‹ Robert Burns. Vol. 2, Les OeuvresChapitre 14 sur 43 · XVI.

XVI.

Mais les gens vicieux haïssent de voir Les ouvrages de la vertu prospérer, homme; La vermine de la cour maudit l'arbre, Et pleura de le voir fleurir, homme.

Le roi Louis pensa le couper, Quand il était encore un arbuste, homme, Pour cela le guetteur lui fracassa sa couronne, Lui coupa la tête et tout, homme![496]

[Footnote 496: _The tree of Liberty._]

Puis viennent des strophes qui rappellent la lutte de la Révolution contre les rois coalisés et qui font penser au beau passage de Coleridge sur le même sujet. C'est toujours le cri d'enthousiasme arraché par les victoires républicaines. Il y a ici quelque chose de plus martial.

Puis, un jour, une bande mauvaise Fit un serment solennel, homme, Qu'il ne grandirait pas, qu'il ne fleurirait pas, Et ils y engagèrent leur foi, homme. Les voilà partis, avec une parade dérisoire, Comme des chiens chassant le gibier, homme, Mais ils en eurent bientôt assez du métier, Et ne demandèrent qu'à être chez eux, homme!

Car la Liberté, debout près de l'arbre, Appela ses fils à haute voix, homme; Elle chanta un chant d'indépendance Qui les enchanta tous, homme! Par elle inspirée, la race nouvellement née Tira bientôt l'acier vengeur, homme! Les mercenaires s'enfuirent--elle chassa ses ennemis Et rossa bien les despotes, homme[496].

La pièce se continue par un retour sur l'Angleterre, où se trouve une de ces allusions qui auraient rendu dangereuse pour Burns la publication de ces vers.

Que l'Angleterre se vante de son chêne robuste, De son peuplier, de son sapin, homme; La vieille Angleterre jadis pouvait rire, Et briller plus que ses voisins, homme. Mais cherchez et cherchez dans la forêt, Et vous conviendrez bientôt, homme Qu'un pareil arbre ne se trouve pas Entre Londres et la Tweed, homme![496]

La fin est un aperçu humanitaire. C'est le tableau de ce que pourrait devenir la vie humaine, si les arbres de la Liberté croissaient partout. On y voit paraître l'idée, rare et fugitive chez Burns, de la concorde et du bonheur universels. Nous avons vu qu'il goûtait peu ces idées générales. Au lieu des belles rêveries philanthropiques, où se plaisait Wordsworth et qui étaient le véritable domaine de son âme, il y a ici quelque chose de plus près de terre. C'est plutôt l'expression d'un sentiment personnel, et il s'y glisse en même temps de la colère et de la rancune.

Sans cet arbre, hélas, cette vie N'est qu'une vallée de chagrin, homme, Une scène de douleur mêlée de labeur; Les vraies joies nous sont inconnues, homme, Nous peinons tôt, nous peinons tard, Pour nourrir un gredin libre, homme, Et tout le bonheur que nous aurons jamais Est celui au-delà de la tombe, homme!

Avec beaucoup de ces arbres, je crois, Le monde vivrait en paix, homme; L'épée servirait à faire une charrue, Le bruit de la guerre cesserait, homme; Comme des frères en une cause commune, Nous serions souriants l'un pour l'autre, homme, Et des droits égaux et des lois égales Réjouiraient toutes les îles, homme!

Malheur au vaurien qui ne voudrait pas manger Cette nourriture délicate et saine, homme; Je donnerais mes souliers de mes pieds Pour goûter ce fruit, je le jure, homme. Prions donc que la vieille Angleterre puisse Planter ferme cet arbre fameux, homme, Et joyeusement nous chanterons et saluerons le jour Qui nous donne la liberté, homme![497]

[Footnote 497: _The tree of Liberty._]

Il est inutile de faire remarquer que tous les sentiments que nous avons tracés dans Wordsworth et dans Coleridge sont représentés ici. C'était encore un coeur anglais qui tressaillait à la chute de la Bastille et la prédiction de Cowper se réalisait une fois de plus. Mais de quelle joie différente! Ceci est vraiment une chanson révolutionnaire. Par pure sympathie populaire, Burns rendait de bien plus près l'accent de la populace, lancée effrénement dans le soupçon, la cruauté et l'audace. Une sorte d'instinct lui avait fourni, du premier coup, ce ton fait de vulgarité énergique, de défi héroïque, et de cynisme goguenard. Cette pièce a effrayé plusieurs des éditeurs de Burns. Quelques-uns ont essayé de nier qu'il en fût l'auteur, malgré l'existence du manuscrit. Ils ont invoqué je ne sais quelle évidence intérieure qui suffirait, au contraire, à faire attribuer ces vers à Burns. Lui seul était capable de l'écrire. On y reconnaît la façon qui lui était familière de dresser une idée abstraite dans une image, et de la développer en suivant tous les détails de l'image. C'est le procédé qu'il emploie dans presque toutes ses satires. C'est bien aussi son tour de main robuste et simple, sa manière de bousculer l'idée et de la faire marcher vivement. D'autres éditeurs forcés de reconnaître son authenticité ne la donnent pas sans quelques mots de regret[498].

[Footnote 498: Scott Douglas ne donne pas cette pièce, sans expliquer ses motifs.]

Il y a lieu de croire que bon nombre de pièces politiques de Burns ont disparu. De son vivant, un de ses ennemis seul aurait pu les révéler; ses amis devaient les cacher et peut-être le blâmer de les avoir écrites. Même après sa mort, l'intérêt de ses enfants réclamait qu'on ne froissât aucune jalousie politique[499]. Mais on connaît assez de sa vie pour savoir qu'il a toujours, comme les autres poètes, mis ses voeux du côté de la France. Il suffit de rappeler le fait des canons envoyés au gouvernement français. Il existe de lui une courte chanson, improvisée à la nouvelle de la défection de Dumourier, et qui, sans avoir de valeur littéraire, sert à indiquer où étaient ses sympathies.

[Footnote 499: Voir à ce sujet les très justes réflexions de R. Chambers. _Life of Burns_, tom IV, p. 78.]

Vous êtes bienvenu chez les Despotes, Dumourier, Vous êtes bienvenu chez les Despotes, Dumourier, Comment va Dompierre? Oui, et Burnonville aussi? Pourquoi ne sont-ils pas venus avec vous, Dumourier?

Je combattrai la France avec vous, Dumourier, Je combattrai la France avec vous, Dumourier, Je combattrai la France avec vous, Je courrai ma chance avec vous, Sur mon âme, je danserai une danse avec vous, Dumourier.

Allons donc combattre, Dumourier, Allons donc combattre, Dumourier, Allons donc combattre, Jusqu'à ce que l'étincelle de la Liberté soit éteinte, Alors, nous serons maudits, sans doute, Dumourier![500]

[Footnote 500: _Impromptu on General Dumourier's desertion from the French Republican Army._]

Il suffit de se rappeler le duel qu'il faillit avoir avec un officier à la suite du toast dont il a été parlé dans la biographie[501], pour voir que, lui aussi, il avait préféré la cause de la Révolution française à celle de son pays.

[Footnote 501: Voir la Biographie, p. 508.]

Mais son esprit mêlé à la vie et toujours mené par l'impulsion du moment n'était pas fait pour se retirer dans un principe et laisser tout autour rugir les événements. L'isolement prolongé de Wordsworth ne lui était pas possible. Il ressentit aussi la réaction que nous avons vue dans Wordsworth et Coleridge. Il redevint anglais, plus subitement qu'eux. Peut-être était-il poussé par la nécessité de se débarrasser des soupçons dont il avait souffert et le désir d'affirmer officiellement son loyalisme. Quand, au commencement de 1795, on forma des compagnies de volontaires, il en fit partie et composa une chanson patriotique contre la France.

