I.
LA LUTTE CONTRE LE CLERGÉ.
Pour bien comprendre les causes et les circonstances de la révolte de Burns contre le clergé, il faut se rendre compte de la façon dont la religion était arrivée à s'emparer de toute la vie écossaise, il faut se représenter le contrôle intolérable et l'espèce d'inquisition que le pouvoir ecclésiastique avait fini par exercer sur tous les actes même les plus privés; il faut sentir de quel poids cette organisation pouvait peser sur l'existence quotidienne et comment il se faisait que rien ne lui échappait.
En Angleterre, la Réforme s'était faite par la royauté; elle avait conservé l'autorité des évêques et une hiérarchie qui rattachait le clergé au trône. Mais en Écosse, où la nature du pays rendait l'aristocratie presque indépendante et où la violence de l'histoire avait empêché le développement des villes et la formation d'une bourgeoisie qui pût lui faire contrepoids[145], la royauté n'avait trouvé d'appui contre les nobles que sur le clergé[146]. Quand celui-ci fut attaqué, elle le défendit, et la Réformation se fit contre elle et lui, par l'union des grands et du peuple[147]. Dès le début de la nouvelle église naissante, l'influence de Knox qui, pendant ses visites et son séjour à Genève, s'était pénétré des principes de Calvin, avait contribué à lui donner une forme plus démocratique, comme il apparaît d'après le premier Livre de Discipline de 1560[148]. Ce règlement remettait l'élection des Ministres au peuple, après un examen public, fait par les Ministres et les Anciens, sur les points de controverse entre les Protestants et les Catholiques[149]. Un peu plus tard, la querelle qui survint, à propos des anciens biens ecclésiastiques, entre les nobles qui avaient tout accaparé et le clergé protestant qui en réclamait une partie, sépara le clergé de la noblesse, et le rejeta davantage du côté du peuple[150]. Par ces ruptures, toute la hiérarchie périt successivement, et les liens qui pouvaient rattacher l'organisation religieuse au gouvernement furent brisés. Le clergé fut de plus en plus poussé vers le peuple[151]. Sa pauvreté même contribua à l'y unir plus étroitement. Il devint plus indépendant du pouvoir civil et plus démocratique, jusqu'au point où l'organisation religieuse fut tout à fait en dehors de l'organisation politique, et où tout ce qui pouvait rattacher l'Église à l'État fut aboli. La paroisse devint le seul organisme religieux et un organisme absolument libre. Toutes les paroisses furent égales entre elles; elles n'eurent au-dessus d'elles que des assemblées représentatives émanées d'elles, comme les Presbytères qui étaient une sorte de conseil des paroisses, les Synodes qui étaient formés par la réunion des Presbytères, et enfin l'Assemblée Générale qui se réunissait tous les ans à Édimbourg, véritable parlement ecclésiastique et une des forces du pays[152].
[Note 145: Robertson. History of Scotland, Book I, au commencement.]
[Note 146: Robertson. History of Scotland, Book I. Voir le commencement du règne de Jacques V.--Hill Burton. History of Scotland, tom. III, chapitre XXXVIII; Power of the Clergy.--Buckle. History of Civilisation in England, tom. III, chap. II; les cinquante premières pages.--Merle d'Aubigné. Histoire de la Réformation en Europe, etc. Écosse, chapitre I: Lutte entre la Royauté et la Noblesse.--Mackintosh. History of Civilisation in Scotland, chap. XIII, sect. II. pag. 60-65.--Mignet. Marie Stuart, tom. I, p. 14 et 15 et 66-67.]
[Note 147: Buckle, tome III, chap. II, p. 58-68.--Hill Burton, tom. III, chap. XXXVIII, The Lords of the Congregation.--Robertson, Book III. Année 1560.]
[Note 148: Robertson. Book III, année 1560. Bien que l'histoire de Robertson soit sans doute moins nourrie de documents que des histoires plus récentes, la vigueur et la portée philosophique de ce remarquable esprit lui fournissent parfois des résumés ou des explications de faits clairs et pénétrants.--Mac Crie. Life of John Knox. Period V, commencement.]
[Note 149: Tytler. History of Scotland, vol. III, p. 131.--Mackintosh. History of Civilization in Scotland, chap. XV, vol. II, p. 137.]
[Note 150: Voir sur cette importante rupture, Robertson, p. 64, 68 et 75-76. Robertson, qui fut longtemps Modérateur de l'Assemblée Générale, possédait ces questions comme historien et comme ecclésiastique.--Hill Burton. History, vol. III, chap. XLI, pp. 36 et suiv. Disposal of Ecclesiastical Revenues.]
[Note 151: Buckle. History of Civilisation in England, vol. III, chap. II, p. 99.]
[Note 152: On trouve un exposé clair de cette organisation ecclésiastique de l'Écosse, avec le nombre des paroisses, presbytères, synodes, etc. au XVIIIe siècle, dans la Magnæ Britanniæ notitia or Present State of Great Britain by John Chamberlayne. L'édition que nous avons est de MDCCLV, vers la date de la naissance de Burns.]
Les austères origines calvinistes, l'aspect du pays, la dureté des longues persécutions entreprises pour rétablir l'épiscopat, conspirèrent pour donner à la nouvelle religion un esprit de tristesse. De cette disposition, sortirent un culte morose, une morale implacable et une discipline inflexible, au-dessus des forces humaines.
Les églises étaient laides, nues, froides, plus semblables à des granges qu'à des temples[153]. Toute image en était proscrite comme sentant la superstition. Tout embellissement du culte était interdit[154]; tel était le préjugé sur ce point que, même de notre temps, un ministre d'Édimbourg, ayant introduit dans son église un harmonium, cela fut considéré comme une innovation dangereuse que l'Assemblée Générale songea à réprimer[155]. Entre ces murs dégarnis, se déroulaient d'interminables services, monotones, dépouillés de tout ce qui fait la pompe et la poésie de la Religion, consistant en psalmodies, en lectures, en prières improvisées et en sermons démesurés[156]. Ces services s'éternisaient pendant des journées entières, et, dans la contrée de l'ouest, occupaient les dimanches de l'aube au crépuscule[157]. Les sermons ordinaires duraient deux heures; quelques-uns, trois, quatre ou cinq; dans les grandes circonstances, plusieurs ministres étaient présents afin de se relayer au fur et à mesure que l'un d'eux était épuisé[158]. Les sermons étaient exclusivement doctrinaux; ils évitaient toute tendance morale et pratique; ils portaient constamment sur les mêmes points: la chute de l'homme dans Adam, son salut par le Christ, la purification par la foi, la Nouvelle-Alliance; ils retombaient sans cesse dans les mêmes divisions, pleins d'interminables et fastidieuses répétitions[159]. Le fanatisme des traditions, l'habitude de prêcher en plein air, la lourdeur des auditeurs avaient amené un style d'éloquence véhément, bruyant, plein de fureur et de gestes, tumultueux, une nuée d'éclairs et de tonnerre d'où le prédicateur descendait la voix brisée et le visage couvert de sueur[160].
[Note 153: Scotland Social and Domestic, by Rev. Charles Rogers. Introduction, p. 19.]
[Note 154: Voir d'amusantes anecdotes et remarques à ce sujet dans les Reminiscences of Scottish Life and Character, by Dean Ramsay, chap. II, p. 11 et suiv.]
[Note 155: Voir, au sujet de cette question de l'orgue dans les églises: Scotland Social and Domestic, by Rev. Charles Rogers. Introduction, p. 28.]
[Note 156: Id., p. 24.]
[Note 157: Chambers. Domestic Annals of Scotland, vol. III, p. 271.--Voir Ch. Rogers, Scotland, etc., p. 24.]
[Note 158: Buckle. History of Civilization in England, vol. III, p. 203 et suivantes.]
[Note 159: Dean Ramsay. Reminiscences, p. 29.]
[Note 160: Buckle. Id., pag. 289.--Voir aussi dans Dean Ramsay, p. 207, l'anecdote des deux sacristains qui discutent les mérites de leurs ministres; et page 208.]
De ces harangues furibondes tombait une doctrine de terreur et de tremblement. Pas un mot de pardon, de miséricorde ou d'espérance; rien que des avertissements et des prophéties de souffrances éternelles[161]. C'était l'esprit sauvage et dur de l'Ancien Testament; ce qu'il y a d'indulgence et de tendresse dans le Nouveau leur restait inconnu. Le divin sourire du Christ n'éclairait pas ces sombres esprits; ils n'auraient pas compris ces mots charmants, par lesquels le désigne le plus hébraïque pourtant de nos orateurs, lorsqu'il l'appelle: «Cet enchanteur céleste[162].» Dean Stanley a bien marqué le caractère judaïque de cette théologie: «L'immense prépondérance de l'enseignement de l'Ancien Testament et de quelques-unes des moins importantes parties de l'Ancien Testament sur l'enseignement du Nouveau et de la partie la plus essentielle du Nouveau, devait nécessairement mutiler, rétrécir et aigrir l'enseignement religieux du pays[163].» Celui-ci n'avait pris du nouveau Testament que l'idée de l'Enfer, et appliquant à des châtiments sans fin, la rigueur que l'ancien Testament appliquait à des châtiments corporels, ils avaient fait sortir de ce mélange une religion qui rendait éternelles les férocités de la Bible.
[Note 161: Buckle. Id., tom. III, p. 238.--Voir aussi les exemples qu'il donne dans les notes.]
[Note 162: Bossuet.]
[Note 163: Dean Stanley. Lectures on the History of the Church of Scotland. Lecture II, p. 83.]
Un dieu terrible planait sur cette religion sinistre, juge de colère et de vengeance, un Jéhovah irrité et inexorable, dont la main était toujours levée sur le genre humain. C'est de lui que venaient les inondations, les tremblements de terre, les pestilences et les famines, lui qui envoyait les vents avec l'ordre de détruire, qui balayait la terre du déchaînement de son courroux. C'était le Dieu des puritains, mais plus sombre encore. Les catastrophes de la nature étaient les signes de son déplaisir. Par lui, le monde était sans cesse menacé de destruction; les feux d'en bas, les météores d'en haut allumaient dans le ciel des signaux d'alarmes; les étais et les piliers de notre planète semblaient craquer; les éléments troublés proclamaient la ruine universelle et le moment présent n'était qu'un répit[164]. S'il apparaissait tel dans les vers du tendre et délicat Cowper, on devine quel aspect il devait prendre dans les déclamations d'hommes incultes, grossiers et durs.
[Note 164: Cowper. The Task. Book II, vers 150 et suivants.]
