‹ Robert Burns. Vol. 1, La VieChapitre 34 sur 38 · IV.

IV.

DERNIERS JEUX DU COEUR. -- LES CHANSONS.

Il ne faut pas oublier que, sous les scories qui s'épaississent et menacent de l'ensevelir, persiste une vie intérieure, vivace et généreuse. De plus en plus recouverte par la pluie de cendres, elle fait toujours paraître, ça et là, des endroits verts et frais; ses sources d'inspiration ne furent jamais étouffées. L'ancienne éloquence est toujours là, l'indignation contre tout ce qui est vil, le sentiment d'indépendance, toute une poussée de nobles aspirations et de nobles haines. Les moments où elles éclatent sont plus rares, mais aussi flamboyants. Alors elles percent tout, la fatigue, la lassitude, l'ivresse même, de leurs éblouissantes clartés. L'alourdissement, qui commence à se former sur ce visage et à appesantir les traits, disparaît comme dans un coup de vent. L'ancienne face reparaît transfigurée, mobile, remuée par le passage de toutes les émotions. Ceux qui la voyaient une fois ne l'oubliaient plus. Longtemps après, en 1829, M. Syme écrivait:

«L'expression du poète variait continuellement selon l'idée qui prédominait dans son esprit, et il était beau de remarquer combien le jeu de ses lèvres indiquait bien le sentiment qu'il allait énoncer. Ses yeux et ses lèvres, les premiers remarquables pour leur feu, et les secondes pour leur flexibilité, formaient à n'importe quel moment un indice de son esprit, et, selon que le soleil ou l'ombre dominait sur ses traits, vous auriez pu dire, à priori, si la société serait favorisée d'une scintillation d'esprit, ou d'un sentiment de bienveillance, ou d'une explosion de brûlante indignation. Je suis cordialement d'accord avec ce que Sir Walter Scott dit des yeux du poète. Dans ses moments animés, et particulièrement lorsque sa colère était éveillée par des exemples de tergiversation, de bassesse ou de tyrannie, ils ressemblaient réellement à des charbons de feu vivant[1288].»

[Note 1288: R. Chambers, tom. IV, p. 155]

Dans ce coin du coeur où, paraît-il, l'on a toujours vingt ans et qui chez lui tenait presque toute la place, la faculté d'adorer la femme restait toujours fraîche et active. Jamais il ne lui arriva comme au fabuliste, dont le coeur plus paisible fut également insatiable, de se demander: «Ai-je passé le temps d'aimer?» Il avait conservé ce don de la jeunesse d'être émerveillé et séduit, de bâtir aussitôt des rêves sur ses admirations. L'amour continua à être l'atmosphère dans laquelle son esprit vivait. Elle était nécessaire à sa production poétique. Son imagination avait besoin, pour se mettre en mouvement, de cette chiquenaude que donne un sourire ou un regard féminins. Elle y resta délicatement sensible. Sans doute il n'était plus capable des désespoirs de Mauchline et son âme fatiguée était moins violemment remuée. Mais, si elle avait perdu la profondeur, elle avait conservé la facilité et la fraîcheur d'émotions qui lui étaient aussi indispensables pour chanter que le choc de la main à la harpe.

Pendant ces années de 1794 et 1795, c'est-à-dire pendant la période où sa vie est toute en proie aux chagrins et aux désordres, son culte pour la fille d'un fermier des environs de Dumfries, nommée Jane Lorimer, montre combien le pouvoir de s'éprendre s'était conservé intact en lui. Elle était la fille d'un homme qui vivait à Kemmishall, à deux milles de Dumfries, moitié fermier, moitié fraudeur, que, dès son entrée dans l'Excise, Burns avait eu à surveiller. C'était un paysan matois et retors, dont «la conduite, comme la grâce de Dieu, dépasse toute intelligence[1289]». La mère était une abominable ivrognesse[1290] qui se grisait à «réjouir tout l'enfer». La famille finit par la banqueroute. Dans l'aisance du moment, fleurissait et s'épanouissait précocement en femme, une fillette d'une grande beauté. C'était une enfant; elle avait seize ans quand Burns l'avait vue pour la première fois. Un de ses confrères, John Gillespie, s'était épris d'elle, peut-être en la rencontrant à Ellisland, et avait prié le poète de plaider sa cause. Celui-ci l'avait fait dans une petite pièce d'une très jolie insistance, mais un peu pressante et ardente pour être offerte à une aussi jeune fille.

[Note 1289: To Alex. Findlater. June 1791.]

[Note 1290: Voir les souvenirs de Mrs Burns recueillis par Mr Mac Diarmid]

Doucement se clôt le soir sur le bois de Craigieburn, Et joyeusement s'y éveille le matin; Mais la pompe du printemps sur le bois de Craigieburn Ne m'inspire rien que du chagrin.

Chorus.--Près de toi, chérie, près de toi, chérie, Ô être couché près de toi! Ô doucement, profondément heureux doit dormir, Celui qui est couché dans le lit près de toi!

Je vois les feuilles et les fleurs s'ouvrir, J'entends les oiseaux chanter; Mais ils n'ont aucun plaisir pour moi, Car le souci déchire mon coeur.

Je ne puis parler, je ne dois pas parler, Je n'ose pas de peur de vous fâcher; Mais l'amour secret brisera mon coeur, Si je le cèle plus longtemps.

Je te vois gracieuse, grande et droite, Je te vois douce et jolie; Mais, oh! que sera mon tourment, Si tu refuses ton Johnie!

Te voir dans les bras d'un autre, Vivre et languir dans l'amour, Serait ma mort, cela est certain, Et mon coeur éclaterait d'angoisse.

Mais, Jane, dis que tu seras à moi, Dis que tu n'aimes personne avant moi, Et tous les jours de ma vie future Avec reconnaissance, je t'adorerai!

Près de toi, chérie, près de toi, chérie, Ô être couché près de toi! Ô doucement, profondément heureux doit dormir, Celui qui est couché dans le lit près de toi![1291]

[Note 1291: Craigieburn Wood.]