La Gaule hautaine nous menace d'une invasion? Que ces gredins prennent garde, Monsieur; Il y a des murs de bois sur nos mers, Et des volontaires sur la rive, Monsieur. La Nith remontera vers le mont Corsincon, Et le mont Criffel tombera dans la Solway, Avant que nous laissions un ennemi étranger Se rallier sur le sol britannique! Nous ne laisserons jamais un ennemi étranger Se rallier sur le sol britannique!

Le chaudron de l'Église et de l'État Peut-être a besoin d'être rétamé; Mais, du diable, si un chaudronnier étranger Lui mettra jamais un clou! Le sang de nos pères a payé le chaudron, Et qui ose mettre la main dessus, Par le ciel, ce chien sacrilège Servira à le faire bouillir! Par le ciel, ce chien sacrilège Servira à le faire bouillir!

Le gredin qui reconnaît un tyran, Et le gredin, son vrai frère, Qui voudrait mettre la foule au-dessus du trône, Puissent-ils être damnés ensemble! Qui refuse de chanter: «Dieu sauve le roi!» Sera pendu haut comme le clocher! Mais, tout en chantant: «Dieu sauve le roi!» Nous n'oublierons jamais le peuple; Mais, tout en chantant: «Dieu sauve le roi!» Nous n'oublierons jamais le peuple![502]

[Footnote 502: _Does haughty Gaul invasion threat._]

Il est assurément curieux de suivre, dans cet homme soustrait aux influences politiques et perdu au fond du nord, les phases de la Révolution. Il a vibré, avec des tons différents, aux mêmes souffles que les autres poètes anglais de son temps. À une certaine hauteur, toutes les âmes étaient touchées par le vent qui venait de France. Il est cependant juste de remarquer combien Burns est loin de Wordsworth comme poète politique, et combien il était moins au courant de son époque. De la Révolution française, il n'a compris que la manifestation passionnelle et populaire; il n'a saisi que ce qui s'adressait à ses instincts d'homme du peuple. Toute la partie philosophique, abstraite et élevée, de la Révolution, lui a échappé. Il n'a ni attendu, ni compris le rêve de Fraternité universelle, dont la beauté avait inondé le coeur de Wordsworth. Il n'a pas même saisi la grandeur des événements qui bondissaient et se tordaient dans la tourmente révolutionnaire. Il ne s'y est intéressé que de loin. Il les a vus sans précision, sans éprouver la sensation de terreur historique dont on retrouve la trace chez tous ceux qui les ont contemplés. Il a continué à écrire des chansons d'amour. Son âme, trop personnelle, n'était pas faite pour s'éprendre d'une grande cause, autrement que par accès. L'admirable dévotion de Wordsworth lui était inaccessible.

· · ·

Sur un autre point, il prend sa revanche. Il a été, avec plus de fougue et de résultats que les autres, le poète de l'Égalité. Il ne lui a pas fallu attendre pour cela l'arrivée de la Révolution française. L'Égalité a été une de ses inspirations les plus précoces, les plus durables, et les plus violentes. Il n'y a pas lieu de s'en étonner. La vie courageuse et infortunée de son père, cette défaite du travail et de la probité par la misère, avaient éveillé, dans le vif de son coeur, un sentiment de révolte. Le contraste de tant de vies oisives, bestiales et gorgées d'abondance, lui avait montré que les biens ne sont pas du côté de la vertu. La comparaison de sa propre valeur avec la nullité de tant de sots titrés et opulents lui avait montré que l'intelligence n'est pas l'apanage de la fortune. Il s'était habitué, par ce qu'il avait vu, à considérer la valeur morale et intellectuelle des hommes comme indépendante du rang et de la richesse. Il s'était mis de bonne heure à juger les hommes par ce qu'ils valent en réalité.

Il y avait, au-dessous de cette revendication de son rang, quelque chose de plus douloureux. Une sorte de colère contre les inégalités, contre la manière aveugle dont sont répartis les biens et les honneurs, une haine des distinctions sociales. Certains coeurs frappés de ces différences, mais en comprenant du même coup le néant, les regardent avec un tranquille mépris. Il faut, pour toiser ainsi les injustices sociales, un tempérament paisible, et aussi l'assurance de la vie matérielle. Burns était trop emporté. Le contact continuel avec la misère, le souci du lendemain l'exaspérait et l'affolait sans cesse. La médiocrité de la vie peut se supporter avec patience, non l'incertitude. Celle-ci est une torture qui finit par rendre farouche et ombrageux. À ces causes de rancune s'en ajoutaient sans doute d'autres moins excusables: des froissements d'orgueil, des besoins de plaisir, et, ce qui est plus douloureux pour les hommes comme Burns que tout le reste, le sentiment d'être séparé des femmes par son sang infime. Tout cela avait fermenté dans son âme et y avait produit un levain. La vue des richesses le courrouçait; il le disait parfois avec une singulière amertume.

«Quand il faut que je me blottisse dans un coin, de peur que l'équipage bruyant de quelque lourd imbécile m'écrase dans la boue, je suis tenté de m'écrier: «Quels mérites a-t-il eus, ou quels démérites ai-je eus, dans une existence antérieure, pour qu'il soit introduit dans cette existence-ci avec le sceptre du pouvoir et les clefs de la richesse dans sa main chétive, tandis que moi, j'ai été lancé d'un coup de pied dans le monde, pour être le jouet de la folie ou la victime de l'orgueil.[503]»

[Footnote 503: _To Mrs Dunlop_, 4th March 1789.]

On reconnaît l'homme qui marche par les rues avec une sourde irritation contre ce luxe qui l'éclabousse. Voici encore le même sentiment avec plus d'âpreté. C'est le geste de colère et le mot brutal qu'on voit et qu'on entend parfois, sur le bord d'un trottoir.

«Hélas! malheur à la femme sans appui! la prostituée besogneuse qui a grelotté au coin de la rue, attendant pour gagner les gages d'une prostitution de hasard; elle est abandonnée, méprisée, insultée, écrasée sous les roues du carrosse de la catin titrée, qui se précipite à un rendez-vous coupable, elle qui, sans pouvoir plaider la même nécessité, se vautre toutes les nuits dans le même commerce coupable.[504]»

[Footnote 504: _To Peter Hill_, Jan. 17th, 1791.]

Ne croirait-on pas entendre une de ces apostrophes haineuses de Jacques Vingtras?

Cet état de colère se trahit à la moindre occasion, s'exprime par des invectives contre les nobles et contre les riches. Elles jaillissent de toutes parts dans ses oeuvres, lancées avec une singulière violence de mépris et d'insulte. Il faut dire que l'aristocratie du xviiie siècle, surtout l'aristocratie moyenne, ne justifiait que trop souvent ces attaques. Ignorante, grossière, livrée pesamment à l'ivrognerie et au vice, elle imitait, en l'alourdissant encore, l'épaisse débauche dont les deux premiers Georges avaient donné l'exemple. Elle y ajoutait une sorte de brutalité et d'arrogance due au tempérament anglais. Les romanciers ont laissé maints portraits de ces nobles, et les _Squire Western_ n'étaient pas rares. Avec cela, les anciens droits seigneuriaux restaient entiers, incontestés, exercés dans toute leur dureté. Pour fournir de l'argent aux dépenses des maîtres, les intendants étaient impitoyables, pressuraient, la menace à la bouche. Aussi, toutes les fois que Burns parle des nobles, sa voix prend un ton de haine, et la colère lui passe dans les yeux. Ses allusions à l'aristocratie sont une satire et une injure continuelles. Sa pièce des _Deux Chiens_, une de ses premières, où il fait causer un chien de berger avec un chien de Terre-Neuve qui porte le collier de cuivre d'un propriétaire, n'est qu'une diatribe où il oppose le sort des riches à celui des pauvres. Quel contraste! Le seigneur terrien accumule ses lourdes rentes, ses droits de charbonnages, ses dîmes, ses redevances; il se lève quand il lui plaît; ses laquais répondent à son coup de cloche; il appelle sa voiture, il appelle son cheval; il tire une bourse «aussi longue que ma queue», dit le Terre-neuve, à travers les mailles de laquelle brillent les georges d'or. Du matin au soir, on ne travaille qu'à cuire au four, à rôtir, à frire, à bouillir; tout le monde, du maître au dernier valet, se gorge de sauces et de ragoûts.