En même temps qu'ils se faisaient du Tout-Puissant une idée si terrible, ils représentaient l'Ennemi occupé sans cesse au milieu d'eux à son oeuvre de perdition. Ses stratagèmes étaient infinis, car, depuis cinq mille ans qu'il s'étudiait à perdre l'homme, il était presque irrésistible. Il rôdait toujours autour de ses victimes. Et ce n'était pas sous la forme toute morale du péché; c'était un être réel, présent, qu'on pouvait rencontrer chaque jour et surtout chaque nuit «quand les vieux châteaux ruinés et gris font des signes de tête à la lune[165].» Il n'y avait pas de village où quelqu'un ne l'eût vu, sous une des mille figures qu'il prenait. On vivait en un péril constant, au milieu de la trame de ruses que lui et ses méchants esprits ourdissaient, tendaient partout. De quelque côté qu'on se tournât, c'étaient des menaces et des dangers. Les âmes semblaient des oiseaux éperdus entre des cieux de fer d'où un Dieu implacable lançait ses jugements et des gouffres de feu où le Démon leur préparait d'éternelles tortures. Et quel enfer! C'était un des triomphes des prédicants que de le représenter de façon à faire dresser les cheveux. Les supplices les plus atroces qui puissent déchirer et tordre le corps et l'âme de l'homme, les raffinements de souffrances, étaient énumérés et décrits avec complaisance. Dans une atmosphère de cris et de hurlements, les damnés étaient fouettés de scorpions, plongés dans de l'huile ou du plomb bouillants, suspendus à des crocs par la langue[166]. Des scènes plus affreuses complétaient celles-là. Les enfants, dans leurs supplices, accablaient leurs parents de reproches et de malédictions[167]. Ce qui s'est dépensé de poésie et d'éloquence sombre, dans ces tableaux d'une imagination horrible et parfois grandiose, est incroyable. On ferait avec les extraits des prédications écossaises un poème de tortures auprès duquel celui de Dante perdrait sa terreur. Et quelle chance d'échapper à ces horreurs? Les élus étaient si peu nombreux que chacun pouvait se considérer comme un damné. C'était dans toute sa rigueur le puritanisme, la doctrine effrayante qui mena Bunyan à l'illuminisme et Cowper à la démence.
[Note 165: Address to the Deil.]
[Note 166: Buckle, tome III, p. 240.]
[Note 167: Id., p. 242.--Lire pour avoir la collection de ces horreurs, dans l'ouvrage fameux de Th. Boston, Human Nature in its Fourfold State, le dernier chapitre, Hell. C'est un cauchemar. Ce fut un des livres les plus populaires en Écosse au XVIIIe siècle.]
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Chose redoutable! cette doctrine ne se contentait pas de régner sur les âmes; elle avait ici, à son service, une organisation pratique qui s'étendait sur tout ce pays et pénétrait dans ses moindres recoins. Un gouvernement théocratique, qui avait mis la main sur une partie des attributions du pouvoir civil, avait subjugué tout le pays et le terrassait. C'est ce qui constitue la forme religieuse si curieuse du Presbytérianisme, qui n'a eu son complet développement qu'en Écosse, où il n'a pas trouvé la limite des autres sectes, ni l'obstacle du pouvoir civil. Il était seul maître du pays.
Le clergé s'était arrogé le droit de juger et de punir certaines fautes. Chaque paroisse était gouvernée par un tribunal ecclésiastique. Ce tribunal, appelé Kirk session ou session ecclésiastique, était composé du ministre et de plusieurs elders ou anciens, généralement au nombre de trois. Le premier Livre de Discipline de 1561 avait voulu que ces anciens fussent nommés par la Congrégation et pour une année; mais celui de 1581 avait été moins libéral et, d'après la coutume devenue prévalente, ils étaient choisis par la Kirk session, qui se recrutait ainsi elle-même, et choisis à vie, sauf désunion, départ de la paroisse ou déposition[168]. Ils avaient un vote égal à celui du ministre et cette introduction de l'élément laïque dans toutes les assemblées ecclésiastiques est une des originalités et fut une des forces du Presbytérianisme. Ils devaient aider le ministre dans ses fonctions pastorales, l'assister dans les cérémonies comme la communion, le catéchisme, les visites, la distribution de l'argent aux pauvres. La Kirk session se réunissait une fois par semaine. Si elle ne s'était occupée que de l'administration de l'église, elle n'aurait été qu'une sorte de fabrique protestante. Mais c'était là la moindre partie de sa besogne. Elle pénétrait dans la vie privée, exerçait une sorte de police occulte sur toutes les actions, entrait dans les intérieurs et soumettait tout à un véritable despotisme.
[Note 168: Chambers's Encyclopædia, au mot Elders.]
Les anciens se partageaient, par quartiers, la surveillance de la paroisse. Ils avaient des espions[169]. Les sages-femmes étaient tenues de venir déclarer les naissances illégitimes[170]. Dès que la session connaissait ou seulement soupçonnait une faute, elle citait l'inculpé devant elle. Il était interrogé, examiné, confronté avec des témoins[171]. S'il était reconnu coupable, il était «suspendu des privilèges de l'Église[172]», c'est-à-dire mis hors de la vie commune. Pour obtenir la levée de cet interdit, il devait paraître à l'église, se tenir debout ou assis sur une sorte de siège ou de pilori[173], souvent pieds nus, parfois la tête rasée[174], presque partout affublé d'un drap d'étoffe grossière, blanche et salie[175]. Dans cette situation honteuse, il recevait une réprimande sur sa conduite. Cet affront pouvait se prolonger des mois, il pouvait aller de trois dimanches à cinquante-deux[176]. Enfin le coupable devait faire une profession de contrition, de repentir et d'amendement[177]. Cet usage s'est continué dans quelques paroisses presque jusqu'au milieu de notre siècle[178]. Tout tombait sous la juridiction de ces terribles tribunaux: la médisance, les jurons, la non-observance du dimanche, les jeux de hasard, le mensonge, l'ivrognerie, la calomnie, les querelles de ménage, les injures, l'adultère, l'immoralité[179], tout jusqu'aux plus infimes détails de la vie «l'excès de mangeaille[180]», «les paroles vaines et les gestes inconvenants[181].»
[Note 169: Buckle, tome III, p. 208.--Ch. Rogers, Scotland Social and Domestic, p. 347.]
[Note 170: Ch. Rogers, p. 367.]
[Note 171: Chamberlayne. Magnæ Britanniæ Notitia, Part II, Book II, chap. III.]
[Note 172: Chambers's Encyclopædia; Kirk-sessions.]
[Note 173: Ch. Rogers, Scotland etc., p. 28.]
[Note 174: The Worship and Offices of the Church of Scotland by, G. W. Sprott, p. 222 et suivantes.]
[Note 175: Ch. Rogers, p. 38 et 358.]
[Note 176: G. W. Sprott, p. 222.]
[Note 177: Chamberlayne, Id.]
[Note 178: G. W. Sprott, p. 222.]
[Note 179: Voir dans Ch. Rogers 'énumération des cas', p. 355 à 370.]
[Note 180: Mackintosh, History of Civilisation in Scotland, p. 141.]
[Note 181: Id., p. 310.]
Et nul moyen d'échapper à cette tyrannie. L'appel à la juridiction supérieure du Presbytère est difficile ou entraîne une procédure lente, presque uniformément dérisoire[182]. Si on disparaît, on est déclaré contumace «fugitif de la discipline de l'église[183];» on a son nom publié dans toutes les chaires de toutes les paroisses du Presbytère. Et où aller? On ne peut être admis dans une nouvelle paroisse qu'en produisant un certificat de vie de celle qu'on quitte. Si on est frappé de censure dans une paroisse étrangère, on est atteint dans la sienne, jusqu'à ce qu'on apporte un certificat d'absolution, de celle où on a été jugé. Une ramification de police ecclésiastique s'étend sur tout le pays et la condamnation de la moindre session vous attend et vous retrouve partout[184]. Si on résiste, on est excommunié et la vie devient impossible dans une société fanatique et terrifiée. Il faut se soumettre, ou bien on n'a de refuge que dans l'existence nomade des mendiants et des vagabonds. Il faut, devant toute la Congrégation, paraître en pénitent et recevoir la réprimande du ministre. Et dans quelle situation? En face de la chaire, dans le passage de l'église, se trouve un escabeau élevé qu'on appelle l'escabeau du repentir. C'est là qu'il faut s'asseoir, sous tous les regards, et endurer pendant des heures l'humiliation de ce pilori ecclésiastique. Quand ce sont de pauvres filles, elles essaient de cacher leur rougeur et leurs larmes sous leurs plaids. Mais les sessions sont impitoyables: «considérant que la plupart des femmes qui viennent à l'escabeau pour y faire leur contrition publique, s'y asseoient avec leurs plaids autour de leurs têtes, couvrant leurs visages, pendant tout le temps qu'elles sont assises, en sorte que personne ne peut voir leur visage, on ordonne que l'officier enlèvera son plaid à chaque pénitente avant qu'elle ne monte sur l'escabeau[185].» Et ce supplice n'est pas d'un seul dimanche; pendant trois ou quatre, pendant neuf ou dix quelquefois, c'est-à-dire, pendant près de trois mois, il faut chaque semaine subir cette déshonorante exposition. On devine les résultats fréquents de ce système. Les âmes faibles en restaient honteuses et brisées; d'autres se révoltaient, s'endurcissaient.
[Note 182: Ch. Rogers, p. 29.]
[Note 183: Chamberlayne, Id.]
[Note 184: Toute cette organisation est expliquée jusque dans les moindres détails et avec une grande clarté dans le livre de Chamberlayne. Les procédures y sont indiquées très minutieusement. Il faut lire tout le chapitre intitulé: Method of Discipline.]
[Note 185: Ch. Rogers, Scotland, p. 351.--R. Chambers, Domestic Annals, tom. I, p. 335.]
Sous ce dogme et cette discipline, le peuple avait perdu toute joie et toute gaîté; les sentiments expansifs, naturels et sains, qui sont le sel et le levain de la vie, qui la rendent plus légère et moins amère, en avaient été retirés. Elle était devenue contrainte, morose, sombre, uniforme, ombrageuse à propos des moindres faits. Ces hommes, toujours en défiance contre eux-mêmes, redoutaient et se reprochaient comme un péché le moindre plaisir qu'offrent les relations sociales ou la vue de la nature[186]. Ils étaient bourrelés de scrupules. Ils vivaient dans un état de surexcitation religieuse continuelle, brûlés d'un feu sombre et d'une inextinguible soif de parole sainte. Ces sermons même qui, pendant des journées entières, coulaient, ne les désaltéraient pas; leur attention usait le zèle de leurs pasteurs. Chose étrange! ils étaient devenus partisans de cette religion beaucoup plus infernale que céleste. Ils en étaient venus à ne plus vouloir, à ne plus comprendre qu'un Dieu inflexible. Ils ne voulaient pas être rassurés. Quand on le leur représentait clément et accessible au pardon, ils criaient à l'hérésie. Dans sa jeunesse, le célèbre Francis Hutcheson avait un jour remplacé son père dans sa chaire et avait prêché pour lui. Son sermon étant entaché de libéralisme, la congrégation quitta l'église: «Votre sot fils Francis, dit un des anciens à son père, a troublé la congrégation par son sot bavardage, car il a bavardé pendant une heure d'un Dieu bon et bienveillant, et il a dit que les âmes des païens eux-mêmes vont au ciel, s'ils suivent les lumières de leur conscience. Le stupide garçon ne s'inquiète pas s'il ne dit pas un mot des bonnes et confortables doctrines de l'élection, de la réprobation, du péché originel et de la foi. Fi! homme, nous ne voulons pas d'un tel individu[187].»
