‹ Robert Burns. Vol. 2, Les ŒuvresChapitre 13 sur 43 · IV.

IV.

LES ASPECTS NOBLES DE LA VIE.--L'ÉCHO DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE.

BURNS POÈTE DE LA LIBERTÉ ET DE L'ÉGALITÉ.--LA POÉSIE DES HUMBLES.

On pourrait croire que le côté comique et le don d'observation familière, presque terre à terre, ont à peu près exclusivement constitué le génie de Burns. Ce serait une erreur. Il avait également, quoique à un degré moindre, le don de voir la noblesse des choses, les parties de beauté qu'offre la vie. Il pouvait dégager les éléments délicats et les moments plus purs, qui sont épars dans l'ordinaire et le laid. Il était sensible à l'aspect artistique du monde, et, à côté du puissant caricaturiste, il y avait un peintre charmant. Il importe, pour être juste, d'en marquer le mérite, et, pour ne pas être excessif, d'en marquer les limites.

C'est le don et l'application de certains poètes de dégager, de leur mélange avec le vulgaire, les traits et les instants de beauté, de les représenter comme si ces traits seuls composaient les êtres, et ces instants toute la vie. C'est le privilège de certains esprits de vivre ainsi dans une sorte de luxe et de somptuosité intérieurs. Ils produisent un monde où tout est délicat et merveilleux, où rien n'habite que la Beauté. Les oeuvres de poètes comme Spenser ou Keats, par exemple, ne sont qu'un déroulement de fresques magnifiques; celle d'un poète comme Tennyson n'est qu'une collection de visions délicates et élevées. Le défaut de ces nobles artistes est qu'en épurant trop la vie, ils lui enlèvent beaucoup de sa réalité et de son action. Il y en a d'autres, moins exclusivement consacrés à ce culte et plus humains, comme Shakspeare ou Browning, chez lesquels se trouvent cependant des passages d'artistes, suspendus çà et là comme de riches tableaux. Burns est loin des uns et des autres. Pour être semblable aux premiers, il avait trop le sens de la réalité; sa gloire n'a pas à le regretter. Pour prendre rang parmi les seconds, il lui manquait non-seulement le commerce des oeuvres d'art, qui est devenu un élément si important dans la composition des poètes, mais même la lecture de l'antiquité qui reste la révélatrice et l'inspiratrice du beau. La Renaissance elle-même, avec ses profusions d'éclat et son goût moins pur, lui était ignorée. Il n'était guère familier qu'avec la littérature du XVIIIe siècle, abstraite, terne, personne sage qui faisait de grandes économies de couleur, que la littérature de ce siècle-ci, comme une fille prodigue, a dépensées d'un coup. Ce n'est qu'à la fin de son séjour à Édimbourg qu'il connut Spenser[445], le plus grand peintre des Anglais, et, en Angleterre, le véritable représentant du mouvement artistique de la Renaissance. C'est surtout à dater de ce moment que paraît en lui une certaine recherche du brillant et du coloris, comme dans ses jolies pièces à Miss Cruikshank. Le milieu protestant où il vécut, n'était pas fait non plus pour développer sa faculté du pittoresque. Son sens artistique est resté replié, ou tout au moins, n'a pas atteint son plein épanouissement, par manque d'un milieu favorable.

[Footnote 445: To William Dunbar, April 30th 1786.]

Cependant il avait une nature trop heureusement douée pour que cette aptitude à saisir dans les choses ce qu'elles contiennent de beau ne se trahît pas, en dépit de tout. Il avait, peut-être à cause de ses origines celtes, l'instinct de la couleur, du détail brillant, le goût, bien celte aussi, de la grâce dans le mouvement et des sons harmonieux. Cela passe rapidement, en simples traits, ou en courts tableaux, glisse à travers un morceau, au moment où l'on s'y attend le moins, comme on voit fuir dans l'eau «les truites tachetées d'une grêle cramoisie.[446]»

[Footnote 446: Tam Samson's Elegy.]

«Vous légères, joyeuses, délicates demoiselles, Qui, sur les bords des ruisselets de Castalie, Sautez, chantez, et lavez vos jolis petits corps.[447]»

[Footnote 447: Epistle to Dr Blacklock.]

Sa susceptibilité musicale se retrouve, brièvement aussi, dans des strophes comme celle-ci:

Chèrement acheté est le trésor caché Que des sentiments délicats nous donnent; Les cordes qui vibrent le plus suavement au plaisir, Frémissent des plus profondes notes d'angoisse[448].

ou encore:

Puisse dans ton coeur aucun sentiment grossier, Discordant, ne troubler les cordes de ton sein; Mais que la Paix accorde et calme ton âme suave, Ou que l'Amour, extasié, y chante son chant séraphique.[449]

[Footnote 448: Poem on sensibility.]

[Footnote 449: To Miss Graham of Fintry.]

Assez naturellement, ce goût pour la Beauté se portait vers la Beauté féminine. Bien que ses poésies d'amour forment un chapitre spécial, nous pouvons cependant y choisir quelques passages où apparaît surtout le sens de la grâce extérieure. C'est certainement un artiste d'un talent très coloré, très net et très sobre, que celui qui a tracé ces jolies miniatures féminines. La première est toute en touches noires et roses:

Ses cheveux ruisselants, noirs comme l'aile du corbeau, Pendent sur son cou et sa gorge. Quelle douceur de se presser sur cette poitrine, De mettre ses bras autour de ce cou.

Ses lèvres sont des roses humides de rosée, Oh! quel festin est sa jolie bouche! Ses joues ont une teinte plus céleste, Un cramoisi encore plus divin[450].

[Footnote 450: Her Flowing Locks.]

La seconde est dans des tons plus clairs, rien que de l'or et des blancheurs auxquelles se mêle un peu de rose:

Ses cheveux étaient comme des anneaux d'or, Ses dents étaient comme l'ivoire, Ses joues comme des lis trempés dans le vin, À la fillette qui a fait mon lit.

Sa gorge était de la neige chassée, Deux tas de neige si beaux à voir, Ses membres étaient de marbre poli, À la fillette qui a fait mon lit[451].

[Footnote 451: The Lass that made the Bed to me.]

On sent aussi et on a vu de reste dans sa biographie qu'il percevait la perfection de la stature et, plus encore peut-être, la grâce de la démarche et l'harmonie des mouvements. On se rappelle ces vers:

Ses boucles étaient comme le lin, Ses sourcils, d'une teinte plus sombre, Malicieusement surmontaient Deux yeux rieurs d'un joli bleu.

Sa démarche est une harmonie, Sa jolie cheville est un traître Qui dénonce de belles proportions Qui feraient qu'un saint oublierait le ciel[452].

[Footnote 452: She says she lo'es me best of a'.]

Il trouve, pour rendre cet aspect de la beauté, des comparaisons charmantes où il marie inconsciemment le rythme et les ondulations de l'allure à la musique, donnant ainsi la formule de la danse:

Aussi doucement se meuvent ses jolis membres Que les notes de musique dans des hymnes d'amoureux; Les diamants de la rosée sont dans ses yeux si bleus, Où l'amour rieur nage folâtrement[453].

[Footnote 453: My Lady's Gown, there's Gairs upon it.]

Et ailleurs:

Mon amour est comme une rouge, rouge rose, Qui est nouvellement éclose en juin; Mon amour est comme la mélodie Qui est doucement jouée en mesure[454].

[Footnote 454: A red, red rose.]

Peut-être le tableau le plus purement artistique qu'il ait donné est-il le suivant? On y trouve comme un reflet de l'élégance presque classique d'Allan Ramsay, dont nous avons vu des exemples. Cela est toujours sobre et bref; on n'a, pour saisir le contraste, qu'à comparer cette rapide vision de beauté aux luxuriantes descriptions de Keats quand il rencontre un sujet analogue[455].

[Footnote 455: Voir les riches tableaux d'Endymion.]

