‹ Robert Burns. Vol. 1, La VieChapitre 33 sur 38 · III.

III.

LES EXCÈS AUGMENTENT. -- MAUVAIS RENOM.

Dans cette vie de discussions âpres et de déclamations de cabaret, dans la routine d'un métier haï, dans le commerce de gentilshommes viveurs ou de bourgeois godailleurs, ses excès de boisson se rapprochent et s'alourdissent. Jusque-là ils avaient été intermittents et ils avaient eu comme contrepoids le travail corporel et le grand air de la campagne. Maintenant le danger devient quotidien et plus grave. Il était assailli constamment et de tous côtés. «À Dumfries, dit Heron, sa dissipation devint plus profonde et plus habituelle; il était plus exposé que dans la campagne à ce qu'on le sollicitât de partager la débauche des dissolus et des oisifs; de sots jeunes gens, tels que des clercs d'hommes de loi, de jeunes médecins, des commis de marchands et ses confrères de l'Excise, se pressaient avidement autour de lui et de temps en temps le poussaient à boire avec eux, afin de pouvoir jouir de son audacieux esprit»[1258]. D'un autre côté, lorsque les «Hunts» se réunissaient à Dumfries, «le poète était invité à partager leurs réunions et il n'hésitait pas à accepter l'invitation»[1259]. La flânerie des heures inoccupées par ses fonctions, le besoin de bavardage dont on tue le désoeuvrement d'une petite ville, les rencontres sur la place ou le long du quai, produisaient des occasions continuelles. La colère et l'emportement que la politique déchaînait en lui, comme chez les hommes du peuple qui n'ont pas appris de l'histoire à être calmes envers leur temps, les inquiétudes et les rages d'être observé ou réprimandé, étaient des excitations à boire et rendaient plus âpres les fumées de la boisson. Une vie sédentaire, mauvaise pour lui, empêchait sa constitution de se débarrasser de ces ivresses et les y accumulait lentement. Avec un peu de soin on assiste à l'envahissement et aux progrès de cette funeste faiblesse. On peut la suivre comme un mauvais filon dans sa correspondance.

[Note 1258: Heron. Life of Burns, p. 441.]

[Note 1259: Id., p. 442.]

Vers la fin de 1792, on entrevoit un coin de cette existence fiévreuse. Il s'excuse à Cunningham de ne lui avoir pas répondu.

Non! je ne tenterai pas de m'excuser! Au milieu de la bousculade de mon métier, écraser les visages des cabaretiers et des pécheurs sur les roues impitoyables de l'Excise, faire des ballades, puis boire et les chanter en buvant... j'aurais pu trouver cinq minutes à consacrer à un des premiers parmi mes amis et de mes semblables. J'aurais pu faire ce que je fais à présent, prendre une heure sur le bord «du temps ensorcelé de la nuit» et griffonner une page ou deux.... Eh bien donc voici à votre bonne santé! car j'ai mis une pinte de grog près de moi, en guise de charme pour tenir écarté le grand diable ou ses suppôts subalternes qui peuvent être en train de faire leurs rondes nocturnes[1260].

[Note 1260: To Alex. Cunningham, 10th Sept. 1792.]

Et plus loin, après deux pages de déclamations assez vagues:

Mais, un instant. (Voici encore à votre santé!) Ce rhum est du diablement bon Antigua, il ne faut donc pas le faire servir à délier la langue pour des médisances[1260].

Au mois de janvier de 1793, on trouve un autre aveu du même genre dans une lettre à Mrs Dunlop. On a là aussi un coup d'oeil attristant dans la vie qu'il menait.

Quant à moi, je suis mieux, bien que pas tout à fait délivré de ma maladie. Il ne faut pas penser, comme vous semblez l'insinuer, que dans ma façon de vivre je manque d'exercice. J'en ai bien assez. Mais ce qui, par moments, est le diable pour moi, c'est de boire trop dur. J'ai contre ce défaut mainte et mainte fois tourné ma résolution, et j'ai en grande partie réussi. J'ai complètement abandonné les cabarets; ce sont les réunions particulières, en famille, parmi les gentilshommes de ce pays-ci, rudes buveurs, qui me font le plus de mal,--mais même cela, j'y ai plus qu'à moitié renoncé[1261].

[Note 1261: To Mrs Dunlop, Jan. 2, 1794.]