[Note 186: Buckle, tome III, p. 231, 247 et 252.--Voir la même pensée exprimée plus timidement dans R. Chambers, Domestic Annals, tome I, p. 337.]
[Note 187: Lecky. History of England in the XVIIIth century, tome II, p. 539.]
De même, ils chérissaient la verge de fer par laquelle ils étaient menés et ils criaient au relâchement quand il paraissait un peu de tolérance. «L'affaiblissement de la discipline, dit Hill Burton, fut une des principales causes qui créèrent les scissions, pendant le dix-huitième siècle[188].» On a remarqué que les séparations dans l'église écossaise se sont toujours produites dans le sens de la sévérité. Lorsque l'église avance un peu, fait quelques progrès, s'éloigne insensiblement de l'ancienne rigidité, il y a des groupes qui se détachent, qui restent en route, ne voulant pas la suivre, abandonner la rigueur première. Tandis qu'ailleurs les dissidences se produisent généralement en avant, elles se font ici en arrière; ailleurs les non-conformistes prétendent avoir fait un progrès; ils pensent, ici, s'être gardés d'une décadence[189]. Les scissions se font, pour ainsi parler, en cercles concentriques. Chacune des communions prétend être le vase dans lequel se conserve dans son intégrité, le parfum de la véritable église d'Écosse, et s'enorgueillit de son orthodoxie. Ce goût pour le dur contrôle du clergé était si ancré dans le peuple que, aujourd'hui même, dans les fractions presbytériennes qui se sont détachées de l'église pour suivre un régime plus strict, les ministres ont la main forcée par leurs congrégations et sont contraints d'observer des pratiques d'un rigorisme qu'ils relâcheraient volontiers[190].
[Note 188: Hill Burton, tome VIII, chap. XCI, p. 390.]
[Note 189: Dean Stanley, Church Scotland, p. 64.]
[Note 190: Hill Burton, tome VIII, chap. XCI, p. 390.]
Ainsi, l'austérité puritaine avait pénétré le pays; il n'y avait nulle part de refuge contre la domination ecclésiastique, et si on se rebellait contre elle, on se mettait du même coup en révolte contre la société. Il n'est pas étonnant qu'après avoir étudié de près cet état social Buckle ait comparé l'Écosse à l'Espagne pour la bigoterie, et que Lecky ait dit que, pendant le dix-septième siècle, il y eut plus de réelle liberté religieuse à Naples et dans la Castille que dans l'ouest des Basses-Terres de l'Écosse[191].
[Note 191: Buckle, tome III, p. 4.--Lecky, tome II, p. 85.]
Il faut reconnaître qu'il y avait dans cette domination inflexible une grandeur et une noblesse singulières. Cette discipline faisait, des âmes qui pouvaient la supporter, des âmes d'une austérité, d'une gravité, d'une pureté parfaites et continuelles. Elles vivaient dans une sorte de raideur impeccable, il est vrai, mais dans un sentiment constant du devoir, sans défaillances, sans hésitations, droites et fermes jusqu'à la mort. La constitution démocratique du clergé, le contact incessant de la Bible, avaient fait entrer, jusque dans les plus basses classes de la nation, le sens libérateur de la petitesse des choses humaines et le sens élevant de la présence des choses divines. Les plus humbles, les derniers, les plus ignorants, étaient munis d'une direction sûre et minutieuse de la vie. Ils travaillaient, souffraient, allaient de l'enfance à la caducité, sous un regard toujours fixé sur eux. Ils portaient cette crainte religieuse qui est le commencement de la sagesse. Ils trouvaient, dans la lecture assidue de la Bible, un soutien et toute une culture. C'est ainsi qu'on arrivait à des vies de paysans comme celle du père de Burns. Aucun pays n'en pouvait offrir de comparables. Tous les soirs, sous des milliers de toits qui étaient plus pauvres, plus misérables, plus ouverts aux vents et aux froids que dans la majeure partie de l'Europe, se passait une scène que nulle part on n'aurait retrouvée, lorsque le paysan, après le repas, prenait la Bible de la famille, où étaient inscrites les naissances et les morts, en lisait et souvent en commentait un chapitre. Ces pauvres intérieurs en étaient comme sanctifiés pendant un moment. Il y avait vraiment sur tout le pays une heure solennelle. L'Écosse n'a rien eu dont elle puisse être plus fière. Burns a laissé un admirable tableau de ce côté de la vie écossaise dans une pièce qui est l'expression la plus haute de l'influence de la religion presbytérienne.
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Vers la fin du premier quart du XVIIIe siècle, un commencement de réaction s'était manifesté et quelques germes de libre examen et d'émancipation avaient été jetés. Le mouvement partit de l'Université de Glasgow où un grand nombre de ministres presbytériens d'Écosse et la plupart de ceux d'Irlande étaient formés[192]. Il avait faiblement commencé avec John Simson, qui avait occupé la chaire de théologie de 1708 à 1729. Son enseignement semble avoir été fait de subtilités métaphysiques dans lesquelles se glissaient des erreurs de doctrine sur des points essentiels. Il fut, de la part des cours ecclésiastiques, l'objet d'une plainte devant l'Assemblée Générale. D'interminables discussions s'engagèrent qui durèrent pendant quinze années[193]. L'Assemblée Générale montra une telle hésitation à intervenir et une telle indulgence lorsqu'elle intervint, que ce fut une des grandes causes de la sécession de 1733[194], qui se fit, comme la plupart, dans le sens d'un retour à la sévérité. Mais le véritable créateur du mouvement fut Francis Hutcheson qui lui succéda. Il commença ce que Buckle appelle «la grande rébellion de l'esprit écossais[195].» Employant le premier la langue anglaise dans ses conférences, éloquent, affable et dévoué, son charme de parole et ses qualités d'homme firent passer un enseignement dont l'influence ne tarda pas à être sensible. Partant de principes, non pas théologiques, mais métaphysiques, il fonda un système de morale séculière. Il s'adressait à la raison pour trouver des règles de conduite. Cette confiance dans l'entendement humain, si opposée au mépris qu'a pour lui la doctrine calviniste, était nouvelle en Écosse, et «son apparition forme une époque dans la littérature nationale[196].» «Il forma, dit Lecky, une atmosphère intellectuelle dans laquelle les vieilles conceptions théologiques de Dieu et de l'Univers s'évanouirent silencieusement. Enseignant que les vertus sont des modes de la bienveillance, il éleva les qualités aimables de l'homme à une dignité tout à fait incompatible avec la théorie calviniste de la nature humaine, tandis que ses admirables expositions de la fonction de la beauté dans le monde moral, aussi bien que sa ferme assertion de l'existence et de l'autorité suprême d'un sens moral dans l'homme, frappèrent à la racine le dur ascétisme et le dénigrement systématique de la nature humaine qui avaient si profondément pénétré dans l'église écossaise[197].» Cette réhabilitation des instincts humains, cette affirmation que la nature humaine est plutôt bonne que mauvaise, cet accueil de la beauté, ce retour de la confiance et de la joie dans la vie, sont un changement important dans la marche de l'esprit écossais[198].
[Note 192: Autobiography of Dr Alexander Carlyle of Inveresk, chap. III, p. 82.--Lecky, tome II, p. 538.]
[Note 193: Hill Burton, tome VIII, p. 399.--Voir dans les St.-Giles' Lectures (1re série) la lecture IX, The Church in the Eighteenth Century, par Rev. John Tulloch.]
[Note 194: Lecky, tome II, p. 538.--Hill Burton, tome VIII, p. 400.]
[Note 195: Buckle, tome III, p. 295.]
[Note 196: Buckle, tome III, p. 293.]
[Note 197: Lecky. Id.]
[Note 198: Voir aussi, sur ces premiers mouvements de l'esprit philosophique, M. A. Espinas, La Philosophie en Écosse au XVIIIe siècle, dans La Revue Philosophique, février 1881.]
Il sortit de là un double courant de libéralisme. Le premier, fortifié par des influences étrangères et surtout françaises, mena bientôt la pensée écossaise jusqu'aux investigations d'Adam Smith et au scepticisme de Hume. C'était de beaucoup le plus fort et ce fut aussi le moins actif. Buckle a expliqué d'une façon magistrale comment cette marche de la culture intellectuelle se fit sans affecter la nation, se développant à part et au-dessus d'elle, comment il y eut une littérature sceptique qui ne produisit pas de scepticisme et une philosophie qui ne toucha pas à la superstition[199]. Ce courant n'avait pas pénétré dans les profondeurs sociales où vivait Burns. Celui-ci n'en put sentir l'influence que plus tard, lorsqu'il séjourna à Édimbourg.
[Note 199: Buckle, tome III, p. 465 et suivantes.]
En même temps, un second courant plus faible mais plus efficace s'était établi. Glasgow, où avait enseigné Simson, où enseignait Hutcheson, était justement, nous l'avons vu, l'Université où un grand nombre des ministres presbytériens de l'Écosse et la plupart de ceux de l'Irlande recevaient leur éducation. Hutcheson y avait comme collègue un professeur de théologie, le Dr Leechman, qui, sans avoir sa vigueur de pensée, partageait sa largeur de vues[200]. Par l'influence de ces deux hommes, une nouvelle génération de ministres pénétra dans le peuple. «C'est grâce à Hutcheson et à lui, dit le Dr Carlyle qui avait lui-même été leur élève, qu'une nouvelle école se forma dans les provinces ouest de l'Écosse où, jusqu'à cette époque, le clergé était étroit et intolérant, avec un esprit qui ne s'était jamais aventuré au-delà des limites d'une stricte orthodoxie. Car bien qu'aucun de ces professeurs n'enseignât aucune hérésie, cependant ils ouvrirent et élargirent les esprits des étudiants, ce qui leur donna bientôt un tour de libre recherche, dont le résultat fut la franchise et le libéralisme des sentiments. L'expérience prouva que cette liberté de pensée n'était pas aussi dangereuse qu'on pouvait d'abord l'appréhender, car bien que la téméraire jeunesse fît des excursions dans les régions illimitées de la perplexité métaphysique, cependant tous les judicieux revenaient bientôt à la sphère plus basse des vérités établies depuis longtemps, qu'ils trouvèrent, non seulement utiles au bon ordre de la société, mais nécessaires pour fixer leurs esprits dans quelque degré de stabilité[201].»