Sur un talus en fleurs, par un jour d'été, Et pour l'été légèrement vêtue, La jeune Nelly, dans sa fleur, était couchée, Accablée par l'amour et le sommeil. Ses yeux clos, comme des armes remises au fourreau, Étaient enfermés dans un doux repos; Ses lèvres, tandis qu'elle respirait son haleine embaumée, Coloraient d'un reflet plus riche les roses; Les lis jaillissants, doucement pressés, Follement, gaiement, baisaient sa gorge, leur rivale.... Sa robe, ondulant un peu dans la brise, Embrassait ses membres délicats, Sa forme adorable, son aisance native, Toute harmonie et grâce[456].

[Footnote 456: Blooming Nelly.]

Le plus souvent, ces indices sont perdus dans ses pièces ordinaires. Dans la seconde période de sa vie, il lui est toutefois arrivé de détacher complètement une scène et de s'y complaire.

Celle-ci n'a-t-elle pas l'air d'un fin tableau hollandais, familier de dessin, mais baigné d'une demi-teinte de pourpre riche, et harmonisé par la lumière?

Ô mon cher, mon cher rouet, Ma chère quenouille et mon dévidoir; De la tête aux pieds, il m'habille Et m'enveloppe doucement et chaudement le soir. Je m'assieds et je chante et je file, Tandis que, bien bas, le soleil d'été descend, Heureuse de mon contentement, de mon lait et de ma farine, Ô! mon cher, mon cher rouet!

De chaque côté, les ruisseaux trottinent, Et se rencontrent au-dessous de ma chaumière; Le bouleau odorant et l'aubépine blanche Unissent leurs bras par-dessus le bassin, Pour abriter le nid des petits oiseaux, Et le refuge plus frais des petits poissons; Le soleil jette un bon regard dans la chambre Où, joyeuse, je tourne mon rouet.

Sur les hauts chênes, les ramiers gémissent, L'écho apprend par coeur leur triste histoire; Les linots, dans les noisetiers des berges, Heureux, rivalisent dans leurs chants. Le râle de genêt dans la luzerne, La perdrix bruyante dans la jachère, L'hirondelle voletant autour de mon abri, M'amusent, assise à mon rouet.

Avec peu à vendre et moins à acheter, Au-dessus du besoin, au-dessous de l'envie, Oh! qui voudrait quitter cet humble état Pour tout l'orgueil de tous les grands? Parmi leurs brillants et vains jouets, Parmi leurs joies bruyantes et gênantes, Peuvent-ils ressentir la paix et le plaisir De Bessy à son rouet?[457]

[Footnote 457: Bess and her spinning wheel.]

Cette petite fileuse, joyeuse de son sort, qui chante en tournant son rouet, tandis que les oiseaux s'aiment, les ruisseaux s'unissent, les branches se marient, au dehors, et que le soleil regarde avec bonté dans la chambre, n'est-elle pas charmante? La moelleuse caresse de la lumière enveloppe toutes ces caresses. N'est-ce pas, surtout avec cette riche demi-teinte de pourpre, un intérieur d'un Peter de Hooch villageois?

Lorsque la réalité, généralement assez laide, le laissait échapper, Burns se trouvait plus à l'aise pour laisser jouer sa faculté d'embellir les choses et de les rendre plus légères. Quelques-unes de ses plus délicates peintures ont pour sujet des êtres fantastiques, des fées, des elfes, des esprits. Nous ne reviendrons pas sur l'apparition de la Muse, dans la Vision. Tout le commencement est plein de grâce; et la fin est d'une vraie beauté simple. Voici une jolie et lumineuse cavalcade de fées et de lutins, qui bondissent follement dans des rayons de lune, et qui font penser au cortège de Titania. C'eût été un sujet de tableau pour Sir Noël Paton[458].

[Footnote 458: Les deux curieux tableaux de Sir Noël Paton, à la National Gallery d'Édimbourg, représentant Le Songe d'une nuit d'été, d'une invention si ingénieuse et si touffue.]

Pendant la nuit dans laquelle les fées légères Dansent sur les dunes de Cassilis, Ou, par les champs, dans une lumière splendide, Caracolent sur de vifs coursiers, Ou bien prennent le chemin de Colean, Sous les pâles rayons de la lune, Pour y errer et courir dans la caverne, Parmi les rocs et les ruisselets Et y folâtrer cette nuit-là[459].

[Footnote 459: Halloween.]

De même, dans les Deux Ponts d'Ayr, on voit arriver sur la rivière toute couverte de glace une troupe d'esprits.

Une troupe féerique apparut en ordre brillant, Sur la rivière scintillante; ils dansaient dextrement, Leur pied touchait si légèrement le cristal de l'eau Que la jeune glace pliait à peine sous leurs pas[460].

[Footnote 460: The Brigs of Ayr.]

Ce cortège qui avance ainsi ne manque pas de beauté. Il fait penser à quelques-unes des processions de Spenser, bien qu'il y ait ici, cela est entendu, beaucoup moins de la pompe, de la splendeur de robes et d'armures, du déploiement d'étoffes, de la richesse d'attributs, de la majesté de défilé, de la magnificence, qui font ressembler les allégories de la Reine des Fées à des tapisseries peintes par Rubens.

Le Génie de la Rivière apparaît le premier, Chef vénérable avancé en années; Sa tête chenue est couronnée de nénuphars, Sa jambe virile porte la jarretière nouée. Puis, venait le couple le plus beau du cortège, La douce Beauté Féminine, la main dans la main du Printemps; Puis, couronnée de foin fleuri, venait la Joie Rurale, Et l'Été, avec ses yeux ardents et rayonnants; L'Abondance réjouissante, tenant sa corne débordante, Menait le jaune Automne, coiffé d'épis mouvants; Puis, les cheveux gris et blancs de l'Hiver se montraient, Près de l'Hospitalité au front serein. Ensuite, suivait le Courage d'un pas martial... Enfin, la Paix, en robe blanche, couronnée d'une guirlande de noisetier, Passait à la rustique Agriculture, Tout brisés, les instruments de fer de la mort[461].

[Footnote 461: The Brigs of Ayr.]

Mais ce ne sont là que des indices d'une faculté qui n'a jamais trouvé sa large issue et ne s'est pas déployée dans son jeu complet. Elle ne s'est manifestée librement que dans les pièces d'amour où nous la retrouverons. Il nous suffit de montrer maintenant qu'elle existait, qu'il ne lui manquait que des occasions pour prendre tout à fait conscience d'elle-même. Ce que nous en rencontrerons encore mélangé à d'autres sujets, en venant se réunir à l'indication que nous en donnons ici, complétera l'idée qu'il est juste que nous en ayions.

· · ·

C'est d'un tout autre côté qu'il faut chercher la partie noble de la poésie de Burns. C'est dans une région pour ainsi dire plus abstraite, où sont les idées morales, les sentiments généreux, les hautes aspirations. Ce poète d'une si grande puissance graphique dans la réalité ordinaire, ce peintre si pittoresque dans le comique, perd en partie ces qualités quand il s'élève. Il les remplace par une poésie fière, par des traits énergiques et une ardeur condensée de passion. L'éloquence se substitue à la représentation artistique des choses, les idées générales, les plaidoyers aux tableaux particuliers; les considérations sur la vie à la vie elle-même. C'est surtout aux idées sociales, aux sentiments humanitaires que s'attache l'esprit de Burns. Il a célébré ou réclamé la liberté, l'égalité parmi les peuples, et le secours fraternel que les hommes se doivent entre eux. Il a pris sa place dans le choeur puissant des poètes anglais qui, à la fin du dernier siècle, ont salué d'accents immortels la Révolution et ses promesses. C'est un mouvement commun qu'il faut reconstituer dans son ensemble pour comprendre la place qu'y occupe Burns et la note particulière que sa voix a donnée dans cette admirable acclamation. C'est un des plus beaux chapitres de la poésie anglaise qu'il nous faut entreprendre de retracer[462].

[Footnote 462: On peut lire sur ce mouvement le beau livre de M. Stopford Brooke, Theology in the English Poets.]