Il faut espérer que Gillespie garda ces vers pour lui. C'est peut-être pourquoi sa cour fut sans succès. Quelque temps après, au commencement de 1793, selon Chambers, Jane Lorimer fut courtisée par un jeune gentilhomme fermier des environs, nommé Whelpdale, qui lui déclara qu'il se livrerait sur lui-même à quelque violence extrême si elle refusait de le suivre. Elle y consentit, après avoir longtemps hésité, poussée par la pitié, le goût du romanesque, et peut-être le besoin d'échapper à son entourage. Ils allèrent se marier à Gretna-Green. Quelques mois après, M. Whelpdale fut obligé, par ses dettes, de se sauver d'Écosse. Il abandonna sa jeune femme qui n'eut d'autre ressource que de revenir chez ses parents[1292].

[Note 1292: R. Chambers, tom. IV, p. 96.]

C'est alors que Burns semble s'être épris d'elle pour son propre compte. Ce n'est pas une de ses grandes héroïnes, dont la liste, sauf une attendrissante exception, est close maintenant. Elle n'apparaît qu'au second plan de sa vie et pour un moment; le sentiment qu'elle lui inspira était superficiel. Cependant cette aventure est intéressante, parce qu'elle montre comment il avait fait de l'amour un procédé littéraire, une sorte d'ivresse passagère et volontaire, qu'il se donnait pour s'inspirer. Ses révélations à ce sujet sont des plus curieuses et bien caractéristiques de l'homme. En envoyant à Thomson la pièce qu'il avait jadis écrite pour Gillespie, il lui écrivait:

«J'espère qu'il (un de ses amis) accomplira une chose qui me donnera haute satisfaction. C'est de vous persuader d'introduire Le bois de Craigieburn dans votre recueil; c'est une chanson favorite, pour lui et pour moi. La dame pour laquelle elle a été composée est une des plus jolies femmes d'Écosse, et, en réalité, (entre nous) elle m'est, en quelque manière, ce que l'Eliza de Sterne lui était, une maîtresse ou un ami, ou ce que vous voudrez, dans l'innocente simplicité de l'amour platonique. (Tâchez de ne faire à ce sujet aucune de vos méchantes suppositions et de ne faire aucun bavardage à ce propos, parmi vos connaissances.) Je vous assure que vous êtes redevable à ma charmante amie de mainte des meilleures chansons que vous avez reçues de moi. Pensez-vous que la tranquille routine de l'existence, dans son même manège, pourrait inspirer à un homme la vie, et l'amour, et la joie; pourrait l'enflammer d'enthousiasme, ou l'attendrir d'une émotion à la hauteur du mérite de votre livre? Non, non! Chaque fois que je désire m'élever dans mes chansons au-dessus de l'ordinaire, être en quelque degré digne des plus divins de vos airs, vous imaginez-vous que je jeûne et que j'implore par la prière une Visitation céleste? Tout au contraire![1293] J'ai une merveilleuse recette, celle-là même que le Dieu des Guérisons et de la Poésie avait inventée pour son propre usage, quand jadis il jouait de la flûte aux troupeaux d'Admète. Je me mets au régime d'admirer une jolie femme, et plus ses charmes sont adorables, plus vous trouvez de plaisir à mes vers. L'éclair de ses yeux est le Dieu du Parnasse et le charme de son sourire la divinité de l'Hélicon[1294].

[Note 1293: En français.]

[Note 1294: To George Thomson. 19th Oct. 1794.]

À quoi Thomson, entrant complaisamment dans les vues de Burns, lui répondait avec tranquillité et non sans esprit:

«Je n'ignore pas, mon cher ami, qu'un vrai poète ne peut pas davantage vivre sans maîtresse que sans viande. Je voudrais connaître l'adorable Elle, dont les yeux brillants et les sourires charmeurs ont si vivement transporté le barde écossais, afin de pouvoir boire sa douce santé, quand le toast fait son tour. Puisque c'est elle qui est le sujet de la chanson, Le bois de Craigieburn sera adopté dans ma famille. Mais, au nom de la décence, il faut que je vous demande un autre refrain. «Oh! être couché près de toi, chérie!» est peut-être une chose souhaitable, mais ne peut pas aller pour être chanté dans la société des dames[1295].»

[Note 1295: George Thomson, to Rob. Burns. 27th Oct. 1794.]

Cette bonhomie de Thomson lui valait de nouveaux détails sur le même sujet:

«Je vous aime de prendre intérêt, avec tant de franchise et de bienveillance, à l'histoire de ma chère amie[1296]. Je vous assure que je n'ai jamais été plus sérieux de ma vie que dans le récit de cette affaire que je vous envoyai dans ma dernière lettre. L'amour conjugal est une passion que je ressens profondément et que je vénère hautement; mais, je ne sais comment, il ne fait pas aussi bonne figure en poésie que cette autre espèce d'amour,

où l'amour est liberté, et la nature, la loi.

[Note 1296: En français.]

Pour parler en musicien, le premier est un instrument dont la gamme est pauvre et bornée, mais dont les tons sont ineffablement doux, tandis que le second a une étendue égale à la modulation intellectuelle tout entière de l'âme humaine. Néanmoins, je reste poète au milieu même de l'enthousiasme de ma passion. La tranquillité et le bonheur de la personne aimée est le premier et inviolable sentiment qui pénètre mon âme; quels que soient les plaisirs que je puisse désirer et quels que soient les transports qu'ils puissent me donner, s'ils doivent s'opposer et se heurter à ce principe qui passe avant tout, je trouve que c'est avoir ces plaisirs à un prix déshonnête; la Justice défend ce marché, de même que la Générosité le dédaigne. En ce qui concerne la foule du sexe qui n'est pas bonne à grand'chose d'autre ou qui n'est bonne qu'à cela, je n'ai pas pris d'engagement de ce genre vis-à-vis de moi-même. Mais là où la Passion est la vraie Divinité de l'amour, et lorsque les personnes sont capables de la ressentir, l'homme qui peut agir autrement est un gredin[1297].»