Son Honneur possède tout dans le pays: Ce que les pauvres gens des cottages peuvent se mettre dans le ventre, J'avoue que cela passe ma compréhension[505].

[Footnote 505: _The twa Dogs._]

Puis vient le tableau de la cruauté des intendants. On y sent le souvenir de scènes pénibles dont il avait été témoin pendant son enfance. Il est impossible de se méprendre sur le ton de ces paroles.

Et puis, voir comment vous êtes négligés, Comment malmenés, bousculés, outragés! Ciel, homme, notre gentry se soucie aussi peu Des bêcheurs, terrassiers et autre bétail, Ils passent aussi fiers près des pauvres gens Que moi auprès d'un blaireau pourri. J'ai vu le jour d'audience de notre maître, Et maintes fois mon coeur en a été attristé; Les pauvres tenanciers, maigrement pourvus d'argent, Comme ils doivent supporter l'insolence de l'intendant! Il frappe du pied et menace, maudit et jure Qu'ils iront en prison, qu'il saisira leur bien; Tandis qu'ils doivent se tenir debout avec un aspect humble, Et tout entendre, et craindre et trembler! Je vois bien comment vivent les gens qui ont la richesse, Mais sûrement il faut que les pauvres gens soient misérables.

Mais ce sont peut-être des abus imputables à des subalternes trop zélés. Le maître n'est pas là. Il est retenu à Londres, au parlement, occupé au bien du pays. Il ne peut tout surveiller. Il n'est pas responsable des duretés de ses subalternes. Le bien du pays! Il y songe vraiment. Et le réquisitoire continue plus ardent.

Ah! gars, tu ne sais rien de tout cela; Le bien de l'Angleterre! ma foi! j'en doute. Dis plutôt qu'il marche comme le premier ministre le mène; Qu'il dit oui ou non comme on lui commande; Paradant aux opéras et aux théâtres. Hypothéquant, jouant, mascaradant; Ou peut-être, un jour de caprice, Il part pour la Haye ou Calais, Pour faire un tour et prendre l'air, Apprendre le _bon ton_ et voir le monde. Là, à Vienne, ou à Versailles, Il délabre la vieille succession de son père; Ou bien il prend le chemin de Madrid, Pour râcler des guitares et voir battre des taureaux; Ou bien il s'enfonce sous des avenues italiennes, Chassant la catin dans des bosquets de myrtes; Et puis, il va boire des boueuses eaux allemandes, Pour engraisser et s'éclaircir le teint, Et se purger des conséquences fâcheuses, Dons d'amour des signeras de Carnaval. Le bien de l'Angleterre!--dis sa destruction Par la dissipation, la discorde et les factions![506]

[Footnote 506: _The twa Dogs._]

Puis il s'en prend à l'oisiveté de ces inutiles. Il représente les gentlemen et, pis encore, les Ladies, tourmentés du manque d'occupation. Ils flânent, las de leur inertie. Encore que rien ne les trouble, ils sont malheureux.

Leurs jours insipides, ternes et sans goût, Leurs nuits inquiètes, longues et sans repos, Même leurs sports, leurs bals, leurs courses de chevaux, Leurs promenades à cheval dans les endroits publics, Il y a tant de parade, de pompe et d'apprêt, Que le plaisir peut à peine atteindre leurs coeurs.

D'une main de plus en plus brutale, il arrache les voiles, il montre les débauches des hommes, les médisances des femmes, les nuits passées au jeu, cette passion des dames du XVIIIe siècle dont Thackeray a laissé un joli tableau dans ses _Virginians_; enfin, les tricheries. Rien n'y manque. On dirait une des cruelles peintures de Hogarth. C'est la même précision et la même vigueur de trait.

Les hommes, qui se sont querellés dans leurs exercices, Se réconcilient dans une débauche profonde; La nuit, ils sont ivres de boisson et de putasserie, Le lendemain, la vie leur est intolérable. Les dames, se tenant par le bras en groupes, Grandes et gracieuses ont l'air de soeurs. Mais écoutez ce qu'elles disent des absentes, Elles sont toutes des démons et des folles. Tantôt, au-dessus de leur petite tasse et de leur soucoupe, Elles dégustent et goûtent un peu de médisance; Ou bien, le long des nuits, avec des airs pincés, Elles restent penchées sur les diaboliques cartes peintes, Risquent les meules d'un fermier sur un coup, Et trichent comme un gredin qui n'est pas encore pendu[507].

[Footnote 507: _Id._ Voir aussi sur la passion du jeu chez les dames au XVIIIe siècle, dans les _Letters from a Citizen of the World_, de Goldsmith, la lettre ci, _The passion of Gaming among ladies ridiculed_.]

Et cette peinture qui ne sent pas l'amitié se termine par ces deux vers:

y a quelques exceptions, homme ou femme, Mais ceci est la vie de la Gentry, en général[508].

[Footnote 508: _The Twa Dogs._]

Partout où il en trouve l'occasion, il place quelques mots contre les nobles, quelque terme méprisant qui les rend odieux et ridicules. Dans _Les Deux Ponts d'Ayr_, il représente:

Une gentry stupide, à tête de liége, sans grâce, La dévastation et la ruine de la contrée, Des hommes faits à trois quarts par leurs tailleurs et leurs barbiers[509].

[Footnote 509: _The Brigs of Ayr._]

Ailleurs, c'est:

Le comte féodal, hautain, Avec sa chemise à jabot et sa canne brillante, Qui ne se croit pas fait d'os vulgaires, Mais marche d'un pas seigneurial, Tandis qu'on ôte chapeaux et bonnets Quand il passe[510].

[Footnote 510: _Second Epistle to Lapraik._]

Ou bien c'est, quelque gros propriétaire, stupide et lourd, qui se tient l'oreille, se passe la main sur la barbe, et arrache de sa gorge un compliment rauque comme une toux. Dans ses chansons d'amour, le prétendant riche et sot reparaît constamment, tourné en ridicule, abandonné pour le jeune galant, pauvre et aimé[511]. Dans une ballade écrite au moment d'une élection il chante:

Mais pourquoi plierions-nous devant les nobles? Cela est-il contre la loi? Car quoi? un lord peut être un idiot, Avec son ruban, sa croix et tout cela. Malgré tout cela, malgré tout cela, À la santé de Héron, malgré tout! Un lord peut être un chenapan, Avec son ruban, sa croix et tout cela[512].

[Footnote 511: _Willie Chalmers._]

[Footnote 512: _Ballad on Mr Héron's Election._]

Quand il trouve à frapper sur un lord, il n'y manque pas, témoins ses vers sur le duke de Queensberry «ce reptile qui porte une couronne ducale[513]»; et sa pièce véritablement féroce contre le comte de Breadalbane, pièce injuste, d'une violence incroyable, et qui semble une véritable excitation à l'assassinat. Elle commence par des vers comme ceux-ci:

Longue vie et santé, milord, soient vôtres, À l'abri des paysans affamés des Hautes Terres! Fasse le Seigneur qu'aucun mendiant désespéré, déguenillé, Avec un dirk, une claymore, ou un fusil rouillé, Ne prive la vieille Écosse d'une vie Qu'elle aime--comme les agneaux aiment un coutelas[514].

[Footnote 513: _Verses on the destruction of the woods near Drumlanrig._]

[Footnote 514: _Address of Beelzebub._]

On croirait entendre un refrain fait pour des paysans Irlandais, aux plus sombres moments de haine. Et la pièce continue avec une sauvagerie et une âpreté d'ironie qui fait, par moments, penser à Swift. Elle éclate avec le ricanement farouche et infernal du plus amer des écrivains.

