III.]
Cependant le roi, les ministres, particulièrement Pitt et Dundas qui était secrétaire pour l'Écosse, la majorité du parlement, les tories, ceux qu'on appelait les whigs alarmistes, s'étaient émus de cette agitation. Dès le mois de mars, Georges III l'avait visée dans une proclamation royale. En novembre, un magistrat nommé John Reeves forma une Association pour défendre la Liberté et la Propriété contre les Républicains et les Niveleurs[1192]. Des associations «loyales» se créèrent en face des associations révolutionnaires ou réformatrices. Tout ce qui, en Angleterre, était alarmé de l'avenir et satisfait du présent, y appartint ou les appuya. Le soutien du gouvernement leur donna de la force. On répandit des bruits de conspiration, d'anarchie, de pillage. On menaça les tavernes qui prêtaient leurs salles aux sociétés jacobines, de leur retirer leur licence; on inquiéta les vendeurs de journaux; on condamna les colleurs d'affiches[1193]. On sévit contre les moindres paroles. Un ministre dissident de Plymouth, le Rev. William Winterbotham, ayant dit dans un sermon que sa «majesté était placée sur le trône à condition d'observer certaines lois et règles et que, si elle ne les observait pas, elle n'avait pas plus de droits à la couronne que les Stuarts», était condamné à quatre années d'emprisonnement à Newgate[1194]. John Frost, avoué riche et estimé, ancien ami politique de Pitt, ami de Sheridan, fut accusé, d'après le témoignage d'un individu quelconque, d'avoir dit dans un café quelque chose sur «ce que l'égalité était un droit naturel de l'homme et sur ce qu'il avait une prédilection pour le républicanisme.» Il fut condamné à six mois de prison, une heure de pilori, à déposer caution de bonne conduite pour cinq années et fut rayé du rôle des attorneys[1194]. Lorsque, l'année suivante, le moment de lui appliquer la peine du pilori fut fixée, toute la ville fut en quelques instants couverte de petits placards annonçant le jour et l'heure de l'exécution. Le pilori fut immédiatement démoli par la foule et Frost libéré; mais il prit froidement le bras de Horne Tooke qu'il rencontra par hasard et s'en retourna à la prison[1195]. On condamna Thomas Paine qui était alors en France et ne revint jamais en Angleterre, malgré un admirable plaidoyer de Thomas Erskine, le frère du protecteur de Burns. Lorsque George III apprit que Thomas Erskine se chargeait de la défense de Paine, il contraignit le prince de Galles à écrire à l'illustre avocat une lettre qui amena sa démission immédiate comme attorney général près du Prince[1196]. Le lendemain du jugement de Paine, une nouvelle société fut créée sous la présidence d'Erskine: Les Amis de la Liberté de la Presse. Le 13 décembre, le parlement fut prématurément convoqué pour entendre un discours du trône, dans lequel il était parlé d'un dessein de tenter la destruction de la Constitution et la subversion de tout ordre et de tout gouvernement.
[Note 1192: The Story of the English Jacobins, chap. III, p. 55.]
[Note 1193: Id. p. 58.]
[Note 1194: Id. p. 64.]
[Note 1195: Id. p. 165]
[Note 1196: Voir Lord Erskine par Henri Duméril, p. 61, et les paroles de Thomas Erskine lui-même, citées au bas de la page 62.--Voir aussi Henry Erskine and His Times, par le lieutenant-colonel Alex. Fergusson, p. 345.]
En sorte que tout le pays était travaillé d'une formidable effervescence; la bataille faisait rage entre les sociétés libérales ou révolutionnaires d'un côté et les sociétés réactionnaires ou conservatrices de l'autre. Celles-ci employaient tous les moyens d'intimidation, jusqu'à la dénonciation. Le gouvernement avait pris parti dans la lutte et se considérait comme attaqué par les propositions de réforme. On voit combien la situation était, à la fin de 1792, changée de ce qu'elle avait été au commencement, et combien les mêmes actes qui, au mois de février, étaient simplement indifférents, seraient devenus significatifs au mois de novembre.
· · ·
Ce double mouvement s'était produit en Écosse, mais avec plus de force dans chaque sens, et par conséquent plus de violence dans le choc. Les principes nouveaux trouvaient dans l'organisation essentiellement démocratique de l'Église calviniste un terrain favorable. Les sociétés se multiplièrent. Lorsqu'en 1793 on proposa un congrès des sociétés de Londres et des Provinces, ce fut à Édimbourg qu'il eut lieu[1197]; quarante-cinq sociétés écossaises y envoyèrent des délégués[1198]. D'un autre côté, le parti tory était là plus nombreux et plus puissant, en même temps que plus étroit et plus fanatique qu'ailleurs. Il comprenait presque entièrement «la richesse, le rang, l'administration du pays et les trois quarts de la population[1199].» L'impiété de la Révolution française assurait à cette réaction tout ce qui était pieux, ses excès tout ce qui était timide; tandis que la distribution des emplois achetait tout ce qui était vénal[1200]. Les conseils municipaux, qui étaient les principaux électeurs du Parlement, nommaient leurs successeurs, et par conséquent se renommaient indéfiniment eux-mêmes. Les personnes qui étaient envoyées comme jurés aux cours criminelles, étaient choisies par le shérif du comté et, lorsqu'elles étaient arrivées, subissaient un nouveau choix de la part des juges[1201]. Il n'y avait pas de libres institutions politiques, car le gouvernement parlementaire n'avait jamais fonctionné en Écosse. Le parti tory, maître des emplois, des tribunaux, des collèges, de l'Église, affectait de considérer les opposants comme des ennemis de toutes les institutions. Ce fut une véritable persécution. Pendant cette année de 1792, un jeune avocat de talent, nommé Thomas Muir, avait pris part, à Glascow, à la création d'une société nommée Les Amis de la Constitution et du Peuple; et un clergyman, le Rév. Thomas Palmer, fellow de Queen's collège à Cambridge, avait, à Dundee, aidé à la fondation d'une société semblable, La Société des Amis de la Liberté[1202]. Tous deux, accusés de sédition, furent déclarés coupables par des jurés influencés par l'opinion des juges. Lorsque les verdicts furent rendus, «la Cour avait à exercer son pouvoir discrétionnaire de fixer la sentence, qui pouvait aller d'une heure d'emprisonnement à la transportation à vie.[1203]». Cette dernière peine n'était pas et «n'avait jamais été employée en Angleterre pour le crime de sédition. C'était alors un châtiment terrible, impliquant un voyage de plusieurs mois, la misère dans une colonie nouvelle, plus de communication avec la terre natale et ceux qu'on y laissait, et de telles difficultés de retour qu'un homme transporté était considéré comme un homme qu'on ne reverrait plus[1203]». Muir fut condamné à quatorze années de transportation; Palmer à la même peine. Jeffrey, alors jeune homme, assistait au jugement avec sir Samuel Romilly. «Ni l'un ni l'autre, dit lord Cockburn, ne l'oublia jamais. Jeffrey n'en parlait jamais sans horreur[1204].» Lorsque, en 1793, le congrès des sociétés de réforme eut lieu à Édimbourg, sans le moindre trouble, les deux délégués de la Société Correspondante de Londres, Margarot et Gerrald, qui étaient étrangers, et le secrétaire général du congrès, Skirving, furent arrêtés, jugés, il est presque impossible de dire sur quelle accusation, et condamnés également à quatorze années de transportation. Le sort de ces victimes fut lamentable: Gerrald et Skirving moururent en arrivant à Botany-Bay; Palmer mourut en revenant à l'expiration de sa peine; Muir s'échappa, mais fut blessé et vint mourir à Chantilly; Margarot seul revint en Angleterre, âgé, brisé, et traîna quelque temps encore, grâce aux secours de ceux de ses anciens amis qui survivaient[1205]. «Pour retrouver l'esprit judiciaire de cette cour, dit Cockburn, il faut remonter aux jours de Lauderdale et de Dalzell.[1206]»
[Note 1197: The Story of the English Jacobins, chap. V, p. 80.]
[Note 1198: Id., p. 88.]
[Note 1199: Lord Cockburn. Memorials, p. 71.]
[Note 1200: Id., p. 75-76.]
[Note 1201: Lord Cockburn. Memorials, p. 76.]
[Note 1202: The Story of the English Jacobins, chap. V, p. 81.]