[Note 1297: To George Thomson. Nov. 1794]

On se demande ce qu'on doit penser de celle qui inspirait ce nouvel amour. C'était une fille remarquablement belle. Tous ceux qui l'ont vue ou entendu parler d'elle sont d'accord sur ce point. Elle avait des cheveux blonds, des yeux bleus, et surtout un corps d'une grâce achevée. «Sa forme était la symétrie même», dit le grave Chambers[1298]. «Elle était proportionnée comme une des plus parfaites productions d'un statuaire antique», dit Allan Cunningham, qui avait fait de la sculpture. Il ajoute, non sans quelque plaisir à s'arrêter sur ce sujet: «Ses cheveux, qu'elle portait longs et abondants, tombaient presque par brassées sur son cou rond et ses épaules blanches; ils étaient plutôt onduleux que frisés et d'une nuance plus foncée que l'épithète «couleur de lin» ne semble l'indiquer. Elle dansait et elle chantait avec beaucoup de grâce et de douceur. Cette minutie de détails, dit-il, sera pardonnée par ceux qui réfléchiront que nous devons à ses charmes quelques-unes des plus délicates poésies lyriques de notre langue[1299]». L'attrait singulier de son visage était formé par le contraste d'un regard gai et riant et d'un sourire de douceur lente. «Elle avait, dit encore Cunningham, une rare suavité dans son sourire et de la joyeuseté dans le regard vif de ses yeux[1300]», et ailleurs il marque mieux encore cette opposition: «Ses yeux étaient grands et brillants et riaient plus que ses lèvres lorsqu'elle prenait plaisir à quelque chose[1301]»; double expression dont le charme est puissant, parce qu'il possède ce qui frappe et ce qui retient. Burns a rendu ce trait dans le portrait qu'il a fait d'elle, portrait d'une précision charmante; il a aussi rendu cette grâce de démarche à laquelle il avait toujours été très sensible.

[Note 1298: R. Chambers, tom. IV, p. 97.]

[Note 1299: Allan Cunningham. Life of Burns, p. 485-86, en note.]

[Note 1300: Id. p. 97.]

[Note 1301: Id. p. 486, en note.]

Ses cheveux bouclés étaient couleur de lin; Ses sourcils, d'une nuance plus sombre, S'arquaient d'un air ensorcelant au-dessus De deux yeux rieurs d'un bleu joli; Son sourire si enjôleur Aurait fait oublier à un malheureux son malheur; Quel plaisir, quel trésor De s'attacher à ces lèvres rosés! Telle était la jolie figure de ma Chloris Quand, pour la première fois, je vis sa jolie figure;

Comme une harmonie sont ses mouvements, Sa jolie cheville est un traître Et révèle une belle proportion Qui ferait oublier à un saint le ciel; Si enflammante, si charmante Sa forme impeccable et son air gracieux; Chaque trait,--la vieille Nature A déclaré qu'elle ne pouvait faire plus; À elle sont les charmes volontaires de l'amour, Par la loi souveraine de la Beauté conquérante[1302].

[Note 1302: She says she lo'es me best of a'.]

Ce dernier cri, qui est comme un salut à la force dominatrice et irrésistible de la Beauté en soi, est caractéristique de cet amour.

Il semble que l'expression, curieusement séduisante, de Jane Lorimer était une pure beauté physique, une heureuse réussite des traits. La femme elle-même était une âme ordinaire, bonne, non sans un peu de fadeur, se laissant vivre avec nonchalance dans sa beauté. Elle était moins dirigée par ses propres mouvements que par une absence de résistance, une sorte d'indifférence et de laisser-aller. Par faiblesse plutôt que par amour, elle avait suivi Whelpdale; quand il l'eut abandonnée, elle n'eut pas la force de le haïr. Elle ne paraît pas prendre grande part aux sentiments qu'elle inspire, se laissant aimer plutôt qu'aimant, enveloppée d'un attrait inconscient, qui est le fait de son corps plutôt que d'un désir ou d'un effort de son esprit. «Sa légèreté était au moins égale à sa beauté[1303]», dit Allan Cunningham, et c'est une note presque fausse. Le même Cunningham dit bien plus exactement: «Chloris était une de celles qui croient au pouvoir qu'a la beauté de se donner et que l'amour ne doit subir aucune contrainte. Burns pensait quelquefois de la même façon, et il n'est pas étonnant que le poète ait célébré les charmes d'une beauté généreuse qui était disposée à récompenser ses chants et qui lui donnait mainte occasion de s'inspirer de sa présence[1304]». Ceci est plus pénétrant. C'était une nature de grande courtisane, calme et d'accueil indifférent, parce qu'elle est certaine de son triomphe. Cependant Cunningham, qui parle d'elle d'après ce qu'elle devint plus tard, est trop sévère pour elle, à cette époque-ci de sa vie. Il oublie qu'elle avait dix-neuf ans et que Burns en avait trente-six.

[Note 1303: Allan Cunningham. Life of Burns, p. 97.]

[Note 1304: Cité par Lockhart. Life of Burns, p. 261.]

La liaison entre Jane Lorimer et le poète est difficile et délicate à définir. Il est cependant de quelque conséquence qu'elle le soit, car elle complète les situations dans lesquelles Burns s'est placé vis-à-vis de la Femme. Ce qui accroît l'intérêt de cette question, c'est qu'il n'était plus alors dans l'ignorance de la vie comme à Mauchline; ou en face d'une femme, son égale par l'âge et les vicissitudes traversées, comme à Édimbourg; mais qu'il possédait l'expérience et la responsabilité des années mûres, et qu'il avait devant lui presque une enfant, ignorante de l'existence et plus étourdie qu'instruite par ses malheurs.

Il est clair qu'il y a eu d'un côté de la vanité flattée par les hommages d'un homme célèbre. «La dame n'est pas peu fière de figurer d'une façon si distinguée dans votre recueil, et je ne suis pas peu fier de pouvoir lui faire ce plaisir[1305]». De l'autre, se trouvait avec l'habitude d'aimer, l'admiration de cet épanouissement de splendide jeunesse. Mais ce sont là les éléments plutôt que les limites de ces rapports. Si l'on s'en rapportait à sa profession de foi à Thomson, que l'homme capable de jouer avec une passion sérieuse commet un acte méchant, la question ne supporterait pas de doute. Mais dans cette nature, si faible de contrôle sur elle-même, les meilleures résolutions étaient à deux pas des remords. Les cas ne sont pas rares où ses indignations reviennent le frapper, comme un fouet maladroitement manié. On peut cependant faire valoir en faveur de l'interprétation la plus indulgente de cet amour, un argument de plus de poids. Il donna à Jane Lorimer un exemplaire de la seconde édition de ses poèmes, avec une dédicace pleine de sages conseils d'amitié. Il aimait assez à moraliser auprès des femmes. Il envoya même une copie de cette dédicace à son ami Alexander Cunningham, avec ces lignes qui ont un peu trop la prétention d'écarter tout soupçon: «Écrite sur une feuille blanche d'un exemplaire de la dernière édition de mes poèmes, offert à la dame que, dans de si nombreuses rêveries imaginaires de passion, mais avec les plus ardents sentiments de réelle amitié, j'ai si souvent chantée sous le nom de «Chloris»[1306]. Voici ces vers assez faibles, du reste:

[Note 1305: To G. Thomson, Nov. 1794.]