C'étaient des résolutions et des espérances qui ne pouvaient pas tenir. Il y a, probablement à l'occasion des réunions dont il parle, un mot bien triste de lui, rapporté par Robert Bloomfield, le poète. À une dame qui lui faisait des remontrances sur le danger qui résultait de la boisson et des habitudes des gens qu'il fréquentait, il répondit: «Madame, ils ne me sauraient pas gré de ma compagnie, si je ne buvais pas avec eux. Il faut que je leur donne une tranche de ma constitution»[1262]. Il semble que, pendant l'année 1793, ce défaut ait redoutablement augmenté chez lui. À la fin de cette année et au commencement de la suivante, on trouve dans l'espace de moins de deux mois, une série de lettres qui sont une des choses les plus affligeantes qu'on puisse lire. Chacune d'elles commence par l'aveu d'excès de la veille et est écrite pour réparer quelque parole inconsidérée, prononcée dans l'inconscience de l'ivresse. Le 5 décembre, il écrivait:

[Note 1262: D'après une lettre de Bloomfield, le poète, au duc de Buchan, citée par Cromek. Reliques of Burns, p. 138. Bloomfield tenait le récit de la dame elle-même à qui Burns avait répondu.]

«Monsieur, échauffé par le vin comme je l'étais hier soir, j'ai pu paraître importun dans mon vif désir d'avoir l'honneur de votre connaissance. Vous me pardonnerez: c'était sous l'impulsion d'un respect sincère[1263].»

[Note 1263: To Captain ***. 5th Dec. 1793.]

Au mois de janvier 1794, il y a une autre lettre qui commence par ces mots:

«Mon cher Monsieur, je me rappelle quelque chose d'une promesse d'homme gris, faite hier soir, de déjeuner avec vous ce matin. J'ai grand regret que cela soit impossible. Je me souviens aussi que vous avez eu l'obligeance de me dire quelque chose sur votre intimité avec M. Corbet, notre Inspecteur général. Quelques-uns des membres du Conseil de l'Excise à Édimbourg avaient et ont peut-être encore une opinion défavorable sur moi, comme sur un individu adonné à l'ivresse et à la dissipation. Je pourrais être tout cela, vous le savez, et cependant être un honnête homme; mais vous savez que je suis un honnête homme et ne suis rien de tout cela[1264].

[Note 1264: To Samuel Clarke Junr. Jan. 1794.]

Cette lettre contient la preuve qu'il commençait à se faire autour de lui une réputation de buveur et même de quelque chose d'autre. Mais, c'est là peu de chose encore. Chez lui, l'ivresse devait entraîner des violences de parole ou d'action, en face desquelles il se retrouvait le lendemain avec un sentiment d'humiliation. Il y a des scènes qui sont réellement pénibles à retracer. Un soir, dans une compagnie où se trouvait un officier, un certain capitaine Dods, Burns, emporté par la boisson, lance le toast suivant dont le sens était facile à dégager, étant connues ses opinions, et dont sa voix devait accentuer le sarcasme: «Puisse notre succès dans la guerre être égal à la justice de notre cause.» C'étaient ses sentiments sur la Révolution française qui éclataient. Le capitaine Dods qui, peut-être, était ivre aussi, releva ces paroles comme une insulte; et il était en effet dur pour un officier de les entendre en face. Il s'ensuivit des mots trop vifs. Et le lendemain Burns, on peut deviner avec quel frémissement de honte et de colère, était obligé d'écrire la lettre qui suit:

«Cher Monsieur, j'étais, je le sais, ivre hier soir; mais je suis sobre ce matin. Après les expressions dont le capitaine Dods s'est servi envers moi, si je n'avais le souci de personne que de moi-même, nous en serions certainement venus, selon les règles du monde, à la nécessité de nous tuer pour cette affaire. Ces mots étaient de ceux qui, je crois, se terminent généralement par une paire de pistolets; mais j'ai la satisfaction de penser que je n'ai pas détruit la paix et le bien-être de ma femme et de ma famille d'enfants dans une bagarre de boisson. Vous savez, de plus, que des rapports qui m'attribuaient certaines opinions politiques m'ont une fois déjà conduit au bord de la ruine. Je crains que l'affaire de la nuit dernière ne puisse être mal représentée de la même façon. Je vous prie de prendre le soin de l'empêcher. Je m'adresse à votre désir de voir Mrs Burns heureuse, pour vous faire accepter la tâche d'aller voir, aussitôt que possible, chacun des messieurs qui étaient présents. Vous leur expliquerez ceci, ou si vous le désirez, vous leur montrerez cette lettre. Qu'était-ce, après tout, que ce toast si blâmable? «Puisse notre succès dans la guerre être égal a la justice de notre cause». C'est un toast auquel le loyalisme le plus rigoureux et le plus fanatique ne peut rien objecter. Je vous demande et vous prie de vouloir bien ce matin voir les personnes qui étaient présentes à cette sotte querelle. J'ajouterai seulement que je suis fâché qu'un homme que j'estimais aussi hautement que M. Dods m'ait traité de la façon dont je suppose qu'il l'a fait la nuit dernière.[1265]»

[Note 1265: To Samuel Clarke Junr, Sunday morning 1794.]