Cette tendance humanitaire et libérale s'était manifestée d'abord dans Cowper. Cette âme timide, que la tendresse pour les malheureux rendait audacieuse, avait attaqué tous les maux que les hommes imposent aux hommes. Il avait réprouvé l'injustice sous toutes ses formes; maudit l'esclavage, l'oppression et la guerre. Son indignation lui a donné des paroles éloquentes et fortes, qui dépassent le charme familier et moyen de ses pages ordinaires. On se rappelle le passage dans lequel il souhaite une retraite dans quelque vaste solitude, sous quelque immense suite d'ombrages, où les rumeurs de l'oppression et de la fraude ne puissent l'atteindre[463]. Son coeur souffre du récit des outrages dont la terre est remplie. Avec douleur il se lamente de ce que le lien de la fraternité humaine est détruit, comme le lin qui se coupe touché par le feu. Hélas! l'homme enchaîne l'homme, l'écrase de travail, exige sa sueur, avec des coups que la Pitié pleure de voir infliger à une bête. Et il s'écrie, avec la simplicité sincère et l'accent personnel dont son éloquence est faite:

Je ne voudrais pas avoir un esclave pour bêcher ma terre, Pour me porter, pour m'éventer quand je dors, Et trembler quand je me réveille, pour toute la richesse Que les muscles achetés et vendus ont jamais gagnée! Non, toute chère que m'est la liberté, et bien que mon coeur, En une juste estimation, la prise au-dessus de tout prix, J'aimerais beaucoup mieux être moi-même l'esclave Et porter les chaînes, que de les attacher sur lui[464].

[Footnote 463: Cowper. The Task; The Time-Piece, vers 1-2-5.]

[Footnote 464: Cowper. The Task; The Time-Piece, v. 29-36.]

Bien que ces vers aient précédé de cinq ans les premiers efforts de Wilberforce[465], l'infâmie de l'esclavage était trop flagrante pour qu'on s'étonne qu'un coeur chrétien en ait été révolté. Mais Cowper alla plus loin. Il avait un sens plus précis des injustices, qui déshonorent la terre sous des formes plus acceptées. Dès 1783, il avait écrit le passage célèbre où il souhaitait et prévoyait la chute de la Bastille. Ce sont des vers importants dans l'histoire de la littérature anglaise. Ils marquent le commencement de cette poésie politique qui s'est développée, en devenant de plus en plus républicaine, à travers les oeuvres de Wordsworth, de Coleridge et de Shelley, et se continue aujourd'hui, avec un caractère démocratique et socialiste, dans les oeuvres de Swinburne.

[Footnote 465: C'est en 1788 que Wilberforce commença sa grande lutte pour l'abolition de l'esclavage, en 1789, qu'il proposa cette mesure à la Chambre des Communes où il rencontra une opposition formidable. L'émotion fut grande à Londres; Wordsworth l'avait partagée. Il dit au livre x de son Prélude:

Il me plut davantage De demeurer dans la grande Cité, où je trouvai L'air général encore troublé de l'agitation De ce premier assaut mémorable tenté Par une puissante levée de l'humanité Contre les trafiquants de sang nègre; Effort qui, bien que vaincu, avait rappelé Aux esprits de vieux principes oubliés, Et, à travers la nation, répandu une chaleur nouvelle. De sentiments vertueux.]

Une honte pour l'humanité, et un opprobre plus grand Pour la France que toutes ses pertes et ses défaites, Anciennes ou de date récente, sur terre ou sur mer, Est sa maison d'esclavage, pire que celle pour laquelle jadis Dieu châtia Pharaon,--la Bastille! Horribles tours, demeure de coeurs brisés, Donjons, et vous, cages de désespoir, Que les rois ont remplis, de siècle en siècle, D'une musique qui plaît à leurs oreilles royales, Des soupirs et des gémissements d'hommes malheureux, Il n'y a pas un coeur anglais qui ne bondisse de joie D'apprendre que vous êtes enfin tombés; de savoir Que même nos ennemis, si souvent occupés À nous forger des chaînes, sont eux-mêmes libres. Car celui qui aime la liberté ne restreint pas Son zèle pour son triomphe, en deçà De limites étroites; il soutient sa cause Partout où on la plaide. C'est la cause de l'Homme[466].

[Footnote 466: Cowper. The Task; The Winter Morning Walk, vers 379 et suivants.]

Nobles accents et prophétiques! Curieux aussi pour nous, parce qu'ils nous révèlent combien, même à l'étranger, la sombre forteresse était considérée comme le symbole du despotisme. Lorsqu'on entend le doux poète s'écrier: «Il n'y a pas un coeur anglais qui ne bondisse de joie d'apprendre que vous êtes enfin tombés», et mettre dans ces mots un ton de haine, lui qui était si incapable de haïr, on se rend mieux compte du mouvement d'enthousiasme qui a salué chez nous l'écroulement de ces murs exécrés.

Cowper a été plus loin encore. Il a compris l'unité de la race humaine, la fraternité des hommes, le sentiment qu'un même sang coule dans nos veines et nous fait de la même famille. C'était là un thème nouveau en poésie. Il devait grandir et fournir à des poètes, dont les âmes se formaient alors, et que peut-être ces accents nouveaux formèrent pour leur part, d'amples et splendides motifs de poésie. Mais ni dans Wordsworth, ni dans Shelley, cette idée ne devait prendre une forme plus pressante, plus anxieuse de convaincre. Ce sont parmi les plus tendres vers de Cowper. Il y passe un reflet de sa tendresse pour sa mère; et son amour pour les hommes en prend un air de fraternité émue. Il faut lire les vers qu'il adressait au portrait de cette mère, cinquante-trois ans après qu'elle fut morte, et savoir combien son souvenir était resté profond dans son coeur[467], pour comprendre quelle chose sainte et sacrée pour lui c'était de dire qu'il avait puisé la charité dans le lait dont il avait été nourri.

[Footnote 467: Cowper. On the Receipt of my Mother's Picture out of Norfolk.]

Que nous est le monde? Beaucoup. Je suis né d'une femme et j'ai tiré un lait Doux comme la charité, à des mamelles humaines. Je pense, j'articule, je ris et pleure, Je remplis toutes les fonctions de l'homme. Comment donc pourrions-nous, moi et n'importe quel homme vivant, Être étrangers l'un à l'autre? Percez ma veine, Prenez au flot cramoisi qui y suit ses méandres, Et interrogez-le. Appliquez votre loupe, Examinez-le, et montrez que ce n'est pas un sang Semblable au vôtre, et s'il est tel, Quelle lame de subtilité peux-tu supposer Assez affilée, tout savant et habile que tu sois, Pour couper le lien de fraternité par lequel Un créateur commun m'a lié à l'espèce?[468]

[Footnote 468: Cowper. The Task; the Garden, v. 195-209.]

Toutes les grandes lignes de la poésie sociale moderne se trouvaient donc indiquées dans Cowper. Il ne faut ménager ni le respect, ni l'admiration pour celui qui, à force de sincérité et de tendresse, a découvert des accents nouveaux, et préludé à la puissante poésie qui, en Angleterre, a acclamé notre siècle.

Mais il est permis de remarquer que, pour l'inspiration humaine, Cowper n'est pas encore un poète moderne. Son inspiration est toute religieuse; il parle en croyant plutôt qu'en homme; c'est plutôt un fidèle d'une Église qu'un citoyen du monde. C'est à travers Dieu et en Dieu qu'il aime les hommes. On pourrait prendre, comme l'exposé fidèle de sa doctrine de charité, le passage où la prose de Bourdaloue touche à la poésie. «Je puis et je dois considérer ce vaste univers comme la maison de Dieu, et tout ce qu'il y a d'hommes dans le monde comme une grande famille dont Dieu est le père. Nous sommes tous ses enfants, tous ses héritiers, tous frères et tous, pour ainsi parler, rassemblés sous ses ailes et entre ses bras. D'où il est aisé de juger quelle union il doit y avoir entre nous, et combien nous devenons coupables quand il nous arrive de nous tourner les uns contre les autres jusque dans le sein de notre Père céleste[469]». Il y a une grande différence entre cette façon d'aimer les hommes à cause de Dieu, et les aimer pour eux-mêmes. Nous ne touchons pas encore au sentiment de la solidarité humaine, qui est le fondement le plus solide, et peut-être le seul, de la morale de notre siècle. Les accents se ressemblent, car la bonté est un sommet, où l'on se rencontre de quelque côté qu'on y parvienne. La route qui y a conduit Cowper était sur un autre versant que celui qui donne sur notre société actuelle.