[Note 1306: Scott Douglas, tom. VI, p. 293.]

Ceci est le gage de l'amitié, ma jeune, belle amie, Ne refuse pas ce don, Et n'écoute pas d'une oreille inattentive La muse qui moralise.

Puisque, assombrissant ton gai matin de vie, L'obscurité froide de la tempête est venue, (Et jamais le vent d'Est du malheur N'a brûlé plus belle fleur);

Puisque les scènes gaies de la vie ne peuvent plus te charmer, Cependant il te reste beaucoup, Tu as en réserve une plus noble richesse: Les consolations de l'esprit!

Tu as la claire approbation de toi-même, Dans le rôle conscient de l'Honneur; Et (le plus précieux don du ciel ici-bas) Le coeur fidèle de ton amitié.

Les joies raffinées de la Raison et du Goût, Pour errer avec toutes les Muses; Et doublement heureux serait le Poète S'il pouvait augmenter ces joies[1307].

[Note 1307: 'Tis Friendship's pledge, my young, fair Friend.]

Mais en réalité ce sont là des vers qui ne prouvent pas grand'chose. Ils étaient écrits sur un volume destiné à être vu et manié dans la famille. Les lignes à Cunningham n'ont pas beaucoup plus de valeur. Burns n'allait pas écrire à un ami d'autrefois, raisonnable et récemment marié, le dernier mot de ses folies. Tout au contraire faut-il plutôt y voir une façon d'expliquer et d'excuser les pièces à Chloris.

Il y a, d'autre part, des probabilités bien lourdes. On comprend que le poète se figure des rencontres, des situations, des dénouements, et brode sur un rien de flatteuses erreurs. Tous les hommes en sont là, dit-on; autant les sages que les fous. La seule différence qu'il y ait entre la multitude et lui, est qu'il crée pour ses songes une forme que les autres lui empruntent pour exprimer les leurs. Mais on comprend moins que la femme qui inspire ses fantaisies les accepte; si elle les approuve, elle est en quelque sorte sa complice. On n'est pas étonné de voir Burns s'imaginer des tableaux comme celui-ci:

Viens, laisse-moi te prendre sur mon coeur, Et dis que nous ne nous quitterons jamais; Et je mépriserai, comme une vile poussière, La richesse et les grandeurs du monde. Et si j'entends ma Jeanie avouer Que des transports semblables l'agitent, Je ne désire le bienfait de la vie Que pour vivre afin de l'aimer.

Ainsi dans mes bras, avec tous ses charmes, Je serre mon précieux trésor; Je ne demande, pour ma part du ciel, Que les délices d'un pareil moment. Et par tes yeux, si doux et bleus, Je jure que je suis tien pour toujours! Et sur tes lèvres je scelle mon voeu Et jamais je ne le briserai[1308].

[Note 1308: Come, let me take thee to my breast.]

On est surpris qu'une jeune femme ait accepté un pareil emploi, même poétique, de sa personne et s'en soit trouvée flattée. Or, il y a la preuve que ces pièces, qui ne laissent pas d'être un peu vives, lui étaient offertes, et que parfois elle insistait pour que l'introduction de son nom marquât bien que c'était d'elle qu'il s'agissait. À propos d'une de ces chansons, Burns écrit à Thomson le passage suivant qui est très clair:

Dans Siffles et je viendrai à vous, mon gars, la répétition de ce vers est fatigante pour l'oreille. Voici les quatre premières lignes de chaque strophe, telles qu'elles étaient primitivement, et ensuite ce qui à mes yeux est une amélioration:

Ô sifflez, et je viendrai à vous, mon gars; Ô sifflez, et je viendrai à vous, mon gars; Quand même père et mère et tous en seraient furieux; Ô sifflez, et je viendrai à vous, mon gars.

À changer en:

Ô sifflez, et je viendrai à vous, mon gars, Ô sifflez, et je viendrai à vous, mon gars, Quand même père et mère et tous en seraient furieux; Ta Janie se risquera avec toi, mon gars.

De fait, une belle dame, à l'autel de laquelle, moi, le Prêtre des Neuf Soeurs, j'offre l'encens du Parnasse; une dame que les Grâces ont revêtue d'enchantement et que les Amours ont armée de l'éclair; une Belle, l'héroïne même de la chanson, insiste pour ce changement; refusez un peu ses ordres si vous l'osez[1309].

[Note 1309: To George Thomson. Aug. 2nd, 1795.]

Un autre indice, fort ténu à démêler, prend de l'importance lorsqu'on l'a dégagé. À travers ces pièces à Chloris reviennent, à plusieurs reprises, des allusions aux précautions qu'il faut prendre, à la crainte qu'elle a d'être compromise. Cela est curieux, parce qu'on saisit là un trait qui n'est pas de sentiment mais qui naît des circonstances. On sent quelque chose de la réalité, qui fait saillie sous ce qu'il peut y avoir d'imaginaire dans le reste. C'est un petit fait particulier qui perce la généralité du développement littéraire; il trahit un détail de situation, qui n'a pas été inventé mais qui exista. Une des chansons dit:

Ses yeux, d'un si doux bleu, trahissent Combien elle me rend ma passion; Mais la prudence est toujours son refrain, Elle parle de rang et de convenance.

Ô qui peut penser à la prudence Avec une telle fille près de lui; Ô qui peut penser à la prudence En aimant comme j'aime[1310]?

[Note 1310: O Poortith cauld and restless Love.]

Et la chanson dont il changeait le refrain pour satisfaire une exigence de Chloris, roule toute entière sur la nécessité de ne pas se trahir.

Faites bien attention quand vous venez me faire la cour, Et ne venez que si la porte de derrière est entr'ouverte, Puis par-dessus le sautoir, et que personne ne vous voie, Venez comme si vous ne veniez pas vers moi, Venez comme si vous ne veniez pas vers moi.

À l'église, au marché, partout où vous me rencontrez, Passez près de moi comme si vous vous en souciez moins que d'une mouche; Mais glissez-moi un regard de votre doux oeil noir; Cependant regardez comme si vous ne me regardiez pas, Cependant regardez comme si vous ne me regardiez pas.