Lorsque, par hasard, il rencontre un noble, exempt des défauts de sa classe, il ne peut cacher sa surprise. On sent qu'il l'aborde avec un sentiment de défiance et presque d'hostilité. Il a besoin d'être désarmé. Dans ses vers sur sa rencontre avec lord Daer il dit:

Je guettais les symptômes des grands, L'orgueil d'être noble, la solennité seigneuriale, La hauteur arrogante; Du diable, s'il avait de l'orgueil! ni orgueil, Ni insolence, ni pompe, à ce que je pus voir, Pas plus qu'un honnête laboureur[515].

[Footnote 515: _Lines on meeting with lord Daer._]

Ainsi perce, à chaque instant, son mauvais vouloir envers les classes élevées, son irritation de voir au-dessus de lui, par la richesse ou les honneurs, des hommes sans mérite et sans utilité. On sent derrière chacune de ces strophes un pamphlétaire tout prêt, qui n'attend que l'occasion pour s'élancer à l'attaque des distinctions sociales. Ces vers sont en partie de 1786. Dans un autre pays, le persiflage de Figaro venait de donner à l'aristocratie de légers et brillants coups de stylet; il y a ici une main plus lourde et comme des coups de hache.

· · ·

Il n'a pas été satisfait de ces invectives qui, après tout, ne dépassent pas beaucoup la satire. Il est allé tout droit jusqu'au bout de la question. Il s'est demandé pourquoi le labeur de la plupart tourne au profit de quelques-uns; pourquoi des milliers de créatures humaines peinent désespérément et stérilement, pour en entretenir quelques autres dans le luxe et la paresse. Il s'est courroucé contre ce qu'on appellerait aujourd'hui l'exploitation de l'homme. Si le terme n'y est pas, la pensée ressort nettement. Elle avait pris possession de son esprit et y éveillait souvent de sombres réflexions. Il écrivait:

«Après tout ce qui a été dit pour l'autre côté de la question, l'homme n'est aucunement une créature heureuse. Je ne parle pas des quelques privilégiés, favorisés par la partialité du ciel, dont les âmes ont été créées pour être heureuses parmi la richesse, les honneurs, et la prudence et la sagesse. Je parle de la multitude des négligés, dont les nerfs, dont les muscles, dont les jours sont vendus aux favoris de la fortune[516].»

[Footnote 516: _To Mrs Dunlop_, 16th Aug. 1788.]

Il ne pouvait voir, sans un mouvement pénible, les rapports entre les riches et ceux qui les enrichissent. On peut saisir, dans cet autre passage de sa correspondance, la sourde irritation qu'il apportait souvent dans les maisons des heureux, et quelle peine il devait prendre pour la cacher. À lire le récit de l'entrevue dont il parle, on entend le ton sarcastique avec lequel il a dû surenchérir sur les opinions qu'on exprimait devant lui.

«Il y a peu de circonstances, se rattachant à la distribution inégale des bonnes choses de cette vie, qui me causent plus d'irritation, (je veux dire dans ce que je vois autour de moi) que l'importance donnée par les opulents à leurs petites affaires de famille, en comparaison des mêmes intérêts placés sur la scène étroite d'une chaumière. Hier après midi, j'ai eu l'honneur de passer une heure ou deux au foyer d'une bonne dame, chez qui le bois qui forme le plancher était décoré d'un tapis splendide, et la table brillante étincelait d'argenterie et de porcelaine. Nous sommes aux environs du terme; et il y avait eu un bouleversement parmi ces créatures qui, bien qu'elles semblent avoir leur part et une part aussi noble de la même nature que Madame, sont, de temps à autre, leurs nerfs, leurs muscles, leur santé, leur sagesse, leur expérience, leur esprit, leur temps, que dis-je? une bonne partie de leurs pensées mêmes, vendus, pour des mois ou des années, non-seulement aux besoins, aux convenances, mais aux caprices d'une poignée d'importants. Nous avons causé de ces insignifiantes créatures. Bien mieux, malgré leur stupidité et leur gredinerie générales, nous avons fait à quelques-uns de ces pauvres diables l'honneur de les approuver. Ah! léger soit le gazon sur la poitrine de celui qui a le premier enseigné: «Respecte-toi toi-même.» Nous avons regardé ces grossiers malheureux, leurs sottes de femmes et leurs malotrus d'enfants, de très haut, comme le boeuf majestueux voit la fourmilière petite et sale, dont les chétifs habitants sont écrasés sous sa marche insouciante, ou lancés en l'air dans les jeux de son orgueil[517].

[Footnote 517: _To Mrs Dunlop_, 27th May 1788.]

Ces lettres sont de 1788. Mais cette protestation contre le travail injustement réparti n'avait pas tardé si longtemps pour se trahir dans ses vers. Étant encore à Mauchline, il avait eu la vision saisissante de tant de vies humaines écrasées, courbées vers le sol comme sous un joug, impitoyablement usées, au profit d'une seule. Il avait éprouvé le sentiment d'immense tristesse qui sort de tout, lorsqu'on contemple les labeurs humains avec cette arrière-pensée. Il l'avait exprimé dans une image vraiment belle. On voit s'étendre la vaste plaine sur laquelle pèse cette malédiction; un soleil morne et qui ne ramène que des douleurs l'éclaire. La terre a une teinte funèbre; un gémissement universel sort des choses. Cela fait penser à certaines images de Lamennais, grandioses et d'un coloris tragique.

Le soleil, suspendu au-dessus de ces moors Qui s'étendent profonds et larges, Où des centaines d'hommes peinent pour soutenir L'orgueil d'un maître hautain, Je l'ai vu ce las soleil d'hiver, Deux fois quarante ans, revenir; Et chaque fois m'a donné des preuves Que l'homme fut créé pour gémir[518].

[Footnote 518: _Man was made to Mourn._]

Et un peu plus loin, la même idée est reprise, mais accompagnée cette fois d'un commentaire, d'une interrogation impatiente et presque menaçante.

Vois ce malheureux surmené de labeur, Si abject, bas et vil, Qui demande à son frère, fait de terre comme lui, De lui permettre de peiner. Et vois ce ver de terre altier, son compagnon, Dédaigner la pauvre prière, Insoucieux qu'une femme en pleurs Et des enfants sans soutien gémissent.

Si j'ai été marqué comme l'esclave de ce seigneur, Marqué par la loi de la nature, Pourquoi un souhait d'indépendance Fut-il planté dans mon âme? Sinon, pourquoi suis-je soumis À sa cruauté ou son dédain? Ou pourquoi l'homme a-t-il la volonté et le pouvoir De faire gémir son semblable?[518]

Ce n'étaient là encore que des indices éparpillés dans ses oeuvres, des fragments de roc perçant le sol çà et là et laissant deviner ce qu'il recouvrait. Ces sorties arrivaient au gré de son humeur. Elles contenaient de tout, du bon et du mauvais, une part de justice et de vérité, parfois aussi de l'orgueil, de la jalousie, des préjugés, des jugements irréfléchis.

Quand les événements de la Révolution française tournèrent davantage les esprits de ce côté, ces éléments un peu mélangés se coordonnèrent dans le sien. Ce qu'il y avait de trop personnel et de purement agressif s'épura, au souffle de grands principes qui flottait dans l'air et y formait une atmosphère de généralisation. Au lieu de s'échapper en boutades et en invectives, cette idée de l'égalité des hommes devint plus large et plus élevée. Elle prit la haute forme d'un principe. En réclamant l'honnêteté comme la mesure unique des hommes, il mit sa revendication sous une sauvegarde inattaquable. Il écrivit alors une de ses plus belles chansons, admirable de fierté, d'énergie; et irréfutable. C'est une de ses plus populaires. Elle est devenue une sorte de _Marseillaise_ de l'Égalité. Son refrain d'une simplicité éloquente, cette comparaison du rang avec l'empreinte de la pièce d'or, et de l'homme avec le métal lui-même, sont entrés à jamais dans l'âme du peuple.

Faut-il que l'honnête pauvreté Courbe la tête, et tout ça? Le lâche esclave, nous le méprisons, Nous osons être pauvres, malgré tout ça! Malgré tout ça, malgré tout ça, Nos labeurs obscurs, et tout ça, Le rang n'est que l'empreinte de la guinée, C'est l'homme qui est l'or, malgré tout ça.