[Footnote 469: Bourdaloue. Pensées sur divers sujets de Religion et de Morale; De la charité chrétienne et des amitiés humaines.]

À un autre égard, la différence de point de vue est plus importante. Cowper appartenait à une secte fervente, mais sombre et dure. Il avait vécu sous la direction de John Newton dont le tempérament absolu et violent en exagérait encore l'esprit. La menace puritaine obscurcit toute sa vie, et le fit mourir, lui qui avait été la douceur et l'innocence mêmes, dans l'angoisse, dans une inexprimable épouvante de la damnation. À ses yeux, la nature humaine et ce monde étaient irrémissiblement corrompus. Tout était flétri et écrasé par la colère divine; l'univers entier roulait dans la malédiction. Les efforts de l'homme pour altérer sa condition étaient inutiles et méprisables. Cette vue décourageante devait fermer à Cowper certains aspects de la vie. Elle l'empêchait en premier lieu de s'intéresser aux mouvements politiques. Qu'est la vaine poussière des agitations humaines devant l'inexorable problème de la mort éternelle? Bien qu'il ait vécu jusqu'en 1800, le tonnerre de la Révolution française n'a pas eu d'écho dans son oeuvre. C'était un mouvement trop purement humain, trop rationaliste, pour qu'il le comprît.

C'est une autre conséquence de la même préoccupation surnaturelle, qu'il n'a pas compté parmi les croyants au progrès, parmi ceux qui voient des lueurs dans l'avenir. Il était plutôt porté à considérer le monde comme caduc et condamné. Le terme de ce globe ne lui semblait pas éloigné, et les cataclysmes terrestres qui ont marqué la fin du dernier siècle n'étaient que les avertissements de la destruction suprême[470].

[Footnote 470: Voir, avec des conclusions différentes, mais inspiré par les mêmes catastrophes, le poème de Voltaire Sur le désastre de Lisbonne.]

... Un monde qui semble Tinter le glas de sa propre mort, Et, par la voix de tous ses éléments, Prêcher la destruction générale[471]. Quand les vents Furent-ils lâchés avec une telle mission de détruire? Quand les vagues ont-elles si hautainement franchi Leurs anciennes barrières, pour inonder la terre ferme? Des feux au-dessus de nous, des météores sur nos têtes, Effrayants, sans exemple, inexpliqués, Ont allumé des signes dans les cieux, et la vieille, La caduque Terre a eu ses accès de tremblement Plus fréquents, et a perdu son repos accoutumé. Est-ce l'instant de lutter quand les supports Et les piliers de notre planète semblent manquer; Et la Nature, avec un oeil voilé et morne, Attendre la fin de tout?[472]

[Footnote 471: Allusion aux calamités de la Jamaïque (note de la Globe Edition).]

[Footnote 472: Cowper. The Task; the Time Piece, v. 53-65. Ces derniers vers, dit la Globe Edition, font allusion au brouillard qui a couvert l'Europe et l'Asie, pendant tout l'été de 1783.]

Il était, on le voit, loin de l'idée moderne d'un progrès infini, sans cesse réalisé par le constant effort de l'Humanité qui subjugue la Nature et s'améliore elle-même.

Il avait bien prédit, il est vrai, qu'un repos viendrait pour ce globe si longtemps travaillé par le mal, le sabbath promis à la Terre[473]. La harpe des prophéties l'annonçait. Dieu descendrait dans son chariot, sur un chemin d'amour. La malédiction du chardon serait rappelée. La terre, de nouveau, serait riante de sa première abondance. Les animaux vivraient dans la concorde du Paradis Terrestre. Le globe éclaterait d'harmonie, et toutes choses remonteraient à leur perfection originelle. Ce n'est là qu'une vision religieuse et un rêve de l'Apocalypse. Cela n'a aucun rapport avec l'idée du progrès sortant de l'humanité. Les critiques qui revendiquent pour Cowper l'honneur d'avoir le premier exprimé cette idée n'ont pas assez remarqué qu'elle était incompatible avec sa doctrine. Il y avait en lui lutte entre les aspirations de son généreux esprit et sa théologie. Celle-ci l'a tenu à l'écart de la conception moderne de la vie, et l'a empêché d'être un des interprètes de la forme de vérité ou tout au moins d'espérance sur laquelle vit l'humanité présente. Dans l'étude de l'homme comme dans celle de la nature, il n'a été moderne que sur le terrain de l'observation particulière et personnelle, parce que là son âme seule agissait. Dès qu'il a tenté de généraliser, il a été retenu dans un système vieilli et étroit.

[Footnote 473: Cowper. The Task; the Winter Walk at Noon. Lire les vers de 729 à 817.]

· · ·

Mais, pendant que Cowper se débattait dans les entraves d'une théologie dure, des âmes plus libres et plus ouvertes arrivaient. Au moment où la Task fut publiée, en 1785, Wordsworth avait quinze ans; Walter Scott, quatorze; Coleridge, treize; Southey, onze; Walter Savage Landor en avait dix. Cette génération reprit le mouvement de Cowper, là où celui-ci l'avait abandonné. Ces jeunes âmes étaient hantées de visions merveilleuses et confuses. Elles souhaitaient le Progrès infini, la Liberté, la chute du Despotisme, l'abolition des souffrances dont la source est humaine. Elles portaient en elles l'attente d'un âge meilleur, d'un âge d'or. Ce n'était plus l'arrivée d'une apparition divine, c'était l'oeuvre de l'humanité, le triomphe de la justice par la Raison, du progrès accompli par l'effort de tous. Cette espérance était comme un malaise, elle faisait souffrir comme un rêve dont les contours flottants rendent la beauté douloureuse.

La Révolution française éclata. Jamais une aurore n'a transformé plus soudainement des vapeurs indécises en étendards de pourpre, n'a changé plus vite un crépuscule en triomphe. Toutes ces aspirations, ces désirs, ces souhaits, qui flottaient dans ces jeunes vies, prirent une forme, une couleur et une beauté. Cette jeunesse éprise d'un idéal indéterminé sentit le jour se faire en elle, et les pressentiments qu'elle portait s'éclairer, se former en éclatants espoirs. Les âmes s'emplissaient de lumière et devenaient radieuses. Rien ne peut rendre l'impression magnifique, le frisson grandiose qui passa dans les coeurs les plus généreux du pays. Ce qu'ils avaient rêve était là! L'aurore était là! L'aurore de la Justice et de la Paix! Ce fut un cri d'admiration et de foi, un transport d'enthousiasme. Tous les poètes éclatèrent en un choeur de triomphe:

L'Europe en ce moment frémissait de joie, La France était debout sur la cime d'heures dorées, Et la Nature humaine semblait naître à nouveau[474].

[Footnote 474: Wordsworth. The Prelude, Book VI.]

Ce fut un moment unique et superbe. Ceux qui y vécurent n'en purent jamais parler sans émotion, sans un retour de l'ancienne ivresse. Wordsworth s'écriait plus tard:

Ô plaisant exercice d'espérance et de joie! C'était un bonheur de vivre dans cette aurore, Et être jeune alors, c'était le ciel même!... Ce n'étaient pas seulement les lieux favorisés, mais la Terre entière Qui portait la beauté de la promesse, la beauté qui met La rose entre-éclose au-dessus de la rose pleine-éclose. Quel tempérament à cette vue ne s'éveilla pas À un bonheur inattendu? Les inertes Furent excités; les natures vives, transportées[475].

[Footnote 475: Wordsworth. The Prelude, Book XI.]