[Note 200: Voir Sermons by William Leechman, D.D. publiés avec une vie par James Wodrow. Les titres et les textes de ces sermons suffisent à marquer la différence avec les prédications d'alors et le livre de Boston: Sermon VIII; The Excellency of the spirit of Christianity, 2 Timothy. For God hath not given us the spirit of fear, but of power and of love and of a sound mind. Sermon XIII; On the Propriety and Usefulness of Religious gratitude, Psalm CVII, 8: Oh, that men would praise the Lord for his goodness and for his wonderful works to the children of men. Sermon XVII; Jesus Christ full of grace etc. On voit le contraste avec les sermons de damnation. Ces sermons sont du reste ternes et minces.--Voir aussi Dr Alex. Carlyle, chap. III. Leechman fut aussi persécuté malgré ses talents et son caractère.--Voir John Tulloch. The Church of the Eighteenth Century, p. 273-75, (St.-Giles' Lectures).]
[Note 201: Autobiography of Dr Alex. Carlyle, chap. III, p. 84.]
Ces nouvelles recrues du clergé, en augmentant d'année en année, ne tardèrent pas à former un parti plus jeune, plus éclairé, plus libéral, qui apportait plus de largeur dans la doctrine et plus de douceur dans la pratique. Selon le conseil de Hutcheson, ils mettaient dans leurs sermons moins de discussion et de définitions théologiques, et plus de conseils moraux et pratiques. L'ancien clergé étroit, intolérant, et souvent ignorant, les regardait avec défiance, gardant jalousement son ancienne rigidité et sa prédication purement doctrinale. Peu à peu, il se forma dans l'église deux partis opposés et bientôt ennemis: les jeunes et les vieux, les modérés et les extrêmes. On désigna l'ancien parti sous le nom de Old Light «l'Ancienne Lumière» et le nouveau sous celui de New Light, «la Nouvelle Lumière». Bientôt, dans les paroisses, dans les presbytères et jusqu'à l'Assemblée Générale, les deux partis furent aux prises, avec ce qu'un membre du clergé d'alors appelle lui-même une acrimonie théologique.
Cette hostilité, qui existait un peu partout, était particulièrement vive dans le district où résidait Burns, parce que les provinces de l'ouest avaient toujours été la citadelle du presbytérianisme le plus rigide, et qu'en même temps, elles fournissaient la plupart des étudiants de l'Université de Glasgow, à cause du voisinage[202]. Il en résulta que les deux extrêmes furent en présence et que la lutte était là d'une animosité plus violente qu'ailleurs. Il était difficile qu'elle n'outrepassât point les limites. Autour de la Nouvelle Lumière, se rangeaient des hommes jeunes et ardents, et ils avaient devant eux des adversaires qui devaient les amener aux extrémités de la raillerie, tant ils étaient ridicules, et, par certains côtés, odieux. Lockhart a tracé de ce clergé retardataire un tableau qu'il convient de reproduire, tant on craindrait d'être accusé d'exagération si on lui en substituait un qui n'eût pas l'autorité de sa parfaite connaissance des choses écossaises, et la garantie de son impartialité. «Les antagonistes marquants de ces hommes (les jeunes) et les champions choisis de la Old Light, en Ayrshire--cela est maintenant admis par tout le monde--présentaient, en bien des points de leur conduite ou de leurs maximes, une cible aussi large que celles qui ont jamais tenté les traits d'un satirique. Ces hommes se vantaient d'être les descendants et les représentants légitimes et non dégénérés des Puritains qui, après avoir été les principaux auteurs de la ruine de la papauté en Écosse, avaient régenté pendant quelque temps et auraient volontiers continué à régenter la royauté et le peuple, sous une domination plus tyrannique que le clergé catholique lui-même n'avait jamais été capable d'en exercer dans cette nation courageuse. Ayant toujours à la bouche les horreurs du système papal, ces hommes étaient réellement, dans leurs coeurs, des moines aussi fanatiques et des inquisiteurs presque aussi implacables que ceux qui jamais portèrent corde et capuchon. Austères et désagréables d'aspect, bourrus et répugnants de langage et de manières, c'étaient de véritables Pharisiens en ce qui concernait les petites pratiques de la loi, et beaucoup d'entre eux, au moins pour l'apparence, débordaient d'orgueil pharisaïque et de fiel monastique. Que d'admirables qualités fussent cachées sous cet extérieur grossier, se mélangeant aux plus mauvaises de ces sombres passions et les tenant en échec, c'est ce dont aucun homme sincère ne se permettra de douter; que Burns ait fortement chargé ses portraits, noircissant les ombres déjà assez profondes par elles-mêmes et omettant tout à fait des traits de caractère plus brillants et peut-être plus tendres qui restituaient les originaux aux sympathies des hommes les plus dignes et les meilleurs, c'est ce qui semble également évident[203].»
[Note 202: R. Chambers, tome I, p. 122.]
[Note 203: Lockhart. Life of Burns, p. 59.]
Entre la vivacité des uns et la brutalité des autres, le conflit ne tarda pas à perdre toute mesure. De toutes parts, les reproches, les accusations, les injures, les diffamations même, volaient de toutes les chaires. Les congrégations prenaient parti pour leur ministre. Tout le pays était en émoi. «La polémique de Divinité, dit Burns, vers cette époque, affolait à moitié la contrée[204]»; et Lockhart, en parlant de ces divisions s'exprime ainsi: «Il est impossible de contempler maintenant la guerre civile qui sévissait parmi ces hommes d'église de l'ouest de l'Écosse, sans confesser que, de chaque côté, il y a eu beaucoup à regretter et pas peu à blâmer. Des esprits orgueilleux et hautains étaient malheureusement opposés les uns aux autres, et, dans un déploiement exagéré de zèle à propos des points de doctrine, aucun des deux partis ne semble avoir apporté beaucoup de la charité de l'esprit chrétien. Le spectacle d'une si indécente violence parmi les principaux ecclésiastiques du district agissait défavorablement sur les esprits des hommes. Personne ne peut douter que, dans l'état des principes de Burns qui étaient, à mettre les choses au mieux, fort indécis, ce résultat n'ait été, en ce qui le concernait, très funeste[205].»
[Note 204: Autobiographical Letter to Dr Moore.]
[Note 205: Lockhart. Life of Burns, p. 57.]
Dans cette bataille, il se trouvait que les deux ministres d'Ayr, le Dr Dalrymple, qui avait baptisé Burns, et le Rev. Mac Gill appartenaient à la Jeune Lumière. Le ministre de Mauchline, le Rev. Auld appartenait à la Vieille Lumière. La Kirk-session de Mauchline se composait avec lui de deux anciens nommés William Fisher et John Sillars. Celui-ci semble avoir été un brave homme, mais Fisher était une sorte de tartufe puritain à qui Burns infligea, dans son Saint Willie, une déshonorante immortalité. Il y avait, dans la ville voisine de Kilmarnock, un autre représentant de l'ancien parti nommé le Rev. John Russell et désigné, dans les satires de Burns, sous le nom de Black Jock. C'était un géant, rude, redouté de tous, hurlant d'une voix de stentor des sermons qui s'entendaient à un mille, et ébranlant la chaire de ses formidables coups de poing. Tels étaient les principaux personnages ecclésiastiques dans l'entourage de Burns, et leur situation.
Cet exposé de l'esprit et de l'organisation de la religion presbytérienne et de la situation des deux partis, est peut-être un peu long, mais il nous a paru nécessaire. «Le lecteur anglais, dit Lockhart, qui ignore tous ces détails, ne sera certainement jamais capable de saisir les mérites ou les démérites de maintes des plus remarquables productions de Burns[206].» Il nous a paru que le lecteur français avait encore plus besoin de ces renseignements que le lecteur anglais. Sans eux, il serait presque impossible de rien comprendre à cette période de la vie de Burns.
[Note 206: Lockhart. Life of Burns, p. 56.]
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Sa nature franche et sa forte vitalité, son besoin de libre allure devaient lui faire prendre en haine ce régime d'espionnage qui encourageait l'hypocrisie et emprisonnait l'existence dans la tristesse. Peut-être cependant ne serait-il pas entré dans la mêlée s'il n'avait eu que ces répugnances générales. Mais il fut atteint lui-même par cet odieux système de surveillance, et il n'était pas de ceux qu'on attaque impunément.
Voici à quel propos la lutte s'engagea. Lorsque la famille de Burns s'était transportée de Lochlea à Mossgiel, la servante que Burns avait séduite, Élizabeth Paton, était retournée dans sa famille, dans une paroisse voisine. Il ne tarda pas à devenir apparent qu'elle était enceinte. La chose commençait à s'ébruiter dans le pays. Un de ses amis, le jovial fermier John Rankine, en donna avis au poète, qui lui répondit, en plaisantant, qu'il s'attendait bien à quelque noise avant peu. Il avait joué ce jeu dangereux trop de fois pour ne pas y être pris enfin:
Je m'y suis risqué une fois ou deux, Et peut-être même bien pas loin de trois fois; Et je n'avais jamais rencontré la surprise Qui eût brisé mon repos; Mais, ce coup-ci, il y aura probablement du bruit; Il y a un courlis dans le nid[207].
[Note 207: Reply to an announcement by J. Rankine.]
Des cas de ce genre n'échappaient pas longtemps à la vigilance des Kirk sessions. La pauvre fille fut condamnée à paraître dans l'église de sa paroisse sur l'escabeau du repentir. Il eût été possible à Burns de s'éviter l'humiliation d'y paraître lui-même, car la règle de la discipline portait que, lorsque les personnes impliquées dans une accusation d'impudicité vivaient dans des paroisses différentes, la censure était infligée là où la femme vivait ou bien dans l'endroit où le scandale avait été notoire[208]. Mais il eut toute sa vie ce mérite de ne pas essayer d'éluder les conséquences de ses folies. Bravement, il alla de lui-même prendre place à côté de celle qui était humiliée à cause de lui.
[Note 208: Chamberlayne. Magnæ Britanniæ Notitia, Part II, Book II, Method of Discipline.]
Devant la Congrégation entière, Je répondis à l'appel loyalement; Ma belle Betsy à mon côté, Nous reçûmes une rare antienne; Mais, par amour d'elle, je fais ce voeu, Et je jure solennellement Que, tant qu'il me restera une couronne, Elle est bienvenue à la partager[209].
