II.
LE FLOT DE POÉSIE.--LA VISION.
Au courant de cette lutte contre le clergé, au milieu de ces troubles de colère, d'indignation et de rancune, sa vocation littéraire, d'un très beau mouvement et par une ascension assurée, se dégageait et se manifestait de telle façon qu'il fallait bien qu'elle devînt claire à tous les yeux. Après tant d'années de lectures, d'essais, d'observations, après une si longue et si opiniâtre préparation, ce trésor accumulé allait enfin s'ouvrir; les riches ressources et les économies prolongées de cet esprit se répandre tout à coup. Et au fur et à mesure de cette production, il n'est pas sans douceur de le voir prendre conscience de son génie, de voir son ambition, après des hésitations et des tâtonnements, d'abord mesurée et indécise, s'affermir, se hausser et regarder en face l'entreprise et l'effort.
Jusqu'au moment où il entra à la ferme de Mossgiel, Burns avait, somme toute, peu produit et rien de très important. Une vingtaine de chansons sur les fillettes dont il avait été amoureux, quelques paraphrases de psaumes, la ballade de Jean Grain d'Orge, quelques fragments inachevés, la Mort et les dernières paroles de la pauvre Mailie, composaient son bagage. Le tout tient en quelques pages et, sauf quelques-unes des chansons, n'est pas essentiel à sa gloire. Si l'on répand cela sur une dizaine d'années, on a un bien petit tas pour chacune. C'étaient, en outre, des pièces tout accidentelles, faites sur une occasion personnelle et qui avaient assurément demandé moins de travail à Burns que certaines de ses lettres. L'ensemble n'indique pas la volonté de produire, et aucune de ces pièces n'est en soi un effort bien sérieux. Mais les choses ne tardèrent pas à changer, peu après l'installation à Mossgiel. Son oeuvre littéraire partit comme un flot, abondante, pressée, copieuse, rapide et d'une perfection achevée.
Elle préluda tout à fait à la fin de 1784, vers le mois de novembre, avec l'Épître à Rankine, la Bienvenue du Poète à son Enfant illégitime et la pièce satirique des Deux Pasteurs, pour commencer vraiment en janvier 1785. Pendant l'année 1785 et les premiers mois de 1786, vinrent, en une succession rapide, presque toutes les pièces qui constituent sa gloire, le fameux volume de Kilmarnock en entier. De janvier à la fin de mars, parurent l'Épître à Davie, la Prière du Saint Homme Willie, la Mort et le Docteur Hornbook; le 1er avril, la première Épître à Lapraik; le 21 avril, la seconde; en mai l'Épître à William Simson le maître d'école, avec ses jolis passages sur la poésie écossaise; en août l'Épître à John Goldie; en septembre la troisième Épître à Lapraik et l'Épître au Révérend Mac Math; en octobre la seconde Épître à Davie. C'est la période de ces charmants poèmes, familiers, alertes, gais, souvent pleins de détails biographiques, qui imitent et dépassent les modèles qu'en avait donnés Allan Ramsay. À partir de ce moment la production se presse encore; en même temps elle s'anoblit et s'élargit. Chaque semaine, presque chaque jour, en ces quelques mois fructueux, donne une pièce. Les chefs-d'oeuvre se succèdent; on peut dire que Burns serait immortel rien qu'avec ce qu'il a écrit pendant les deux mois de novembre et de décembre 1785. Cette série s'ouvre par la fameuse pièce de la Veillée de la Toussaint; l'admirable et tendre pièce à la Souris est aussi de novembre; puis viennent l'une sur l'autre, l'Adresse au Diable, le Breuvage Écossais et surtout ces deux morceaux de premier ordre le Samedi soir du Villageois et la plus étonnante, à nos yeux, de toutes ses créations, sa cantate des Joyeux Mendiants. Telle était sa fécondité à ce moment qu'il laissait ses oeuvres sans en prendre souci et que cette cantate fut oubliée, presque perdue et ne parut qu'après sa mort. Le jour de l'an de 1786 c'est le Salut matinal de bonne année du vieux fermier à sa vieille jument Maggie, une poésie pleine du sentiment des bêtes. Pendant les premiers mois de l'année, ce sont, coup sur coup, les Deux Chiens, le Cri et la Sincère Prière de l'Auteur aux Représentants Écossais à la Chambre des Communes, à propos d'un acte sur les distilleries écossaises, l'Ordination, la jolie Épître à James Smith, avec sa vaillante philosophie et sa crânerie, cette admirable et noble pièce de la Vision qui est comme le couronnement et la consécration de toute cette fécondité, l'Adresse aux très Vertueux, la Sainte Foire, peut-être sa plus forte peinture de moeurs; la célèbre ode à la Pâquerette est du mois d'avril. Puis s'entassent immédiatement une suite de pièces mélancoliques et désespérées qui correspondent à des angoisses de coeur: à la Ruine, Lamentation occasionnée par l'issue infortunée de l'Amour d'un Ami, le Désespoir. Arrivent alors la sage et virile Épître à un Jeune Ami, qu'on comparerait presque pour la sagesse pratique aux conseils de Polonius à son fils; enfin l'Adresse à Belzebud, le Songe, la Dédicace à Gavin Hamilton, l'Épitaphe d'un Barde. Avant le mois de mai 1786, tout un volume était écrit, dont il n'existait, pour ainsi dire, rien en janvier 1785. Cette production était entassée en quinze mois. Si on place, dans les interstices de ces pièces capitales, des chansons, des épitaphes, des épigrammes, des billets poétiques, d'autres morceaux divers de moindre importance; si on considère qu'il y a, dans ce flot, des satires, des élégies, des tableaux de moeurs, des pièces d'une moralité et d'une noblesse incomparables, des cris de douleur, des épîtres familières, de tout enfin, on comprendra l'étonnement que cause à ceux qui l'étudient de près cette merveilleuse explosion de poésie. Les printemps tardifs, où les sèves longtemps contenues éclatent soudain de toutes parts et à toutes les branches, ont seuls de pareilles frondaisons.