Cette lettre est de janvier 1794; avant que le mois fût achevé, une aventure plus pénible encore lui était arrivée. On peut refaire le tableau, car il est caractéristique des moeurs de l'époque. C'était chez M. Walter Riddell, un gentilhomme du voisinage, frère du capitaine Robert Riddell, à un de ces dîners écossais du XVIIIe siècle qui s'achevaient dans une ivresse générale. On croirait à peine avec quelle régularité fonctionnait un système implacable et compliqué de santés et de toasts, qui devait être un supplice pour les faibles et venir à bout des plus solides. Pendant le dîner, on ne pouvait boire un verre de vin à soi seul; il fallait désigner à haute voix une des personnes de la table, à la santé de qui on buvait et qui buvait à la vôtre. Après toutes ces gracieusetés particulières, quand la table était déblayée, l'hôte portait une santé à chacun des convives, et chacun de ceux-ci à chacun des autres convives et à l'hôte; «en sorte que là où il y avait dix personnes, il y avait quatre-vingt-dix santés de bues»[1266]. Ce supplice du dîner était déjà horrible; ce n'était rien auprès de ce qui suivait. Après le dîner et avant que les dames se retirassent, venaient «les rounds» de toasts, et les «sentiments». Dans les premiers, chaque gentleman nommait une dame absente et chaque dame, un gentleman absent[1266]. C'est à cette coutume que Burns fait allusion quand il écrit à Clarinda, dans la dernière et singulière lettre qui soit allée de lui à elle: «que chaque fois qu'on lui demandait la santé d'une dame mariée, il proposait Mrs Mac.» Les verres devaient être vidés et retournés en signe d'enthousiasme. Les «sentiments» étaient de courtes phrases épigrammatiques, des sortes de devises, qui exprimaient des sentiments moraux ou quelque pensée élégante. Les verres remplis, on demandait à un des convives un «sentiment»[1267]. Les sentiments favoris étaient dans le genre de ceux-ci: «Puissent les plaisirs du soir supporter les réflexions du matin» ou: «Puissent les amis de notre jeunesse être les compagnons de notre vieillesse» ou: «Délicats plaisirs aux âmes susceptibles». Personne n'échappait à l'obligation de donner son sentiment; et c'est ainsi qu'un pauvre pasteur, tout empêtré, ne sachant que dire, ayant beaucoup réfléchi, proposa un jour: «Le reflet de la lune sur la calme surface du lac»[1268]. On vendait des collections de «sentiments» tout faits; mais les gens d'esprit en improvisaient d'adaptés aux circonstances[1269]. On peut croire que ce devait être là un des succès de Burns, et que, malheureusement, on devait trop souvent lui en demander. Encore tout cela se passait-il quand les dames étaient là. Après qu'elles s'étaient retirées, les santés et les conversations continuaient. On voit où les choses en arrivaient. «La situation des dames, remarque le doyen Ramsay, devait fréquemment être très désagréable lorsque, par exemple, les messieurs remontaient dans un état peu fait pour une société féminine[1270].» À la fin du dîner, chez M. Riddell, une scène de ce genre se passa. Les hommes, excités par l'ivresse, firent irruption dans le salon où étaient les dames[1271], et, croyant faire une heureuse plaisanterie, donnèrent une représentation de l'enlèvement des Sabines. Burns saisit Mrs Riddell et l'embrassa. Il ne semble pas qu'il fut plus coupable que les autres; peut-être, emporté par son tempérament, alla-t-il plus loin encore. On devine l'effet produit par ce scandale. Le lendemain, le pauvre Burns écrivait encore une lettre d'excuses désespérée.

[Note 1266: Lord Cockburn, Memorials, p. 32.]

[Note 1267: Id. p 32.]

[Note 1268: Id. p. 33.]

[Note 1269: Voir une collection de ces «Sentiments» dans Dean Ramsay, Reminiscences of Scottish Life and Character, p. 59, et aussi des détails sur les livres ou les recueils où les gens sans imagination pouvaient puiser.]

[Note 1270: Dean Ramsay, id., page 48.]

[Note 1271: R. Chambers, IV, page 49.]