Qu'importe que nous dînions de mets grossiers, Que nous portions de la bure grise, et tout ça; Donnez aux sots leur soie, aux gredins leur vin, Un homme est un homme, malgré tout ça! Malgré tout ça, malgré tout ça, Malgré leur clinquant, et tout ça, L'honnête homme, si pauvre soit-il, Est le roi des hommes, malgré tout ça!

Voyez ce bellâtre qu'on nomme un lord, Qui se pavane, se rengorge, et tout ça? Bien que des centaines d'êtres s'inclinent à sa voix, Ce n'est qu'un bélître malgré tout ça; Malgré tout ça, malgré tout ça, Son cordon, sa croix et tout ça, L'homme d'esprit indépendant Regarde et se rit de tout ça!

Le roi peut faire un chevalier, Un marquis, un duc et tout ça; Mais un honnête homme est plus qu'il ne peut, Par ma foi qu'il n'essaye pas ça! Malgré tout ça, malgré tout ça, Leur dignité et tout ça, La sève du bon sens, la fierté de la vertu Sont de plus hauts rangs que tout ça!

Prions donc qu'il puisse advenir, Comme il adviendra malgré tout ça! Que le bon sens et la vertu, sur toute la terre, L'emportent un jour sur tout ça. Malgré tout ça, malgré tout ça, Il adviendra malgré tout ça Que l'homme et l'homme, par tout le monde, Seront frères, malgré tout ça![519]

[Footnote 519: _Is there for honest Poverty._]

La différence n'éclate-t-elle pas manifestement entre la poésie politique de Burns et celle de ses contemporains? Wordsworth et Coleridge appelaient l'égalité en philosophes historiques. Ils la voyaient comme une des promesses de l'avenir. Ils la réclamaient dans de nobles plaidoyers philosophiques. Ils avaient l'optimisme de l'idéal. Les yeux ravis dans un mirage, ils n'apercevaient pas, à leurs pieds, les abus, les souffrances, les usurpations, les iniquités, les mauvaises oeuvres, mais la magnifique espérance qui se levait à l'horizon. C'est elle qu'ils attendaient, oubliant que l'aurore ne paraît toucher la Terre que parce qu'elle est lointaine, et qu'elle s'en éloigne quand nous nous rapprochons. Ce n'est pas cependant que de pareils rêves soient inutiles. Ils sont bien au-dessus de l'humanité et des événements, mais il en tombe une bonté et une charité qui fécondent la vie.

La poésie de Burns est plus terrestre: elle est faite de haine contre l'inégalité; elle est surtout une revendication. C'est la révolte d'un prolétaire qui, souffrant des abus, se redresse contre eux. Il est las, ses membres sont meurtris, sa patience est à bout, la colère naît dans son coeur. Que lui importent les rêves éloignés! C'est le soulagement immédiat qu'il réclame. Il lui échappe un cri fait de plainte et de menace. C'est pourquoi, au lieu des nobles considérations de Wordsworth, ce sont des chansons, mais toutes tremblantes de passion, d'une éloquence emportée, brutale, parfois ironique, agressive. Elles sont faites par un homme du peuple. Une fois que le peuple les aura apprises, il ne les oubliera plus. Elles lui servent à rendre ce qu'il sent confusément. Elles sont faites pour être redites sur les routes, pour fournir des devises aux bannières populaires, et des citations aux orateurs de meetings. Elles contiennent des mots d'ordre, et presque des chants d'attaque. Car il est impossible de s'y méprendre, il y a dans ces paroles quelque chose qui va au-delà de tout ce qu'exprimait alors la poésie. Il y a un commencement de révolte contre les inégalités de la fortune, et l'accent des revendications socialistes. Shelley et Swinburne iront jusque-là, mais plus tard. Leurs poèmes, nourris de philosophie et d'images, ne pénétreront pas dans la multitude, comme ces couplets faits de passion et d'éloquence nue[520]. Ceux-ci seuls sont capables de secouer une nation. Si jamais les foules anglaises se soulèvent pour briser des formes sociales qu'on aura eu l'imprudence de vouloir conserver trop longtemps, c'est dans l'ode _à l'Arbre de la Liberté_, ou dans celle sur _L'honnête Pauvreté_, qu'elles trouveront les refrains, au rythme desquels elles marcheront. C'est justement que Robert Browning, dans une de ces courtes pièces où il condense un drame, faisant pleurer à un homme du peuple la perte d'un chef, passé en transfuge du côté des richesses et des honneurs, invoque le nom de Burns et le met, à côté de Milton et de Shelley, parmi les poètes révolutionnaires de l'Angleterre[521].

[Footnote 520: M. J.-A. Symonds a justement remarqué que les tentatives de Shelley «pour composer de courtes chansons populaires qui eussent réveillé le peuple d'Angleterre et lui eussent fait sentir ce qu'il regardait comme sa dégradation» n'avaient pas les qualités nécessaires. Voir sa biographie de Shelley dans la collection des _English Men of Letters_, p. 120.]

[Footnote 521: Robert Browning. _The Lost Leader._]

· · ·

Il convient d'ajouter que ce redressement contre les riches ne revêt pas toujours ce caractère d'animosité. Il arrive souvent à Burns de maintenir l'égalité, en rehaussant l'existence des pauvres plutôt qu'en dénigrant celle des riches. Il y a, surtout clans les oeuvres de sa jeunesse, maint passage de bonne humeur, où la Pauvreté nargue l'Opulence et la défie gaiement d'être aussi heureuse qu'elle. Qu'importent les sacs d'écus, les titres et le rang? Est-ce qu'on ne porte pas son bonheur en soi-même? Dès qu'on est honnête homme, qu'on a la conscience claire et libre, ne loge-t-on pas en soi la paix elle contentement? La nature n'offre-t-elle pas ses charmes à tous également? Les pauvres n'ont-ils pas leurs amitiés et leurs amours, plus fidèles et plus purs souvent que ceux des riches? Et le coeur où brillent ces flammes n'est-il pas plus riche que des coeurs éteints au milieu de la plus éclatante fortune? Les pauvres n'ont rien à envier à personne. _L'Épître à Davie_ a exprimé cette insouciance, ce vaillant défi à la misère, cette joyeuse résignation à son sort.

Il est à peine au pouvoir d'un homme De s'empêcher parfois de devenir aigre, En voyant comment les choses sont partagées, Comment les meilleurs sont par moments dans le besoin, Tandis que des sots font fracas avec des millions, Et ne savent comment les dépenser. Mais, Davie, mon gars, ne vous troublez pas la tête, Bien que nous ayons peu de bien; Nous sommes bons à gagner notre pain quotidien, Aussi longtemps que nous serons sains et forts. N'en demandez pas plus, ne craignez rien, Souciez-vous de l'âge comme d'une figue, La fin de tout, le pire de tout, N'est après tout que de mendier.

Coucher, le soir, dans les fours à chaux et les granges, Quand les os sont caducs et que le sang est mince, Est sans doute grande détresse! Même alors le contentement pourrait nous rendre heureux; Même alors, parfois, nous attraperions une lampée De vrai bonheur! Le coeur honnête qui est libre de tout Dessein de fraude ou de crime, N'importe comment la Fortune lance la balle, À toujours quelque motif de sourire; Et pensez-y, vous trouverez toujours Que c'est là un grand réconfort; Cessons donc là nos soucis, Nous ne pouvons tomber plus bas.

Qu'importe si, comme le peuple des airs, Nous errons dehors, sans savoir où, Sans maison et sans salle? Les charmes de la nature, les collines et les bois, Les longues vallées, les ruisseaux écumants Sont ouverts à tous également. Aux jours où les pâquerettes ornent le sol, Où les merles sifflent clair, D'une joie honnête nos coeurs bondiront De voir l'année arriver. Sur les talus, alors, quand il nous plaira, Nous nous asseoirons, nous fredonnerons un air, Puis, nous y mettrons des rimes et de la mesure, Et nous chanterons le tout quand nous aurons fini.