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On comprend que, pour fournir en un temps si court une pareille abondance de vers, il fallait qu'il fût continuellement en état de poésie. C'était en effet sa façon d'être habituelle; il la portait dans tous les moments et dans toutes les occupations de toutes ses journées.
Ô chère, chère rime! c'est toujours un trésor, Mon principal, presque mon unique plaisir; À la maison, aux champs, au travail, au repos, La muse, pauvre fillette, Bien que sa mesure soit rude, Est rarement à ne rien faire[232].
[Note 232: Second Epistle to Davie.]
Sa tête était toujours en animation et en travail de poésie, tantôt avec volonté, tantôt, comme disent les théologiens, par une activité indélibérée. L'inspiration fermentait et fumait en lui sans trêve.
Juste à l'instant je suis pris d'un accès de rime, Ma caboche en levure travaille fortement, Ma fantaisie fermente et monte haut D'une poussée rapide; Avez-vous un moment de loisir Pour écouter ce qui va venir?[233]
[Note 233: Epistle to James Smith.]
Souvent il travaillait à plusieurs pièces à la fois. Presque toujours la composition était instantanée, elle sortait des faits eux-mêmes; c'était une impression, une émotion brusquement saisies en vers. Elles n'avaient pas le temps de se refroidir; elles étaient prises, martelées sous la rime, façonnées en strophes pendant qu'elles étaient chaudes. Il se prend, un soir, de pique avec le maître d'école de Tarbolton, personnage inoffensif et ridicule qui affectait le médecin. Le soir même, en s'en retournant, il compose sur la route la Mort et le Docteur Hornbook qu'il récite le lendemain à son frère[234]. Un autre soir, à Mauchline, il entre avec deux amis dans le cabaret de Poosie Nansie, où était réunie à boire et à chanter une troupe de gueux vagabonds, et quelques jours après il dit à un de ses amis la pièce des Joyeux mendiants[235]. La plupart de ses épîtres sont de véritables lettres écrites au courant de la plume, composées dans le temps qu'il fallait pour les griffonner.
[Note 234: Gilbert. Letter to Dr Currie, respecting the composition of his Brother's Poems.]
[Note 235: Chambers, tome I, p. 182-83.]
Et quelle chose plus faite pour faire naître de l'admiration et de la sympathie que de le voir composer? C'est pendant son travail, au milieu des corvées d'une ferme, en face des soucis qui commençaient à assaillir les deux frères comme ils avaient assailli le père, qu'il poursuit ses strophes. Il ne distrait pas une heure de son métier. Tantôt, c'est le soir, après avoir semé toute la journée et donné aux chevaux leur avoine pour la nuit qu'il se met à écrire, le corps brisé. Sa pauvre muse, c'est-à-dire sa tête, lasse aussi, résiste, réclame un peu de sommeil. Il faut qu'elle obéisse.
Tandis que les vaches fraîchement vêlées beuglent au piquet, Et que les chevaux fument à la charrue ou à la herse, Sur le bord du crépuscule, je prends cette heure-ci, Pour reconnaître que je suis débiteur Du vieux Lapraik, au coeur honnête, Pour sa bonne lettre.
Excédée, endolorie, les jambes lasses D'avoir jeté du blé par dessus les sillons, Ou distribué aux bidets Leur picotin de dix heures, Ma pauvre muse plaide tristement et demande Que je n'écrive pas.
L'insouciante, la surmenée, la pauvrette Est, en ses meilleurs jours, indolente et un peu paresseuse, Elle me dit: «tu sais, nous avons été si occupés Depuis un mois et davantage, Qu'en vérité ma tête est tout étourdie Et un peu endolorie.»
Ses sottes excuses me mirent en colère: «Sur ma foi, dis-je, petite sotte, chipie, J'écrirai et j'écrirai un bon coup, Cette nuit même. Ainsi tâche de ne pas faire affront à notre métier Et de rimer droit.»
Et j'ai pris mon papier en un clin d'oeil. Et crac! ma plume plonge dans l'encre, Je dis: «avant que je ferme l'oeil, Je fais voeu de finir ma lettre. Et si tu ne veux pas la tinter en cliquetis, Par Jupiter, je récrirai en prose.»