C'est dans Wordsworth, le suprême poète de cette époque, qu'il faut retrouver les mouvements dont les coeurs furent remués. Je ne connais pas de plus admirable poésie, de plus élevée, de plus virile, de plus humaine, que toute la partie du Prélude où Wordsworth raconte ses sentiments pour la Révolution Française. Ce sont de superbes pages d'histoire, palpitantes du souffle de ces temps, d'une ampleur épique, les plus belles, les seules qu'on ait écrites à la taille de cette puissante tragédie. Quelques pages du Roman de Quatre-Vingt-Treize donnent l'idée de ces âmes haussées au-dessus d'elles-mêmes et grandissant avec l'orage; mais c'est avec quelque chose de théâtral. Il y a plus de simplicité, de vérité dans Wordsworth. C'est une lecture inoubliable.

Il était naturellement républicain et lui-même en a donné les raisons. Il avait été élevé dans une région pauvre, où tout le monde vivait dans une simplicité et dans une égalité antiques. Son séjour à l'Université, où les distinctions sont ouvertes à tous, où les règles académiques ont quelque chose de républicain, avait laissé grandir ces premières impressions. L'influence puissante de la Nature, sa vaste égalité, la liberté de ses montagnes, les avaient encore fortifiées[476]. À son premier voyage en France, il débarqua à Calais, la veille du grand jour de la Fédération[477]. Avec un ami, le bâton à la main, il poursuivit sa route à travers des hameaux et des villes, ornés des restes de cette fête, de fleurs qu'on laissait se faner aux arcs triomphaux ou aux guirlandes des fenêtres. Partout il trouva la bienveillance et la joie se répandant, comme un parfum quand «le printemps n'a pas laissé un coin du pays sans le toucher». Il vit, sous l'étoile du soir, les danses de la liberté. Il but avec les délégués qui revenaient de «ces grandes fiançailles nouvellement célébrées, dans leur capitale, à la face du ciel» et son coeur s'écria:

Honneur au zèle du patriote! Gloire et Espoir à la Liberté qui vient de naître! Salut aux puissants projets du siècle! Glaive infaillible que la Justice manie, Va et prospère, et vous, feux vengeurs, Élevez-vous jusqu'aux plus hautes tours de l'Orgueil, Animés par le souffle de la Providence irritée![478]

[Footnote 476: Voir The Prelude, Book IX.]

[Footnote 477: Voir tout ce beau voyage de Wordsworth, si plein d'enthousiasme et du frémissement de tous, The Prelude, Book VI.]

[Footnote 478: Wordsworth. The Prelude, Book VI.]

Quand il revint, il entendit le fifre de la guerre qui remuait joyeusement toutes les âmes, «comme le sifflet du merle, dans un bois qui éclate en bourgeons», et il vit les armées du Brabant, en route vers la bataille, pour la cause de la Liberté[479]. Ces premières émotions si pures et si radieuses couronnèrent ses dispositions républicaines. Il fut gagné à la Révolution Française.

[Footnote 479: Wordsworth. The Prelude, Book VI, les derniers vers.]

«Il n'y a pas de coeur anglais qui ne bondisse de joie, en apprenant que vous êtes tombées», avait dit Cowper aux murailles de la Bastille. La Bastille s'écroula. Voici comment Wordsworth salua ce que son prédécesseur avait prédit. C'est une magnifique explosion de lyrisme contenu. La traduction ne saurait rendre le mouvement croissant, la ferveur profonde de ce morceau, et cependant, il est, à travers tout, vivant; il palpite d'une allégresse que rien ne peut entièrement effacer. L'élan d'espérance qui sortit de cette chute est admirable, et éclate en un des hymnes les plus puissants que la poésie ait jamais chantés.

Tout à coup, la terrible Bastille, Avec toutes les chambres de ses tours horribles, Tomba à terre, renversée par la violence De l'indignation; et avec des cris qui étouffèrent Le fracas qu'elle fit en tombant! De ses débris S'éleva ou sembla s'élever un palais d'or, Le siège assigné de la loi équitable, D'une autorité douce et paternelle. Ce choc puissant Je le ressentis; cette transformation je la perçus Et la saisis, aussi merveilleusement que, au moment Où sortant d'un brouillard aveuglant, j'ai vu, Comme une gloire au-dessus de toutes les gloires jamais vues, Le ciel et la terre se mélanger jusqu'à l'infini, Éblouissant mon âme. Cependant des harpes prophétiques Résonnaient de toutes parts: «La Guerre cessera, N'avez-vous pas entendu que la conquête est abjurée? Apportez des guirlandes, apportez, apportez des fleurs choisies, pour orner L'arbre de la Liberté!» Mon âme bondissait, Ma voix mélancolique se mêlait au choeur: «Soyez joyeuses, toutes les nations; dans toutes les terres, Vous qui êtes capables de joie, soyez joyeux! Désormais tout ce qui nous manque à nous-mêmes Nous le trouverons chez les autres; et tous, Enrichis d'une richesse mutuelle et partagée, Honoreront d'un seul coeur leur parenté commune[480].»

[Footnote 480: Wordsworth. The Excursion, Book III.]

Et Coleridge rappelait des souvenirs semblables, presque dans des termes semblables:

Bientôt, disais-je, la Sagesse enseignera son savoir, Dans les humbles huttes de ceux qui peinent et gémissent! Et, par son seul bonheur victorieux, La France contraindra les nations à être libres Jusqu'à ce que l'Amour et la Joie, regardant autour d'eux, réclament la Terre comme leur bien[481].

[Footnote 481: Coleridge. France, an Ode.]

Toute la jeunesse anglaise acclamait la Révolution.

Il fallait que cette admiration de la Révolution française fût profondément ancrée dans les coeurs, pour qu'elle y fût plus forte que l'amour même de la Patrie. C'étaient pourtant des coeurs bien anglais que ceux de Wordsworth et de Coleridge. L'homme qui a écrit le sonnet à Milton a donné une des plus hautes expressions du patriotisme. Et celui-là a produit une des plus belles invocations à la terre natale qui lui a parlé ainsi:

Ô Bretagne natale, ô Île maternelle! Comment peux-tu m'être autre chose que chère et sacrée, À moi qui, de tes lacs, de tes collines, De tes nuages, tes vallées paisibles, tes rocs et tes mers, Ai puisé partout ma vie intellectuelle, Toutes les douces sensations, les pensées anoblissantes, Toute l'adoration du Dieu qui est dans la nature, Toutes les choses aimables et honorables, Tout ce qui fait ressentir à notre esprit mortel La joie et la grandeur de son être futur. Il ne vit ni une forme, ni un sentiment dans mon âme Qui ne soit emprunté à ma patrie. Ô divine Et admirable Île! tu as été mon seul Et très magnifique temple, dans lequel Je marche avec respect et chante mes chants austères, Aimant le Dieu qui m'a fait![482]

[Footnote 482: Coleridge. Fears in Solitude.]

L'Angleterre n'avait pas reçu un tel hommage de ses fils depuis le salut que Shakspeare lui avait adressé dans Richard II[483]. Et cependant, ces deux hommes, quand l'Angleterre prit les armes contre le peuple qui était à leurs yeux le champion de la liberté, eurent le courage de se séparer d'elle. «Si je savais quelque chose qui fût utile à ma patrie et qui fût préjudiciable à l'Europe et au genre humain, je le regarderais comme un crime», avait dit Montesquieu. Mais ces choix déchirent le coeur, et c'est cette souffrance qui les rend magnanimes. Elle fut cruelle chez ces poètes qui tenaient si profondément au sol natal que leur poésie tout entière est puisée en lui.

[Footnote 483: Richard II, act. II, scène 1.]

Il n'existe rien de plus émouvant que les pages dans lesquelles Wordsworth a retracé ces heures de doute et de douleur où il se crut obligé de prendre parti contre sa patrie.

«Quelles furent mes émotions, quand, en armes, L'Angleterre alla mettre sa force, née de la liberté, en ligne, Oh! pitié et honte! avec ces Puissances confédérées[484].

[Footnote 484: Wordsworth. The Prelude, Book X.]