[Note 209: Voir la note de Scott Douglas dans son édition de la vie de Burns de Lockhart, p. 55.]
On peut imaginer la scène: Les deux coupables attendaient à la porte de l'église jusqu'à la fin de la première prière; le sacristain les faisait alors entrer et les conduisait à l'escabeau où ils recevaient leur réprimande et demeuraient pendant tout le sermon, exposés à tous les regards[210]. Ils étaient reconduits dehors avant la prière de la fin. On voit la femme, essayant, la tête baissée, de cacher sa confusion, et, à côté d'elle, le front haut, et avec un air de défi, ce jeune paysan dont les yeux noirs devaient laisser paraître d'étranges menaces de colère et de dédain.
[Note 210: Ch. Rogers. Scotland Social and Domestic, p. 352.]
Des châtiments de ce genre n'étaient pas faits pour dompter une âme altière et fougueuse comme celle-là. Burns sortit de cette réprimande exaspéré contre ceux qu'il appela, à partir de ce moment, des hypocrites, avec je ne sais quel air de fanfaronnade et de bravoure, affectant de se glorifier plutôt que de se repentir de ce qu'il avait fait et proclamant qu'il recommencerait dès qu'il en aurait l'occasion. C'est ce qu'il déclarait à son ami John Rankine, en lui racontant dans une épître comment les choses s'étaient passées. C'est la première de sa charmante série d'épîtres, et la première pièce importante composée à Mossgiel. Il reproche d'abord à son correspondant de griser abominablement les saints et de leur faire dire ensuite les mille et une horreurs. Ce vieux coquin de Rankine, qui était coutumier de ces tours, avait en effet, quelque temps auparavant, offert à un édifiant personnage un verre de toddy, c'est un mélange de whiskey et d'eau chaude. Mais il avait eu soin de faire verser du whiskey dans l'eau de la bouilloire, en sorte que plus le dévot pensait rallonger son verre, plus il le corsait et qu'il fut ivre de fond en comble, au parfait ébaudissement de Rankine[211]. Comme la vérité est dans le whiskey autant que dans le vin, il est probable que le malfaisant fermier faisait parler ses victimes.
[Note 211: Scott Douglas, vol. I, p. 71.]
Vous avez tant de contes et de tours, Et, dans vos méchantes brindes et ribotes, Vous faites des diables avec les saints, Et vous les soulez jusqu'en haut; Et alors leurs défauts, leurs pailles et leurs manquements, On aperçoit tout.
Par pitié épargnez l'Hypocrisie! Cette sainte robe, oh! ne la déchirez pas! Épargnez-la, au nom de ceux qui la portent souvent, Les gens en noir; Mais votre maudit esprit, quand il en approche, La leur arrache du dos.
Pensez, méchant pécheur, au mal que vous faites: C'est la «robe bleue», la livrée et le vêtement Des saints; ôtez-leur cela, vous ne leur laissez rien Pour les distinguer De païens non rachetés, Comme vous ou moi[212].
[Note 212: Epistle to John Rankine.]
On sent déjà dans ces strophes la main impatiente de frapper, l'homme qui est sur le point de porter la guerre chez l'ennemi et qui n'attend que la première opportunité. Après ce début, il raconte sa propre aventure, sur un ton qui laisse voir les dispositions d'esprit qu'il en avait rapportées.
Ma foi, je n'ai pas le coeur à chanter! Ma Muse peut à peine ouvrir l'aile; Je me suis joué à moi-même un joli air Et j'ai dansé mon soûl! J'aurais mieux fait de partir et de servir le roi À Bunkers-Hill.
C'était une nuit, récemment, tout content, J'étais parti me promener avec un fusil, Et voilà que j'amenai une perdrix à terre, Une jolie poule; Et comme le crépuscule était venu Je crus qu'on n'en saurait rien.
La pauvre petite créature était peu blessée; Je la caressai un peu, par jeu, Ne pensant pas qu'ils me tracasseraient pour cela; Mais, le diable m'emporte! Quelqu'un raconte à la cour de braconnage Toute l'histoire.
Quelques vieux friands experts avaient bien vu Que telle poulette avait reçu du plomb, On soupçonna que j'étais dans l'affaire, Je dédaignai de mentir, Aussi j'eus pour mon sou mon sifflet, Et je payai l'amende.
Mais par mon fusil, le roi des fusils, Et par ma poudre et par mon plomb, Et par ma poule et par sa queue, Je promets et je jure Que, par moor et vallon, le gibier me paiera Cela l'année prochaine[213].
[Note 213: Epistle to John Rankine.]
C'était un singulier résultat de cette grave leçon. Lorsqu'on avait à faire à de mauvaises têtes prêtes à tout risquer, c'était souvent ce qui arrivait. La résolution de Burns était cousine du stratagème de ce méchant gars de Nichol Snipe, le garde-chasse, qui avait tellement interloqué M. Balwhidder, le bon et simple ministre des Annales de la Paroisse. C'est une des jolies anecdotes de ce charmant livre et elle montre à quel point de bravade ces humiliations publiques poussaient parfois des natures inflexibles. M. Balwhidder raconte que ce Nichol et la fille qu'il avait séduite furent obligés de se tenir debout dans l'église. Le reste de la scène demande à être dit par lui-même. «Mais Nichol était un vaurien perdu, car il arriva avec deux habits: l'un boutonné par derrière et l'autre boutonné par devant; et deux perruques de mylord, qui lui avaient été prêtées par le valet de chambre: l'une sur sa figure et l'autre à sa vraie place; et il se tenait le visage contre la muraille de l'église. Quand je l'aperçus de la chaire, je lui dis «Nichol, vous devez vous tourner de mon côté.» Sur quoi, il se retourna, il est vrai, mais il me présenta le même aspect que son dos. Je demeurai confondu et je ne savais pas quoi dire, mais je lui criai d'une voix de courroux: «Nichol! Nichol! si vous aviez toujours été de dos, vous ne seriez pas ici aujourd'hui» et ces paroles eurent un tel effet sur toute la congrégation que le pauvre garçon souffrit ensuite plus de ma moquerie que si je l'avais réprimandé de la manière prescrite par la session[214].» Il y avait un peu de Nichol dans la façon dont Burns avait reçu la réprimande du révérend.
[Note 214: Annals of the Parish, chap. V, A D, 1764.]
Lorsque, quelque temps après, Élizabeth Paton accoucha d'une fille, il répondit à la censure qu'il avait dû subir, par une pièce intitulée, Bienvenue d'un poète à sa fille, enfant de l'amour, pièce charmante dans son genre, toute pleine de mots caressants pour le petit être qui lui donnait pour la première fois droit «à la vénérable appellation de père»[215], avec une pointe d'émotion et de tendresse derrière le défi.
[Note 215: A poet's Welcome to his love begotten Daughter.]
Tu es la bienvenue, fillette; le malheur me prenne Si ta pensée ou celle de ta mère M'intimide ou m'effraye jamais, Ma jolie petite dame; Ou si je rougis quand tu m'appelleras Tata ou papa.
Ils peuvent maintenant m'appeler fornicateur, Et tracasser mon nom dans leur bavardage rustique; Plus ils parlent et plus je suis connu; Qu'ils clabaudent donc! Une langue de femme est mince matière À troubler un homme!
Bienvenue! ma jolie, douce, mignonne fillette, Bien que tu sois venue un peu sans être demandée, Et bien que ta venue m'ait mis aux prises Avec l'église et le choeur; Cependant, par ma foi, j'avais fait ce qu'il fallait, Ça, j'en donne ma parole!
Mignonne image de ma jolie Betty, Quand je t'embrasse et je te caresse paternellement Aussi chère, aussi proche de mon coeur je te place, Aussi volontiers, Que si ta naissance avait été vue par tous les prêtres Qui ne sont pas encore en enfer!
Doux fruit de mainte rencontre joyeuse, Maintenant c'en est fait de mon plaisant labeur, Puisque tu es venue au monde obliquement, Ce qui fait rire les imbéciles; Dans mon dernier sou tu as ta part, Et c'est la plus grosse moitié.
Quand je devrais en être pauvre et ruiné, Tu seras aussi belle, aussi bien vêtue, Et tes jeunes années aussi bien élevées Dans l'éducation, Que n'importe quel mioche de lit conjugal, De ta position.
Dieu fasse que tu puisses hériter La personne, la grâce, le mérite de ta mère, Et l'esprit de ton pauvre et indigne père, Sans ses défauts, J'aimerais mieux te voir héritière de cela Que de fermes bien garnies.
Si tu es ce que je voudrais que tu sois, Si tu prends les conseils que je te donnerai, Je ne regretterai jamais mes tracas à propos de toi, Ni le coût, ni l'affront; Mais je serai un père aimant pour toi Et fier d'en porter le nom[216].
[Note 216: A Poet's Welcome.]
Cette fillette si joliment saluée par son père fut prise et tendrement élevée à Mossgiel, par la mère de Burns et par ses soeurs. Elle fut l'enfant de la maison. On devine, à quelques lignes écrites plus tard, les rentrées au logis de Burns et les caresses d'enfant.
De mioches, j'en suis plus que satisfait, Le ciel m'en a envoyé une de plus que je ne demandais; Ma petite Bess fraîche, souriante, chèrement achetée, Elle regarde à grands yeux son père dans le visage[217].
Quand Burns partit, elle resta avec sa grand'mère. À vingt-et-un ans, elle reçut en dot dix mille francs pris sur les fonds souscrits pour la veuve et les enfants du poète. Elle se maria et mourut en 1816 à l'âge de trente-deux ans. Elle ressemblait, dit-on, beaucoup à son père.
[Note 217: The Inventory.]
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Le prêtre qui avait humilié ce jeune paysan ne s'était pas douté de l'ennemi qu'il préparait au clergé. Tout frémissant de colère sur l'escabeau, Burns s'était juré de se venger et la première occasion ne se fit pas attendre. Il arriva, avant la fin de l'année, que deux des principaux ministres du parti de Auld Light, un révérend Moodie qui était ministre de Riccarton et l'énorme John Russell de Kilmarnock se querellèrent à propos des limites de leurs paroisses. Ils portèrent le cas devant le presbytère d'Irvine, et là, dans une séance publique qui avait attiré tout le pays des alentours et Burns parmi beaucoup d'autres, les deux révérends, jusqu'alors amis, apportant dans leurs invectives la violence de leurs sermons, s'insultèrent grossièrement en face de leurs partisans consternés et de leurs adversaires amusés[218]. Burns était à l'affût. Aussitôt il composa sa première satire: Les deux Pasteurs ou la Sainte Bagarre, histoire étrangement triste. Il les comparait, avec des détails qui poursuivaient la comparaison jusque dans ses dernières allusions, à deux bergers dont les troupeaux, pendant qu'ils se querellaient, étaient exposés à tous les dangers.