[Note 1203: Lord Cockburn. Memorials, p. 88.]
[Note 1204: Lord Cockburn. Life of Jeffrey, p. 55.]
[Note 1205: The Story of the English Jacobins, p. 91-92.]
[Note 1206: Lord Cockburn. Memorials, p. 88.]
Dans la société, la haine des tories contre toute tendance libérale se faisait sentir d'une façon plus violente encore qu'en Angleterre. Comme toutes les places et toute l'influence étaient entre leurs mains, ils frappaient de proscription ceux qui étaient connus pour leurs principes whigs ou qui étaient soupçonnés d'en avoir. Les jeunes gens qui entraient au barreau marqués de cette tache voyaient toutes les portes officielles se fermer devant eux; les juges leur étaient hostiles; les affaires s'éloignaient d'eux[1207]. Plusieurs furent contraints de s'exiler d'Édimbourg et d'aller à Londres. Même autour des avocats connus, le vide se faisait.
[Note 1207: Lord Cockburn. Memorials, p. 80.]
«Le pays, dit Mrs. Fletcher dans son autobiographie, devint alarmé à un point extrême, et les atrocités commises en France par une faction sans principes, les pires ennemis de la liberté, produisirent une telle horreur en Écosse, spécialement dans les classes élevées, que tout homme était considéré comme un rebelle qui ne soutenait pas les mesures tory du gouvernement. Mr Fletcher néanmoins resta fidèle à ses principes whig.... À cette époque, et pendant plusieurs années plus tard, telle était en Écosse la terreur des principes libéraux, qu'aucun membre du barreau qui les professait ne pouvait espérer une clientèle. Comme il n'y avait pas de jury dans les affaires civiles, on croyait que les juges ne décideraient pas en faveur d'un plaideur qui aurait employé un conseil whig.... Nous fûmes souvent, à cette époque, réduits à notre dernière guinée; mais telle était ma sympathie pour les sentiments publics de mon mari, que je ne me rappelle aucune période de ma vie mariée qui ait été plus heureuse que celle où nous souffrions à cause de notre conscience.[1208]»
[Note 1208: Autobiography of Mrs Fletcher, p. 65.]
Il fallait, pour résister à cette conspiration, la vaillance et la gaîté de cette charmante femme. Un petit fait qui revient à sa mémoire indique jusqu'à quel point cette haine des Tories portait le trouble dans les existences particulières.
«Au printemps de 1795, nos amis, Mr et Mrs Millar, partirent pour l'Amérique, bannis par le flot puissant de la rancune tory qui assaillait si sauvagement Mr. Millar. Il avait fait partie de la Société des Amis du Peuple. Il perdit son occupation professionnelle, bien que ce fût un homme très capable et très honorable; il éprouva un tel dégoût de l'état des affaires en Écosse qu'il prit la résolution d'aller chercher la paix et la liberté aux États-Unis d'Amérique. Je ressentis le départ de Mrs Millar comme une grave perte. Deux ans plus tard elle revint, veuve; et notre amitié dura jusqu'à sa mort.[1209]»
[Note 1209: Autobiography of Mrs Fletcher, p. 71.]
On n'imagine qu'à peine jusqu'où allait cette haine. «Le grand objet des Tories, dit Cockburn, était d'injurier tout le monde excepté eux-mêmes, et en particulier d'attribuer une soif de sang et d'anarchie, non seulement à leurs adversaires publics déclarés, mais à l'ensemble du peuple[1210].» Une sorte de réprobation s'attachait aux libéraux, à ce point que les enfants les regardaient avec terreur.
[Note 1210: Lord Cockburn. Memorials, p. 72.]
«Je puis mentionner ici que le signe distinctif de tous ceux qui soutenaient ces principes (les principes libéraux) était d'avoir les cheveux coupés courts et de donner ainsi le coup de grâce à la poudre et à la chevelure arrangée avec boucles et queue, laquelle était alors si universellement adoptée qu'aucune personne, occupant le rang de gentleman, ne pouvait paraître sans. Parmi les partisans les plus ardents et les plus en vue du citoyennat et du républicanisme était un noble lord de talent distingué. Je me souviens très bien, avec plusieurs de mes camarades, avoir regardé le citoyen comte, avec crainte et curiosité, pendant qu'il passait dans George Street habillé ou je devrais plutôt dire déshabillé dans un surtout grossier, fait de drap qu'on appelait «Gratte Canaille». Sa physionomie brune et sombre, pendant que nous avions les yeux fixés sur lui, fit que nos voix généralement bruyantes tombèrent à un murmure; nous nous dîmes (sotto voce): «Oh! comme il a l'air effrayant, on dit qu'il veut qu'on coupe la tête du roi.» Il s'appuyait sur le bras de l'honorable Harry Erskine, fameux pour son esprit, son talent et ses principes whiggistes, qui était le frère de l'avocat non moins célèbre et plus tard chancelier, Tom Erskine.»
Ce souvenir d'un enfant qui avait alors une dizaine d'années n'est-il pas bien probant et ne rend-il pas d'une façon saisissante le vide qui se faisait autour des hommes soupçonnés de libéralisme. Ce ne devait pas être un sectaire bien farouche pourtant que celui qui se promenait si familièrement avec Harry Erskine[1211].
[Note 1211: Nous avons trouvé cette anecdote dans un livre intitulé Reminiscences of a Scottish Gentleman, by Philo Scotus.]
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Quelques avocats comme Henri Erskine et Archibald Fletcher; Malcolm Laing, l'historien; James Graham, l'auteur du poème écossais Le Sabbath; quelques médecins comme John Allen et John Thompson; quelques professeurs de l'Université comme Playfair, le mathématicien, Andrew Dalzel, l'humaniste, et Dugald Stewart, formaient un petit noyau d'opinion libérale[1212]. Est-il besoin de dire que ces hommes, en qui la vertu et la sagesse étaient égales et, chez quelques-uns, supérieures au talent, n'étaient point des révolutionnaires. C'était à coup sûr la fleur et le sel du pays. Et cependant, ils étaient soupçonnés, tenus à l'écart, entourés de méfiance, surveillés. Même Dugald Stewart, dont la vie et l'esprit étaient si purs, dont la parole était si exquise et si mesurée, dont l'enseignement était un charme et qui, selon l'expression de Mackintosh, avait inspiré l'amour de la vertu à des générations d'élèves, Dugald Stewart souffrit de cette implacable et stupide défiance des conservateurs.
[Note 1212: Lord Cockburn. Memorials, p. 74.]
Si les choses en étaient là à Édimbourg, foyer intellectuel du pays, où le nombre relatif et le talent supérieur des libéraux les rendaient plus difficiles à attaquer, que devaient-elles être dans les petites villes de province et dans la campagne? «Un gentilhomme campagnard, avec n'importe quel autre principe que le dévouement à Henry Dundas, était regardé comme une merveille ou plutôt une monstruosité[1213].» C'était aussi la croyance de presque tous les marchands, tous les employés amovibles, toutes les corporations publiques. Les conservateurs exerçaient un odieux despotisme social, et les hommes marqués de libéralisme, trop peu nombreux pour former une société entre eux, et trop humbles pour opposer l'autorité d'un nom, vivaient sous le coup d'une véritable excommunication. Lord Cockburn a dit avec raison:
[Note 1213: Lord Cockburn. Memorials, p. 75.]
«Les choses étaient assez mauvaises dans la capitale, mais bien plus terribles dans les petites localités qui étaient exposées sans ressource à la persécution. Si Dugald Stewart fut, pendant plusieurs années, reçu sans cordialité, dans une ville dont il était l'ornement, quelle dut être la position d'un homme ordinaire qui professait des opinions libérales, dans la campagne ou dans une petite ville, exposé à tous les opprobres et à tous les obstacles que l'insolence locale pouvait imaginer, et prive probablement du soutien d'amis partageant ses pensées? Il y avait partout des hommes de ce genre, mais ils étaient tous de position humble. Leur mérite était grand, par conséquent. Sous l'insulte, la froideur, la malveillance, des pertes personnelles constantes, ils restèrent fidèles à ce qu'ils croyaient juste durant maintes sombres années[1214].»
[Note 1214: Lord Cockburn. Memorials, p. 90.]