Sans cesse dites et protestez que vous ne vous souciez pas de moi, Et quelquefois je vous permets de déprécier ma beauté un peu. Mais n'en courtisez pas d'autre, quoique en riant, De peur qu'elle ne détache votre pensée de moi. De peur qu'elle ne détache votre pensée de moi[1311].

[Note 1311: Whistle and I'll Come to you my Lad.]

Ne semble-t-il pas qu'il y ait eu entre eux une entente et presque une dissimulation? Que signifient ces paroles furtives et ces entrevues dérobées? Aussi innocentes que fussent ces relations, ce mystère seul suffirait pour leur donner l'apparence d'une faute. Il leur donnait même ce qu'il y a de culpabilité réelle dans une tromperie. C'était trop. Vis-à-vis d'une jeune fille comme Chloris et de la part d'un homme qui avait le double de son âge, c'était un jeu imprudent et blâmable, tel que peu de pères, j'imagine, le toléreraient. Ce n'était pas un sentiment assez pur pour ne pas prendre de précautions; encore moins l'était-il assez pour ignorer qu'il y a des précautions à prendre. Ce fut un marivaudage équivoque où il entra de la coquetterie d'un côté, de la convoitise de l'autre, et dans lequel Burns n'est pas aussi éloigné qu'il le pensait d'être atteint par sa propre condamnation. Il a d'ailleurs été frappé, sur ce point, par celle des autres. Allan Cunningham, qui parle de tout cet épisode avec sévérité, dit: «La beauté de Chloris a ajouté de nombreux charmes à la chanson écossaise, mais ce qui a accru la réputation du poète a diminué celle de l'homme». C'est une parole très dure.

Quoique, dans le tas d'autres caprices grossiers et anonymes, cette fantaisie fût une fleur encore embaumée de poésie, elle était bien au-dessous de ses précédentes aventures de coeur. Elle marquait un instant où inévitablement arrivent les hommes qui continuent à aimer par delà l'âge de l'amour. C'était un émoi uniquement fait de délectation, de désir, en face d'une éclosion de jeunesse, savoureuse dans sa grâce continue de mouvements et sa fraîcheur de carnation. C'est le goût d'un amateur friand devant un beau fruit luisant, velouté, rose, rougissant, virginalement somptueux, dans son lustre et son éclat premiers. Tandis que dans ses pièces à Clarinda, où l'amour est surtout d'imagination, tandis que dans ses pièces à Mary Campbell, où il fut surtout de sentiment, on ne trouve pas un seul trait qui puisse servir à reconstituer la physionomie de ces deux héroïnes, ses pièces à Jane Lorimer nous donnent son portrait avec une précision matérielle et un détail qui permettraient presque à un peintre de le rendre. Elles font un peu penser aux premières pièces à Jane Armour, mais elles sont plus matérielles encore; elles n'en ont pas l'emportement; elles ont plus d'analyse et de dilettantisme dans la contemplation. Elles sont toutes d'un coloris chaud, et chargées de termes de beauté physique et de caresses.

Ô Joli était cet églantier rosé, Qui fleurit si loin des maisons des hommes, Et jolie était celle, et oh! combien chère, Qu'il abritait du soleil couchant!

Ces boutons de roses, dans la rosée matinale, Combien ils sont purs, parmi les feuilles si vertes; Mais plus pur était le voeu de l'amant Qu'ils entendirent hier sous leur ombrage.

Dans son bocage rude et épineux, Qu'elle est douce et belle cette rosé cramoisie; Mais l'amour est une fleur bien plus douce, Dans le sentier épineux et tortueux de la vie.

Qu'une solitude sans chemin, un ruisseau sinueux, Et Chloris dans mes bras, soient à moi; Et je ne souhaite ni ne méprise le monde, Résignant également ses joies et ses chagrins[1312].

[Note 1312: O bonie was yon rosy brier.]

Il ne s'agit plus là de passion avec sa dépense d'énergie, l'exaltation de tout l'être et son élévation à un plus haut frémissement intellectuel et sensible. C'est quelque chose de beaucoup plus restreint, de plus matériel, et à coup sûr d'inférieur, la simple adoration, la simple possession d'une forme jeune et charmante. En réalité, c'était le goût, fréquent, dit-on, chez les hommes mûrs ou qui mûrissent, pour la beauté dans sa première fleur. C'était le commencement de ces amours inégaux, où l'homme, dépouillé des qualités de l'amant, désire plus qu'il n'inspire, implore et n'impose plus; où son voeu n'est pas d'être aimé, mais qu'on lui permette d'aimer; où il n'existe plus de réciprocité complète, mais, de sa part, une gratitude soumise qui mène vite aux dernières soumissions. Les hommes qui entrent dans cette faiblesse sont voués à un long supplice d'inquiétude et de vaines jalousies, à la torture de sentir qu'ils doivent leur instable joie, ou à la pitié, ou à l'intérêt, ou à l'amour-propre, ou à la vanité, ou à la crainte, ou même à l'admiration et à la reconnaissance, à tout, sauf au vrai amour. Burns n'en était pas encore là. Mais c'était un commencement. Chloris n'avait guère de passion pour lui. C'était une distraction de fille complaisante et coquette, dont la manière habile et maîtresse de soi apparaît bien dans ces strophes:

Elle est jolie, verdissante, droite et grande, Et depuis longtemps tient mon coeur en servage; Et toujours il charme le fond de mon âme Le tendre amour qui est dans son oeil.

Elle est friponne et maligne ma Jane, Pour dérober un regard invisible à tous; Mais prompts comme l'éclair sont les regards des amants, Lorsque le tendre amour est dans leur oeil.

Cela peut échapper aux petits maîtres de la cour, Cela peut échapper aux clercs très savants, Mais l'amoureux aux aguets remarque bien Le tendre amour qui est dans son oeil[1313].

[Note 1313: This is no my ain Lassie.]

Le poète était encore assez jeune pour jouer le même jeu. Ces passions d'homme âgé n'eurent pas le temps de pénétrer bien avant. Il évita ainsi les souffrances du drame qui a arraché à Shakspeare ses cris les plus cruels.