Il faut l'entendre quand, avec sa façon grave et profonde d'analyser ses sentiments, il explique que jusque-là sa nature morale n'avait pas encore reçu de choc. Il ne connaissait encore ni chute, ni rupture de sentiment, rien qui pût être appelé une révolution en lui-même. Il croyait pouvoir accorder son amour de la Justice avec celui de son Pays, et il dit gracieusement:

Comme une légère Et pliante campanule, qui se balance dans la brise, Sur un rocher gris, son lieu natal, ainsi avais-je Joué, enraciné sûrement sur la tour antique De ma contrée bien-aimée, ne souhaitant pas Une plus heureuse fortune que de me faner là[484].

Et maintenant, il était arraché de cette place d'affection et emporté dans le tourbillon. Il se réjouissait, oui! il exultait, quand des Anglais par milliers étaient vaincus, laissés sans gloire sur le champ de bataille, ou chassés dans une fuite honteuse. C'est alors qu'il raconte comment il entrait parfois dans une église de village, où toute la congrégation offrait des prières ou des louanges pour les victoires du pays, et, semblable à un hôte qu'on n'a pas invité et que personne ne reconnaît, il restait assis, silencieux. À peine ose-t-il avouer qu'il se nourrissait du jour de la vengeance à venir. Et c'est là qu'il raconte aussi comment il regardait la flotte qui porte le pavillon à la croix rouge se préparer pour cet indigne service, et comment, chaque soir, quand l'orbe du soleil descendait dans la tranquillité de la nature et que le canon se faisait entendre, son esprit était assombri de noires imaginations, du sens de malheurs à venir et de souffrances pour le genre humain[485]. Et dans ces souvenirs, aperçus pourtant de la hauteur sereine où plus tard il avait atteint, passent les angoisses et les enthousiasmes de cette époque.

[Footnote 485: Wordsworth. The Prelude, Book X.]

Coleridge, avec moins de précision et sans cette émotion concentrée, rendait exactement les mêmes idées. Ses sentiments, au lieu de prendre la forme d'un récit, qui parfois devient épique dans Wordsworth, s'échappaient en strophes d'un lyrisme tumultueux, auxquelles l'éloquence ne manque pas non plus. Écoutons retentir, dans une âme d'une sonorité différente, les mêmes impressions.

Quand la France en courroux souleva ses membres géants, Et, avec un serment qui émut l'air, la terre et la mer, Frappa de son pied puissant et jura qu'elle voulait être libre, Soyez témoins combien j'ai espéré et craint! Avec quelle joie, ma haute acclamation je la chantai, sans peur, parmi une troupe d'esclaves; Et quand, pour accabler la nation libérée, Comme des démons réunis par le bâton d'un sorcier, Les monarques marchèrent en un jour maudit, Et que l'Angleterre se joignit à leur troupe cruelle, Bien que ses rivages et l'Océan qui l'entoure me fussent chers, Bien que maintes amitiés et maints jeunes amours Aient gonflé en moi l'émotion patriotique, Et jeté une lumière magique sur nos collines et sur nos bois, Cependant, ma voix, sans trembler, chanta, prédit la défaite À tout ce qui bravait la lance dompteuse-des-tyrans, Prédit un déshonneur trop longtemps différé et une retraite inutile. Car jamais, ô Liberté! dans un but partiel N'ai-je obscurci ta lumière, ni affaibli ta sainte flamme; Mais j'ai béni les poeans de la France délivrée, Et j'ai penché la tête et j'ai pleuré sur le nom de l'Angleterre[486].

[Footnote 486: Coleridge. France, an Ode.]

Ces déclamations oratoires sont loin de la réalité poignante du récit de Wordsworth. À côté des vers du Prélude, ceux-ci sont une écume emportée par le vent. Mais ce vent était puissant. Si la conviction fut moins arrêtée et moins stable dans Coleridge que dans Wordsworth, ce qui dépendait de la nature de leurs esprits, on sent qu'elle était aussi ardente. Et il serait vain de penser qu'ils fussent les seuls à ressentir ces émotions, car Wordsworth a écrit:

«Je trouvai, non pas en moi-même seulement, Mais dans les esprits de toute la jeunesse désintéressée, Le changement et la subversion à partir de cette heure[487].»

[Footnote 487: Wordsworth. The Prelude, Book X.]

Telle était leur foi que la Terreur elle-même ne l'ébranla pas. La colonne de lumière s'était changée en une colonne de feu et de fumée d'un rouge sinistre et sombre. C'est qu'elle dévorait les obstacles sur lesquels elle passait! La faute n'en était pas à elle, mais à toutes les choses mauvaises qu'elle rencontrait. C'était un incendie où se consumaient toutes les hontes, les fautes, les infamies, accumulées pendant des siècles. Elle dévastait pour frayer la route: elle continuait son chemin, elle n'en conduisait pas moins vers la Terre Promise où fleurissaient la Vigne de l'Amour Humain et l'Olivier de la Paix éternelle. Oui, c'étaient les derniers débris du passé qui brûlaient, d'un passé encore coupable et odieux d'obscurcir le présent! Coleridge s'écriait avec ses images oratoires:

Qu'importait si le cri aigre du blasphème Luttait avec cette douce musique de la délivrance! Si les passions sauvages et ivres tissaient Une danse plus furibonde que les rêves d'un fou! Ô orages assemblés autour de l'est où gémissait l'aurore, Le soleil se levait, quoique vous cachiez son éclat[488].

[Footnote 488: Coleridge. France, an Ode.]

Et Wordsworth se disait, avec sa manière plus profonde et plus précise où chaque mot va si bien trouver la réalité des choses, que la cause de ces malheurs n'étaient ni le gouvernement populaire, ni l'égalité, ni les folles croyances greffées sur ces noms par une fausse philosophie.

«Mais un terrible réservoir de crime Et d'ignominie, rempli de siècle en siècle, Qui ne pouvait plus garder son hideux contenu, Mais avait crevé et avait épandu son déluge à travers la contrée[489].»

[Footnote 489: Wordsworth. The Prelude, Book X.]

Cependant ils souffrirent. Leurs âmes étaient trop purement idéalistes pour n'être pas navrées de ces accidents affreux, où des esprits scientifiques peuvent ne voir que des écrasements inséparables des transformations sociales. Ce fut comme un cauchemar. Pour Wordsworth, cela est vrai, à la lettre. Ses nuits en étaient troublées; son sommeil, pendant des mois et des années, longtemps après les derniers battements de ces atrocités, en demeura rempli de visions funèbres, d'instruments de mort, et de plaidoyers qu'il prononçait devant des tribunaux sanglants.

Ô aussi. Ce fut un temps lamentable pour l'homme, Qu'il ait eu une espérance ou non; Un temps douloureux pour ceux dont les espérances survivaient Au choc; très douloureux pour les rares qui encore Se flattaient et avaient confiance dans le genre humain; Ceux-là eurent le plus profond sentiment de douleur[489].

Malgré tout, ils croyaient encore. Leur confiance s'attrista sans se décourager. Leur espérance s'était voilée de deuil, mais elle attendait sous ses voiles.

Bonaparte accomplit ce que n'avaient pu faire ni Marat, ni Robespierre. Les nobles esprits qui avaient accompagné si loin la France l'abandonnèrent, quand elle commença à obéir à son «cavalier corse».

«Maintenant, devenus oppresseurs à leur tour, Les Français avaient changé une guerre de défense Pour une de conquête, perdant de vue tout Ce pour quoi ils avaient lutté[490].»

[Footnote 490: Wordsworth. The Prelude, Book XI.]