«Madame, j'ose dire que cette lettre est la première que vous ayiez jamais reçue du monde souterrain. Je vous écris des régions de l'enfer, parmi les horreurs des damnés. Quand et comment j'ai quitté votre terre, je ne le sais pas exactement, car je suis parti dans la chaleur d'une fièvre d'ivresse, contractée à votre trop hospitalière maison. Mais, en arrivant ici, j'ai été justement jugé et condamné à souffrir les tortures expiatoires de ce séjour infernal pendant l'espace de 99 ans 11 mois et 29 jours; tout cela à cause de l'inconvenance de ma conduite, hier soir, sous votre toit. Me voici étendu sur un lit d'impitoyables genêts, ma tête endolorie appuyée sur un oreiller de perçantes épines, tandis qu'un bourreau infernal, ridé et vieux et cruel, je crois que c'est le Souvenir, avec un fouet de scorpions, empêche la paix et le repos d'approcher de moi et tient mon angoisse sans cesse éveillée. Cependant, Madame, si je pouvais, en quelque mesure, reprendre ma place dans la bonne opinion du cercle aimable que ma conduite a tellement outragé, la nuit dernière, je crois que ce serait un soulagement à mes peines. C'est pour cette raison que je vous importune de cette lettre. Aux hommes de la société, je n'ai pas d'excuses à faire. Votre mari, qui a insisté pour me faire boire plus que je ne le voulais, n'a pas le droit de me blâmer, et les autres ont pris part à ma culpabilité. Mais à vous, Madame, j'ai beaucoup d'excuses à faire. J'estimais votre bonne opinion comme une des choses les plus précieuses que j'eusse sur la terre, et je fus vraiment une brute de la perdre. Il y avait aussi Miss J., une personne d'un délicat esprit, de douces et simples manières. Je vous en prie, faites-lui les meilleures excuses d'un maudit, malheureux, misérable. Une Mrs G., une dame charmante, m'a fait l'honneur d'être disposée en ma faveur: ceci me fait espérer que je ne l'ai pas outragée au-delà de tout pardon. À toutes les autres dames, présentez ma plus humble contrition et ma demande de leur gracieux pardon. Ô vous, Puissances de la Décence et de la Convenance, dites-leur que mes erreurs, bien que graves, étaient involontaires; qu'un homme ivre est la plus vile des bêtes; que ce n'était pas dans ma nature d'être brutal envers qui que ce soit; qu'être grossier envers une femme, quand j'étais dans mes sens, m'était impossible, mais....

Regret, Remords, Honte, vous trois chiens d'enfer qui suivez mes pas et aboyez à mes talons, épargnez-moi! épargnez-moi!

Pardonnez les offenses et plaignez le malheur, Madame, de votre humble esclave[1272].

[Note 1272: To Mrs Riddell, Jan. 1794.]

Mrs Riddell ne se laissa pas fléchir. Sous le coup du dépit, l'orgueil du poète le conseilla mal. Il écrivit contre cette jeune femme des satires, des épigrammes, indignes de lui et offensantes pour elle, qu'il laissa circuler[1273]. Les amis de la famille Riddell prirent justement parti contre lui. On a parfois regretté qu'il ait écrit des vers trop libres et grossiers. Si un véritable ami de Burns en avait le choix, ce ne sont pas ces vers-là qu'il supprimerait, mais ces méchancetés et ces insultes contre une femme qu'il avait offensée. Cependant une réconciliation eut lieu plus tard et par personne sa mémoire n'a été défendue avec plus de foi que par Mrs Riddell.

[Note 1273: Voir Monody on a Lady famed for her caprice; Pinned to Mrs Walter Riddell's carriage; Epitaph for Mr Walter Riddell; Epistle from Esopus to Maria.]

Ce ne sont plus là des excès accidentels, c'est l'habitude de l'ivresse. Par ces extraits, on sent qu'elle devient, non-seulement plus fréquente, mais plus brutale, plus lourde, plus agressive. Elle a encore des éclats d'esprit, mais d'un esprit plus rude et plus sombre, et elle n'a plus la gaîté. Quelquefois, un éclair revenait de l'ancienne belle humeur, de l'ancienne insouciance, de la sociabilité charmante de jadis. Mais ces moments d'ivresse claire et joyeuse étaient rares, maintenant; ce n'étaient plus les soirs de Mauchline, ni même ceux d'Édimbourg. Une sorte d'épaississement et d'alourdissement se sent sous ces excès. L'ivresse s'attristait en lui, symptôme grave; le lendemain de ces nuits trop fréquentes, arrivait le cortège des regrets, des remords, des dégoûts, des hontes, comme celles qu'on a vues, le mécontentement de lui-même, l'affaissement physique. Un matin d'été, en rentrant chez lui, il rencontre son voisin le forgeron qui s'était levé de meilleure heure que d'habitude. Quoique encore troublé par la boisson, il fut frappé du contraste: «Ô Georges, lui dit-il, vous êtes un homme heureux, vous venez de vous lever d'un sommeil rafraîchissant et vous avez quitté une femme et des enfants heureux, tandis que je retourne vers les miens, comme un misérable condamné par lui-même[1274].»

[Note 1274: R. Chambers, tom. III, p. 261.]