Et ainsi j'ai commencé à barbouiller, mais si c'est En vers ou en prose ou tous les deux ensemble, Ou quelque hotch-potch qui n'est ni l'un ni l'autre, On le verra plus tard; Mais du moins j'alignerai un bout de bavardage Là, juste, sur le pouce[236].
[Note 236: Second Epistle to Lapraik.]
D'autres fois, il profite d'une après-midi de pluie qui empêche de rentrer les grains. On est au moment de la moisson:
J'y suis occupé aussi et nous y allons bon train, Mais des averses aigres, cinglantes, l'ont mouillée; Alors, j'ai pris ma vieille plume écachée Avec beaucoup de peine, Et j'ai pris mon couteau et je l'ai taillée Tout comme un clerc[237].
Mais pendant qu'il écrit, le vent a monté, et voici qu'il est en train de culbuter les gerbes; il faut courir, aller donner un coup de main pour les redresser, car la nuit tombe. L'épître se tirera d'affaire comme elle pourra:
Mais voici nos gerbes renversées par la rafale, Et voici que le soleil clignote à l'Ouest, Il faut que je coure rejoindre les autres, Et que je quitte ma chanson; Ainsi je sous-signe en hâte Votre: Rob le vagabond[237].
[Note 237: Third Epistle to Lapraik.]
Il arrive qu'il prend un instant sur le lieu même du travail et qu'il profite d'une averse qui oblige les moissonneurs à se réfugier derrière les gerbes; il improvise une épître achevée de forme et toute nourrie de pensée:
Tandis que les faucheurs se blottissent derrière les gerbes, Pour éviter l'âpre, la piquante averse, Ou courant à la débandade s'enfuient; Pour passer le temps Je vous consacre une heure En rime oisive[238].
[Note 238: Epistle to the Rev. John Mac Math.]
Plus souvent encore il composait en labourant. «Tenir la charrue, dit Gilbert, était chez Robert une attitude favorite pour ses compositions poétiques et quelques-uns de ses meilleurs vers furent produits pendant qu'il était à ce travail[239].» Rien n'est plus caractéristique que l'origine de sa pièce à une Souris. Il labourait un champ voisin de la ferme; c'était aux labours de novembre. Le soc, en versant la glèbe, disperse un petit tas de feuilles mortes et de paille, un nid de souris. En voyant la bestiole chassée de son refuge, ruinée, s'enfuir sous la bise, sur ce terrain dénudé, une commisération prit Burns. Puis, avec ce vaste horizon attristé autour de lui, il songea à sa propre vie, à peine plus assurée, exposée aussi aux duretés. Il devint pensif et silencieux et quand, la nuit tombée, il ramena son attelage, il rapportait un des chefs-d'oeuvre de la poésie anglaise[240]. L'histoire de la pièce à la Pâquerette est analogue. Cette fois c'était aux labours d'avril; en poussant la charrue il coupa une pâquerette dont la destinée le toucha. «Ses vers à la Souris et à la Pâquerette de montagne furent composés pendant que l'auteur tenait la charrue; je pourrais montrer l'endroit exact où chacune de ces deux pièces fut composée[241].» N'est-ce pas un tableau d'une simplicité touchante et non pas sans grandeur, que ce paysan, ce grand poète, arrêté au bout d'un sillon et songeant appuyé sur le manche de sa charrue? C'est un épisode digne de nobles Georgiques.
[Note 239: Gilbert. Letter to Dr Currie, respecting the composition of his Brother's Poems.]
[Note 240: Chambers, tome I, p. 147.]
[Note 241: Gilbert. Letter to Dr Currie.]
Le soir, dans son galetas, il écrivait les vers de la journée et la pièce nouvelle allait rejoindre les autres dans le tiroir de la petite table[242]. Le lendemain ou quelques jours après, il la récitait généralement à Gilbert. Les circonstances où ces récitations étaient faites sont aussi bien curieuses. «Ce fut je pense pendant l'été de 1784, quand dans l'intervalle de plus pénibles labeurs, lui et moi étions à arracher les mauvaises herbes du jardin, qu'il me répéta la plus grande partie de son Épître à Davie[243].» Et ailleurs: «Ce fut, je pense, l'hiver suivant, pendant que nous allions ensemble avec des chariots chercher du combustible pour la famille, (et je pourrais indiquer l'endroit précis) que l'auteur me répéta pour la première fois l'Adresse au Diable.[243]» Et encore ce coin de champ: «Il me répéta ces vers le lendemain après midi, tandis que j'étais à la charrue et qu'il faisait écouler l'eau hors du champ[243]». Il nous semble que ces vers récités au milieu de grossières besognes sont un dernier trait qui complète ce tableau unique.
[Note 242: Chambers, tome I, p. 145.]
[Note 243: Gilbert. Id.]