Il n'appartient pas aux titres, ni au rang, Il n'appartient pas à des trésors comme la banque de Londres, D'acheter la paix et le repos: Ce n'est pas de changer beaucoup en davantage, Ce n'est pas les livres, ce n'est pas la science, Qui peuvent nous rendre vraiment heureux; Si le bonheur n'a pas son siége Et son centre dans la poitrine, Nous pouvons être savants, ou riches, ou grands, Nous ne pouvons pas être heureux: Aucuns trésors, aucuns plaisirs Ne peuvent nous rendre longtemps satisfaits; Le coeur est, toujours, l'endroit qui, toujours, Nous met d'aplomb ou de travers.

Pensez-vous que de tels que vous et moi, Qui peinons et tirons par froid et chaud, Avec un labeur incessant, Pensez-vous que nous sommes moins heureux que ceux Qui ne nous remarquent pas sur leur chemin, Comme n'en valant pas la peine? Hélas! comme souvent, dans leur humeur altière, Ils oppriment les créatures de Dieu! Ou bien, oubliant tout ce qui est bien, Ils se roulent dans les excès! N'ayant ni souci, ni crainte Ni du ciel, ni de l'enfer! Estimant et jugeant Que ce n'est qu'une histoire vaine!

Résignons-nous donc joyeusement; Ne rendons pas nos minces plaisirs plus petits, En gémissant sur notre sort; Quand bien même les malheurs viendraient, Moi, qui suis assis ici, j'en ai rencontré, Et je leur sais gré après tout, Ils donnent l'esprit de l'âge à la jeunesse, Ils nous forcent à nous connaître, Ils nous font voir la vérité nue, Le vrai bien et le vrai mal. Bien que les pertes et les traverses Soient des leçons bien sévères, On y trouve une expérience, Qu'on ne trouverait nulle part ailleurs

Mais, croyez-moi, Davie, as de coeurs (En dire moins serait faire tort aux cartes, Et je déteste la flatterie) Cette vie a des joies pour vous et moi, Et des joies que les richesses ne peuvent payer, Et des joies qui sont les meilleures. Il y a tous les plaisirs du coeur, L'amante et l'ami; Vous avez votre Meg plus chère que vous-même, Et moi, ma Jane bien aimée! Cela m'échauffe, cela me charme, Rien que de dire son nom, Cela m'embrase, cela m'allume, Et me met tout en flammes[522].

[Footnote 522: _Epistle to Davie._]

On doit convenir, à la vérité, que cette façon de se consoler des mauvais procédés du sort ne s'applique pas à la vie réelle et n'est pas durable. C'est l'insouciance de la pierre qui roule. C'est un peu la fanfaronnade d'un célibataire, et qui est jeune: il faut être seul pour voyager de la sorte à l'aventure, pour repartir sans cesse de partout sans souci d'arriver nulle part; il faut avoir un corps vaillant pour coucher sur les revers des talus ou sur le foin des granges. Si on rencontre quelques vieux vagabonds philosophes qui restent satisfaits de cette vie buissonnière, ils sont rares.

En tout cas, dès que le sort nous a fixés à un endroit, et que des enfants nous ont attachés au mur, comme les vrilles de la vigne; dès que le corps se casse, ces rêves de gueux satisfait ne servent plus à rien. Cette gaîté de bohémien ne saurait être un remède pour ceux qu'une famille ou l'âge retiennent en un coin triste de la vie. Ce sont ceux-là qu'il faut conforter, ceux qui, selon l'expression de Béranger, ont un berceau, un toit et un cercueil et qui ne peuvent même pas changer de misère[523]. Peut-on dégager de leur destinée assez de joie pour l'opposer à celle des riches? Burns l'a essayé! Il a refait, à sa façon, l'éloge des paysans; non pas à la façon des anciennes louanges de la vie pastorale et en reconstituant l'âge d'or. Il avait trop souffert pour que ses tableaux manquassent jamais de ces traits attristants qui sont la marque de la réalité. Mais il a su montrer ce qu'il y a de joie, de santé et de tranquillité, sous les plus pauvres toits de chaume et autour des feux de tourbe.

[Footnote 523: Béranger. _Les Bohémiens._]

Ils ne sont pas si misérables qu'on le penserait, Bien que constamment sur le bord de la pauvreté; Ils sont si accoutumés à cet aspect Que la vue leur en donne peu de crainte. Et puis, la chance et la fortune sont guidées de telle sorte Qu'ils sont toujours plus ou moins pourvus; Si un travail fatiguant les presse, Un instant de repos est une douce jouissance. La plus chère joie de leur vie est Leurs enfants bien venants, leurs femmes fidèles; Les petits gazouillants sont leur orgueil Qui adoucit leur foyer; De temps en temps, quatre sous de bonne bière Rendent leurs corps tout à fait heureux; Ils mettent de côté leurs soucis privés, Pour s'occuper des affaires de l'État et de l'Église Ils parlent de patronage et de prêtres, Avec une ardeur qui s'allume en leurs poitrines; Ou disent quel nouvel impôt va venir, Et s'émerveillent des gens qui sont à Londres. Quand la Toussaint au visage triste revient, Ils ont les bruyantes et joyeuses fêtes de la moisson, Où les existences rurales de toute situation S'unissent en une récréation commune; OEillades d'amour, coups d'esprit; la Gaîté sociale Oublie que le Souci existe sur la terre. Le jour joyeux où l'année commence, Ils barrent la porte contre les vents glacés; La bière fume sous un manteau crémeux Et répand une vapeur qui inspire le coeur, La pipe fumante, la tabatière Passent de main en main, avec bon vouloir; Les vieux, tout joyeux, parlent dru; Les jeunes jouent par toute la maison; Mon coeur a été si joyeux de les voir Que de joie j'en ai aboyé au milieu d'eux[524].

[Footnote 524: _The twa Dogs._]

En combien d'autres choses encore, les pauvres n'ont-ils pas l'avantage sur les riches? Ce ne sont pas non plus les arpents de terre, les fermes bien garnies, et les têtes de bétail, qui donnent de l'esprit aux hommes, de la gentillesse aux filles. C'est le travail régulier, l'air des champs, la vie simple, qui produisent les familles qui sont l'ornement et la force d'une race. Ici encore, les chaumières pauvres contiennent plus de vraies richesses que les maisons somptueuses.

Quand ils rencontrent de durs désastres, Comme la perte de la santé ou le manque de maîtres, Vous penseriez presque qu'une petite poussée en plus Et il faut qu'ils meurent de froid et de faim. Comment cela se fait, je ne le sais pas encore, Mais ils sont la plupart merveilleusement satisfaits; Et les gars robustes, et les fines fillettes, Sont engendrés de cette façon-là[525].

[Footnote 525: _The Twa Dogs._]

On se rappelle qu'il disait à Dugald-Stewart, pendant une des promenades matinales qu'ils firent ensemble dans les environs d'Édimbourg, que «la vue de tant de chaumières d'où monte la fumée, donnait à son esprit un plaisir que personne ne pouvait comprendre qui n'avait pas, comme lui, été témoin du bonheur et de la vertu qu'elles abritaient[526]».

[Footnote 526: Dugald Stewart. _Reminiscences._]

Ce relèvement de la vie des pauvres a trouvé son expression la plus grande et la plus émouvante dans le célèbre morceau du _Samedi soir du Villageois_. Elle y est ennoblie, touchée de beauté, car elle prend une telle élévation que, tout en gardant ses traits fatigués, elle s'embellit d'une lumière supérieure. Jamais on n'avait répandu tant de dignité sur l'existence des indigents. C'est une consécration de ce qu'il y a de piété naturelle, d'amour familial, de résignation, et d'honnêteté, sous des toits misérables; un hommage solennel aux vertus humbles. Et ce qu'il y a d'admirable dans ce tableau, c'est que cette noblesse sort peu à peu de la réalité, la surmonte, la conquiert et finit par la vaincre, par l'entraîner dans son triomphe. La pièce, qui s'ouvre par une peinture presque sombre de travail exténué, aboutit à une idée glorieuse. Les misères, le labeur, les sueurs, la rudesse des détails disparaissent. Elle atteint les sommets de la dignité humaine, là où toutes les distinctions sociales sont tombées, où l'âme seule paraît, où ce qu'il y a d'absolu dans la vertu éclate et rayonne, en faisant fondre autour de soi, comme de vaines cires, le rang, la richesse et la naissance. C'est un morceau qu'il faut connaître, car il marque, dans une direction, un des points extrêmes du génie de Burns.