À la suite de sa scène chez M. Riddell, il fut pendant plusieurs semaines dans un état véritablement digne de compassion. Le chagrin qu'il ressentait de cette rupture, le scandale, la peine d'être abandonné par de fidèles amis, alors que tant d'autres le désertaient, la sensation du blâme silencieux qui l'environnait, d'autres causes qu'il indique, tout cela tendait son esprit jusqu'aux limites dernières du désespoir. Il écrivait le 25 février 1794, à Alexandre Cunningham:

«Peux-tu secourir un esprit malade? Ta parole peut-elle rendre la paix et le calme à une âme ballottée sur une mer de troubles, sans une étoile amicale pour guider sa course, et redoutant que la vague prochaine ne l'engloutisse? Peux-tu donner, à un être tremblant sous les tortures de l'incertitude, la stabilité et la dureté du roc qui brave la rafale? Si tu es impuissant de la moindre de ces choses, pourquoi viens-tu me troubler dans ma misère en l'informant de moi?...

Depuis deux mois, je suis incapable de soulever une plume. Ma constitution et mon corps ont été ab origine affligés d'une profonde et incurable infection d'hypocondrie, qui empoisonne mon existence. Dernièrement des ennuis domestiques, et une part pécuniaire dans la ruine de ces temps maudits, des pertes qui, bien que modiques, m'étaient cependant pénibles à subir, m'ont tellement irrité, que, par instants, le seul être qui puisse envier mes sentiments serait un esprit réprouvé entendant la sentence qui le condamne à la perdition.

Es-tu versé dans le langage de la consolation? J'ai épuisé, dans mes réflexions, tous les arguments qui peuvent réconforter. Un coeur à l'aise aurait été charmé de mes sentiments, de mes raisonnements; mais, vis-à-vis de moi-même, j'étais comme Judas Iscariot, prêchant l'Évangile; il pouvait fondre et façonner les coeurs de ceux qui l'entouraient; mais le sien conservait son incorrigibilité native[1275].

[Note 1275: To Alex. Cunningham, 25th Feb. 1784.]

De pareilles heures étaient impuissantes à tenir à l'écart celles qui les amenaient. Peut-être était-il dans ce cercle vicieux où, l'homme étant d'une nature trop élevée pour prendre son parti de ses fautes et trop faible pour s'en défaire, les remords n'ont d'autres résultats que de le pousser à les oublier, et le sentiment de ses faiblesses ne sert qu'à en préparer de nouvelles.

À ces excès s'ajoutèrent des erreurs d'un autre genre. Ses biographes n'en parlent qu'avec discrétion; mais leurs allusions en laissent deviner assez. On voit que, peu à peu, aux délicates amours où l'élément sentimental était prédominant, se substituaient des intrigues grossières où l'élément sensuel régnait seul. Dumfries, avec ses réunions de courses et de chasses, l'affluence de monde interlope qui, en tout pays, en est l'accompagnement, était de ce côté encore un endroit plein de péril pour lui. Il n'y sut pas résister. «Les moeurs de la ville, dit Heron, étaient déplorablement corrompues, en conséquence de ce qu'elle était un lieu d'amusement public; quoiqu'il fût époux et père, Burns n'évita point de souffrir de la contamination générale, d'une façon que je m'abstiens de décrire[1276].» Là encore, quelque chose de plus bas et de plus matériel l'envahissait. Les tumultes violents, orageux, déréglés, mais poétiques, que la passion avait si souvent déchaînés dans sa poitrine, ces élans de souffrance ou de joie qui lui avaient arraché ses cris les plus beaux, s'apaisaient. Une sorte de routine de sensualité vulgaire s'établissait en lui. C'était une descente. Des âmes comme la sienne, faites pour l'agitation, ont une beauté toute dramatique. Elles valent par leur emportement. Elles deviennent ordinaires dès qu'elles cessent d'être excessives. Le devoir seul supporte la régularité; la passion, comme l'orage, n'est belle que par ses violences. C'est pourquoi les poètes comme Burns, comme Byron et Musset, sont condamnés à mourir jeunes ou à se survivre; et il semble que Burns fût sur le chemin où Musset eut le temps d'aller plus loin que lui, et d'où il n'était guère possible qu'une aventure héroïque le sauvât comme Byron.

[Note 1276: R. Heron, Life of Burns, cité par R. Chambers, dans son appendice Nº 17, Reputation of Burns in his latter years, tom. IV, p. 301.]