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Au fur et à mesure qu'il produisait, il prenait conscience de son génie et de sa vocation. Peu à peu il entrevoyait un but à sa vie, un but qui resta confus et souvent fut obscurci, mais d'où lui vinrent ses meilleures clartés. La pensée d'être poète s'établissait en lui, non pas poète européen, un poète qu'on lirait aux quatre coins du globe; pas même poète anglais; pas même poète écossais. Son ambition était beaucoup plus circonscrite. Pendant longtemps, toujours peut-être, à l'époque de sa grande production très sûrement, il ne songea qu'à être un poète local, il n'eut d'autre visée que de chanter le canton qu'il habitait. Son voeu le plus élevé était que le coin de pays qu'il chérissait eût aussi ses louanges quand d'autres districts de l'Écosse avaient les leurs; que les sites et les moeurs de Kyle eussent leur place dans la poésie populaire. À ses plus hauts moments, il prononçait les noms d'Allan Ramsay et de Fergusson. Sauf le génie, il a été un de ces mille poètes qui célèbrent les mérites de leur canton. Il y a un vers de Keats qui semble avoir été fait pour lui. Dans une de ces pièces où ce charmant esprit refaisait d'instinct la vie des anciens Hellènes, il parle de ces poètes qui moururent
Laissant une grande poésie à un petit clan[244].
[Note 244: Keats. Odes. Fragment. To Reynolds.]
Il avait compris, par la divination qu'il a quelquefois, l'origine toute locale de quelques-unes des plus vastes oeuvres de la Grèce. Il en fut exactement ainsi de Burns. Il n'a songé qu'à être le poète d'un «petit clan». Ce fut cette ambition, et non une autre, dont on peut suivre dans son esprit l'entrée et l'affermissement.
Elle avait apparu dès la première manifestation de la poésie en lui, et on a vu que son ami Brown lui avait donné à Irvine des encouragements qui n'avaient pas été vains. Il est probable qu'elle avait peu à peu progressé dans la période de maturation qui avait suivi le retour d'Irvine. On la voit pour la première fois se montrer avec une netteté qui ne laisse plus de doute, dans le Journal qu'il avait commencé à tenir à Lochlea et qu'il continua pendant un peu de temps à Mossgiel. L'ambition y est, cette fois, bien marquée et précisée dans son existence et dans ses bornes.
Quelque plaisir que je prenne aux ouvrages de nos poètes écossais, en particulier de l'excellent Ramsay et du plus excellent Fergusson, cependant je souffre de voir d'autres régions de l'Écosse, leurs villes, rivières, bois, prairies, etc., immortalisés dans des oeuvres si célèbres, tandis que ma chère contrée natale, les anciens bailliages de Carrick, Kyle et Cunningham, fameux dans les temps anciens et modernes par une race d'habitants brave et guerrière; une contrée où la Liberté civile et surtout la Liberté religieuse ont toujours trouvé leur premier soutien et leur dernier asile; une contrée qui a été le berceau de maints Philosophes, Soldats et Hommes d'État illustres, et le théâtre de maints importants événements de l'histoire d'Écosse, particulièrement d'un grand nombre des exploits du Glorieux Wallace, le sauveur de la patrie; tandis que cette contrée, dis-je, n'a jamais eu un poète écossais de quelque éminence, pour faire que les fertiles rives de l'Irvine, les bois romantiques et les scènes solitaires de l'Ayr, et la source saine et montagneuse, le cours sinueux du Doon deviennent les émules du Tay, du Forth, de l'Ettrick, de la Tweed, etc. C'est un regret auquel je serais heureux de porter remède, mais hélas! Je suis trop au-dessous de cette tâche, en génie natif et en éducation.
Obscur je suis et obscur je dois rester, bien que jamais coeur de jeune poète ou de jeune soldat n'ait battu pour la renommée plus éperdument que le mien[245].
[Note 245: Common-place Book.]
Ce n'est encore là qu'une ambition rêvée plus que tentée, qui inspire plutôt le regret que l'effort. Par degrés cependant elle se dégage et se fortifie. On en saisit très bien les progrès. Dans la première Épître à Lapraik, écrite au commencement d'avril de cette mémorable année de 1785, elle reparaît, modeste encore. Cependant Burns n'est plus qu'à deux doigts de se donner à lui-même le nom de poète:
Je ne suis pas poète en un sens, Mais juste un rimeur, comme cela, au hasard, Et sans prétendre à la science; Et, après tout, qu'importe! Chaque fois que ma muse me fait une oeillade, Je la fais tinter.
Tous vos critiques peuvent hausser le nez Et dire: «Comment pouvez-vous prétendre, Vous qui connaissez à peine vers de prose, À écrire une chanson?» Mais, avec votre permission, mes savants amis, Vous avez peut-être tort.
Qu'est tout votre jargon de vos écoles, Vos noms latins pour cuillers et tabourets? Si l'honnête nature vous a créés sots, Que vous servent vos grammaires? Vous auriez mieux fait de prendre une bêche, des outils, Ou un marteau à casser les cailloux.
Une troupe d'imbéciles ternes et pédants Se brouillent la tête aux classes de collège; Ils y entrent veaux, ils en sortent ânes, À dire la vérité, Et puis ils pensent grimper le Parnasse, Au moyen du Grec.