Le règne de Chloris dura du commencement de 1793 à la fin de 1795, à peu près. Il se termine brusquement, par un trait de plume irrité du poète, qui voudrait biffer ce nom des chansons où il l'a célébré. Au commencement de 1796, il écrit à Thomson:

«Dans mes chansons passées, il y a une chose qui me déplaît: c'est le nom de Chloris. Je l'avais employé comme le nom fictif d'une certaine dame; mais, en y réfléchissant, c'est une haute incongruité d'avoir une appellation grecque dans une ballade pastorale écossaise. J'ai d'autres modifications à vous proposer. Ce que vous m'avez dit de «boucles couleur de lin» est juste. Cela ne peut entrer dans une description élégante de beauté[1314]».

[Note 1314: To George Thomson. Feb. 1796.]

L'exécution était complète, non sans une colère secrète. Il semble qu'il y ait eu là comme le germe de la souffrance inévitablement attachée à ces amours disparates.

L'histoire de la pauvre Jane Lorimer est lamentable. Quelques années après ce moment de splendeur, où elle était rayonnante de beauté et fêtée dans les chansons du premier poète de son pays, son père fut ruiné. Son mari avait disparu. Elle fut obligée d'entrer dans une famille comme gouvernante. Elle vécut dans cette situation et d'autres analogues, pendant plusieurs années. Longtemps après, en 1816, elle apprit que son mari était à Brampton, où il mangeait sa quatrième ou cinquième fortune, héritée d'un parent. Elle le manqua de quelques heures. Peu après, elle fut informée qu'il était en prison pour dettes, à Carlisle. Elle désira le voir. Lorsqu'elle arriva, on lui montra le logement de Whelpdale, de l'autre côté d'un quadrangle entouré d'un cloître. En y allant, elle dépassa un homme, alourdi, légèrement paralysé et dont la marche était traînante. Au moment où elle approchait de la porte, elle entendit que cet homme prononçait son nom. «Jane», dit-il, et se reprenant aussitôt, avec un ton plus cérémonieux, «Mrs Whelpdale». C'était son époux de quelques mois, changé en cet homme caduc, brisé. Il y avait de la bonté dans Jane. Elle resta un mois à Carlisle, allant chaque jour à la prison rendre visite à son mari. Puis elle retourna en Écosse. Quelques mois après, il fut libéré, elle revint près de lui. Mais c'était un homme tellement perdu qu'une vie commune était impossible. Elle fut forcée de le quitter de nouveau et ne le revit plus. «Il est connu, dit Chambers, auquel ces détails sont empruntés, que cette pauvre femme sans appui fut enfin entraînée dans une faute qui lui perdit le respect de la société[1315].» Elle mena pendant quelque temps une sorte de vie errante, sur les frontières de la mendicité, ne parvenant pas à s'élever au-dessus de la position de domestique. Elle ne cessa jamais d'être élégante de tournure et belle de visage. Vers 1825, un gentleman charitable, à qui elle avait fait connaître sa détresse, s'occupa d'elle et parla d'elle dans les journaux, dans le but de lui procurer quelques secours. La dame de ce gentleman lui ayant envoyé les coupures des journaux où il était question d'elle, reçut ce billet, «dans lequel, dit Chambers, nous ne pouvons nous empêcher de penser qu'il y a quelque chose qui n'est pas indigne d'une héroïne poétique»:

[Note 1315: R. Chambers, tom. IV, p. 99.]

«La Chloris de Burns est infiniment obligée à Mrs .... pour l'aimable attention qu'elle a eue de lui envoyer les extraits de journaux; elle est heureuse et flattée qu'on dise et qu'on fasse tant pour elle.

Ruth fut traitée par Booz avec bonté et générosité; peut-être la Chloris de Burns pourra-t-elle avoir un bonheur semblable dans le champ des hommes de talent et de vertu[1316].»

[Note 1316: R. Chambers, tom. IV, p. 100.]

La dame la vit plusieurs fois et prit plaisir à sa conversation qui indiquait une pénétration naturelle d'intelligence et un jeu séduisant d'esprit. Plus tard, Jane Lorimer trouva une situation comme gouvernante. Elle eut quelques années paisibles. Mais une affection de la poitrine ruina sa santé. Elle fut obligée de se retirer dans un pauvre logement, dans une des vieilles rues d'Édimbourg. Elle languit quelque temps, vivant d'un peu de secours que lui donnait son dernier maître. Elle mourut en 1831, misérable, délaissée, ignorée. Hélas! pauvre Chloris!

· · ·

À travers ces tracas, ces débauches et ces remords, la production poétique de Burns continuait. Chose surprenante, dans les interstices de cette vie délabrée et en ruines, partout jaillissaient des fleurs. Pendant ces quatre années de Dumfries, il a écrit plus de deux cents morceaux dont cent cinquante sont précieux. Il ne s'y trouve plus de pièces capitales comme Tam de Shanter; plus même rien qui ressemble à la Sainte-Foire ou à la Vision; plus même de ces jolies épîtres comme à Mossgiel. Ce sont de courts morceaux, le plus souvent de petites chansons de quelques strophes seulement, ce qu'il pouvait composer dans les quarts d'heure de recueillement qui lui restaient au milieu de ce gaspillage de lui-même. Elles naissaient sans interruption, les unes sur les autres; elles étaient variées à l'infini, sentimentales, touchantes, malignes ou railleuses. Il n'y avait guère de semaine où il ne lui vint entre les mains un brin de poésie, un brin menu et léger de plantes du pays, une brindille de bruyère ou de thym, une fleur de chardon, quelques feuilles de houx piquant, et quelquefois, aux jours favorisés, un rameau d'églantier. Mais tous ces riens frais, verts et parfumés, forment, réunis ensemble, un gros bouquet et une part essentielle de son oeuvre.