· · ·

En même temps, l'isolement se faisait autour de lui. À un moment où, selon l'expression de Chambers, tout homme qui ne voyait pas la perfection dans la Constitution britannique était traité comme quelque chose qui valait à peine mieux qu'un chien enragé, il n'est pas surprenant que les nobles tories de Dumfries et du Comté aient tenu à l'écart le plus éloquent et le plus sarcastique de leurs ennemis. Mais cela n'expliquerait pas qu'il se soit trouvé peu à peu abandonné de toutes parts. Une mauvaise réputation s'était formée autour de lui. La haine politique n'y était pas étrangère, sans doute, mais sa vie non plus. On le représentait comme un homme perdu, dangereux pour les jeunes gens, sans croyance et sans moralité. Un gentleman racontait à Allan Cunningham que, lorsqu'il était arrivé à Dumfries, plusieurs des habitants principaux du Comté l'avaient averti d'éviter la société de Burns[1277]. Un vieillard de quatre-vingts ans racontait au principal Shairp que son père lui avait défendu, ainsi qu'à ses frères, d'avoir rien à faire avec «Robbie Burns» dont le perçant oeil noir était resté dans sa mémoire[1278]. Cette réputation s'était si bien attachée à son nom et l'accompagnait si fidèlement partout, qu'elle pénétrait avec lui de l'autre côté du pays. Quand il mourut, les plus respectables des journaux d'Édimbourg s'en firent les interprètes. «Le public, à l'amusement de qui il a si largement contribué, apprendra avec regret que ses facultés extraordinaires étaient accompagnées de faiblesses qui les ont rendues inutiles pour lui et pour sa famille[1279].» Une sorte de discrédit l'entourait.

[Note 1277: Allan Cunningham, Life of Burns, p. 45.]

[Note 1278: Shairp, Burns, p. 139.]

[Note 1279: Voir l'extrait donné par R. Chambers, tome IV, p. 301.]

Chose plus étrange et plus grave, ses anciennes amitiés se retiraient de lui. Son ami d'autrefois, Ainslie, son fidèle compagnon d'Édimbourg, le confident de ses amours avec Clarinda, le traitait avec une telle froideur que leurs relations en restèrent là. Ce n'était pas sans une douleur contenue qu'il écrivait:

Mon vieil ami Ainslie a été bon pour vous. J'ai eu une lettre de lui, il y a quelque temps; mais elle était si sèche, si réservée, si semblable à une carte à un de ses clients, que j'ai à peine le courage de la lire et que je ne lui ai pas encore répondu. C'est un bon et honnête garçon et il sait écrire une lettre amicale, capable de faire également honneur à sa tête et à son coeur, comme le témoigne tout un paquet de lettres que j'ai chez moi. Bien que la Renommée ne souffle plus dans sa trompette à mon approche, maintenant, comme elle le faisait alors, quand il m'honora d'abord de son amitié, cependant je suis aussi fier que jamais et, quand on me couchera dans ma tombe, je désire être étendu de toute ma longueur, afin que j'occupe chaque pouce de sol auquel j'ai droit[1280].»

[Note 1280: To Mrs Mac Lehose, 25th June 1794.]

Quant à sa vieille amie Mrs Dunlop, elle avait cessé toute correspondance. Ce dut être pour lui une des pires amertumes. Une de ses dernières et plus touchantes lettres sera pour lui dire adieu, malgré le long silence dont elle l'avait affligé.

Un fait révèle dans toute sa tristesse ce délaissement du poète. Un Mr Mac Culloch racontait à Lockhart qu'il avait rarement été plus peiné qu'un jour où, arrivant à cheval à Dumfries, par une belle soirée d'été, pour assister à un bal, il avait aperçu Burns. Celui-ci se promenait seul dans la principale rue, du côté qui était dans l'ombre, tandis que, sur le trottoir opposé, dans la lumière, passaient des groupes brillants d'hommes et de dames, dont pas un ne semblait le reconnaître. Mac Culloch mit pied à terre et rejoignit Burns qui, lorsqu'il lui proposa de traverser la rue, lui dit: «Non, non! mon jeune ami, tout cela est passé maintenant». Et après un moment de silence, il récita ces strophes d'une touchante ballade de Lady Grizel Baillie:

Son bonnet se tenait jadis tout fier sur son front, Et son vieux bonnet avait meilleur air que maint bonnet neuf. Maintenant, il le laisse pendre au hasard, Et il se laisse choir sur les gerbes de blé.

Oh! si nous étions jeunes comme nous le fûmes jadis, Nous serions à galoper sur ce gazon, Et à courir sur la pelouse que blanchissent les lis, Et si mon coeur n'était pas léger, je mourrais.

Lockhart remarque qu'il n'était pas dans le caractère de Burns de laisser ainsi échapper ses sentiments sur certains sujets. Aussitôt après avoir cité ces vers, il reprit un air de gaîté et, emmenant chez lui son jeune ami, il le garda jusqu'à l'heure du bal, en lui offrant un bol de son breuvage favori et en lui faisant chanter par sa femme des vers qu'il avait récemment composés[1281].