Donnez-moi une étincelle d'un feu naturel, Voilà toute la science que je désire; Alors, bien que je peine à travers flaques et boues, À la charrue on au chariot, Ma muse, quoique pauvrement vêtue, Pourra toucher le coeur.
Oh! une flammèche de la gaîté d'Allan (Ramsay) Ou de Fergusson, le hardi et le malin, Ou du brillant Lapraik mon ami futur, Si je puis l'obtenir, Cela serait assez de savoir pour mol, Si je pouvais l'acquérir[246].
[Note 246: Epistle to J. Lapraik.]
Il y a encore bien de l'hésitation et de la crainte dans cette sortie contre les savants. On sent qu'il s'est fait à lui-même les objections qu'il réfute. Elles ne lui sont pas venues sans lui causer un peu de dépit et d'impatience. Il s'en débarrasse avec brusquerie, en prenant l'offensive et en affirmant la supériorité d'une étincelle de génie naturel sur l'huile de toutes les lampes de collèges. «Je suis trop au-dessous de cette tâche en génie natif et en éducation» avait-il écrit. Qu'importe l'éducation? Et voilà la moitié de l'obstacle écarté.
En effet, un mois après, le ton a beaucoup changé. Sans doute, Robert Burns ne se compare pas aux poètes écossais célèbres, à ceux qu'il admire le plus. Il se tient encore à distance d'eux. Mais du moins, il est bien poète cette fois; et il chantera son cher district de Kyle. C'est une résolution prise. Le rêve lointain qu'il faisait dans son journal, le chagrin qu'il éprouvait de n'avoir ni le génie ni l'instruction pour le réaliser, ont disparu. Il avait déjà reconnu que le savoir n'y était pour rien et écarté cet obstacle-là. Il comprend maintenant qu'il possède l'étincelle. Dans un mouvement fier, il déclare que Coila (c'est le nom de la personnification de Kyle) aura désormais ses poètes et ses louanges. Il en prend l'engagement dans une suite de strophes vraiment charmantes. Elles sont aussi pleines de bonne grâce, de belle humeur et de confiance tranquille, que celles du mois précédent étaient agressives et âpres. C'est qu'il déchirait alors, avec colère, la dernière objection, et qu'aujourd'hui son parti est pris.
Mon bon sens serait dans une hotte, Si je risquais l'espoir de grimper Avec Allan ou avec Gilbertfield Les talus de la renommée, Ou avec Ferguson, le jeune clerc Nom immortel...[247]
[Note 247: Epistle to W. Simson.]
Mais, cette réserve faite, il le promet, il ose l'affirmer, sa contrée aura ses poètes et un de ces poètes sera lui-même.
L'antique Coila peut tressaillir de joie, Elle a désormais ses propres poètes, Des gars qui n'épargneront pas leurs chansons, Mais qui chanteront leurs lais, Jusqu'à ce que les échos redisent tous Ses louanges bien chantées.
Pas un poète ne pensait qu'elle valût la peine Qu'on montât son nom en style mesuré: Elle gisait comme une île inconnue Près de la Nouvelle-Hollande, Ou bien là où les Océans aux chocs farouches bouillonnent Au sud de Magellan.
Ramsay et le fameux Fergusson Ont donné au Forth et à la Tay un coup d'épaule; La Yarrow et la Tweed, en mainte mélodie, Résonnent par toute l'Écosse; Tandis que l'Irvine, le Lugar, l'Ayr, le Doon, Personne ne les chante.
L'Ilissus, le Tibre, la Tamise et la Seine Glissent doucement en maint vers mélodieux; Mais, Willie, emboîtez-moi le pas, Redressez votre crête, Nous ferons si bien que nos rivières et ruisseaux luiront Autant que les autres.
Nous chanterons de Coila les plaines et les collines, Les moors d'un brun rouge sous les clochettes des bruyères, Ses rives, ses pentes, ses cavernes, ses gorges, Où le glorieux Wallace Souvent remporta le succès, dit l'histoire, Sur les gars du sud.
Au nom de Wallace, quel sang écossais Ne bouillonne pas comme une marée de printemps? Souvent nos indomptables pères ont marché Aux côtés de Wallace, Poussant toujours en avant, chaussés de sang, Ou sont morts glorieusement.
Oh, doux sont les rivages et les bois de Coila, Où les linots chantent parmi les bourgeons, Où les lièvres folâtres, en bonds amoureux, Goûtent leurs amours, Tandis que par les coteaux le ramier roucoule Avec un cri plaintif[248].
[Note 248: Epistle to W. Simson.]
À partir de ce moment son activité redouble. Ce qu'il avait déjà produit lui a inspiré la confiance qu'il vient d'exprimer, et cette confiance à son tour stimule sa production. C'est dans les mois qui suivent que s'accumulent les unes sur les autres ses oeuvres capitales: la Veillée de la Toussaint, à une Souris, les Joyeux Mendiants, le Samedi soir du villageois, l'Adresse au Diable, le Salut de bonne année du fermier à sa jument, les Deux chiens, l'Ordination, et des chansons et des épîtres, tout cela vient à la suite de cette déclaration. Si bien qu'un beau jour, il reconnaît qu'il a un peu de génie naturel.