[Note 218: Lockhart. Life of Burns, p. 60.]
Ô vous tous, saints troupeaux pieux, Bien nourris dans les pâturages orthodoxes, Qui maintenant vous gardera du renard Ou des chiens rôdeurs? Ou qui aura soin des brebis égarées ou âgées, Aux abords des fossés?
Les deux meilleurs bergers de tout l'ouest, Qui aient jamais soufflé dans la trompe de l'Évangile Ces vingt-cinq derniers étés, Oh, horrible à dire! Ont eu une amère et noire querelle Entre eux.
Ô, Moodie, homme, et toi, verbeux Russell, Comment pûtes-vous susciter un pareil fracas; Vous verrez comme les bergers de la «Jeune Lumière» vont siffler, Et diront que c'est du beau! La cause du seigneur n'a jamais eu telle entorse, À ma mémoire[219].
[Note 219: The Twa Herds or The Holy Tulzie.]
Il décrit le troupeau de Moodie, beau et sain «jusqu'aux pattes»; son pasteur le tient à l'écart de la mare empoisonnée de l'Arminianisme et ne lui laisse boire que l'eau claire du puits de Calvin; il connaît les putois, les chats sauvages, les blaireaux, les renards et il est prêt à verser leur sang et à vendre leur peau. Et quel berger que Russell! On l'entend par moors et vallons. C'était la vérité, car la voix de Russell s'entendait à un mille.
Que ces deux hommes--Ô! faut-il vivre pour voir cela?-- Que ces deux fameux se soient querellés, Et que des noms comme «gredin», «hypocrite» Aient été de l'un à l'autre, Tandis que les bergers de la «Jeune Lumière» ricanant, hostiles, Disent que ni l'un ni l'autre ne ment.
Cela se terminait par un éloge des représentants du Nouveau Parti, qui faisait contraste avec la caricature des champions de la Vieille Lumière. La pièce ne tarda pas à circuler dans le pays et à y provoquer un vaste éclat de rire. «Ce fut la première de mes productions poétiques qui vit la lumière» dit Burns, voulant dire qu'il la communiqua en manuscrit. «J'avais une idée que la pièce avait quelque mérite, mais pour prévenir tout malheur, j'en donnai une copie à un ami qui était très friand de cette sorte de choses, et je lui dis que je ne pouvais pas deviner qui en était l'auteur, mais que je la trouvais assez bien faite. Dans une certaine partie du clergé aussi bien que des laïques, elle souleva un fracas d'applaudissement[220].» C'étaient les membres de la Nouvelle Lumière qui, charitablement, accueillaient cette démolition de leurs adversaires. C'était assurément le plus rude coup que le Vieux Parti eût encore reçu.
[Note 220: Autobiographical Letter to Dr Moore.]
Ce n'était là que la première d'une série fameuse de diatribes contre le clergé de l'ancienne école. Pendant l'année 1785 et une partie de 1786, c'est-à-dire pendant presque tout son séjour à Mossgiel, elles se pressent, tombant drues, fouettant ferme de leur sarcasme et de leur éloquence, comme un fouet à double lanière, faisant résonner toute la contrée d'un franc rire et blêmir plus d'un visage puritain. Ce jeune paysan se trouvait d'un coup un satirique de premier ordre, et les noms qu'il choisit sont marqués aussi magistralement, que ceux qui l'ont été par la main de Martial ou de Régnier.
Le premier qui lui tomba sous la main, après les révérends Moodie et John Russell, fut précisément William Fisher, un des elders de Mauchline. Il le malmena plus terriblement encore, dans sa Prière de Saint Willie. Les circonstances qui motivèrent cette implacable satire sont tellement caractéristiques des moeurs, et elles démontrent si bien que la tyrannie sacerdotale dont nous avons parlé plus haut n'avait pas disparu à cette époque, qu'il peut être utile de les rappeler. Gavin Hamilton, le notaire de Mauchline et le propriétaire de Mossgiel, avait été menacé d'être exclu de la communion annuelle et écarté des tables «pour négligence habituelle des ordonnances de l'Église». On lui reprochait d'être irrégulier à l'église; d'avoir été absent deux dimanches dans un mois et trois dans l'autre; de s'être mis en route un dimanche, malgré les conseils du ministre; de négliger habituellement, si toutefois pas entièrement, le culte de Dieu, dans sa famille[221]. Gavin Hamilton affirma que ces accusations sortaient d'une rancune personnelle et en appela de la Kirk session au Presbytère d'Ayr. Il y fut défendu par un de ses confrères d'Ayr, nommé Aiken, ami de Burns, qui était, paraît-il, doué d'un talent de parole remarquable et qui semble avoir été un grand orateur dans un petit bourg. La Kirk session de Mauchline, c'est-à-dire Daddy Auld et William Fisher, fut considérée comme mal fondée dans sa réprimande, et Gavin Hamilton rapporta un ordre du Presbytère que les procès-verbaux de la session dont il avait appelé fussent détruits. C'est en sortant de ce jugement que Burns place les lamentations suivantes dans la bouche de William Fisher, lequel gémit de ce qui vient de se passer[222]. Il s'adresse au Dieu de justice:
[Note 221: R. Chambers, tome I, p. 135.]
[Note 222: Voir l'argument par Burns lui-même, publié pour la première fois par Scott Douglas, tom. I, p. 96.]
Ô Toi qui résides dans les cieux, Qui, selon ton bon plaisir, En envoies un an ciel et dix en enfer, Pour ta plus grande gloire, Et non pas pour le bien ou le mal Qu'ils ont fait devant Toi!
Je bénis et je loue Ta puissance infinie, Quand Tu en as laissé des milliers dans les ténèbres, De ce que je suis ici, devant Ta vue, Pour les dons et la grâce Une lumière brûlante et éclairante Pour toute cette contrée.
Qu'étais-je donc, moi ou ma génération, Pour obtenir une telle exaltation Moi qui mérite si justement la damnation Pour avoir enfreint Tes lois, Cinq mille ans avant ma création, Par la faute d'Adam.
Quand je chus du ventre de ma mère, Tu aurais pu me plonger en enfer, Pour y grincer des gencives, y pleurer, y crier, Dans des lacs brûlants, Où les démons maudits rugissent et hurlent Enchaînés à leurs poteaux.
Cependant me voici, choisi pour exemple Que Ta grâce est grande et ample; Je suis un pilier de Ton temple Ferme comme un roc, Un guide, un bouclier, un exemple À tout Ton troupeau.
Ô Lord, Tu sais quel zèle je montre, Quand les buveurs boivent, et les jureurs jurent, Et qu'on chante ici et qu'on danse là, Petits et grands; Car je suis gardé par Ta crainte Et exempt de toutes ces choses.
Pourtant, ô Lord, il faut que je le confesse Par moment je suis troublé d'une luxure charnelle; Et parfois aussi, avec une assurance mondaine, Le vil égoïsme entre en moi; Mais Tu sais que nous sommes une poussière Souillée de péché[223].
[Note 223: Holy Willie's Prayer.]
Il avoue alors qu'avec une certaine Meg, puis avec la fillette de Lizzie.... Mais c'est que ce vendredi-là il était gris, sans quoi il ne se serait jamais approché d'elle. C'est peut-être la volonté de Dieu et, s'il en est ainsi, que cette volonté soit faite.
Peut-être laisses-Tu cette épine charnelle Tourmenter Ton serviteur soir et matin, De crainte qu'il ne devienne exalté et orgueilleux Des dons qu'il a reçus. Si c'est ainsi, il faut qu'il supporte Ta main Jusqu'à ce que Tu la relèves.
Toutes ces pages sont d'une malice qui tombe juste à point, tous les mots portent. C'est d'une raillerie charmante et cruelle, où chacun des traits dessine et égratigne à la fois. La fin est surtout caractéristique. L'aigreur, le fiel de cette âme dévote éclatent en une longue prière haineuse où le nom du Seigneur revient et roule au milieu de demandes de châtiment contre ces indignes, Gavin Hamilton, Aiken et leurs semblables. Ce Tartuffe rustique s'emporte lui aussi. Mais tandis que celui de Molière est peut-être bien un pur incrédule qui se sert de la religion comme d'un moyen d'escroquerie; celui-ci, par une vue très profonde de l'état de ces esprits, est un vrai croyant; sa rancune a sincèrement recours à sa foi. Toute cette pièce est parfaite. Ce n'est pas sans doute l'ample satire du Tartuffe; c'est quelque chose de court et de léger comme une flèche, mais infaillible.
Lord, bénis Tes élus en cet endroit, Car ici Tu as une race d'élus; Mais que Dieu confonde la face hardie Et flétrisse le nom De ceux qui amènent sur Tes elders la disgrâce Et la honte publique.
Lord, rappelle-Toi ce que Gavin Hamilton mérite; Il boit, et jure, et joue aux cartes, Cependant il a une habileté si prenante Près des humbles et des grands, Que, hors des mains des prêtres de Dieu, les coeurs des gens S'en vont à lui.
Et lorsque naguère nous l'avons châtié, Tu sais quel scandale il a excité, Qu'il a fait éclater le monde de rire, De rire de nous. Maudits soient sa corbeille et ses provisions, Ses choux et ses pommes de terre.
Lord, écoute mon cri fervent, ma prière Contre le presbytère d'Ayr, Que Ta main puissante, Lord, soit sévère Sur leurs fronts, Lord fais-la peser, fais peser Ta colère Sur leurs affronts.
Ô Lord, mon Dieu, cet Aiken à la langue souple, Mon coeur et mon âme en tremblent encore De penser comment nous étions debout, apeurés, gémissants, Et tout suants de peur, Tandis que lui, la lèvre dédaigneuse et courbée, Tenait haut la tête.
Lord, au jour de la vengeance, visite-le; Lord, ceux qui l'ont employé, visite-les; Dans Ta miséricorde ne les oublie pas, N'entends pas leur prière; Mais, pour l'amour de Tes fidèles, détruis-les Ne les épargne pas.
Mais, Lord, souviens-Toi de moi et des miens, Dans Tes bontés temporelles et divines, Que je puisse briller en fortune et en grâce Au-dessus de tous; Et toute la gloire en sera Tienne, Amen, Amen[224].
[Note 224: Holy Willie's Prayer.]