Peut-être aurait-il moins produit, s'il avait été, comme à Mauchline, laissé à lui-même. L'impulsion intérieure était moins impérieuse; la montée de poésie moins débordante; ou tout au moins les conditions étaient moins favorables; le loisir manquait et la concentration. Il n'était plus dans cet isolement indéfini où le travail de l'inspiration a le temps de se faire, où rien ne le dérange, ne le distrait, où, dans le poète renfermé en lui-même, la tension poétique augmente jusqu'à ce qu'elle s'échappe irrésistiblement. Maintenant son corps était fatigué, son âme dispersée, son temps tiraillé et déchiré. Heureusement il vint du dehors des excitations qui ne le laissèrent pas s'oublier. Il continua sa collaboration au recueil de Johnson, lequel avançait lentement; mais surtout il se trouva engagé dans une autre entreprise du même genre qui réclama de lui plus d'activité. Au mois de septembre 1792, un nommé George Thomson, qui était commis près du Conseil de la Société pour l'Encouragement des Manufactures en Écosse, lui écrivit que, d'accord avec quelques amis comme lui épris de musique, il avait commencé à choisir et à collectionner les mélodies populaires, dans le but de les conserver et de les publier[1317]. Ils avaient engagé Pleyel «le plus agréable des compositeurs actuels», pour mettre des accompagnements à ces vieux thèmes, et pour composer, à chacun d'eux, un prélude et une conclusion, de façon à les rendre plus propres à être chantés dans les concerts. C'était donc, à la différence d'autres recueils, une entreprise avant tout musicale, une collection d'airs plutôt que de chansons. Mais certains de ces motifs n'avaient pas de paroles; d'autres en avaient d'insignifiantes, ou de grossières, ou d'indécentes. Il fallait retoucher les anciens vers ou en composer de nouveaux, là où cela était nécessaire. Thomson demandait à Burns de se charger de ce travail et de lui fournir de la poésie pour cette vieille musique[1318]. Burns accepta avec enthousiasme. Il se mit à l'oeuvre aussitôt et reprit, mais avec plus d'activité et de fécondité, le travail qu'il avait commencé pour Johnson. La nécessité de fournir aux demandes de Thomson lui servit d'aiguillon; sa collaboration a fait de ce recueil un des livres de la littérature écossaise.

[Note 1317: Voir R. Chambers, tom. III, p. 225.]

[Note 1318: George Thomson to Robert Burns. Sept. 1792.]

Pendant tout ce travail il fit preuve d'un désintéressement qui, dans les circonstances où il se trouvait, avait d'autant plus de mérite. Il était pauvre; quelques livres auraient fait une différence dans son budget et allongé les bouts pour leur permettre de se joindre. Il ne voulut cependant jamais entendre parler de rémunération. Il fut sur ce point inflexible. Dans la lettre où il lui demandait son concours, Thomson lui avait dit:

«Nous regarderons votre concours poétique comme une faveur particulière, outre que nous paierons n'importe quel prix raisonnable que vous demanderez pour nous le prêter. Le profit est pour nous une considération secondaire, et nous sommes résolus à n'épargner ni peines ni dépenses pour notre publication[1319].

[Note 1319: G. Thomson to Robert Burns. Sept. 1792.]

Dans l'acceptation de Burns, cette offre avait pour réponse la phrase suivante:

Quant à une rémunération, vous êtes libre de regarder mes chansons comme au-dessus ou au-dessous de tout prix; car elles seront absolument l'un ou l'autre. Dans l'honnête enthousiasme avec lequel je m'embarque dans votre entreprise, parler d'argent, de gages, d'émoluments, de salaire, etc., serait une véritable prostitution d'esprit[1320].

[Note 1320: To George Thomson. 16th Sept. 1792.]

Les choses en restèrent là pour le moment. Burns prit en main la partie littéraire, fournit chansons sur chansons, n'épargna ni ses peines, ni ses recherches, ni ses dérangements, sans compter l'inestimable contribution de son génie. La publication, grâce à lui surtout, prenait bien. Thomson voulut lui donner, non pas une rétribution, mais comme une part dans les bénéfices qui pouvaient provenir d'une oeuvre dont ses vers faisaient le succès. Il le lui proposa en des termes qu'il faut citer, pour montrer combien ils avaient de tact et étaient incapables d'offenser la susceptibilité la plus prompte.

L'affaire ne dépend plus maintenant que de moi seul, les messieurs, qui au début s'étaient entendus pour avoir une part dans la publication, ayant demandé à s'en désister. Cela importe peu; il est impossible que j'y perde. Le mérite supérieur de l'oeuvre fera naître une demande générale, aussitôt qu'elle sera suffisamment connue. Et quand bien même la vente en serait plus lente qu'elle ne promet de l'être, je trouverai une compensation à mon travail dans le plaisir que j'aurai pris à la musique. Je ne puis vous exprimer combien je vous suis obligé pour les exquises chansons nouvelles que vous m'envoyez; mais les remerciements, mon ami, sont un faible retour pour ce que vous avez fait. Comme je recueillerai les bénéfices de la publication, il faut que vous me permettiez de vous envoyer une légère marque de ma reconnaissance, et de la renouveler plus tard quand je le trouverai opportun. Ne me la renvoyez pas, par le Ciel! Si vous le faites, notre correspondance est finie. Cela, sans doute, ne serait pas une perte pour vous, mais cela ruinerait la publication qui, sous vos auspices, ne peut manquer d'être respectable et intéressante[1321].

[Note 1321: G. Thomson to Robert Burns. 1st July 1793.]

Dans la lettre, Thomson avait mis une somme de cinq livres. À coup sûr on ne pouvait offrir d'une manière plus délicate. Il reçut une réponse presque courroucée, où Burns lui déclarait péremptoirement qu'il ne voulait pas entendre parler d'argent.

Je vous assure, mon cher Monsieur, que vous m'avez vraiment blessé avec votre envoi d'argent. Cela me dégrade à mes propres yeux. Toutefois, le retourner sentirait la pose et l'affectation; mais quant à continuer ce genre de trafic de débiteur à créancier, je vous le jure par l'HONNEUR qui couronne la statue droite de l'INTÉGRITÉ de ROBERT BURNS, au moindre mot à ce sujet, je repousserai avec indignation toutes nos relations passées, et je deviendrai, à partir de ce moment, un parfait étranger pour vous! La réputation de Burns pour la générosité de sentiment et l'indépendance d'esprit survivra, j'en ai confiance, à tous les besoins que le froid et dur métal peut satisfaire; du moins, je ferai tout pour qu'il mérite cette réputation[1322].

[Note 1322: To G. Thomson. July 1793.]

