunts d'énergie. C'est l'angoisse, l'indicible, l'incurable angoisse de tant de pauvres hommes, employés, ouvriers, qui sentent leur réserve d'action décroître, qui traînent, avec des forces diminuées, une vie plus pesante, qui sentent expirer en eux l'espoir, la pensée même de sortir d'une pareille lassitude, et qui marchent toujours. C'est une des plus épouvantables tristesses qui puissent ronger l'âme humaine, une des plus injustes, des plus odieuses, des plus criminelles, des plus exécrables cruautés de la vie, une des infamies du destin.

«Je vous aurais écrit plus tôt, mais je suis tellement bousculé et fatigué par mes affaires de l'Excise que je puis à peine rassembler assez de résolution pour faire l'effort d'écrire à qui que ce soit[1048].»

[Note 1048: To William Burns, 10th Nov. 1789.]

«Je suis harassé de fatigue à en mourir. Ces deux on trois derniers mois je n'ai pas fait moins de 200 milles à cheval par semaine en moyenne. J'ai fait peu de chose en fait de poésie[1049].»

[Note 1049: To Nicol, 9th Feb. 1790.]

«Non! je ne dirai pas un mot d'apologie ou d'excuse pour ne pas vous avoir écrit. Je suis un pauvre diable de jaugeur, misérable et maudit, condamné à galoper au moins 200 milles toutes les semaines, à inspecter de sales réservoirs et des barils couverts d'écume. Où trouverais-je le temps d'écrire et le moyen d'intéresser qui que ce soit[1050].»

[Note 1050: To Peter Hill, 2nd Feb. 1790.]

Les mêmes allusions reviennent constamment et se continuent.

«C'est à cause de la presse sans trêve de mes occupations que je ne vous ai pas écrit, Madame, depuis longtemps....[1051]»

[Note 1051: To Mrs Dunlop, 25th Jan. 1790.]

«Après une longue journée de labeur, de tourment et de souci je m'assieds pour vous écrire[1052].»

[Note 1052: To Mrs Dunlop, 8th Aug. 1790.]

«Pardonnez-moi, mon jadis cher et toujours cher ami, mon semblant de négligence. Vous ne pouvez pas, assis chez vous, vous imaginer la vie affairée que je mène.... J'ai déposé ma plume d'oie et battu ma cervelle pour y trouver une comparaison; j'ai pensé à une commère de campagne, un jour de baptême; à une promise, le jour de marché qui précède son mariage; à un clergyman orthodoxe, le jour de la communion de Paisley; à une putain d'Édimbourg, un samedi soir; à un tavernier, le jour d'un dîner d'élection, etc., etc., mais la comparaison qui flatte le plus ma fantaisie est celle de ce gredin, de ce chenapan de Satan qui, comme nous dit l'Écriture-Sainte, circule ça et là comme un lion rugissant, cherchant, guettant qui il dévorera[1053].»

[Note 1053: To Alex. Cunningham, 8th Aug. 1790.]

Ce qu'il y avait de plus redoutable pour lui n'étaient pas les fatigues et les tracas qu'il rencontrait dans ses fonctions. On sait à quelles prévenances et sollicitations sont exposés, surtout dans les campagnes, les employés des services publics. Les compagnons d'Excise, avec lesquels Burns faisait souvent ses tournées, étaient des hommes qui, pour la plupart, avaient la grossière capacité de boisson de l'époque. Quand ils arrivaient le soir à l'auberge, fatigués et mouillés, on ne connaissait pas de meilleur remède pour chasser le brouillard que les vapeurs d'un grog de whiskey. Burns eût sans doute pu résister à cet entraînement du métier, s'il avait été un employé ordinaire. Mais, partout où il arrivait, il était attendu, accueilli et fêté. On l'arrêtait au passage. «Du château au cottage, dit un de ceux qui l'accompagnèrent souvent dans ses excursions, chaque porte s'ouvrait à son approche, et le vieux système d'hospitalité à outrance, qui prévalait alors, rendait presque impossible à un invité, aussi sobrement qu'il fût disposé, de se lever de table dans le même état qu'il s'y était assis. Si Burns passait sur une grand'route, le fermier abandonnait ses moissonneurs et trottait à côté de Jenny Geddes, jusqu'à ce qu'il eût persuadé au poète que le jour était assez chaud pour demander quelque rafraîchissement. S'il arrivait dans une auberge à minuit quand tout le monde était couché, la nouvelle de son arrivée circulait de la cave au grenier et, en moins de dix minutes, l'aubergiste et ses hôtes étaient assemblés autour du feu, on apportait le plus large bol et on chantait:

«Que cette nuit soit à nous, qui sait ce qui vient demain[1054]!»

[Note 1054: Lockhart. Life of Burns, p. 204.]

En même temps, de toutes parts, de tous les coins de sa vie, sortaient des embarras et des tristesses qui le dévoraient. Ses appréhensions à propos de sa ferme étaient devenues une certitude. «J'ai fait mention à my lord de mes craintes concernant ma ferme. Ces craintes étaient en vérité trop réelles; c'est un marché qui m'aurait ruiné sans cette heureuse circonstance que j'ai obtenu un poste dans l'Excise[1055].» Il n'y avait plus à douter, plus à espérer. C'était de ce côté-là une partie perdue. Et comment aurait-il pu en être autrement? Même quand il se donnait tout entier à ses devoirs de fermier, l'entreprise ne prospérait guère. Depuis que son emploi nouveau l'emmenait tous les jours loin de chez lui, les choses allaient à l'abandon. Qu'est-ce qu'une ferme sans l'oeil du maître, et d'un maître vigilant? Jane n'était pas femme à faire marcher la maison, en l'absence de son mari. «Sa ferme, dit Currie, fut en grande partie abandonnée aux domestiques. On pouvait, à la vérité, le voir pendant le printemps conduire la charrue, travail auquel il excellait, ou avec un drap blanc, contenant ses semences de blé, passé sur l'épaule, marcher à pas longs et mesurés le long de ses sillons ouverts et répandre le grain dans la terre. Mais sa ferme avait cessé d'occuper la plus grande partie de ses soins ou de ses pensées. Ce n'était plus à Ellisland qu'on pouvait généralement le trouver[1056].» Il perdait ainsi d'un côté une grande partie de ce qu'il gagnait de l'autre. De cette ferme, d'où ne sortait plus de joie et où n'était plus son travail, venaient des tracas et des tourments.

[Note 1055: To lady Glencairn, Dec. 1789.]

[Note 1056: Currie. Life of Burns, p. 46.]

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