C'est une merveilleuse satire, forte surtout parce que l'ironie atteint le fond des choses et est pleine de sens. Tout y est: la doctrine sauvage, la sécurité de ce misérable qui est sûr d'être parmi les élus, ses vices, avec le mélange de cynisme et d'hypocrisie, qu'on retrouve souvent chez les gens de son espèce, et enfin la haine dévote, fiel qui rancit au fond de tant de vases d'élection. Et tout est exprimé en termes si précis, si nerveux, d'un mouvement si rapide, que rien n'arrête la force du coup et que Holy Willie en fut comme assommé. C'est la plus féroce des satires de Burns et c'est une chose grave que d'attacher à une mémoire un pareil écriteau. Heureusement, il avait eu la main juste autant que rude, William Fisher fut, peu de temps après, convaincu d'avoir volé l'argent dans le plateau qu'on tenait à la porte de l'église. Il finit plus mal encore. Une nuit, rentrant ivre chez lui, il tomba dans un fossé sur le bord de la route et y périt de froid, dans la boue[225].
[Note 225: Scott Douglas, tom. I, p. 102.]
L'effet de cette pièce dans le pays fut encore plus grand que celui de la Sainte Bagarre. Il fut tel que la Kirk-Session songea à en poursuivre l'auteur. «La Prière de Saint Willie, fit ensuite son apparition et alarma tellement la Kirk-Session qu'ils tinrent trois réunions séparées pour examiner leur sainte artillerie et voir s'il ne s'y trouvait pas quelque arme qu'on pût diriger contre les rimeurs profanes[226].» Cela n'intimida point Burns. Après Holy Willie vinrent, en rapide succession, pendant 1785, le Post-Scriptum de l'Épître à Simson, l'Épître à John Goldie, l'Épître au Rev. Mac Math; et pendant 1786, l'Ordination, l'Adresse aux rigidement vertueux et la Sainte-Foire, que ses biographes rangent parmi ses satires religieuses et que nous serions plus disposé à mettre parmi ses poèmes locaux comme la Veillée de la Toussaint et les Joyeux Mendiants. C'est toute une série de pièces pleines de bon sens, d'esprit et d'éloquence. Quelques-unes, comme l'Ordination et l'Épître à John Goldie sont trop spéciales et locales. Mais les autres conservent leur intérêt en dehors des circonstances qui les ont produites.
[Note 226: Autobiographical Letter to Dr Moore.]
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Si Burns, dans ses démêlés avec le clergé ambiant, s'était contenté de fouailler tel révérend ou tel ancien, il n'aurait fait qu'oeuvre de représailles individuelles. Il aurait pu déployer des qualités de satire et des ressources d'invectives, sans cesser de faire une besogne toute personnelle, comme s'il avait élargi des épigrammes et leur avait donné l'envolée et le cinglement retentissant de pièces lyriques. Mais il a été bien au delà et, après avoir attaqué et bafoué la discipline presbytérienne sous la forme et sous les noms qu'elle revêtait en face de lui, il s'en prit à la doctrine elle-même. Il en saisit, avec une parfaite clairvoyance, les points essentiels, c'est-à-dire l'omniprésence diabolique qui causait toutes les terreurs, et cette morale inflexible, sans compassion pour la faiblesse, sans notion de pardon, qui cachait, sous son écorce de dureté, bien des hypocrisies. Ces points il les attaqua en eux-mêmes, sans mélange de rancune, hors du rapetissement qui prend les questions présentées dans des querelles personnelles. C'est par ces coups portés à la doctrine que Burns mérite surtout d'être placé au nombre de ceux qui contribuèrent à l'émancipation de l'esprit écossais, pendant le XVIIIe siècle.
On a vu quelle place tient dans la religion puritaine l'idée du Malfaisant. Une doctrine qui repose sur la déchéance de la nature humaine et sur sa dégradation, ne peut manquer de faire une large place à l'esprit du mal. Selon elle, chacun vit assailli par la tentation, est destiné à la damnation. Les hommes sont normalement la proie du diable; il faut, pour en retirer quelques-uns, le sauvetage miraculeux de la grâce. Cette doctrine, tombant dans un pays sombre, où le sang est superstitieux, où la nature a quelque chose de mystérieux et de menaçant, où les anciennes croyances féeriques mal détruites renaissaient sous des formes nouvelles, devait y prospérer étrangement. Reprise, colportée, développée en d'innombrables sermons hurlés par des prédicateurs démoniaques, avec de tels cris qu'ils semblaient avoir les pieds dans le soufre, elle était devenue un épouvantail; elle avait terrorisé toutes les âmes. Ces gens vivaient dans un frisson continuel des mauvais esprits. «À leur tête était Satan lui-même, dont le plaisir était d'apparaître en personne, attirant ou terrifiant tous ceux qu'il rencontrait. Un jour il visitait la terre sous la forme d'un chien noir, un autre jour sous celle d'un corbeau; un autre jour on l'entendait au loin rugir comme un taureau. Il apparaissait quelquefois comme un homme pâle vêtu de noir et quelquefois il venait comme un homme noir vêtu de noir; on remarquait que sa voix était spectrale, qu'il ne portait pas de chaussures et qu'un de ses pieds était fourchu. Ses stratagèmes étaient infinis, car, dans l'opinion des théologiens, sa ruse augmentait avec l'âge et, ayant étudié depuis plus de 5000 ans, il était arrivé à une incomparable dextérité. Il aimait à saisir et il saisissait des hommes et des femmes et il les emportait à travers les airs. Généralement il était vêtu en laïque, mais on disait qu'en plus d'une occasion il avait eu l'impudence de s'habiller en ministre de l'Évangile. En tous cas, sous un costume ou sous un autre, il apparaissait aux membres du clergé et il essayait de les séduire et de les attirer de son côté. Ces tentatives naturellement échouaient; mais hors du clergé bien peu étaient capables de lui résister. Il pouvait soulever ouragans et tempêtes, il pouvait exercer ses maléfices non seulement sur l'esprit, mais sur les organes du corps, faisant voir et entendre ce qui lui plaisait. Parmi ses victimes, il poussait les unes à commettre le suicide, les autres à commettre un crime. Cependant, tout formidable qu'il fût, aucun chrétien n'était considéré comme ayant acquis une pleine expérience religieuse si, à la lettre, il ne l'avait pas vu, s'il ne lui avait pas parlé, s'il n'avait pas lutté contre lui. Le clergé prêchait constamment de lui, et préparait son auditoire à des entrevues avec le grand ennemi. La conséquence fut que les gens devinrent presque fous de peur. Chaque fois qu'un prédicateur mentionnait Satan, la consternation était si grande que l'église se remplissait de soupirs et de gémissements[227].» Cette page pittoresque et dense en renseignements, comme Buckle les écrivait, rend bien l'état des esprits. Il n'y avait pour l'Ennemi qu'un sentiment universel de crainte et de haine, et comme un cri unanime d'épouvante et d'exécration.
[Note 227: Buckle, tom. III, p. 288 et suivantes.]
Soudain, dans le propre langage du pays, on entendit quelqu'un qui parlait à Satan non seulement sans crainte mais encore avec une sorte de camaraderie et de cordialité familières. C'était Burns qui avait conversation avec lui! On n'avait jamais entendu parler du diable sur ce ton. C'était une épître charmante, enjouée, toute pleine de raillerie, de bonne humeur, avec un grain d'amitié, tout comme si les deux causeurs avaient été compères et compagnons, prêts à faire route, bras dessus bras dessous. Voici que quelqu'un se moque de Satan, le tourne en ridicule, le plaisante, le nargue, tout comme on fait d'une personne dont on n'a pas peur. Et c'est peu encore! Voici qu'il l'admoneste, lui dit qu'il est méchant garçon depuis assez longtemps, et finit par lui donner de bons avis, lui conseille de se convertir. C'est à quoi les Théologiens n'avaient jamais pensé; c'est cependant une idée bien simple et qui arrangerait fameusement les choses. Sur le coup, ce dut être une stupeur et presque une indignation comme devant un blasphème et une hérésie. Car pour beaucoup, même d'aujourd'hui, dire du bien du diable c'est une abomination aussi grave que de dire du mal de Dieu. Jack Russell et la Vieille Lumière en durent prédire de belles. Il y avait assurément beaucoup de bravoure d'esprit et de hardiesse de conduite à faire une pareille pièce.
Et cependant comment résister? La pièce était charmante, si franchement gaie, un si heureux mélange de crânerie, de bonhomie, de bonne humeur et de moquerie, qu'elle devait rassurer ceux qui la lisaient. Et le fait est qu'avec la curieuse puissance de conduite et d'entraînement qu'ont les poésies de Burns, celle-ci vous mène du tremblement, où ses lecteurs devaient se trouver d'accord avec lui, au badinage où ils devaient se trouver étonnés de prendre part.
Ô toi, quel que soit le titre qui te convient, Vieux Cornu, Satan, Nick ou Fourchu, Qui, dans cette caverne effrayante et pleine de suie, Enfermé sous les écoutilles, Éclabousses le cuvier à soufre, Pour échauder de pauvres misérables!
Écoute-moi, vieux Pendard, un instant, Et laisse tranquilles ces pauvres corps damnés; Je suis sûr que cela ne fait guère plaisir Même au diable De battre et d'échauder de pauvres chiens comme moi, Et de nous entendre piailler.
Grand est ton pouvoir et grande ta renommée; Ton nom est connu et célèbre au loin; Et bien que ce trou enflammé soit ta demeure, Tu voyages partout; Et ma foi, tu n'es ni lent, ni boiteux, Ni timide, ni paresseux.
Tantôt errant comme un lion rugissant, Tu cherches ta proie dans les trous et dans les coins; Tantôt volant sur la tempête aux fortes ailes, Tu découvres les églises; Tantôt, regardant dans les coeurs humains, Invisible, tu guettes.
J'ai entendu ma vénérable grand'mère dire Que dans les gorges solitaires, tu aimes à errer; Ou que là où les vieux châteaux ruinés, grisâtres Font des signes à la lune, Tu épouvantes la route du voyageur nocturne; D'un murmure fantastique.
Quand le crépuscule appelait ma grand'mère À dire ses prières, brave honnête femme! Souvent derrière le foin, elle t'a entendu bourdonner D'un bourdonnement effrayant; Ou passer, en froissant les feuilles des sureaux Avec un lourd soupir.
Il raconte que lui-même, une nuit d'hiver sombre et venteuse, quand les étoiles lançaient leurs rayons de côté, il l'a aperçu, de l'autre côté de l'étang, sous la forme d'un paquet de roseaux. Le bâton trembla dans sa main et ses cheveux se dressèrent sur sa tête, quand il le vit s'envoler comme un canard, d'un vol sifflant. Il lui rappelle, d'un ton moitié sérieux et moitié moqueur, toutes ses fredaines, depuis le moment où il a troublé dans l'Eden la première paire d'amoureux. Il se moque de lui et il lui dit qu'il saura bien lui échapper au dernier moment:
Et maintenant, vieux Fourchu, je sais bien que tu penses Que les escapades et les buveries d'un certain barde, En quelque heure fâcheuse, l'enverront d'un bon pas À ton trou noir; Mais, ma foi! il tournera lestement le coin Et se moquera de toi!