[Note 1281: Lockhart, Life of Burns, p. 224.]

On se demande avec étonnement d'où pouvait venir un pareil interdit? Quelque chute qu'il y eût pour un homme tel que lui à vivre comme il le faisait, il était au moins au niveau de ceux qui le tenaient à l'écart. Cette société de Dumfries, surtout la gentilhommerie campagnarde qui était la plus conservatrice, n'avait pas le droit de se montrer délicate. Les dissipations d'aucun genre n'étaient faites pour l'effaroucher. Il fallait donc qu'il y eût dans le cas de Burns quelques circonstances particulières. En réalité, c'était la forme plutôt que la nature même de ses excès qui froissait l'opinion. On les lui eût pardonnes s'il les avait dissimulés. Mais il les commettait ouvertement, peut-être même avec une sorte d'affectation, de hardiesse. Il avait toujours été dans sa nature de ne pas cacher ses fautes. À cette époque, avec son irascibilité contre la société, il exagérait sa franchise; ses façons prenaient une attitude de forfanterie et l'aspect agressif d'un défi. Il était disposé à faire étalage et parade de ses désordres, avec une insistance qui devait paraître de la provocation et du cynisme. Ce sentiment de répugnance à l'hypocrisie, qui se tourne en rébellion, est naturel et estimable; mais le monde ne le tolère pas; il n'aime guère ceux qui bravent les conventions dont il croit qu'il vit. La société, qui pardonne, à ceux qui dissimulent, les fautes qu'elle sait qu'ils commettent, mais qui s'effarouche et se fâche, surtout une société provinciale et étroite, dès qu'on s'insurge contre le grand complot d'hypocrisie dont elle se dupe elle-même, se montrait implacable pour ce paysan, qui ne consentait pas à respecter la vertu en masquant ses vices d'un vice de surcroît. Un autre aspect de la même question est celui-ci: Il importe souvent moins, devant l'opinion, de savoir quelles fautes on commet, que en quelle compagnie. Si Burns s'était borné à prendre part aux excès des gentilshommes des environs, qui ne différaient guère de ceux du peuple, il aurait vécu dans la respectabilité. Mais, par son passé, par le sans-gêne de ses façons, par un désir aussi d'être le maître absolu, par l'impatience de toute contrainte et de toute supériorité, par sympathie de classe, il se sentait plus à l'aise avec les gens du peuple. Et parmi eux, il préférait ces irréguliers qui vivent dans l'inattendu, sur les frontières de la bohême. C'était un faible qui datait de longtemps. Il était encore à Lochlea quand il écrivait:

«J'ai souvent recherché la connaissance de cette partie du genre humain, ordinairement désignée sous le terme commun de vauriens, quelquefois plus que cela n'était compatible avec la sûreté de ma réputation; de ceux qui, par une insouciante prodigalité ou des passions emportées, ont été poussés à la misère. Quoiqu'ils soient avilis par des folies et quelquefois souillés par le crime, j'ai trouvé souvent parmi eux quelques-unes des plus nobles vertus: la Magnanimité, la Générosité, le Désintéressement de l'amitié et même la Modestie, à leur plus haut degré.[1282]»

[Note 1282: Common-place Book, March 1784.]

Il y avait beaux jours qu'il avait frayé pour la première fois avec Les Joyeux Mendiants. Cette population était nombreuse, et, ce qui était pis, permanente à Dumfries. Burns en fit de plus en plus sa fréquentation. «Il essayait d'échapper à lui-même, dit Currie, dans une société souvent du genre le plus bas[1283]»; et Chambers, dont l'admiration pour lui n'est pas suspecte: «Burns arriva nécessairement en contact avec des personnes des deux sexes entièrement indignes de sa compagnie, et, en dernier lieu, il s'associa à des individus d'une telle espèce, que les admirateurs de son génie seraient étonnés si tout était révélé[1284].» Dans une petite ville comme Dumfries, on comprend le scandale que des fréquentations de ce genre devaient causer. Aux yeux de beaucoup, Burns était un homme qui se dégradait et s'encanaillait. Il se mêlait à la lie du peuple. Il devenait compromettant de se montrer avec lui. Et voilà comment, un jour de fête, les uns, par haine politique, les autres par pruderie, les autres par lâcheté, passaient près du pauvre poète, sans le reconnaître, sans que personne eût le courage de traverser la rue pour lui serrer la main. Sans aucun doute, il souffrit beaucoup, mais silencieusement, de cette stupide et cruelle condamnation. Il en conçut une humeur plus sombre et un surcroît de misanthropie.

[Note 1283: Currie, Life of Burns, p. 50.]

[Note 1284: Chambers, Appendice Nº 17, tom. IV, p. 305.]