Et qu'on ne croie pas que ce soit là un des aspects de la situation, coloré et assombri par le ressentiment d'un de ceux qui en souffrirent et aidèrent à la détruire. Lockhart était conservateur, peut-être plus encore que Lord Cockburn n'était libéral, et il parle de l'épouvantable animosité de la vie quotidienne, dans des termes qui conservent plus encore l'horreur de ce temps de malveillance et de désaccord.
«Des scènes, plus pénibles à l'époque et plus pénibles dans le souvenir qui nous en reste que celles qui avaient, pendant des générations, affligé l'Écosse, furent le résultat de la violence et de la fermentation des sentiments de parti, des deux côtés. De vieux et chers liens d'amitié furent rompus, et la société fut, pendant un moment, ébranlée jusqu'à son centre. Dans les rêves les plus extravagants des Jacobites, il y avait beaucoup à respecter: un haut dévouement chevaleresque, le respect des vieilles affections, la loyauté héréditaire, une générosité romanesque. Dans cette nouvelle sorte d'hostilité, tout semblait vil autant que périlleux; elle excitait le mépris encore plus que la haine. Le nom seul suffisait à salir ce qui en approchait; des hommes qui s'étaient connus et aimés depuis l'enfance, se tenaient à distance, et cette influence se glissait entre eux comme si ç'avait été quelque hideuse pestilence[1215].»
[Note 1215: Lockhart. Life of Burns, p. 223.]
Il n'y a rien d'exagéré dans ces mots. Ils sont même instructifs parce qu'il y perce un écho de l'ancienne haine tory, qui laisse deviner ce qu'avait dû être le langage d'autrefois.
Il est nécessaire de connaître ces détails et il est utile aussi de savoir que, parmi les petites villes provinciales, Dumfries était une de celles où l'influence des tories était le plus forte[1216]. C'était la résidence d'hiver d'un grand nombre de familles nobles du sud de l'Écosse. Elles y apportaient leurs préjugés et une influence de richesse et de nom qui les rendait dangereux. Lorsqu'un cri s'éleva en faveur d'une réforme parlementaire, le conseil municipal vota des adresses au Roi pour le prier de s'y opposer[1217]. Dès le commencement de 1793, il se forma une de ces tyranniques associations conservatives, le Loyal Native Club, pour préserver la Paix, la Liberté et la Propriété, et pour soutenir les Lois et la Constitution du Pays. Elle comprenait les habitants les plus importants de la ville. Le Journal de Dumfries, rendant compte de la façon dont on célébrait la fête du Roi, permet de comprendre l'animosité qui là, comme ailleurs, se mêlait au sentiment tory.
[Note 1216: Lockhart. Life of Burns, p. 223.]
[Note 1217: History of Dumfries, by William Mac Dowall, p. 591.]
Mardi le 4 Juin 1793 (jour de naissance du roi Georges III) un déploiement inaccoutumé de loyalisme s'est manifesté très clairement dans tous les rangs des habitants de cette ville. En outre de ce que nous avons remarqué la semaine dernière, ce n'est que justice de noter le loyalisme ardent de nos jeunes gens. S'étant procuré deux effigies de Tom Paine, ils les ont promenées par les principales rues de notre cité et, à six heures du soir les ont jetées dans des feux de joie, aux applaudissements patriotiques de la foule qui les entourait[1218].
[Note 1218: Extrait du Dumfries Journal, cité par W. Mac Dowall, p. 592.]
Le matin de cette belle journée, des dames avaient apporté au président de l'association des écharpes de satin bleu sur lesquelles elles avaient brodé les mots: «Dieu sauve le Roi». Les membres du club, à qui ces insignes furent remis, les portèrent toute la journée autour de leurs chapeaux. Il y eut un banquet, avec quatorze toasts bien adaptés, et le quinzième fut «Dieu bénisse toutes les branches de la famille royale». Après quoi les membres de l'association, avec leurs bandes bleues, qu'ils portaient maintenant en écharpe depuis qu'ils avaient ôté leurs chapeaux, s'en allèrent à l'assemblée[1218]. Cette description de fête ne serait qu'un peu ridicule, si on ne savait ce que cette organisation cachait de rancunes, de haines, de dénonciations, de mises à l'index, deux fois intolérables et dangereuses dans cette vie étroite de petite ville.
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L'attitude de Burns au milieu de ce conflit ne pouvait passer inaperçue; il était plus que personne exposé aux regards. Sa célébrité, son don puissant de familiarité, la vigueur de sa déclamation ou de son sarcasme, le rendaient, aux yeux du parti ennemi, un des agents les plus dangereux des nouvelles doctrines. D'autre part, il suffisait qu'il y eût la moindre apparence de péril ou de menace pour qu'il se portât aussitôt du côté d'où ils venaient et commît quelque imprudence. Il ne tarda pas à être noté parmi les suspects, en compagnie de quelques-uns de ses amis. Les Loyal Natives firent circuler contre eux quatre misérables vers:
Vous, fils de la Sédition, prêtez l'oreille à ma chanson, Laissez Syme, Burns et Maxwell se mêler à la foule, Avec Cracken l'attorney et Mundell le charlatan, Envoyez Willie, le marchand, en enfer à coups de fouet[1219].
[Note 1219: The Loyal Natives' Verses.]
À quoi Burns répondait quand ces vers lui furent communiqués:
Vous, vrais «Loyal Natives» écoutez ma chanson, En tapage et en débauche ébaudissez-vous toute la nuit; Votre bande est à l'abri de l'Envie et de la Haine, Mais où est votre bouclier contre les traits du mépris?
Voilà la note des rapports entre les deux partis. Il faut se rappeler cette animosité d'une classe de la population contre les partisans des nouvelles doctrines pour comprendre certains passages de la vie du poète à Dumfries.
Il ne semble pas que Burns ait appartenu à aucune des sociétés libérales qui se formèrent, pendant ces années, en Écosse[1220]. Mais il commit d'autres imprudences. Un certain capitaine Johnstone avait créé un journal nommé Le Gazetier d'Édimbourg, dans le dessein de défendre la cause de la réforme. C'était un révolutionnaire déclaré. Il fut emprisonné quelques mois après; son successeur à la rédaction le fut également; et l'imprimeur, qui était un honnête Jacobite, racontait à Chambers que, par le fait d'avoir appartenue à ce journal pestiféré, son crédit fut arrêté dans les banques et lui-même regardé pendant longtemps comme un homme taré[1221]. Burns écrivait, au mois de novembre 1792, la lettre suivante au capitaine Johnstone:
[Note 1220: R. Chambers, tom. III, p. 263.]
[Note 1221: R. Chambers, tom. III, p. 258-64.]
Monsieur, je viens de lire votre prospectus du Gazetier d'Édimbourg. Si vous continuez, dans votre journal, avec le même courage, ce sera, sans aucune comparaison, la première publication de ce genre, en Europe. Je vous prie de m'inscrire comme souscripteur et, si vous avez déjà publié quelques numéros, veuillez me les envoyer à partir du commencement. Indiquez-moi votre façon de régler les paiements dans notre ville, ou bien je m'acquitterai envers vous par mon ami Peter Hill, libraire à Édimbourg.
Continuez, Monsieur! Découvrez, avec un coeur indompté et d'une main ferme, cette horrible masse de corruption qu'on appelle la politique et la science de gouvernement. Osez peindre, avec leurs couleurs naturelles, «ces misérables aux calmes pensées, qu'aucune foi ne peut enflammer», quel que soit le shibboleth du parti auquel ils prétendent appartenir. L'adresse à Dumfries trouvera, Monsieur, votre très humble serviteur. R. B.[1222]
[Note 1222: To Capt. Wm Johnstone, 13th Dec. 1792.]
Lorsqu'on sait que vingt-cinq ans plus tard, en 1817, les noms des souscripteurs du premier journal libéral qui ait pu paraître à Édimbourg depuis la disparition du Gazetier, furent recherchés par un émissaire du Lord Avocat[1223], on pense si, en 1792, à Dumfries, l'arrivée d'un journal radical devait être surveillée et les abonnés désignés.
[Note 1223: R. Chambers, tom. III, p. 264.]
En même temps, Burns composait et chantait des chansons comme celle-ci, dans laquelle «ceux qui sont au loin» désigne les représentants libéraux de l'Écosse, ennemis du ministère; où Charlie et Tammie désignent Charles Fox lui-même, et Thomas Erskine le défenseur de Thomas Paine. On sait que le chamois et le bleu étaient les couleurs de Fox et celles du parti whig.