L'étoile qui gouverne mon pauvre sort M'a destiné à porter l'habit grossier, Et condamné ma fortune à n'être qu'un liard, Mais, en revanche, Elle m'a béni d'un rayon perdu D'esprit rustique[249].
[Note 249: Epistle to James Smith.]
En sorte que de la phrase: «Je suis trop au-dessous de cette tâche en génie natif et en éducation» il ne reste plus rien désormais. Que de chemin parcouru en un an et quelques mois, car l'extrait du journal était du mois d'août 1784 et cette strophe est du début de 1786. Le voeu lointain s'est changé en ambition, l'ambition en effort, l'effort en confiance. Tous les degrés ont été gravis jusqu'à la pleine possession de soi-même et la fierté de son oeuvre.
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Enfin, après tant de mois de doutes, d'appréhensions, d'examens intimes, de tentatives, le jour de la claire révélation arriva, le jour de la récompense, un jour mémorable, où la déesse si longtemps adorée descendit, posa la main sur l'épaule du poète et son sourire sur son front. Oui! un jour, la chambre, la pauvre chambre nue s'emplit de clarté et une forme céleste apparut qui le salua poète et lui donna le rameau vert que les âges ne flétriront pas. C'était la consécration, la couronne de sa vie. Cette vision nous a été révélée dans un récit charmant de simplicité, de mesure et de bonne grâce, et en même temps si plein de franchise et de brave orgueil qu'il est à la fois très familier et très élevé et qu'on ne peut rien imaginer qui soit plus vrai.
Il venait de rentrer fatigué d'avoir brandi le fléau toute la journée, à l'heure où le soleil fermait son regard au fond d'un horizon neigeux. Il s'était assis tout pensif dans la chambre de derrière de la ferme pour se reposer; il était triste et accablé et «ce qui l'entourait était propre à accroître sa tristesse. Il se mit à regarder la fumée du foyer qui emplissait le vieux cottage d'argile, et faisait tousser; à écouter les rats qui couraient dans la toiture. Ce sont des heures qui entraînent l'esprit vers la mélancolie ou le passé, ce qui souvent est tout un. C'était sûrement tout un pour lui. Il se mit à songer au temps perdu, à sa jeunesse dépensée, aux occasions échappées; il prêta l'oreille à ce choeur de reproches qui court et crie derrière nous.
Dans cet air chargé de suie et de fumée, Je regardai en arrière, je réfléchis au temps perdu, Comment j'avais passé ma fleur de jeunesse, Sans rien faire Qu'enfiler des balivernes ensemble par des rimes, Pour faire chanter des sots.
Si j'avais seulement écouté les bons avis, Je pourrais aujourd'hui être un gros bonnet aux marchés, Ou entrer fièrement dans une banque et régler Mon compte-courant; Tandis qu'ici, à demi affolé, mi-nourri, mi-vêtu, Voilà toute ma richesse[250].
[Note 250: The Vision.]
Rencontre singulière: c'est, presque dans les mêmes termes, la plainte du pauvre Villon:
Bien sçay se j'eusse estudié Ou temps de ma jeunesse folle, Et à bonnes moeurs dédié, J'eusse maison et couche molle! Mais quoy! je fuyois l'escolle, Comme faict le mauvays enfant, En escrivant ceste parolle, À peu que le cueur ne me fend[251].
[Note 251: Villon. Grand Testament, XXVI.]
C'est le cri, proféré tout haut ou tout bas, de ceux qui ont gaspillé leurs premières années en billevesées et brûlé leur poudre aux moineaux, au lieu de viser un bon gibier substantiel. «Mais quoy!» est-il si raisonnable après tout? Cela avancerait bien le pauvre Villon d'avoir été un bourgeois dodu, calfeutré «lez ung brasier, en chambre bien nattée» avec dame Sydoine. Vaut-il pas mieux avoir fait la ballade des Dames du Temps jadis? Et en admettant qu'il n'en sache plus rien lui-même à l'heure qu'il est, n'est-ce pas un plaisir aussi doux de goûter ses propres vers que de «boire ypocras à jour et à nuytée[252]». Ainsi de Burns. Quand il serait devenu fermier cossu et qu'il aurait eu un crédit à la banque, vaut-il pas mieux qu'il ait fait la Vision et vécu pauvre? Et quel jour de marché ou de vente lui aurait jamais procuré une fête intérieure comme celles qui ont réjoui son âme?
[Note 252: Id. Ballade intitulée: Les Contredits de Franc-Gontier.]
Mais en ce soir d'hiver où les reproches lui bourdonnaient dans la tête, il n'en était pas là. Sur le moment, il se fâche, il s'emporte contre lui-même, il se dit des injures, lève le poing tout prêt à faire quelque serment imprudent de ne plus rimer:
Je m'agitai, murmurant «imbécile, idiot», Et je levai en l'air ma main durcie, Pour jurer par le toit semé d'étoiles, Ou par quelque antre serment imprudent, Que désormais je serais à l'abri des rimes, Jusqu'à mon dernier souffle.