Et Coleridge, s'adressant à la France, dont il avait salué avec tant d'enthousiasme les succès contre sa propre patrie, lui disait:

«Ô France qui te railles du Ciel, fausse, aveugle, Patriotique seulement pour des labeurs pernicieux, Est-ce là ton orgueil, champion du Genre humain? Te rapprocher des rois dans le vil désir du pouvoir, Hurler dans la chasse, partager la proie meurtrière, Outrager l'autel de la Liberté avec des dépouilles Arrachées à des hommes libres, tenter et trahir?[491]

[Footnote 491: Coleridge. France, an Ode. Voir, sur la transformation des sentiments de Coleridge pour la France, quelques pages du livre du professeur Alois Brandl de Prague: Samuel Taylor Coleridge and the English Romantic School, chap. III, p. 140-44. (English Edition by Lady Eastlake).--Il est intéressant de voir comment les mêmes faits frappaient des esprits différents. Ce qui semble avoir le plus contribué à éloigner Coleridge de la Révolution Française est l'invasion de la Suisse par les Français. Il s'écrie dans son ode, France:

Pardonne-moi, Liberté! Ô pardonne ces rêves! J'entends ta voix, j'entends tes perçantes lamentations Sortir de la caverne de glace de la froide Helvétie, J'entends tes gémissements sur ses ruisseaux teints de son sang! Héros, qui êtes morts pour votre paisible patrie, Et vous qui, dans votre fuite, tachez la neige de vos montagnes De vos blessures saignantes; pardonnez-moi d'avoir accueilli Une seule pensée pour bénir vos ennemis cruels! Répandre la rage, la trahison, le crime, En des lieux où la Paix avait jalousement établi sa demeure; Arracher à une race patriotique son héritage; Tout ce qui lui avait rendu chers ces déserts orageux; Et, avec une audace inexpiable, Souiller la liberté inoffensive du montagnard. Ô France, qui te railles du ciel; fausse, aveugle, Patriote seulement pour des labeurs pernicieux, Est-ce là ton orgueil, Champion du genre humain.

Il est curieux de rapprocher de ces vers un passage d'un écrit de Carnot, qui a pour titre: Réponse de L. N. M. Carnot, citoyen français, l'un des fondateurs de la République et membre constitutionnel du Directoire exécutif, au Rapport fait sur la conjuration du 18 fructidor, au Conseil des Cinq-Cents; par J.-Ch. Bailleul, au nom d'une commission spéciale (6 floréal an VI de la République). Ce passage porte également sur la violence faite à la Suisse, et on peut dire que l'accent en est de tout point semblable à celui de la strophe de Coleridge, et le développement presque pareil: «Le système du Directoire n'est pas équivoque pour quiconque a observé sa marche avec quelque attention. C'est de fonder la puissance nationale, moins sur la grandeur réelle de la République, que sur l'affaiblissement et la destruction de ses voisins... On peut voir sa conduite envers les petits cantons de la Suisse. Ce n'étoit plus l'olygarchie bernoise, ce n'étoient plus ceux contre lesquels s'élevoient un si grand nombre de griefs...; c'étaient les pauvres enfants de Guillaume Tell, démocrates, pauvres, sans rapport presque avec leurs voisins. N'importe, on veut révolutionner; en conséquence, la liberté qui les rend heureux depuis cinq cents ans, cette liberté qui faisoit autrefois l'envie des Français, n'est pas celle qu'il leur faut. Cependant cette poignée d'hommes simples, qui depuis trois cents ans ignore les combats, ose résister; leur sang républicain est mêlé à celui des républicains français, non pour défendre en commun les droits sacrés des peuples, mais pour s'égorger les uns les autres.

«Ô guerre impie! dans laquelle il semble que le Directoire ait eu pour objet de savoir combien il pouvait immoler, à son caprice, de victimes choisies parmi les hommes libres, les plus pauvres et les plus vertueux; d'égorger la liberté dans son propre berceau, de punir les rochers helvétiques pour lui avoir donné le jour. Dignes émules de Guesler, les triumvirs ont voulu aussi exterminer la race de Guillaume Tell; la mort du tyran a été vengée par eux; les chefs des familles démocratiques lui ont été offerts en expiation; ils sont morts en défendant l'entrée de leur petit territoire et la violation de leurs foyers; leurs troupeaux effrayés ont fui dans le désert; les glaciers ont retenti du cri des orphelins que la faim dévore; et les sources du Rhin, du Rhône et de l'Adda, ont porté à toutes les mers les larmes des veuves désolées.--Puissent les suites politiques de ces événements n'être jamais fatales à la France.» (p. 75-77).

Nous avons cité longuement ce passage parce qu'il est tellement semblable à celui de Coleridge qu'on croirait presque que celui-ci l'avait lu, si l'ode France n'était de février 1797.]

Ce fut la rupture et un coup plus terrible que tous les autres. Coleridge, avec sa versatilité d'esprit et ses enthousiasmes successifs, se tourna vers d'autres sujets, et promena partout, un peu au hasard, sa féconde intelligence et le flot merveilleux de son improvisation. Pour Wordsworth, dont la nature était plus contenue et plus sérieuse, ce fut une crise terrible. Tout s'effondra en lui. Le rêve lumineux qui avait guidé son âme s'éteignit; elle fut saisie par les ténèbres. Ce fut le doute, l'abandon désespéré de toute foi, des perplexités infinies et, en dernier lieu, le découragement. C'est une angoisse pareille qui tortura Jouffroy à la suite de cette soirée de décembre où le voile qui lui dérobait à lui-même sa propre incrédulité fut déchiré et où il s'aperçut qu'au fond de lui il n'y avait plus rien qui fût debout. L'âme de Wordsworth fut meurtrie d'une semblable chute. Il ne fut tiré de cet abattement que par la douce influence de sa soeur qui le ramena doucement vers la nature dont il devait être le grand poète, où il devait puiser une foi nouvelle et plus sereine dans le progrès, un amour nouveau et plus large de la liberté et de la fraternité humaine. Mais sa guérison demanda plusieurs années de convalescence, tant le dévouement à la Révolution était enraciné en lui, et tant la déception avait été douloureuse[492].

[Footnote 492: Voir, sur cette désespérance de Wordsworth, toute la fin du livre XI du Prélude. M. Shairp a bien marqué ce moment, dans son étude sur Wordsworth en son volume: Studies in Poetry and Philosophy; mais rien ne vaut les confessions du poète, d'une si profonde et si exacte psychologie.]

L'abandon de leur rêve de liberté universelle ramena Wordsworth et Coleridge vers l'idée nationale un instant sacrifiée à un idéal plus vaste. Ils redevinrent Anglais. Les guerres contre Napoléon les renfermèrent encore davantage dans leur patriotisme britannique. Pendant quelque temps, la poésie humanitaire, commencée par Cowper, sembla disparaître. Mais un peu plus tard, après Napoléon et la tragique conclusion de Waterloo, Byron et Shelley reprirent les chants de leurs aînés. Byron fut surtout frappé par le côté épique de la légende napoléonienne; Shelley attiré par les aspirations républicaines et socialistes. La poésie anglaise reprit avec eux son large courant d'inspiration libérale qui se continue aujourd'hui, avec un flot plus trouble et plus violent, dans les oeuvres de poètes contemporains.

· · ·

Si nous avons exposé dans le détail la tendance humanitaire de la poésie anglaise et les échos que la Révolution française éveilla en elle, c'est qu'il nous aurait été impossible autrement de comprendre en quoi Burns a partagé les aspirations et les émotions de ses contemporains, sur quels points il s'est distingué ou séparé d'eux. N'oublions pas que Burns, selon la remarque du professeur Masson, est un des maîtres esprits de la seconde moitié du XVIIIe siècle, peut-être supérieur à Wordsworth et même à Coleridge, égal à Burke; un de ceux qui dominent leur temps[493]. C'est sur ces hautes intelligences qu'on voit passer le souffle d'une époque. Ce sont les cimes de la forêt humaine; elles frémissent plus tôt et plus fort que les autres; elles pressentent l'orage ou l'aurore, et elles en restent plus longtemps agitées. Il ne saurait être indifférent de savoir quels effets les grandes idées qui ont passé par les âmes que nous venons d'étudier ont produit dans celle de Burns.

[Footnote 493: David Masson. Essays chiefly on English Poets dans l'Essai sur Wordsworth, p. 384.]