À la santé de ceux qui sont au loin, À la santé de ceux qui sont au loin; Qui ne veut pas souhaiter bonne chance à notre cause Puisse-t-il n'avoir jamais bonne chance! Il est bon d'être joyeux et sage, Il est bon d'être honnête et ferme; Il est bon de soutenir la cause de la Calédonie, Et de rester fidèle au chamois et au bleu.
À la santé de ceux qui sont au loin, À la santé de ceux qui sont au loin; À la santé de Charlie, le chef du clan, Bien que sa troupe soit peu nombreuse! Puisse la Liberté rencontrer le succès! Puisse la Providence la défendre du mal! Puissent les tyrans et la tyrannie se perdre dans le brouillard, S'égarer en route, et aller au diable.
À la santé de ceux qui sont au loin, À la santé de ceux qui sont au loin; À la santé de Tammie, notre gars du Nord, Qui vit dans le giron de la loi! À la liberté de ceux qui veulent lire, À la liberté de ceux qui veulent écrire, Personne n'a jamais craint la vérité Que ceux que la vérité accuserait[1224].
[Note 1224: Here's a Health to them that's awa'.]
C'étaient là, en somme, des indices d'opinions qu'il fallait aller chercher dans sa vie pour les connaître. Mais il ne s'en tint pas là, et à maintes reprises il fit des manifestations publiques de ses sentiments. Un jour, à un dîner, au moment où l'on propose la santé de Pitt, il se lève et demande la permission de boire à un plus grand et à un meilleur homme, le général Washington[1225]. Une autre fois, il porte un toast «au dernier verset du dernier chapitre du dernier Livre des Rois»[1226]. En octobre 1792, au théâtre de Dumfries, à la fin d'une représentation d'apparat, l'auditoire demande: «God save the king», et tous, selon la coutume anglaise, se tiennent debout et découverts. Au milieu de cette manifestation de loyauté, il reste assis, le chapeau sur la tête. Un grand tumulte s'ensuit; on crie: «À la porte!» Il fut ou mis dehors ou forcé de retirer son chapeau. On l'accusa même d'avoir demandé: «Ça ira!»[1227] Il est probable qu'il était gris ce soir-là. Mais on comprend que cet incident fut, le lendemain, le sujet des conversations de toute la ville. Et ce ne sont là que quelques faits saillants sauvés et recueillis par hasard. Ses conversations, ses toasts, lorsqu'il était animé par le vin, devaient être pleins de mots qu'on colportait avec une malveillance ou une admiration qui lui étaient également funestes.
[Note 1225: Lockhart. Life of Burns, p. 225.]
[Note 1226: R. Chambers, tom. III, p. 268.]
[Note 1227: Scott Douglas, tom. VI, p. 49.]
Dans l'état d'exaspération politique où vivait toute la ville, cela devait mal finir. Cela finit en effet par une dénonciation au Conseil de l'Excise. «Quelque démon méchant a soulevé des soupçons sur mes principes politiques» dit-il dans une lettre à Mrs Dunlop, et un peu plus loin il parle «du chenapan qui peut de propos délibéré comploter la destruction d'un honnête homme qui ne l'a jamais offensé et, avec un ricanement de satisfaction, voir le malheureux, sa fidèle femme et ses enfants bégayants, livrés à la mendicité et à la ruine»[1228]. On ne sut jamais, bien entendu, l'auteur de cette dénonciation. Le Conseil de l'Excise prescrivit une enquête. Ce coup de tonnerre éclata sur Burns sans qu'il s'y attendît. Il se vit perdu et écrivit à Mr Graham, un des commissaires de l'Excise et un de ses meilleurs protecteurs, une lettre affolée de terreur. C'était au commencement de décembre 1792.
[Note 1228: To Mrs Dunlop, 5th Jan. 1793.]
Monsieur, j'ai été surpris, confondu et éperdu lorsque M. Mitchell, le collecteur, m'a dit qu'il avait reçu l'ordre du Conseil de faire une enquête sur ma conduite politique et m'a blâmé d'être une personne hostile au gouvernement.
Monsieur, vous êtes époux et père. Vous savez ce que vous ressentiriez si vous deviez voir la femme bien aimée de votre coeur, et vos pauvres petits, dépourvus, parlant à peine, jetés à l'abandon dans le monde, déchus, tombés d'une situation dans laquelle ils étaient respectables et respectés, laissés presque sans le soutien nécessaire d'une misérable existence. Hélas, Monsieur, dois-je croire que ce sera bientôt mon sort? et cela à cause des maudites et noires insinuations de l'infernale et injuste Envie. Je crois, Monsieur, pouvoir affirmer, sous le regard de l'Omniscience, que je ne voudrais pas dire délibérément une fausseté, non! quand bien même des horreurs pires encore, s'il en existe, que celles que j'ai mentionnées, seraient suspendues sur ma tête, et je dis que cette allégation, quel que soit le misérable qui l'a faite, est un mensonge! La Constitution anglaise, sur les principes de la Révolution, est ce à quoi, après Dieu, je suis attaché avec le plus de dévoûment. Vous avez été, Monsieur, vraiment et généreusement mon ami. Le ciel sait avec quelle ardeur j'ai ressenti mon obligation et avec quelle reconnaissance je vous en ai remercié. La Fortune, Monsieur, vous a fait puissant et moi faible, elle vous a donné la protection et à moi la dépendance. Je ne voudrais pas, s'il ne s'agissait que de moi-même, faire appel à votre humanité; si j'étais seul et sans liens, je mépriserais la larme qui se forme dans mon oeil; je saurais braver le malheur, je saurais affronter la ruine; car après tout, «les mille portes de la mort sont ouvertes». Mais, ô Dieu bon! les tendres intérêts que j'ai mentionnés, les droits et les liens que je vois en ce moment, que je sens autour de moi, combien ils énervent le courage et affaiblissent la résolution! Vous m'avez accordé un titre à votre patronage, comme à un homme de quelque mérite; et votre estime, en tant qu'honnête homme, est, je le sais, mon droit. Permettez-moi, Monsieur, d'en appeler à ces deux sentiments; je vous adjure de me sauver de la misère qui menace de me détruire et que, je le dirai jusqu'à mon dernier soupir, je n'ai pas méritée[1229].»
[Note 1229: To Robert Graham of Fintry, Dec. 1792.]
Quelques-uns de ses plus sincères admirateurs ont blâmé cette lettre. Ils ont trouvé qu'elle manquait de dignité[1230]. Elle ne manque à nos yeux ni de fierté, ni d'éloquence. C'est le mouvement et le cri d'un homme dont la famille peut être le lendemain en face de la faim. C'est une lettre particulière, à celui qui s'était toujours montré son protecteur et son ami. Des situations à cette extrémité ne se mesurent pas par des formules de correspondance ordinaire. Trouve-t-on qu'un homme manque de dignité parce que sa voix tremble et que ses yeux se remplissent de larmes lorsqu'il voit souffrir les siens?
[Note 1230: Voir Hately Waddell.]
D'ailleurs la lettre qui suit montre bien quelle fut son attitude dans cette malheureuse affaire. Il est facile de voir que M. Graham lui avait répondu pour le rassurer un peu et lui dire d'exposer sa défense dans une lettre qui serait transmise au Conseil. Burns lui renvoya, avec ses remercîments, l'exposé des faits et des opinions dont il était accusé. Il n'est guère possible de demander plus de franchise dans l'aveu de ses actes, plus de fermeté dans le maintien de ses opinions, plus de netteté et de dignité à la fois. Il écrivait le 5 janvier 1793:
«Monsieur, je suis à l'instant même honoré de votre lettre. Je n'essaierai pas de décrire les sentiments avec lesquels j'ai reçu cette nouvelle preuve de votre bonté.
J'arrive aux accusations que la malveillance et la calomnie ont portées contre moi. On a dit, semble-t-il, que non-seulement j'appartiens à un parti désaffectionné dans cette ville, mais encore que je suis à sa tête. Je n'ai connaissance ici d'aucun parti, ni républicain, ni réformiste, excepté d'un ancien parti en vue de la réforme des bourgs, avec lequel je n'ai jamais rien eu à faire. Des individus, républicains et réformistes, nous en avons ici, bien qu'en petit nombre, des deux côtés. Mais, s'ils se sont associés, c'est plus que je n'en sais; et s'il existe une association de ce genre, elle doit se composer d'individus si obscurs et si ignorés qu'il n'y a aucune possibilité que je leur sois connu, ou eux à moi.