On est au samedi soir, la veille du jour de repos si rigoureusement observé par tout le pays. Le paysage est désolé: le vent de novembre siffle aigre et irrité; le jour hivernal se clôt; les bêtes toutes boueuses viennent de la charrue; le noir cortège des corbeaux passe dans le ciel. Le laboureur, rapportant sur son épaule sa bêche, sa pioche et sa houe, regagne sa demeure, traversant d'un pas alourdi les moors qui s'obscurcissent. C'est une impression de lassitude et de tristesse. Enfin, la chaumière isolée se montre sous le vieil arbre qui l'abrite. Les enfants accourent. Le feu qui brille au foyer clair, le sourire de sa femme, le gazouillement du dernier-né sur ses genoux, trompent les soucis qui le rongent, lui font oublier son labeur, et ses endurances. C'est le tableau si souvent décrit du laboureur qui revient le soir, mais avec une teinte plus réelle et plus attristée.

Les uns après les autres, les enfants qui sont au service dans les fermes voisines, arrivent. Puis leur aînée, Jenny, qui devient une femme toute fleurie de sa jeunesse. Les frères et les soeurs réunis se mettent à causer, pendant que la mère, avec son aiguille et ses ciseaux, force les vieux habits à avoir presque aussi bon air que les habits neufs. Il y a dans toute cette scène un sentiment d'affection réciproque, un bruit de bonnes paroles aimantes et fraternelles qui fait plaisir. Le père donne ses conseils et fait ses recommandations.

Les ordres de leur maître et de leur maîtresse, Les enfants sont avertis qu'ils doivent y obéir, Et s'occuper de leur travail d'une main diligente, Et, bien que hors du regard, ne jamais jouer ni flâner; «Ô! ayez bien soin de toujours craindre le Seigneur, De bien penser à vos devoirs, le matin et le soir; De peur que vous ne déviiez dans le sentier de la tentation, Implorez son Conseil et l'appui de son Pouvoir; Ceux-là n'ont jamais cherché en vain qui ont vraiment cherché Dieu».

Mais on frappe timidement à la porte. Jenny, qui sait ce que cela signifie, se hâte de dire qu'un gars du voisinage est venu par les moors pour faire des commissions et la reconduire jusqu'à la maison. Le père s'y tromperait peut-être, mais la mère plus fine a vu la flamme secrète étinceler dans les yeux de Jenny et rougir sa joue. Il y a, en deux ou trois vers d'une fine observation, un de ces courts drames intérieurs qui tiennent en quelques mots. La mère a un moment d'anxiété en demandant le nom. Jenny hésite un peu à le dire. La mère est tout à coup heureuse en entendant que ce n'est pas celui d'un mauvais sujet et d'un débauché. On sent tout ce qui s'est passé entre la mère et la fille sous ces quelques mots indifférents pour tous. On ouvre la porte; le gars entre. Son air plaît à la mère. Jenny est heureuse de voir que la visite n'est pas mal prise. Le père se met à causer de chevaux, de charrue et de boeufs. Le gars, dont le coeur déborde de joie, reste tout gauche, tout timide et tout interdit sachant à peine comment se tenir. La mère sait bien, avec sa perspicacité de femme, ce qui le rend si grave. Après le tableau des affections de famille, c'est celui de l'amour rustique, innocent et sincère. Il est dans le dessein du poète que la vie des paysans nous apparaisse sous tous ses aspects.

Ô heureux amour! Quand un amour comme celui-là se trouve! Ô extases ressenties au coeur! bonheur au-delà des comparaisons! J'ai parcouru beaucoup du triste cercle mortel, Et la sage expérience m'ordonne de déclarer ceci: Si le ciel répand une goutte de plaisir céleste, Un cordial, dans cette vallée mélancolique, C'est lorsqu'un couple jeune, aimant, modeste, Dans les bras l'un de l'autre, soupire la tendre histoire Sous l'épine blanche comme le lait où se parfume la brise du soir.

Maintenant, le souper «couronne» leur pauvre table. La mère apporte le porridge, le lait que leur vache unique leur donne. La brave bête! On l'entend derrière la porte mâcher sa paille. Cette touche délicate l'associe au repas qu'elle a fourni en partie. Elle est presque de la famille. C'est une affection qui complète les autres et met le dernier trait à ce tableau de bonté.

Le souper terminé, la pièce grandit; la scène prend quelque chose de biblique. Au milieu de la famille silencieuse, le père se lève. Il se découvre. Il prend la vieille bible de famille, où sont inscrites les dates des naissances et des morts, obscures archives de la race. Une solennité remplit cette chaumière à peine éclairée, où les outils du travail quotidien luisent dans un coin.

Le joyeux souper fini, avec des visages sérieux, Autour du feu, ils forment un large cercle. Le père feuillète avec une grâce patriarcale La grosse Bible, jadis l'orgueil de son père: Il retire avec respect son bonnet, Ses tempes grises sont maigries et dégarnies. Parmi ces chants qui autrefois glissaient doucement dans Sion, Il choisit une portion avec un soin judicieux; Et: «Adorons Dieu!» dit-il avec un air solennel.

C'est la prière du soir. C'est plus: c'est presque un office du soir. La famille chante une hymne sur un des vieux airs écossais qui ont servi aux Covenanters et où vivent encore les luttes, les persécutions, et la ferveur anciennes. Les voix et les coeurs sont à l'unisson. L'hymne achevée, «le père semblable à un prêtre» lit quelque passage de la Bible. Il l'emprunte aux pages sévères de l'Ancien Testament; il parle d'Abraham qui fut l'ami de Dieu; de Moïse, du barde royal gémissant sous la colère du ciel; des gémissements de Job; du feu farouche et séraphique d'Isaïe. Ou bien, il tourne les pages plus douces du Nouveau Testament.

Peut-être le volume chrétien est son thème, Comment le sang innocent fut versé pour l'homme coupable; Comment celui qui portait le second nom dans le ciel N'avait pas de quoi reposer sa tête; Comment ses premiers disciples et serviteurs prospérèrent; Les sages préceptes qu'ils écrivirent à mainte nation; Comment celui qui fut banni, solitaire à Patmos, Vit un ange puissant debout dans le soleil, Et entendit le jugement de la Grande Babylone, prononcé par l'ordre du ciel.

Quelle grandeur prennent les pauvres murs où passent ces visions sacrées et majestueuses. Elles y apportent l'autorité de la Religion; elles y répandent en même temps une poésie terrifiante ou adorablement tendre. Ce groupe de paysans les comprend. Ç'a été la lecture presque unique de leur jeunesse; ils les entendent commenter tous les dimanches. Il y a là vraiment, dans toutes ces âmes simples, un instant moral de haute vénération, tel que des âmes plus cultivées n'en connaissent jamais. La scène continue par une prière qui plane sur tous les fronts courbés.

Alors, s'agenouillant devant le Roi éternel des cieux, Le saint, le père, l'époux prie: L'Espoir s'élance joyeux sur ses ailes triomphantes, L'Espoir qu'ils seront ainsi réunis dans les jours futurs; Qu'ils vivront à jamais à la chaleur des rayons incréés, Sans connaître les soupirs, sans plus verser de pleurs amers, Célébrant ensemble par des hymnes la louange du Créateur, Plus douce encore en une telle société, Tant que les cercles du Temps se mouvront dans une sphère éternelle.