Comme les autres poètes, Burns a marché du côté de la Liberté. Sa nature irrégulière, impatiente de toute discipline; la forme démocratique de l'Église écossaise; les vagues traditions d'indépendance nationale; les souvenirs récents des derniers efforts tentés pour la reconquérir; une habitude précocement prise de ne juger les hommes qu'en les dépouillant de leurs titres et de leur rang, tout cela faisait un mélange un peu confus qui le disposait à saluer la Liberté sous quelque forme qu'elle s'offrît à lui. Ce sentiment très réel resta assez longtemps en suspens. Il s'exprimait d'une façon assez vigoureuse, mais sans prendre pied dans la réalité, un peu à la façon des déclamations classiques sur la Liberté. C'était comme une aspiration qui ne savait où se fixer, incapable de saisir des faits et s'exerçant sur des prétextes. Tantôt, c'était le discours de Robert Bruce à ses soldats, une ode vigoureuse et martiale; tantôt, une ode en l'honneur de Washington. Mais, quelque admiration qu'il eût pour l'ancienne indépendance nationale ou la révolte américaine, c'étaient des choses du passé. Il était plus près de la réalité quand il s'engageait dans le mouvement libéral qui s'étendait en Angleterre comme un remous de la Révolution française. Nous avons vu qu'il y entra assez hardiment pour s'y compromettre. Toutefois cette agitation ne pouvait pas donner un corps aux voeux de liberté épars dans les esprits. Aucune question ne se posait autour de laquelle on pût lutter, celles qu'on apercevait étaient trop lointaines. Les révolutionnaires anglais auraient été embarrassés de formuler leurs revendications. Aussi cet aspect de la liberté ne produisit-il rien de bien solide dans l'oeuvre de Burns. Qu'on relise le poème qu'il lui a inspiré et qu'on a vu dans sa biographie:

Comme j'étais debout, près de cette tour sans toiture, Où la giroflée parfume l'air plein de rosée, Où la hulotte gémit dans sa chambre de lierre, Et dit à la lune de minuit son souci.

Les vents étaient tombés et l'air était paisible, Des étoiles filantes traversaient le ciel; Le renard glapissait sur la colline, Et les échos des gorges lointaines répondaient.

Le ruisseau, dans son sentier de noisetiers, Courait au pied des murs en ruines, Pour rejoindre là-bas la rivière Dont le bruit distant monte et retombe.

Du Nord froid et bleuâtre, ruisselaient Des lueurs avec un bruit sifflant, étrange; À travers le firmament elles jaillissaient et passaient, Comme les faveurs de la Fortune, perdues aussitôt que gagnées.

Par hasard, je tournai insouciamment mes yeux, Et, dans le rayon de lune, je tremblai en voyant Se lever un spectre austère et puissant, Vêtu comme jadis l'étaient les ménestrels.

Eussé-je été une statue de pierre, Son aspect m'aurait fait frissonner; Et sur son bonnet était gravée clairement La devise sacrée: «Liberté!»

Et de sa harpe coulaient des chants Qui auraient réveillé les morts endormis; Et, oh! c'était une histoire de détresse Comme jamais une oreille anglaise n'en connut de plus grande.

Il chantait avec joie ses jours d'autrefois, Avec des pleurs, il gémissait sur les temps présents, Mais ce qu'il disait, ce n'était pas un jeu, Je ne le risquerai pas dans mes rimes[494].

[Footnote 494: A Vision.]

Bien que les derniers vers aient un accent de brusquerie, la pièce, jolie poétiquement, est vague et faible comme expression de sentiments publics. Elle consiste presque entièrement en une description de nature qui servirait aussi bien à une pièce d'amour. On sent qu'elle ne porte sur rien. Ce n'était pas en Angleterre, mais en France, que le combat décisif était engagé. C'était sous la figure de la Révolution que la Liberté s'offrait alors aux hommes. C'était la Révolution française qui était l'expression de l'attente générale et le fait réel de l'époque. C'était à la condition de se passionner pour ou contre elle qu'on était de son temps, à quelque pays qu'on appartînt.

Cependant la vague met quelque temps à arriver jusqu'à lui. Il ne semble pas s'être inquiété d'abord de la commotion qui se préparait en France. Il était trop accaparé par ses passions et les nécessités de chaque jour pour sortir beaucoup de sa propre vie. Il était trop peu instruit pour s'intéresser au développement historique d'une époque; ses lectures ne lui permettant pas de coordonner les événements, ils restaient pour lui particuliers, et ne le touchaient que s'ils se mêlaient à sa vie. La vue de nobles perspectives historiques ne le transportait pas, comme Wordsworth ou Coleridge. Enfin son esprit était, par constitution, trop précis, trop personnel, pour s'éprendre d'un rêve humanitaire. Il ne vivait pas parmi les abstractions. La Justice et la Bonté l'attiraient, mais dans des faits particuliers, et non sous une forme générale. Il était donc moins disposé que des hommes instruits et méditatifs à s'enthousiasmer pour une Réforme lointaine et abstraite. Il est assez curieux de remarquer que, tant que la Révolution resta générale et conserva un aspect philosophique et doctrinaire, tant qu'elle demeura telle que la rêvaient Wordsworth et Coleridge, elle paraît lui avoir été indifférente. Il n'y a pas un vers de lui qui s'y rapporte.

C'est seulement quand elle devint violente, tragique, et vraiment populaire, quand elle perdit son aspect de Réforme humanitaire, pour prendre celui d'un drame, et qu'elle fut, non plus un exposé de principes, mais un conflit de passions; en un mot, quand elle devint quelque chose de concret, qu'elle commença à l'attirer. Il s'éprit d'elle au moment où les esprits généraux et à principes commençaient à s'en détacher. Aussi de quel ton différent il en parle! Les autres sont des philosophes historiques et des rêveurs, qui contemplent les choses de hauteurs sereines. Lui, a l'air d'un révolutionnaire engagé dans la lutte. L'idée générale disparaît, la passion du moment éclate, avec quelque chose de la colère et des fureurs de la rue. Et aussitôt la forme change. Ce n'est plus celle de la méditation, les belles et larges narrations de Wordsworth; ce n'est plus celle de l'enthousiasme intellectuel, l'ode philosophique de Coleridge. C'est la forme courte, pressée, ardente, la chanson populaire faite pour être chantée par la foule, et rythmer une marche de révolte. Il est impossible de lire, même dans une traduction, sa pièce sur l'Arbre de la Liberté, sans sentir ce qu'elle contient d'âpreté.

Avez-vous entendu parler de l'arbre de France? Je ne sais pas quel en est le nom; Autour de lui, tous les patriotes dansent, L'Europe connaît sa renommée. Il se dresse où jadis se dressait la Bastille, Une prison bâtie pour les rois, homme, Quand la lignée infernale de la Superstition Tenait la France en lisières, homme!

Sur cet arbre pousse un tel fruit Que chacun peut en dire les vertus, homme; Il élève l'homme au-dessus de la brute, Et fait qu'il se connaît lui-même, homme. Si jamais le paysan en goûte une bouchée, Il devient plus grand qu'un lord, homme, Et avec le mendiant il partage un morceau De tout ce qu'il possède, homme!

Ce fruit vaut toute la richesse d'Afrique, Il fut envoyé pour nous consoler, homme; Pour donner la douce rougeur de la santé, Et nous rendre tous heureux, homme. Il éclaircit le regard, il égaie le coeur, Il rend les grands et les pauvres bons amis, homme; Et celui qui joue le rôle de traître, Il l'envoie à la perdition, homme!

Ma bénédiction suit toujours le gars Qui eut pitié des esclaves de la Gaule, homme, Et, en dépit du diable, rapporta un rameau, D'au delà des vagues de l'Ouest, homme. La noble Vertu l'arrosa avec soin, Et maintenant elle voit avec orgueil, homme, Combien il bourgeonne et fleurit, Ses branches s'étendent au loin, homme![495]

[Footnote 495: The tree of Liberty.]

On sent déjà dans ces strophes quelque chose d'autrement âpre que chez les autres poètes. Celle qui suit est plus farouche encore. Elle est brutale, à la fois narquoise et cruelle, comme un refrain de sans-culotte. Elle a comme un écho du «ça ira». Elle aurait pu être chantée par la foule qui s'en retournait de voir l'exécution de Louis

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