J'étais au théâtre, un soir, quand on réclama: «Ça ira». J'étais au milieu du parterre et c'est du parterre que la clameur s'éleva. Un ou deux individus, avec lesquels je me trouve occasionnellement, faisaient partie du groupe; mais je n'ai pas eu connaissance de leur projet, je n'y ai pas pris part, je n'ai jamais ouvert les lèvres pour siffler ou acclamer ni celte chanson, ni aucune autre chanson politique. Je me suis considéré comme un homme beaucoup trop obscur pour avoir quelque poids dans la répression d'un désordre, et en même temps comme un homme trop respectable pour hurler aux clameurs d'une populace. Ce fut la conduite des premières personnes de la ville; et ces personnes savent et déclareront que ce fut aussi la mienne.
Je n'ai jamais prononcé d'invectives contre le roi. Sa valeur privée, il est absolument impossible qu'un homme tel que moi puisse l'apprécier. Mais, en sa capacité publique, c'est avec le plus solide loyalisme que j'ai toujours révéré et je révérerai toujours le monarque de la Grande-Bretagne, comme la clef de voûte sacrée de notre royale Constitution (pour parler maçonniquement).
Quant aux principes de Réforme, je considère la Constitution britannique, telle qu'elle a été fixée par la Révolution, comme la plus glorieuse Constitution qui existe, ou que peut-être l'esprit de l'homme puisse concevoir. En même temps, je pense, et vous savez quels hauts et remarquables personnages ont depuis quelque temps la même opinion, que nous avons considérablement dévié des principes originels de la Constitution, et particulièrement qu'un alarmant système de corruption a pénétré dans les rapports entre le Pouvoir Exécutif et la Chambre des Communes. Voilà la vérité et toute la vérité sur mes opinions réformistes, avec lesquelles j'ai joué imprudemment avant de connaître l'humeur de ces temps d'innovation. Je le vois maintenant, et à l'avenir je scellerai mes lèvres. Cependant je n'ai jamais eu aucune autorité dans aucune association politique, aucune correspondance, aucun rapport avec elles. Sauf ceci, lorsque les magistrats et les principaux habitants de cette ville s'assemblèrent pour déclarer leur attachement à la Constitution et leur horreur des émeutes, déclaration que vous pourriez trouver dans les journaux, je crus qu'il était de mon devoir, comme sujet du pays et comme citoyen de la ville, de souscrire à cette déclaration.
De Johnstone, l'éditeur du Gazetier d'Édimbourg, je ne sais rien. Un soir, en compagnie de cinq ou six amis, son prospectus nous tomba sous la main; il nous sembla viril et indépendant. Je lui écrivis de nous envoyer son journal. Si vous croyez qu'il y a quelque impropriété à ce que la publication arrive ici adressée à mon nom, je la décommanderai aussitôt. Jamais, j'en prends Dieu pour juge, je n'ai écrit de ma main une ligne de prose pour le Gazetier. Je lui ai envoyé une pièce de circonstance, dite par Miss Fontenelle, le soir de son bénéfice, intitulée Les Droits de la Femme, et quelques strophes improvisées sur la commémoration de Thompson. Je vous les envoie toutes deux pour que vous les lisiez. Vous verrez qu'ils n'ont absolument rien qui touche à la politique. Quand j'ai envoyé à Johnstone un de ces poèmes (j'oublie lequel des deux), j'y ai joint, à la demande de mon excellent et digne ami, Robert Riddell Esq., de Glenriddell, un essai en prose, signé Caton, écrit par lui et adressé aux délégués pour la Réforme des Comtés. Il est lui-même un de ces délégués pour ce Comté-ci. Avec les mérites et les démérites de cet essai, je n'ai rien eu à faire que de le transmettre sous la même enveloppe affranchie,--enveloppe qu'il m'avait procurée.
Pour la France, j'ai été son partisan enthousiaste au commencement des affaires. Lorsqu'elle en vint à montrer son ancienne avidité pour les conquêtes, en annexant la Savoie et en envahissant la Hollande, j'ai changé de sentiment. J'ai fait, sur la retraite du Prince de Brunswick, une ballade à chanter après boire. Je l'ai chantée à une soirée joyeuse. Je vous l'enverrai également, cachetée, parce qu'elle n'est pas faite pour être lue par tout le monde. Elle est indigne de votre attention, mais dans le cas où Mme la Renommée, ainsi qu'elle l'a déjà fait, userait ou abuserait de son vieux privilège de mentir, vous aurez en main le pour et le contre de mes écrits et de ma conduite politique.
Mon honoré Patron, ceci est tout. Je défie tout démenti de cet exposé. Des préjugés erronés ou la passion imprudente peuvent m'égarer et m'ont souvent égaré; mais lorsqu'on me demande de répondre de mes fautes, bien que, j'ose le dire, aucun homme ne ressente de plus perçante componction de ses erreurs, cependant, je crois que personne ne peut être plus que moi au-dessus d'un échappatoire ou d'une dissimulation[1231].
[Note 1231: To Robert Graham of Fintry, 5th Jan. 1793.]
C'est une fort belle lettre, où il s'excuse avec beaucoup d'habileté, sans rien abandonner de ses convictions. Son passage sur le roi est suffisamment transparent, et celui sur la nécessité d'une Réforme si net qu'il faillit avoir à s'en repentir. Sa défense manqua de lui être plus funeste que le reste. Le Conseil fut blessé de ses remarques sur la Constitution et chargea un des surveillants généraux, M. Corbet, de s'informer, sur les lieux, de sa conduite, et de lui faire savoir, selon ses propres termes «que mon affaire était d'agir et non de penser et que, quels que fussent les hommes ou les mesures, mon devoir était d'être silencieux et obéissant[1232].»
[Note 1232: To John Francis Erskine of Mar, 13th April 1793.]
On a essayé de diminuer le danger qui le menaça à ce moment, et on a prétendu qu'il se l'était exagéré,
Ses hérésies sur l'Église et sur l'État Pourraient bien lui valoir le sort de Muir et de Palmer[1233].
[Note 1233: Epistle from Esopus to Maria.]
Tout va à prouver, au contraire, que ce danger était sérieux. Le bruit s'était même répandu à Édimbourg qu'il avait été congédié de l'Excise, et John Erskine, comte de Mar, avait eu la pensée d'ouvrir, parmi les amis de la Liberté, une souscription qui aurait dédommagé le poète d'avoir souffert pour elle. Cette généreuse initiative lui valut de Burns une lettre aussi belle que celle qui précède, éloquente, et pleine des sentiments de liberté qui appartiennent aux citoyens d'un pays libre. Il faut la lire aussi, car elle complète l'étude des vrais principes politiques de Burns et elle le montre sous un de ses meilleurs aspects:
«La partialité de mes compatriotes m'a mis en évidence, comme un homme de quelque génie, et m'a donné un nom à maintenir. Comme poète, j'ai proclamé des sentiments virils et indépendants qui, je l'espère, se retrouveront dans l'homme. Des raisons d'un haut poids, qui n'étaient autres que le soutien d'une femme et d'enfants, m'ont désigné ma situation actuelle comme avantageuse, comme la seule que je pusse choisir. Néanmoins mon honnête renommée est ce qui m'est le plus cher, et mille fois j'ai tremblé à l'idée des épithètes dégradantes que la calomnie et la malveillance pourront attacher à mon nom. J'ai souvent, anticipant cruellement l'avenir, entendu quelque futur écrivailleur de magazine vénal, avec la lourde méchanceté d'une stupidité sauvage, déclarer avec joie, dans ses paragraphes payés, que «Burns, malgré la parade d'indépendance qui se trouve dans ses écrits et après avoir été produit au regard et à l'estime publics comme un homme de quelque talent, n'ayant pas en lui-même les ressources nécessaires pour supporter cette dignité empruntée, tomba à être un pauvre exciseman et passa humblement le reste de son insignifiante existence dans les occupations les plus communes, avec la plus vile classe du genre humain.»