Les paroles funestes lui viennent, quand tout à coup quelque chose d'extraordinaire se passe. La porte s'ouvre et une femme apparaît. Les strophes qui annoncent l'entrée de la vision sont parfaites de grâce et de réalité; un autre poète aurait dépeint cette apparition sous la forme d'une allégorie, quelque chose comme une statue de monument public, très majestueuse et très banale. Mais Burns portait le vrai en ses moelles et ses extases elles-mêmes étaient faites de réalité. Aussi c'est une jolie fille qui lui apparaît, modeste, gracieuse et belle, mais, sous ses vêtements féeriques, vivante, une des filles bien prises du pays d'Ayr. Avec un jugement sûr, il a choisi le vrai symbole de sa poésie:
Quand, click! la ficelle tira le loquet, Et, dgi! la porte alla frapper le mur, Et je vis, à la flamme de mon foyer Toute brillante maintenant, Une jeune fille étrangère, bien prise, jolie, M'apparaître en plein.
Vous ne doutez pas que je retins mon souhait; Mon jeune serment à moitié formé fut étouffé; Je regardais effaré, comme si j'avais été effrayé Dans quelque gorge sauvage, Quand, doucement, comme la modeste vertu, elle rougit Et elle entra.
Des branches de houx, vertes, minces, avec leurs feuilles, Étaient tordues gracieusement autour de son front; Je la pris pour quelque muse écossaise, D'après cet emblème, Venue pour arrêter ces voeux imprudents Qui eussent été vite brisés.
Une expression légère, sentimentale, Était fortement marquée sur sa face, Une grâce rustique, farouche et fine, Brillait sur elle, Ses yeux, même fixés dans le vide, Brillaient clairement d'honneur.
Sa robe--en tartan brillant--coulait, descendait, Laissant voir simplement la moitié de sa jambe; Et quelle jambe! ma jolie Jane Seule aurait la pareille, Si droite, si effilée, si bien prise, si nette; Aucune autre n'en approchait.
On reconnaît bien là l'amateur de beauté féminine, qui ne peut se tenir, en voyant même sa muse, de regarder si elle a la jambe bien faite. Qui sait? Ces fous de poètes seraient peut-être moins épris de la gloire, si à l'origine les hasards du langage en avaient fait un mot masculin.
Par dessus sa robe de tartan, c'est-à-dire de cette étoffe quadrillée qui est l'élément principal du costume calédonien, la jeune inconnue porte un large manteau de couleur verdâtre, dont le lustre est moiré de lumières profondes et d'ombres. Il est orné de broderies étranges qui représentent le pays d'Ayr: on y voit des montagnes, des vagues qui marquent la côte, des fleuves, des villes. Il est parsemé en outre de scènes où figurent ceux qui ont illustré ou défendu ce coin de terre écossaise. En sorte que les plis changeants du manteau montrent tantôt une scène tantôt une autre, et font varier, avec les mouvements de celle qui le porte, les images dont il est brodé.
Tandis que le poète stupéfait la regarde, l'apparition s'adresse à lui. Elle répond du premier coup aux inquiétudes et aux amertumes dont il était assailli; ses paroles ont une douceur chaste et une autorité dont le poète se rend compte. Ce n'est déjà plus la fille au corps gracieux; en un instant, il en est venu à employer des mots qui ne connaissent plus que le respect.
Avec un songement profond, un regard étonné, Je regardais cette beauté qui semblait céleste: Un murmure, un battement de coeur me donnait témoignage D'une parenté secrète; Quand avec l'air d'une soeur aînée Elle me salua:
«Salut, mon poète, inspiré par moi, Vois en moi ta muse native, Ne te plains plus que ton lot soit dur Si pauvre et si humble! Je viens te donner la récompense Que nous autres accordons.»
Ensuite, elle lui révèle qui elle est. Non sans quelque longueur, elle lui explique qu'elle fait partie de ces bons génies qui allument, dans un pays, toutes les flammes nécessaires pour qu'il vive, se défende et jette son éclat. Les uns suscitent des soldats; les autres des hommes d'État; d'autres des inventeurs, des artisans; d'autres enfin des poètes. C'est à cette classe de génies qu'elle appartient et depuis longtemps elle veille sur son cher poète. Tout le discours qui suit alors devient admirable. Elle lui représente la vie qu'il a vécue. Les jours qu'il voyait tout à l'heure perdus, enlaidis, inutiles, repris par cette parole enchanteresse, repassent devant lui rehaussés, éclairés, dignes de lui, dignes d'elle. Il n'avait vu tout à l'heure que l'envers de sa propre vie; en voici le vrai côté, avec de belles et nobles images, avec son véritable sens. Il écoute dans le ravissement ces mots qui le raniment et le rassurent vis à vis de lui-même:
Coila est mon nom, Et je revendique ce district comme mien, Où jadis les Campbells, chefs illustres, Ont tenu la force et le pouvoir; J'ai vu poindre ta flamme harmonieuse À ton heure natale.