Enfin il finit d'un ton paternel, en lui donnant de bons avis, en lui conseillant de se convertir:
Allons, bonsoir, vieux Nick; Je désire que tu réfléchisses et que tu t'amendes; Tu pourrais peut-être, je n'en sais rien, Avoir encore une chance; Cela me fait chagrin de penser à ce trou, Même pour toi![228]
[Note 228: Address to the Deil.]
Et il le quitte après cette petite admonestation. Il faut se rappeler l'horreur des Écossais pour le démon, leur croyance à son intervention continuelle, à sa présence dans leur vie; il faut se rappeler les prédications dont nous parlions plus haut pour comprendre l'originalité et la bravoure d'une pièce comme celle-ci, pour comprendre aussi son succès. Plus d'un que l'idée du Méchant tenait lié dans l'épouvante, dut écouter avec soulagement ces strophes qui traitaient le diable avec insouciance, comme un être plus ridicule que dangereux; et plus d'un, en rentrant le soir, assailli aux passages noirs des routes par la crainte de le voir surgir, dut se rassurer en se fredonnant les couplets du poète:
Mais, ma foi! il tournera lestement le coin Et se moquera de toi!
De même, il faut se rendre compte de la dureté de la morale puritaine, repenser aux jugements inflexibles dont elle frappait toutes les actions, à l'implacable condamnation dont elle accablait les moindres fautes, pour admirer, en la replaçant dans l'austérité environnante, son Adresse aux très Vertueux. C'était une nouvelle chose, dans une petite paroisse de campagne, à cette époque, que ce plaidoyer plein de compassion attendrie pour la faiblesse humaine et, en même temps, que cette façon, la seule juste, de mesurer les fautes aux tentations de la nature ou des circonstances. Nulle part on n'a mieux exprimé cette indulgence, que la sympathie pour l'homme a rendue maintenant commune, mais qui n'a jamais trouvé une forme plus humaine, plus portative, pour ainsi dire, plus propre à devenir la devise du mélange de défiance et de bonté, avec lequel seulement nous devons nous permettre de juger les autres. S'adressant aux rigides, il leur disait:
Oh! vous qui êtes si bons vous-mêmes, Si pieux et si saints Que vous n'avez rien à faire qu'à noter et compter Les fautes et les folies de votre voisin! Vous dont la vie est comme un moulin bien allant, Fourni d'une eau abondante; La trémie pleine tourne toujours Et toujours le clapet fait son bruit.
Écoutez-moi, vous, vénérable cohorte, Je suis l'avocat de ces pauvres mortels Qui fréquemment passent la porte de la calme Sagesse, Pour aller au portail de l'étourdie Folie; Oui, au nom de ces écervelés et de ces insouciants, Je voudrais ici proposer une défense, Pour leurs malheureux tours, leurs noires fautes, Leurs défaillances et leurs infortunes.
Vous comparez votre état au leur, Et vous frissonnez de les rapprocher; Mais jetez, un moment, un regard juste, Qu'est-ce qui fait la grande différence? Défalquez ce que le manque d'occasions a donné À cette pureté dans laquelle vous vous enorgueillissez, Et, (ce qui souvent est plus que tout le reste) Votre meilleur art de dissimuler.
Pensez, quand votre pouls maté Donne de temps en temps une secousse, Quelles fureurs doivent convulser les veines De celui dont le pouls sans répit galope! Avec bon vent et la marée en poupe, Vous filez tout droit au large; Mais faire voile contre l'un et l'autre, Cela fait étrangement louvoyer.
Voyez la Sociabilité et la Jovialité s'asseoir, Joyeuses et sans défiance, Jusqu'à ce que, défigurées, elles deviennent La Débauche et l'Ivrognerie: Oh! si elles pouvaient s'arrêter à calculer Les éternelles conséquences, Ou bien, pour parler d'un enfer que vous craignez plus, La maudite, maudite dépense.
Vous, hautes, fières, vertueuses dames, Ficelées droites dans vos corsets pieux, Avant d'injurier la pauvre Fragilité, Supposez les cas renversés: Un gars chèrement aimé, une occasion câline, Une inclination traîtresse; Mais, laissez-moi le murmurer à votre oreille, Peut-être que vous n'êtes pas une tentation.
Et la pièce, dépouillant brusquement son air ironique, se termine, comme il arrive souvent à la fin des morceaux de Burns, par deux strophes d'une gravité éloquente, pleines de la substance de bien des sermons.
Examinez donc avec bonté, votre frère, l'homme, Avec plus de bonté encore, votre soeur, la femme; Encore qu'ils puissent aller un peu de travers, S'égarer en chemin est chose humaine; Un point reste toujours grandement obscur, Le motif pour quoi ils agissent ainsi; Et il est tout aussi difficile de marquer Jusqu'à quel degré peut-être ils se repentent.
Celui qui a créé le coeur, c'est celui-là seul Qui avec certitude peut nous juger; Il en connaît chaque corde--et son ton divers, Chaque ressort--et sa portée diverse; Devant la balance, restons donc muets, Nous ne pouvons pas l'ajuster: Ce qui a été commis nous pouvons en partie l'estimer, Nous ignorons ce qui a été surmonté[229].
[Note 229: Address to the unco Guid.]
Ceci était plus qu'une correction d'elder. C'était une protestation très claire et délibérément jetée contre cette sévérité pharisaïque qui ne connaissait ni atténuation, ni rachat des fautes, contre cette morale toute de réprobation et d'exorcisme, sans nuances ni limites, qui condamnait d'un coup, en bloc et à toujours. C'était, vers la fin, mieux encore. C'était une voix d'indulgence et de pardon. Il y avait bien longtemps que cette voix-là n'avait été entendue, au milieu de ces paroles d'airain et de fer. Sans doute, on discerne dans cette pièce, sous couleur de plaidoyer général, une défense pour soi-même; et l'auteur avait besoin de la mansuétude de jugement qu'il réclamait pour tous. Mais qu'est-ce que la lutte contre les préjugés et les abus sinon un front de poussées sur les points où il nous blessent; seraient-ils jamais détruits s'ils n'étaient combattus par ceux-là qu'ils font souffrir? Il n'en existait pas moins que l'attaque était complète et ouverte, et qu'elle portait sur les endroits vitaux de la doctrine. Sans le savoir, Burns continuait, dans cette région, le travail entrepris par Hutcheson, et collaborait à une même émancipation. Et, en ce qui regarde Burns particulièrement, il n'en était pas moins vrai que, par la logique et les meilleures aspirations de son esprit, il était sorti graduellement des altercations et des ripostes personnelles pour faire du débat la défense d'une idée généreuse.
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Il y avait--nous ne devons pas l'oublier--un certain courage à protester ainsi et cette attitude n'allait pas sans lui attirer quelques chagrins et des ennuis. Chez lui, il trouvait les remontrances et les prières de sa mère, de son frère, ou ces silences qui blâment[230]. Dehors, il rencontrait la froideur, l'aversion de beaucoup. Si sa franchise et sa crânerie lui avaient attiré, même dans les rangs du clergé libéral, des amitiés qui compensaient le scandale des pharisiens, il n'en devait pas moins souffrir dans ses relations, et il pouvait en souffrir dans ses intérêts. Nous verrons que cette hostilité ne fut pas étrangère à une des grandes douleurs de sa vie. Il était de plus exposé, si un hasard avait mal tourné les choses, à être poursuivi et frappé de l'excommunication qui, dans ce pays, mettait un homme aussi sûrement hors de la société qu'au moyen-âge. Il n'était pas d'ailleurs sans s'en rendre compte. Après la fougue et la fièvre de la bataille, il lui venait des appréhensions. Il écrivait à un révérend de ses amis, un modéré de la Nouvelle Lumière:
[Note 230: Chambers, tome I, p. 139.]
Ma petite Muse, fatiguée de mainte chanson Sur les robes et les rabats et les graves bonnets noirs, Est devenue tout alarmée, maintenant qu'elle l'a fait, De peur qu'ils ne la blâment, Et qu'ils ne lancent leur saint tonnerre sur elle, Et qu'ils ne l'anathématisent.
J'avoue que ce fut téméraire et assez imprudent, Pour moi, pauvre poétaillon rustique, De me mêler d'une bande si puissante Qui, s'ils me connaissent, Peuvent aisément, d'un simple petit mot, Lâcher l'enfer sur moi.
Mais j'étais hors de moi de voir leurs grimaces, Leurs faces soupirantes, hypocrites, fières de la grâce, Leurs prières de trois milles, leurs grâces d'un demi-mille, Leur conscience élastique, À ces gens que l'avidité, la vengeance et l'orgueil déshonorent Plus encore que leur ineptie[231].
[Note 231: Epistle to the Rev. John Mac Math.]
Il avait beau se tenir; dès qu'il parlait d'eux, la colère lui remontait à la gorge et il repartait de plus fort. Dans cette même pièce, à deux pas de ces regrets, il reprenait de plus belle:
Ô Pope, si j'avais les dards de ta satire Pour donner à ces chenapans leur dû, J'arracherais leurs coeurs pourris et creux, Et je crierais bien haut Leurs jongleries, leurs filouteries, leurs ruses Pour tromper la foule.
Dieu sait que je ne suis pas ce que je devrais être, Que je ne suis pas même ce que je pourrais être, Mais j'aimerais vingt fois mieux être Tout net un athée, Que de me cacher sous les couleurs de l'Évangile, Comme sous un écran.
Un honnête homme peut aimer un verre, Un honnête homme peut aimer une fillette, Mais la basse vengeance, la fausse malice, Il les dédaigne toujours, Et aussi de crier son zèle pour les lois de l'Évangile, Comme quelques-uns que nous connaissons.
Ils ont la religion à la bouche, Ils parlent de merci, de grâce, de vérité, Pourquoi? pour donner du champ à leur méchanceté, Contre un pauvre diable, Et le pourchasser, par delà droit et pitié, Jusqu'à la ruine.
C'étaient là de bien dangereuses paroles. On les sent encore vibrer de colère sourde et d'indignation. Elles permettent de concevoir les orages de haine et de rancune qui grondèrent dans le coeur de Burns pendant ces mois-là.
Toutes ses pièces anti-cléricales sont ramassées dans l'étendue d'un an et demi environ. Sauf une seule l'Alarme de l'Église, composée beaucoup plus tard, et due à un de ces moments de vie rétrospective qui transportent les hommes en arrière, elles appartiennent à la période de Mossgiel, et la plupart à l'année 1785. Mais Burns garda de ces aventures une rancune contre le clergé et chaque fois qu'il trouva l'occasion de glisser dans ses poèmes une méchanceté ou une insolence à son adresse, il n'y manqua jamais. C'était un souvenir de l'escabeau de pénitence.