Dans ce ramas de mauvais malaises qui s'accumulaient en lui, ce résidu de rancunes, de remords et de dégoûts, que laissent les débauches et qui peu à peu encrassent l'âme, passaient des angoisses de plus pure origine. Il songeait avec désespoir au dénûment des siens, s'il venait à leur manquer. Il devait y penser d'autant plus que tous ces excès n'allaient pas sans une sourde détérioration de santé, et que, par là, cette terreur tenait du remords. Il travaillait lui-même à rendre possible le malheur dont l'idée l'affolait.

Je suis dans une complète humeur de Décembre, ténébreuse, morne, stupide, telle que la divinité de la Sottise elle-même pourrait la souhaiter. Je ne veux pas allonger encore une lettre pesante par un grand nombre d'excuses plus pesantes de mon silence. Je n'en mentionne qu'une seule parce que je sais qu'elle aura votre sympathie: depuis quatre mois, une chère petite fille, mon plus jeune enfant, a été si malade que, chaque jour, il semblait qu'elle n'eût plus à vivre qu'une semaine. Il faut bien qu'il y ait de nombreuses douceurs attachées aux états d'époux et de père, car Dieu sait qu'ils possèdent en propre de nombreux tourments. Je ne puis vous décrire les heures anxieuses, sans sommeil, que ces liens m'ont souvent causées. Je vois une lignée de petits êtres; moi et mon travail leur seul soutien; et à quel fil fragile la vie de l'homme est suspendue! Si un ordre du destin m'enlève--et ces choses-là arrivent chaque jour--même dans la vigueur de la maturité où je me trouve--Dieu du ciel! que deviendra mon petit troupeau! C'est ici que j'envie vos gens de fortune. Un père, sur son lit de mort, disant un éternel adieu à ses enfants, éprouve, à la vérité, assez d'angoisse; mais l'homme dans l'aisance laisse à ses fils et filles l'indépendance et des amis; tandis que moi... mais je perdrai la raison si je réfléchis plus longtemps à ce sujet!

Pour cesser de parler si gravement de cette matière, je chanterai avec la vieille ballade écossaise.

Ô si je ne m'étais pas marié, Je n'aurais jamais eu de soucis; À présent j'ai une femme et des marmots Et ils crient toujours «à manger» À manger une fois, à manger deux fois, À manger trois fois par jour; Si vous continuez à manger, Vous allez manger toute ma farine[1285].

[Note 1285: To Mrs Dunlop. 15th Dec. 1793.]

Dans une âme en qui les énergies sont intactes, les ressorts nets, ce sont là des angoisses dont l'effet est salutaire, des aiguillons d'effort qui, au lieu de l'énerver, activent la volonté. Mais elles perdaient leur vertu en s'enfonçant parmi tant d'amertumes malsaines, de découragement. Elles ne faisaient qu'augmenter le trouble de cet esprit; éveillaient le regret que les choses fussent ainsi; elles aboutissaient au souhait dont sont harcelés les hommes incapables d'accepter, avec ses joies et ses tourments, la vie qu'ils ont choisie, le souhait que leur destinée ait été différente, encore qu'ils l'aient façonnée eux-mêmes.

· · ·

Est-il besoin de remarquer que, au milieu de ces désordres, la pauvre Jane Armour disparaît de plus en plus? Dans ces dernières années, il n'en reste plus qu'une impression voilée d'acceptation, d'indulgence silencieuse. «Au milieu de toutes ses erreurs, dit Currie, Burns ne trouva dans son cercle domestique que douceur et pardon, sauf les morsures de sa propre conscience. Il avouait ses transgressions à la femme de son coeur, promettait de se corriger et recevait sans cesse le pardon de ses offenses. Mais, au fur et à mesure que ses forces physiques diminuaient, sa volonté devint plus faible et l'habitude prit une force prédominante[1286]». Heron rend à Jane le même témoignage: «Dans les intervalles entre ses différents accès d'intempérance, il souffrait sans trêve des angoisses les plus aiguës du remords et de pressentiments horriblement affligeants. Sa Jane se conduisait avec un degré de tendresse et de prudence maternelles et conjugales, qui faisaient qu'il ressentait plus amèrement la malfaisance de sa conduite, quoiqu'elles fussent incapables de le sauver[1287].» Ainsi, dans l'ombre où elle est rejetée, on voit la vaillante et bonne femme persévérer dans son oeuvre de douceur. Elle continue à grandir, sans le savoir. Elle soutient par un long dévoûment son action héroïque. Les chagrins de la vie révélaient jusqu'au bout la haute qualité de son âme.

[Note 1286: Currie. Life of Burns, p. 51.]

[Note 1287: Heron. Life of Burns, p. 442.]

Page 1