Avec des espoirs futurs, j'aimais à regarder Affectueusement tes petites façons enfantines, Ton rude ramage, ta phrase carillonnant En rimes inhabiles Allumées aux chansons simples et naïves D'autres temps.
Je t'ai vu rechercher la grève retentissante, Charmé par les mugissements des houles; Ou bien, quand les flocons accumulés du Nord Chassaient à travers le ciel, Je vis que la face blanchie de la farouche nature Frappait ton jeune regard;
Ou bien, quand la terre au vert manteau, profonde Et chaude, soignait la naissance de chaque fleurette, Et que la joie et la musique s'épandaient Dans tous les bois, Je l'ai vu contempler l'allégresse universelle Avec un amour illimité.
Quand les champs mûris et les cieux d'azur Appelaient le bruissement des faucheurs, Je t'ai vu déserter leurs joies du soir Et, solitaire, errer, Pour dissiper les mouvements qui gonflaient ta poitrine Dans ta pensive promenade.
Quand le jeune amour, aux rougeurs chaudes, fort, Aigu, vibrant, courut dans tes nerfs, Ces accents chers à ta bouche, Le nom de l'adorée, Je t'ai appris à les verser en chansons, Pour apaiser ta flamme.
J'ai vu le jeu affolé de ton pouls Désordonné le lancer dans ce sentier oblique du plaisir, Égaré par les météores luisants de la Fantaisie, Poussé par la Passion; Et pourtant la lumière qui te dévoyait Était, quand même, une lumière du ciel.
Je t'ai enseigné tes chansons qui dépeignent les moeurs, Les amours, les façons des simples paysans, Si bien que maintenant, sur tout mon vaste domaine, Ta renommée s'étend, Et que quelques-uns, l'ornement des plaines de Coila, Sont devenus tes amis.
Après ces éloges, avec une bonne grâce et une modestie qui sont un des côtés curieux de cette pièce, la marque de la fermeté d'esprit et de la clairvoyance de Burns envers lui-même, viennent des paroles qui mesurent et qui limitent le domaine du poète. Sérieuse, la Muse continue:
Tu ne peux apprendre, ni moi t'enseigner À peindre les paysages avec la lumière éclatante de Thomson; Ni à éveiller ces battements qui font fondre les âmes Avec l'art de Shenstone; Ni à répandre avec Gray un flot d'émotion Ardente sur les coeurs.
Cependant sous la rose sans rivales L'humble pâquerette fleurit suavement; Bien que le monarque des forêts, jette au loin Ses bras ombreux, Cependant la savoureuse aubépine croît verte, Plus bas dans la clairière.
Ne murmure donc pas, ne regrette donc rien, Efforce-toi de briller dans ton humble sphère, Et, crois-moi, les mines de Potosi Ni les attentions des rois Ne peuvent donner un bonheur qui surpasse le tien, Ô poète rustique.
Les dernières strophes sont admirables. D'un bond de pensée la Muse monte plus haut et arrive au sommet où l'on voit les origines communes et les rapports réciproques de l'esprit et du caractère. Ce n'est plus le poète local qu'elle rassure, c'est l'homme tout entier qu'elle exhorte; elle joint à ses encouragements un avertissement de noble morale, comme si elle considérait que, sinon l'innocence de la vie, du moins la noblesse des intentions est l'appui du talent, et comme si elle le prévenait que, en laissant détériorer son âme, il laisserait obscurcir son inspiration.
Pour te donner mes conseils en un seul, Entretiens toujours avec soin ta flamme harmonieuse, Sauvegarde en toi la dignité de l'Homme, D'une âme toujours droite; Et aie confiance que le Plan Universel Protégera tout le monde.
Et, porte désormais ceci--dit-elle avec solennité, Et elle noua le houx autour de mon front; Les feuilles luisantes et les baies rouges Frémirent bruissantes; Et, comme une pensée passagère, s'envolant, Elle disparut dans la lumière.
Si elle était arrivée comme une jeune paysanne revêtue par hasard d'un manteau magnifique, comme elle est transformée! elle s'éloigne vraiment déesse. Par un art subtil, cette Vision, qui pour sembler vraisemblable avait dû faire une entrée familière, s'est transfigurée en une lumineuse et bienfaisante protectrice. Le pauvre paysan qui s'est tout à l'heure laissé choir sur un escabeau, harassé de labeurs, de regrets et de soucis, est maintenant consolé, raffermi. Malgré tout, en dépit de tes fautes, pauvre Robert Burns, tu as bien fait! tu as choisi le vrai chemin! tu as abandonné la fortune pour la gloire. Et encore que tu aies fait saigner quelques coeurs--en quoi tu as failli surtout--rassure-toi même sur cela; tant de coeurs que tu consoleras plus tard feront que tu seras pardonné. Lève-toi donc et mène ta vie! Elle sera ce qu'elle voudra, elle n'aura pas été en vain. La déesse ne t'a pas trompé. Lève-toi donc, va, laboure, sème, fauche sous les grésils, les vents et les soleils, sois malheureux et quelquefois coupable; tu as désormais au front un rameau invisible.