Monsieur, permettez-moi de déposer entre vos mains illustres mon démenti le plus énergique, ma protestation contre ces calomnieuses faussetés. Burns fut un homme pauvre depuis sa naissance et devint exciseman par nécessité. Mais, je le dirai! la pauvreté n'a pu altérer la pureté de son honnêteté et l'indépendance britannique de son esprit. L'oppression a pu la plier, mais non la dompter. N'ai-je pas, dans la prospérité de ma contrée, un intérêt qui m'est plus précieux que le plus riche duché qu'elle contient? J'ai une nombreuse famille et la probabilité qu'elle s'accroîtra encore. J'ai trois fils qui, je le vois déjà, ont apporté dans ce monde des âmes peu faites pour habiter des corps d'esclaves.--Puis-je regarder tranquillement et contempler les machinations qui enlèveraient leurs droits à mes garçons? à ces petits Bretons libres, dans les veines de qui court mon propre sang? Non! je ne le saurais! Quand même le sang de mon coeur devrait ruisseler autour de mon effort pour l'empêcher.
Si quelqu'un me dit que mes faibles efforts ne sauraient être utiles et qu'il n'appartient pas à mon humble position de se mêler des intérêts d'un peuple, je lui répondrai que c'est sur des hommes comme moi qu'un pays se repose, pour trouver les mains qui soutiennent et les yeux qui comprennent. La multitude ignorante peut enfler la masse d'une nation; la foule clinquante, titrée et courtisane, peut lui servir de panache et d'ornement. Mais le nombre de ceux qui sont assez élevés dans la vie pour raisonner et réfléchir, et assez bas pour être à l'abri de la contagion vénale des cours, voilà où est la force d'une nation.
Une dernière requête. Quand vous aurez honoré cette lettre en la lisant, je vous prie de la jeter aux flammes. Burns, en faveur de qui vous vous êtes si généreusement intéressé, vient d'être peint par moi, en couleurs naturelles; mais si quelqu'une des personnes qui tiennent entre leurs mains le pain qu'il mange, venait à avoir quelque connaissance de ce portrait, cela ruinerait le pauvre barde pour toujours[1234]!...
[Note 1234: To John Francis Erskine of Mar.]
Comme on sent, lorsqu'il parle des jugements futurs qu'on portera sur sa vie, l'amertume et l'humiliation qu'il ressentait de sa position dans l'Excise. Il ne s'y réconcilia jamais: et dans le reste de la lettre bouillonne un esprit altier contre sa situation subalterne et contre un ordre de silence qu'il n'acceptait qu'en frémissant.
Grâce à l'amitié de Corbet et de Graham, l'orage qui l'avait menacé passa sans éclater. Il en garda cependant assez longtemps la pensée qu'il fallait renoncer à tout espoir d'avancement. Lockhart attribue au découragement que lui causa cette pensée sa fuite vers des excès qui abrégèrent sa vie[1235].
[Note 1235: Lockhart. Life of Burns, p. 283-84.]
Par une assez curieuse revanche, ce fut le nom de Burns qui, vingt-cinq ans plus tard, servit à réveiller l'opinion libérale et rompit le silence dont les whigs avaient été jusque-là accablés.
«Le printemps suivant, dit lord Cockburn, s'ouvrit par un dîner public en l'honneur de Burns, (22 Février 1819). Deux ou trois cents personnes y assistaient. John A. Murray présidait. De beaucoup la partie la plus intéressante de cette réunion fut les quelques mots dits par Henry Mackenzie, qui avait accueilli le poète avec bonté lors de la première visite de celui-ci à Édimbourg, environ trente ans auparavant, et qui avait été souvent récompensé en assistant à la gloire du génie qu'il avait si vite discerné et aidé. Ce dîner laissa un long souvenir, comme le premier dîner public auquel un des whigs d'Édimbourg ait pris la parole. Ce fut le premier qui leur montra quelle utilité on pouvait tirer de ces réunions, et ce fut la cause immédiate de dîners politiques qui bientôt après firent une si grande impression[1236]».
[Note 1236: Cockburn. Memorials, p. 306.]
Au moment de cette alerte, Burns s'était promis de sceller ses lèvres à propos de politique[1237]. Selon son habitude d'écrire sur les vitres, il avait même tracé cette épigramme sur une des fenêtres de sa taverne du Globe:
[Note 1237: To Mrs Dunlop, Dec. 31, 1792.]
Et si tu veux te mêler de Politique, Et si ta fortune est humble, Porte bien ceci dans l'esprit, sois sourd et aveugle, Laisse les grands entendre et voir[1238].
[Note 1238: In Politics if thou wouldst mix.]
Il lui fut impossible de se tenir longtemps; la vitre dura plus que ses résolutions. Il recommença bientôt ses discours et ses épigrammes. Il devenait du reste de plus en plus difficile, à un homme qui avait en lui le sang de Burns, de rester indifférent et silencieux. L'année de 1792 avait été, pour ainsi parler, une année d'agitation théorique et c'étaient des principes abstraits qu'on discutait. L'année de 1793 mit les plus humbles en contact avec les faits eux-mêmes et en amena le contre-coup à tous les foyers.
Les événements étaient devenus tragiques et se précipitaient. Dès le mois de janvier, l'exécution de Louis XVI avait répandu une stupeur qui avait pénétré partout. Le 24 janvier, Chauvelin, l'ambassadeur français, avait reçu l'ordre de quitter le pays avant huit jours. Le 27, la cour avait pris le deuil pour Louis XVI. Le 28, un message royal, délivré au Parlement, l'avait informé que le roi avait résolu d'augmenter ses forces «pour soutenir ses alliés et s'opposer aux vues d'agrandissement et d'ambition de la part des Français, vues toujours dangereuses pour les intérêts de l'Europe, mais plus encore lorsqu'elles étaient liées à la propagation de principes subversifs de la paix et de l'ordre de toute société civile». Le 1er février, la Convention avait déclaré la guerre à l'Angleterre. Le commerce était arrêté; les fortunes et encore plus les industries s'écroulaient de tous côtés; les ruines s'accumulaient; le nombre des banqueroutes avait quadruplé en Écosse[1239]. Burns écrivait à son ami Peter Hill, le libraire d'Édimbourg:
[Note 1239: R. Chambers, tom. IV, p. 1.]
«J'espère, j'ai confiance que cette rafale de désastres, par laquelle ont été renversés tant et tant de dignes personnages qui, il y a quelques mois, prévoyaient peu une pareille chose, épargnera mon ami.
Ah! puissent la colère et la malédiction du genre humain hanter et harceler ces mécréants turbulents et sans principe, qui ont entraîné un peuple dans cette ruineuse aventure.[1240]»
[Note 1240: To Peter Hill, April 1793.]
Lui-même souffrait de la difficulté des temps. La guerre avait arrêté l'importation et supprimé le surcroît de traitement qu'il en retirait. Il était obligé d'écrire une lettre comme celle-ci pour emprunter un peu d'argent:
«Ceci est une lettre pénible et désagréable, la première de ce genre que j'aie jamais écrite. Je suis vraiment en une sérieuse détresse faute de trois ou quatre guinées. Pouvez-vous, cher Monsieur, me les prêter? Ces moments maudits, en arrêtant l'importation, ont, pour cette année, du moins, retranché un gros tiers de mon revenu, et avec ma nombreuse famille, c'est pour moi une affaire malheureuse[1241].»
[Note 1241: To John Mac Murdo (lettre V).]