On s'est étonné de ces refus de Burns; il semble naturel qu'il participât aux bénéfices que pouvait rapporter cette publication. On a fait remarquer, non sans justesse, qu'il n'y a pas de différence entre recevoir l'argent de Thomson et recevoir des souscriptions pour ses poèmes[1323]. Il serait plus exact de dire qu'il n'y a pas grande différence. Il y en a une légère. Ce n'est pas une même chose d'éditer, pour son propre compte, à ses périls, ses propres oeuvres, et de tirer profit de poèmes composés sans idée de gain; ou de recevoir un salaire pour les pièces qu'on apporte, et d'être payé comme un artisan en poésie. Il n'y a sans doute là rien de très éloigné du peintre qui vend son tableau, ou du sculpteur sa statue. Mais Burns n'avait pas l'idée de la carrière de l'homme de lettres. Il avait toujours composé pour lui-même, par impulsion; il lui semblait que c'était, comme il le dit, «prostituer» son génie que de s'en servir pour battre monnaie. Et ce sentiment était d'autant plus susceptible que, l'élan de production ayant un peu baissé en lui et ayant besoin d'être excité par le dehors, il fallait absolument que ce mobile fût désintéressé, pour ne pas ressembler à un mobile d'argent. Sa poésie c'était son âme qui s'envolait, il la donnait, il ne la vendait pas, pas plus qu'il n'eût songé à vendre son rire ou son éloquence. Et il y avait encore une autre raison qui lui fait honneur également. Il considérait l'entreprise de Thomson comme une oeuvre patriotique, désintéressée, destinée à préserver le trésor musical de l'Écosse. Il lui paraissait presque sacrilège de tirer profit de ce dévoûment à une des gloires de la patrie calédonienne. C'est comme si on voulait payer à un patriote son patriotisme, et estimer en espèces ses soins, ses démarches, ses discours, pour l'honneur du pays. C'était après tout une noble susceptibilité.

[Note 1323: R. Chambers, tom. III, p. 34.]

La qualité de cette production était toujours la même; on est surpris de la fraîcheur que les visions conservaient dans cette âme ternie par les chagrins et où les excès laissaient si souvent leurs dégoûts. Jamais sa poésie n'a eu plus d'éclat. Sa main d'ouvrier était alors d'une justesse et d'une précision achevées. À cette période appartiennent les dernières pièces à Clarinda, le groupe des pièces à Chloris, l'ode de Bruce à Bannockburn, le Retour du soldat, et tant de chansons qui sont de brefs chefs-d'oeuvre. Il n'a rien écrit de plus délicat. S'il a produit des pièces de plus grande force et de plus large allure, il n'en a pas d'un travail plus fini et d'un sentiment artistique plus sûr. Sans doute ce n'était plus la trombe de poésie de Mossgiel, avec son mouvement et son puissant enlèvement des choses; c'était la fin d'une pluie, éparse et calme, quand la lenteur de leur chute donne aux gouttes une forme parfaite et que, par leur dispersion même, elles sont plus pénétrées de lumière, irisées, diamantées, étincelantes.

· · ·

Cependant sa renommée continuait à grandir d'un double mouvement: à monter vers les plus hauts esprits et à pénétrer jusqu'aux plus humbles. Dans les rues, non seulement on chantait ses chansons, mais on mettait son nom à des chansons qui n'étaient pas de lui, pour les vendre. «J'ai vu même chanter, par les rues de Dumfries, une couple de ballades qui portaient mon nom en tête comme leur auteur, bien que ce fût la première fois que je les voyais[1324]». Sa gloire avait gagné les sommets intellectuels du pays. Son nom retentissait au Parlement, dans la bouche d'hommes qui étaient l'honneur de leur temps, comme celui d'un homme qui était l'honneur de son pays. En 1793, Curran, le grand orateur irlandais, s'écriait en parlant de l'Écosse «qu'elle était couronnée des dépouilles de tous les arts et parée de la richesse de toutes les muses, depuis les profondes et pénétrantes recherches de son Hume jusqu'à la moralité douce et plus simple, mais non moins sublime et pathétique de son Burns[1325]». Cet hommage, que nous n'avons vu relever dans aucune biographie de Burns, indique quel rang il avait insensiblement pris parmi les grands noms de son pays. Lockhart raconte qu'un peu plus tard, trop tard puisque Burns venait de mourir, Pitt disait à la table de lord Liverpool: «Je ne vois pas de vers, depuis Shakspeare, qui aient autant l'air de sortir doucement de la nature[1326]». Au moment où des pensions étaient accordées à des hommes de lettres, de talent moyen, on pouvait espérer que quelque chose se ferait pour un des plus surprenants génies de son époque. Quelques-uns de ses admirateurs s'y employèrent. Ce fut en vain. Allan Cunningham raconte que M. Addington rappela à Pitt les mérites de Burns; mais Pitt «passa la bouteille à lord Melville et ne fit rien[1327]». Pendant ce temps le poète se débattait contre sa pauvreté; sa production était gênée par l'inquiétude, faute d'un peu d'argent.

[Note 1324: To G. Thomson. Nov. 1794.]

[Note 1325: Quarterly Review, Nº 308. October 1882, p. 321.]

[Note 1326: Lockhart. Life of Burns, p. 238.]

[Note 1327: Allan Cunningham. Life of Burns, p. 133.]

On dira que les opinions de Burns et la façon dont il les exprimait n'étaient pas pour lui concilier les bonnes grâces du Ministère. Cela serait vrai si la mesure envers lui avait eu besoin d'un appoint de faveur. Mais il avait un mérite qui dépassait les autres, indiscutable; les circonstances de sa vie l'augmentaient encore. Pour faire de son succès un exemple, il ne manquait que la récompense. Ses erreurs politiques, à les juger telles, disparaissaient à côté des indiscutables leçons plus hautes qu'il répandait. Il était incontestablement de ces hommes envers qui une nation est redevable, et que, par intérêt autant que par amour-propre, elle doit soutenir. Mais les ministères se ressemblent beaucoup, en tous temps, en tous lieux, parce que les hommes sont partout et toujours les mêmes, «Si Burns avait publié dans un journal quelques libelles sur Lepaux ou Carnot, ou un pamphlet vif «Sur l'État du Pays», on se serait peut-être plus occupé de lui pendant sa vie[1328]». Les hommes d'État qui n'ont pas su l'aider ont privé leur race d'oeuvres plus glorieuses et plus durables qu'une bataille gagnée ou une île conquise. Ils ont failli à leurs devoirs de bons ménagers des ressources de leur patrie. C'est avec raison que, lorsque le droit de propriété des oeuvres de Burns vint en discussion à la Chambre des Lords, en 1812, Earl Grey insista sur la faute d'avoir négligé un pareil génie et reprocha à lord Melville sa part dans le dénûment du poète[1329].

[Note 1328: Lockhart. Life of Burns, p. 238.]

[Note 1329: Allan Cunningham. Life of Burns, p. 740, en note.]

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