Il est superflu de faire remarquer la simplicité et la fermeté de ces vers. Le poète a raison d'ajouter que, à côté de ceci, la pompe et la méthode que les hommes déploient dans les Congrégations semblent pauvres.

Comparée à ceci, combien pauvre est l'orgueil de la Religion, Dans toute la pompe de sa méthode et de son art; Quand des hommes déploient devant une large congrégation Toutes les grâces de la Dévotion, sauf le coeur! Le Tout-Puissant, courroucé, abandonne ces cérémonies, Le chant solennel, l'étole sacerdotale; Mais peut-être, dans quelque chaumière perdue, éloignée, Il se plaît à entendre le langage de l'âme, Et inscrit les pauvres habitants dans son livre de Vie.

La pièce, tout en restant élevée, descend un peu de ces hauteurs et se rapproche de la terre. La soirée est achevée. On se disperse. Le père et la mère restent seuls avec une dernière pensée pour les leurs.

Alors tous, vers leur demeure, reprennent leurs chemins divers, Les jeunes enfants se retirent au repos: Les deux parents offrent leur secret hommage Au ciel, et lui présentent l'ardente requête Que celui qui calme les cris du nid des corbeaux Et revêt les beaux lis de l'orgueil de leur fleur, Veuille, de la façon que sa Sagesse jugera la meilleure, Pourvoir pour eux et pour leurs petits, Mais, avant tout, résider dans leurs coeurs avec sa grâce divine.

Cette strophe n'est-elle pas dans une autre lumière que le début du poème? Nous sommes loin du paysage d'hiver où cheminait un homme fatigué; loin du sentiment de tristesse, de lassitude, qui emplissait ce crépuscule. Il y a ici une clarté de confiance, embellie par les gracieuses images d'un nid d'oiseaux et d'une fleur somptueuse. À travers les sentiments d'amour, dont aucune forme n'a été oubliée, à travers l'adoration du maître suprême, ces âmes accablées d'abord se sont élevées; elles se reposent maintenant dans une sérénité presque radieuse et dans la confiance. Si la pensée vient que toutes les chaumières perdues dans la nuit contiennent, au même moment, un spectacle semblable; que sous chacune de ces humbles fumées éparses par la campagne on s'aime, on prie et on espère ainsi, alors la noblesse de cette scène s'étend sur toute la contrée. Ces habitations de paysans deviennent tout d'un coup le soutien et l'ornement de la nation. On ne s'étonne pas du mouvement presque lyrique qui termine le poème.

De scènes comme celles-ci naît la grandeur de la vieille Écosse, Qui la fait aimer chez elle et respecter au dehors; Les princes et les lords ne sont qu'un souffle des rois, «Un honnête homme est le plus noble ouvrage de Dieu.» Et certes, sur la route céleste et belle de la vertu, La chaumière laisse le palais loin derrière elle. Qu'est la pompe mondaine? Un poids pesant Qui déguise souvent un misérable Versé dans les arts de l'enfer, raffiné dans la méchanceté.

Ô Écosse, cher sol, mon sol natal, Pour qui mon plus ardent voeu monte au ciel, Puissent longtemps tes fils endurcis parle travail rustique Posséder la santé et la paix et le doux contentement! Et, oh! puisse le Ciel protéger leurs vies simples De la contagion du luxe, faible et vil! Alors, couronnes de rois et de noblesse peuvent être brisées, Une populace vertueuse saura se lever, Et dressera un mur de feu autour de son île bien-aimée!

Quelle leçon d'égalité! Où trouvera-t-on du respect pour le faste et le cérémonial, quand on l'a donné tout entier à ce pauvre paysan, plus noble que les marquis et les lords? Quand on a éprouvé cette vénération pour la vertu en soi, et goûté le vin du vrai respect, toutes les déférences extérieures semblent creuses et insipides.

On voit quelle dignité la vie des pauvres a pris entre les mains de Burns. Elle est rehaussée, ennoblie. Elle est montrée dans sa grande importance pour le pays. Elle est même parfois, malgré la réalité qu'elle conserve, revêtue d'une sorte de beauté. En regard, la vie des riches est dépouillée de ses entourages fallacieux, révélée dans son vide et ses laideurs, dans son inutilité pour tous. De quel côté est l'avantage, la vraie supériorité, le droit à l'estime? Ces familles sont le froment d'un pays. Comme l'humble blé, elles le font vivre et, quelles que soient les plantes fastueuses et rares qui fleurissent dans les jardins, ce sont elles qui sont la parure des plaines.

· · ·

C'est par ce côté, et dans ces limites, que Burns a touché aux portions nobles de la vie. Il est, grâce à cela, plus qu'un poète de la réalité familière et grotesque. Il faut avouer cependant que ces deux parties de son génie ne sont pas égales entre elles. Celle-ci est inférieure à la première, en originalité, en variété, et surtout en vie. Ne semble-t-il pas que la différence capitale que nous avons signalée ressort visiblement? C'est que le don d'objectiver, de créer des scènes ou des êtres en dehors de soi-même, abandonne Burns lorsqu'il pénètre dans le domaine du Beau. Il n'y porte que ses propres émotions; il n'y parle qu'en son propre nom; il y exprime des principes au lieu de peindre des personnages. Il est créateur dans le comique, et non dans le relevé. Il a donné la vie à beaucoup de personnages risibles, pas à une figure poétique. Tandis que les peintres complets, comme Shakspeare, en face de Falstaff et de Caliban, produisent Ophélie et Ariel, Burns n'a pas donné en beau de pendant à ses _Joyeux Mendiants_ et à _Tam de Shanter_. Même cette verve d'expression, cette perpétuelle trouvaille, cette bonne fortune et cette bonne humeur de langage le délaissent. La langue reste vigoureuse et simple, mais elle est plus monotone, plus abstraite. Elle se tient à quelque distance des objets, et par un artifice de construction littéraire. En même temps, au lieu d'être souple, prompte de mouvement, agile aux moindres détours de la réalité, elle est plus raide et plus tendue. Ce n'est plus une suite de touches qui tombent pressées sur le point qu'elles doivent rendre, c'est le développement oratoire. La pièce du _Samedi soir_ peut servir d'exemple. L'inspiration en est haute et en fait en grande partie la beauté. Mais où sont la vie, l'individualité? Le laboureur n'est qu'un type général, à la façon du maître d'école ou du curé de village de Goldsmith. Le sujet demandait sans doute de la gravité, mais elle est ici un peu lente; le style, qui est large, a quelque chose de froid et de compassé! Le morceau manque de la saveur des véritables créations de Burns.

Il en faut conclure que Burns n'a pas rendu avec la même netteté la beauté des choses que leurs aspects familiers et comiques. Il a été plus créateur dans le grotesque que dans le sérieux. De la beauté répandue dans la vie, il a eu surtout le goût de la beauté morale. Lui qui est si peintre dans les faits de tous les jours, n'est plus, à une certaine hauteur, qu'un orateur. Il a l'ardeur, l'âpreté, l'éloquence; il cesse d'avoir la véritable création. Il a été un prédicateur de choses nobles et un peintre de choses vulgaires. Mais la vie est au-dessus de tout. Le côté des oeuvres de Burns où sont les _Joyeux Mendiants_, _La Veillée de la Toussaint_, _La Mort et le Dr Hornbook_, _Tam de Shanter_, est plus de génie que celui où se trouve le _Samedi soir_, l'_Ode de Bruce_ et les _Conseils à un Jeune Homme_.

Malgré cette préférence, il aurait été injuste de négliger cet aspect de Burns. Cela ajoute quelque chose à un homme d'avoir énergiquement aimé la liberté, la justice et la bonté mutuelle entre les hommes. Cela ajoute quelque chose à un poète de les avoir chantées avec des accents vibrants. Cela ajoutera beaucoup à la gloire de Burns de les avoir chantées en des chants si simples et si forts qu'ils ont fourni au peuple la poésie de ses droits, de ses colères, et de sa dignité.