À ces causes toutes locales et personnelles s'ajoutaient l'agitation universelle, la fièvre que les échos et les grondements de catastrophes lointaines excitaient en tous, des tressaillements continuels que causaient des nouvelles grandioses et terribles, une sorte de tumulte qui s'était emparé de toutes les âmes et qui rendait possibles partout toutes les folies et tous les héroïsmes. Ce n'étaient pas des temps ordinaires; les esprits étaient hors de leurs gonds, un trouble puissant était dans l'air, et Burns, plus que tout autre, le ressentait. Aussi, malgré les avertissements qu'il avait reçus et le danger qui l'avait menacé, ne pouvait-il s'empêcher de laisser échapper des imprudences qu'il essayait de rattraper ensuite. Un jour, il offre à la bibliothèque populaire qu'il avait fondée, le livre de de Lolme sur la Constitution anglaise. Le lendemain matin, il accourt chez le prévost Thomson pour lui redemander à voir le livre, parce qu'il avait écrit quelque chose qui pourrait lui amener des ennuis; et il efface la phrase suivante: «M. Burns présente ce livre aux membres de la Bibliothèque et les prie de l'accepter comme une charte de la liberté anglaise, jusqu'à ce qu'ils en trouvent une meilleure[1242]». Un autre jour, pendant le révoltant procès de Thomas Muir, qui était poursuivi pour avoir acheté et distribué des copies des Droits de l'Homme de Paine, il est forcé de prier un brave forgeron de ses voisins de garder chez lui un exemplaire de l'ouvrage proscrit, parce que ce serait la ruine pour lui si on le savait en sa possession[1243]. Parfois, il rapportait de promenades solitaires parmi les ruines pittoresques de l'Abbaye de Lincluden, des pensées qu'il n'osait confier à ses vers, comme dans la pièce admirable qu'il nomme Une Vision.
[Note 1242: R. Chambers, tom. IV, p. 35.]
[Note 1243: Rob Chambers, tom. IV, p. 86.]
Comme j'étais debout près de cette tour sans toiture, Où la giroflée parfume l'air plein de rosée, Où la hulotte gémit dans sa chambre de lierre Et dit à la lune de minuit son souci;
Les vents étaient tombés et l'air était paisible, Des étoiles filantes traversaient le ciel; Le renard hurlait sur la colline, Et les échos lointains des gorges répondaient.
Le ruisseau, dans son sentier couvert de noisetiers, Se hâtait près des murs en ruines, Pour rejoindre, là-bas, dans la vallée, la rivière Dont le bruit distant monte et retombe.
Du nord froid et bleuâtre ruisselaient Des lueurs, avec un bruit sifflant, étrange; À travers le firmament elles jaillissaient et changeaient, Comme les faveurs de la Fortune, perdues aussitôt que gagnées.
Par hasard, je tournai insouciamment mes yeux, Et, dans le rayon de lune, je tremblai en voyant Se lever, un spectre austère et puissant, Vêtu comme jadis l'étaient les ménestrels.
Eussé-je été une statue de pierre, Son aspect m'aurait fait frissonner; Et sur son bonnet était gravée clairement La devise sacrée: «Liberté».
Et de sa harpe coulaient des chants Qui auraient réveillé les morts endormis; Et, oh! c'était une histoire de détresse, Comme jamais l'oreille d'un anglais n'en connut de plus grande.
Avec joie, il chantait ses jours d'autrefois, Avec des pleurs, il gémissait sur les temps récents; Mais ce qu'il disait, ce n'était pas un jeu, Je ne le risquerai pas dans mes rimes[1244].
[Note 1244: A Vision.]
Cependant les destinées de la Révolution française tenaient le monde en suspens. En Angleterre, malgré la déclaration de guerre, un grand nombre d'âmes généreuses faisaient des voeux pour le peuple qui défendait sa liberté. Du premier coup, Burns se trouva parmi ceux qui prenaient parti contre leur propre patrie. Il ne s'en cachait pas. Il composait une épigramme contre une victoire de l'armée anglaise. Lorsque Dumourier passa à l'ennemi, il écrivit contre lui son Impromptu sur la Désertion du général Dumourier. Dans une Ode pour le jour de naissance du général Washington, il s'écriait:
Les nations opprimées forment-elles le haut dessein De faire saigner les tyrans détestés? Ton Angleterre prend en haine cet exploit glorieux! Sous les plis de ses bannières hostiles, Bravant les reproches de l'honneur, L'Angleterre tonne et s'écrie: «La cause du tyran est la mienne!» À cette heure maudite, les démons se sont réjouis, L'enfer, dans son étendue, poussa un cri de triomphe, À cette heure qui vit le nom généreux de l'Angleterre Associé à des actes maudits frappés de honte éternelle[1245].
[Note 1245: Ode for General Washington's Birthday.]
Chose remarquable! Là encore, ce paysan sans culture, perdu dans des fonctions infimes, au fond de l'Écosse, était à l'unisson avec les plus hauts esprits de son époque. Il avait le don suprême des poètes de sentir où est la parcelle de justice éternelle qui roule dans le désordre humain. Il l'avait deviné, comme ses frères en poésie, l'ardent Coleridge et le noble Wordsworth. Eux aussi avaient eu l'âme déchirée de ce conflit entre leur amour pour la contrée natale et leur enthousiasme pour la cause de l'humanité. Ils avaient eux aussi sacrifié le moindre de ces sentiments au plus grand. À ce moment, Coleridge, malgré ses amitiés et ses jeunes amours qui étaient du côté patriotique, prédisait la défaite à tous ceux qui bravaient la lance destructrice des tyrans, et bénissait «les pæans de la France délivrée», en courbant la tête et en pleurant au seul nom de l'Angleterre[1246]. À ce même moment, lorsqu'il entrait dans une église où l'on offrait des prières ou des actions de grâces pour les victoires de son pays, Wordsworth restait silencieux, «comme un hôte qu'on n'a pas invité»; et quand, sur le rivage paisible, à l'heure où le soleil descend dans la tranquillité de la nature, il voyait la flotte orgueilleuse «qui porte le pavillon à croix rouge et entendait le canon du soir», son coeur était plein de chagrin pour le genre humain[1247].
[Note 1246: Coleridge. France, an Ode.]
[Note 1247: Wordsworth. The Prelude, Book X.]
Chez Burns, cette souffrance ne pouvait pas prendre une forme purement intellectuelle, s'accumuler en profonde tristesse méditative comme chez Wordsworth, ou s'exhaler en emportement lyrique comme chez Coleridge. Les gens cultivés se font de leur esprit un sanctuaire reculé dont les joies et les colères sont plus loin de la vie, où ils se retirent parfois pour goûter leurs fiertés ou cacher leurs dégoûts. Burns n'avait pas ce refuge. La vie réelle était trop près de son esprit, il ne pouvait s'en éloigner et ses idées passaient aussitôt dans ses actes. Ce conflit ne produisit pas en lui, comme dans Wordsworth, un ébranlement moral, douloureux sans doute, mais qui restait restreint dans la vue spéculative des choses. Il causa en lui une irritabilité de chaque jour. Il avait pris en haine les officiers au point qu'il ne pouvait en supporter la présence. Il écrivait à Mrs Riddell qu'il avait vue la veille au théâtre: «J'avais l'intention de vous faire visite hier soir, mais, en approchant de la porte de votre loge, le premier objet qui frappa ma vue fut un de ces faquins habillés en homards, assis et gardant, comme un autre dragon, le fruit du jardin des Hespérides[1248].» Rencontrant un jour Mrs Basil Montague, qui lui demande de l'accompagner: «Volontiers, Madame, dit-il, mais je ne descendrai pas par le trottoir, de peur d'avoir à partager votre société avec un de ces faquins à épaulettes dont la rue est pleine[1249].» Cette antipathie s'étendait aux nobles et aux riches. Dans une excursion de quelques jours qu'il fit avec un de ses compagnons de l'Excise, il regardait, avec une sorte d'humeur farouche, le charmant paysage de l'Isle de Saint-Mary, parce que c'était la propriété d'un lord, et ce lord était le père de lord Daer, le libéral[1250]. Il est probable que son mécontentement politique, la sensation pénible d'être toujours surveillé, l'effort encore plus pénible pour lui de se contenir, l'espèce d'humiliation qu'il en ressentait, avaient aigri son caractère. Il était devenu plus sombre, plus amer. Il avait toujours dans ses vers revendiqué l'égalité des hommes, mais, maintenant il y apportait de l'âpreté et une sorte de dureté farouche. On verra ailleurs avec plus de détails quels furent ses sentiments vis-à-vis de la Révolution française. Il suffisait de les noter ici, en tant qu'ils eurent une influence matérielle ou morale sur sa vie.
[Note 1248: To Mrs Riddell. Nov. 1793.]
[Note 1249: R. Chambers, tom. IV, p. 47.]
[Note 1250: Récit d'un voyage dans le Galloway fait avec Burns et communiqué par Mr John Syme à Currie. Life of Burns, p. 47.]
Il est hors de doute que cette fièvre de discussions, de petites nouvelles, par lesquelles les grands aspects des faits sont cachés, de récriminations, de déclarations vaines, que cette folie de colères, de querelles, de haine, qui énervait et exaspérait toute l'Angleterre et sévissait fortement à Dumfries, furent pour le poète de mauvaises conditions de vie et de travail. Il eût mieux valu ressentir les nobles souffles qui passaient sur le monde dans le calme de la campagne et les recevoir purifiés de la paille et de la poussière des acrimonies humaines.
· · ·
À travers toutes ces péripéties, il continuait son métier d'exciseman. Il le faisait sans goût, mais avec exactitude. Si on excepte l'admonestation relative à ses déclarations politiques, laquelle est tout à fait à part, on ne trouve, dans sa correspondance et dans le minutieux journal de son surveillant Findlater, que trois ou quatre allusions à des observations pour des faits de service. Elles portent sur des négligences futiles et, selon les expressions mêmes du rapport, sur des «inadvertances triviales[1251]». Dans les cas où on a ses explications, celles-ci paraissent probantes[1252]. Deux lettres, en forme de mémoire, adressées, l'une à David Staig[1253], prévost de Dumfries, l'autre à Mr Graham de Fintry[1254], dans lesquelles il propose des améliorations qui doivent conduire à une perception plus exacte de l'impôt ou à des économies, montrent qu'il s'occupait de son administration, en dehors de la routine de son service, et qu'il en connaissait bien le fonctionnement. Ce sont des exposés très courts mais très nets et, il semble, très justes, de points de détails. Ils marquent le jugement qu'il y avait en lui, et ce qu'il aurait pu faire, si sa position avait été plus élevée. Au point de vue strictement professionnel, il est certain que l'Excise ne devait pas compter beaucoup d'employés tels que lui, aussi actifs, aussi intelligents, aussi capables de tact et de fermeté. Il avait d'autant plus de mérite à apporter dans ses fonctions une régularité qui n'était pas dans sa nature, qu'elles lui étaient pénibles et odieuses. De temps en temps, quelques paroles échappées indiquent qu'il continuait à les subir, à son corps défendant, et laissent deviner la discordance qu'il y avait entre cette vie et ses désirs.
[Note 1251: Voir, dans Hately Waddell, Life of Burns, les renseignements et documents donnés dans l'appendice: Burns as an Excise officer.]
[Note 1252: Voir la lettre to Alex. Findlater superviser of the Excise. June 1791.]
[Note 1253: To David Staig, provost of Dumfries.]
[Note 1254: To Robert Graham of Fintry. Jan. 1794.]
«Dimanche clôt une période de notre maudite affaire du revenu. Il se peut que je sois tenu, occupé à écrire, jusqu'à midi. Jolie occupation pour la plume d'un poète! Il y a une partie du genre humain que j'appelle la classe des chevaux de manège. Quels animaux enviables ce sont! Ils tournent, ils tournent et ils tournent--le boeuf de Mundell, qui fait aller son moulin à coton, est leur prototype exact--sans une idée ou un désir au-delà de leur cercle, gras, luisants, stupides, patients, tranquilles et satisfaits; tandis que me voici assis tout novembreux, damné mélange de mauvaise humeur et de mélancolie, sans assez de la première pour m'emporter jusqu'à la colère, ni de la seconde pour me reposer dans la torpeur; mon âme se démenant et voletant autour de sa prison, comme un bouvreuil attrapé pendant les horreurs de l'hiver et nouvellement enfermé dans une cage. Je suis persuadé que c'est de moi que le sage Hébreu a prophétisé quand il a dit: «Et voyez, quelque chose à quoi cet homme applique son désir, elle ne prospérera pas.» Si mon ressentiment est éveillé, il est certain que c'est d'un côté où il n'ose pas piailler; et si.... Priez que la Sagesse et le Bonheur soient de plus fréquents visiteurs de R. B[1255].»
[Note 1255: To Mrs Riddell. Nov. 1793.]
Ces aveux sont rares. Il supporta jusqu'au bout, en se taisant, cette existence si peu faite pour lui, dans laquelle il voyait le soutien de sa famille.
· · ·
Ce fut dans ces moments de trouble et d'irritation, vers la fin de l'année 1792, que passa dans son souvenir, pour la dernière fois, la chaste figure de Mary des Hautes-Terres. La même saison, la saison d'automne, l'évoqua encore. Elle semble revenir à intervalles égaux, trois ans après sa dernière apparition à Ellisland. Elle se tient sur le seuil des derniers jours, qui descendent, en s'assombrissant, vers un fond de vie où elle ne peut le suivre. Elle vient lui donner un adieu. On dirait que les nuages s'ouvrent un moment derrière elle, et laissent arriver jusqu'à lui, par cette échappée, le parfum des aubépines de l'Ayr, un rayon de ces dimanches de mai comme les années ne lui en apportent plus, des clartés d'autrefois. Il la salua d'adorables et tendres paroles dans lesquelles revit toute sa douleur. La douce Mary Campbell resta jusqu'au bout la maîtresse de ce coeur tourmenté. «Le sujet de cette chanson, écrivait-il à Thompson en la lui envoyant, est un des plus intéressants passages de mes jeunes jours; j'avoue que je serais heureux de voir les vers adaptés à un air qui leur assurerait la célébrité. Peut-être, après tout, est-ce la passion encore ardente de mon coeur qui jette un lustre emprunté sur les mérites de cette composition[1256].» Il se trompait. La pièce qu'il envoyait était, comme toutes celles que lui inspira Mary Campbell, parmi ses plus parfaites.
[Note 1256: To George Thomson. 14th Nov. 1792.]
Ô berges, rives et ruisseaux autour Du château de Montgomery, Verts soient vos bois, belles vos fleurs, Et vos ondes jamais troublées. Que là, l'Été déplie d'abord ses robes, Que là, il reste plus longtemps, Car là, je pris mon dernier adieu De ma douce Mary des Hautes-Terres.
Comme doucement fleurissait le bouleau vert et gai, Comme la floraison d'aubépine était riche, Quand sous leur ombrage parfumé Je la serrais sur ma poitrine! Les heures d'or, sur des ailes d'anges, Volaient par-dessus moi et ma chérie, Car chère, autant que la lumière et la vie, M'était ma douce Mary des Hautes-Terres.
Avec maints voeux et maints étroits embrassements, Nos adieux furent pleins de tendresse; Et nous jurant souvent de nous revoir Nous nous arrachâmes l'un à l'autre. Mais hélas, le gel de la mort arriva Qui tua ma fleur si hâtivement! Maintenant vert est le gazon et froide l'argile Qui enveloppent ma Mary des Hautes-Terres.
Ô pâles, pâles maintenant, ces lèvres roses, Que j'embrassai souvent si tendrement! Et fermé à jamais, ce regard brillant Qui s'arrêtait sur moi si doucement! Et retombé maintenant, en poussière silencieuse, Ce coeur qui m'aimait si chèrement! Mais toujours au fond de ma poitrine Vivra ma Mary des Hautes-Terres[1257].
[Note 1257: Highland Mary.]
La souffrance est aussi récente que dans les vers composés trois ans auparavant; ceux-ci ont une tristesse de plus. Il semble que la pensée d'une existence future se soit éloignée; la dissolution est l'idée maîtresse de cette pièce comme la survivance l'était de la précédente. Ce n'est plus à la Mary veillant dans le ciel qu'il s'adresse; mais à la Mary disparue sous la terre, pour jamais. Le sentiment de la séparation définitive a remplacé celui d'une réunion attendue; ses yeux ne la cherchent plus du côté des étoiles. Du reste, ce rêve d'une rencontre avec les êtres aimés, qui avait été pendant quelque temps sa croyance, ne reparaît plus dans sa correspondance. Pas même aux derniers moments, lorsque la pensée de la mort prochaine lui reviendra souvent, il ne s'en ressouviendra. Il y a une autre réflexion mélancolique dont il est impossible de se défendre en relisant ces vers. Certes l'homme qui les a écrits est aussi capable de poésie que jamais. Cependant c'est de plus en plus à des souvenirs que son génie s'applique; la vie présente ne lui fournit plus de ces émotions; il retravaille à celles du passé; il retourne à ce qu'il a ressenti. Quelle amertume ont ces divins moments d'autrefois, quand ils reviennent dans une âme qui ne saurait plus les éprouver et qui, peut-être, en a conscience!